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Le Carmel des missions à Cholet (Maine-et-Loire)

Le Carmel des missions à Cholet (Maine-et-Loire)
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    Le Carmel des missions à Cholet
    (Maine-et-Loire)

    Un missionnaire, ami de la première heure de la Sainte de Lisieux, sollicité de diverses parts de trouver pour des âmes contemplatives et particulièrement apostoliques un Carmel d'où, après une formation foncière, elles pourraient s'échapper pour aller en pays de Mission se consacrer, à pied d'oeuvre, pour attirer sur ces terres désolées du paganisme les miséricordes divines, s'en ouvrit à Rome, en 1921, au Maître Général des PP. Carmes. « C'est l'heure des Missions, lui fut-il répondu ; ce Carmel n'existe pas, mais il sera quelque jour. Dites-en un mot au Souverain Pontife, s'il vous est possible ».
    Ce missionnaire vit Benoît XV, le dimanche de la Trinité 1921, et très simplement exprima au Pape le désir de plusieurs âmes de se consacrer, dans la prière et la pénitence, sous les livrées de Sainte Thérèse, au salut du monde païen, en terre païenne, après une initiation préalable dans un Carmel, unissant de façon singulière l'esprit missionnaire et l'esprit de la grande sainte d'Avila Le Pape sourit et dit : « La pensée est belle ; je la bénis. Vous, désirez sans doute que cette bénédiction je vous la donne par écrit? « Oh ! Très Saint Père, quelle joie ce serait pour plusieurs »

    Septembre Octobre 1928, no 183.

    Benoît XV avait béni le projet de l'établissement de ce séminaire carmélitain, d'où des filles de Sainte Thérèse s'en iraient au loin, humbles essaims que grossirait l'appoint des âmes de jeunes filles indigènes, désireuses de mettre, elles aussi, leur vie au service du Maître de la moisson, et hâter son emprise sur ces immenses régions païennes... Et le temps avait passé... sans que se levât le blé sacré... !
    En 1925, ce même missionnaire, se trouvant dans la Ville Eternelle lors de la canonisation de Sainte Thérèse de l'Enfant Jésus, était venu prier longuement aux tombeaux de Pie X et de Benoît XV. Il songeait mélancoliquement à la bénédiction du dernier Pape défunt, aux mots écrits jadis par cette main que la mort avait glacée, mots qui avaient éveillé tant d'espérances, sans que jusqu'alors quelque réalisation ait point à l'horizon... « Très Saint Père, dit-il dans sa prière, suppliez donc Dieu que vous voyez de donner enfin à votre bénédiction de jadis son plein effet... ! »
    La première lettre qu'il reçut à son retour en France lui annonçait que deux carmélites, venues de Hué, en Indochine, s'étaient arrêtées à Cholet, avec l'intention d'y ouvrir un Carmel des Missions...! La mélancolie faisait place à la joie... !!
    Peu de temps après, le missionnaire entrait en, rapports avec les filles de Sainte Thérèse, et était mis au courant par le détail de leurs nobles intentions, en tout semblables à celles qu'il avait confiées à la prière du Souverain Pontife. La bénédiction du Vicaire de Jésus-Christ, qu'elles escomptaient dans un avenir prochain, il la leur apportait, signée par le Pape, au temps même où là-bas, aux extrémités du monde, elles concevaient le projet d'ouvrir sur la terre de France un Carmel destiné à fournir des apôtres de la prière et de l'immolation qui, conjointement avec les missionnaires de la parole et de l'action, se mettraient au service de Dieu, pour la plus grande Eglise.
    Et depuis, Dieu a montré, par l'admirable épanouissement du Carmel de Cholet, qu'il avait mis son Coeur dans le geste bénissant du Pape, qu'il voulait cette oeuvre qui, on est en droit de l'espérer, servira grandement à l'extension du Règne de Jésus-Christ.

    ***

    Les Carmels sont déjà nombreux et florissants dans les Missions d'Extrême-Orient, pour ne parler que d'elles. On en compte treize : ceux de Saigon, de Hanoi, de Hué, de Buichu, de Pnompenh et de Bangkok en Indochine orientale ; ceux de Changhaï et de Tchongking, en Chine ; ceux de Jaro et de Manille, aux Philippines : ceux de Mangalore, de Pondichéry et de Karikal, aux Indes. Ce chiffre, écrit-on de Cholet, pourrait être beaucoup plus élevé, car nombreuses sont les demandes de fondations. « A nous ici, il a déjà été demandé sept fondations, en trois ans, et nos Carmels existants en Mission sont assiégés de demandes analogues.
    Laissons maintenant Mère A. de M., l'ancienne fondatrice du Carmel de Hué, nous parler elle-même de son Carmel Missionnaire de Cholet. Dans une lettre récente adressée au très apostolique Père Abbé de l'Abbaye Bénédictine de Saint-André (par Lophem-lez-Bruges) voici ce qu'elle écrit :
    « Le grand obstacle à l'épanouissement de la vie contemplative en pays païen a été, jusqu'à présent, la difficulté du recrutement des carmélites, indispensables pour l'établissement des Carmels indigènes et qui leur seront encore longtemps nécessaires...
    « C'est dans le but de favoriser ce recrutement que le Carmel de Jésus Emmanuel a été fondé, à Cholet, le 15 août 1925, en vertu d'un Bref apostolique du Souverain Pontife.
    « Cette fondation, réalisée au moment même où la voix de Notre Saint Père le Pape invitait ses enfants à diriger de plus en plus leur zèle apostolique vers le grand but de la conversion des païens et provoquait à cette intention une croisade de prières dans le monde entier, a été abondamment bénie de Dieu.
    « Pour réaliser cette oeuvre, le Carmel de Hué a envoyé des religieuses qui avaient passé elles-mêmes de longues années dans les Carmels de Missions ; la divine Providence les a dotées d'un local adapté à leurs besoins, en ce Carmel de Cholet, entièrement et solidement bâti et les y a pourvues de toutes les ressources nécessaires. Surtout, Dieu leur a procuré de nombreuses vocations. Venues à deux seulement, il y a à peine trois ans, elles forment une communauté de vingt religieuses, après avoir envoyé déjà quatre soeurs en Annam et aux Philippines. L'affluence des vocations leur permet de faire un très bon choix et elles ont actuellement un noviciat composé de quatre professes de voeux temporaires, de cinq novices, de trois postulantes, sujets sérieux choisis en un grand nombre ; quinze autres postulantes sollicitent leur entrée et seront admises progressivement.
    « Ces jeunes filles viennent de toutes les provinces de France, âmes généreuses et aimantes, attirées par la beauté de cette double vocation de Carmélite Missionnaire, devant vivre la grande et belle vie du Carmel au milieu des païens, et procurant ainsi à notre divin Emmanuel, en son tabernacle abandonné et méconnu au milieu des déserts du paganisme, des oasis embaumées d'adoration, de louange, d'amour, de sacrifice et d'une intercession de jour et nuit pour le salut des âmes. Comme Jésus doit redire à ces Carmels de Missions ce qu'il disait à notre Sainte Mère, de sa première fondation d'Avila : « c'est ici pour moi un paradis de délices ».
    « La vie dans nos Carmels de Missions est absolument identique à celle de nos Carmels d'Europe : la même clôture sévère, la même vie érémitique vouée exclusivement à la contemplation et à la prière, les mêmes pratiques d'austérité que nos Soeurs indigènes embrassent avec amour et joie et portent courageusement jusqu'à leur mort...»

    ***

    Jusqu'à leur mort... Ce beau témoignage rendu à ses petites Soeurs annamites par l'ancienne Prieure de Hué, qu'il soit permis au simple compilateur de ces quelques notes de le compléter en rééditant pour nos Annales ce qu'il écrivait, sur la fondation de ce même Carmel, dans le Mémorial Indochinois d'octobre 1921, d'après la Notice Circulaire consacrée, suivant l'usage du Carmel, à la mémoire des religieuses rappelées à Dieu.
    Au Carmel de Hué, la première victime que le bon Maître se choisit, fut la Mère Sous Prieure, Soeur Saint-Jean de la Croix. Deux citations seulement nous feront entrevoir la beauté de cette âme. Ses jours de grandes souffrances devinrent ses jours de grande joie ; et lorsque les douleurs semblaient se ralentir, elle s'en plaignait à son divin Époux avec la plus tendre familiarité, la plus exquise simplicité : « Eh bien! Mon Jésus, qu'est-ce que cela veut dire? On ne s'aime donc plus ? » Et encore : « Mon Jésus, ne venez pas à moi sans votre Croix. Vous me l'avez offerte et je l'ai acceptée, mais c'est afin d'y être clouée avec Vous... »
    La seconde victime fut une petite Fleur d'Annam, Soeur Marie de Gonzague. Nous permettons de résumer ici les traits les plus édifiants de sa courte vie, sachant bien que pour nos lecteurs c'est surtout par ces côtés intimes et surnaturels que le Carmel leur est cher. Ils verront ce que la grâce du cloître fait de ces chères âmes annamites qui se donnent à l'Ordre de Notre Dame, tant aimé et apprécié par nos chrétiennes populations de l'Indochine.
    Soeur Marie de Gonzague était née à Cù-lao-Giêng en 1878, d'une honorable famille, chrétienne de longue date où, dès son éveil à la raison, la petite Lucie trouva les plus beaux exemples de piété. Elle aimait à rappeler l'esprit surnaturel qu'elle avait vu briller au foyer domestique, où les prières étaient chaque jour récitées en commun, où les parents se faisaient un devoir et un bonheur de communier souvent, et de former leur jeune famille à la pratique de toutes les vertus chrétiennes.

    Entre tous leurs enfants, Lucie leur était chère : douée d'un coeur très aimant, toujours prêt à s'oublier pour autrui, d'un caractère affable, gai, qui la rendait la joie du foyer, l'enfant, puis la jeune fille se montra digne en tous points de cette prédilection de ses parents, signe et gage de la prédilection divine. A leur école, de bonne heure, toutes ses pensées, ses aspirations s'orientèrent vers le ciel, avec un ardent désir de se donner à Dieu dans la vie religieuse. Une de ses tantes, après avoir pieusement vécu au Carmel de Saigon, y était morte depuis plusieurs années, et la jeune fille avait, dès sa plus tendre enfance, entendu parler du Carmel comme d'un Paradis terrestre et du vestibule du ciel.
    Mais ici l'épreuve allait épurer et fortifier sa vocation. Le Carmel de Saigon était déjà très nombreux ; toutes ses cellules étaient occupées, et cette grande affluence de vocations rendait le choix très sévère, les Supérieures étant résolues de ne plus augmenter qu'avec beaucoup de réserve le nombre des religieuses. Aussi quand le vénérable curé de Cù-lao-Giêng présenta sa jeune paroissienne, il vit sa demande ajournée à un délai indéfini qui lui parut équivaloir à un refus, et il en fit part à Lucie, ne lui laissant guère d'espoir. Mais la jeune fille avait la foi qui transporte les montagnes, et une confiance sans limites envers sa Mère du ciel ; elle lui confia sa vocation, et la Reine du Carmel allait justifier pleinement cette confiance filiale. Quelques mois à peine s'étaient écoulés que la fondation du Carmel de Hanoi et le départ de neuf religieuses qui en faisaient partie, supprimaient l'obstacle qui se dressait entre Lucie et le cloître désiré. Elle entra donc dans l'Arche sainte, à l'âge de 19 ans et reçut comme nom de religion celui de Soeur Marie de Gonzague.
    A peine entrée au Carmel, son âme s'y dilata pleinement ; tout l'y ravissait, et dans son coeur débordant d'affection, elle trouvait des paroles charmantes pour exprimer à ses Mères sa reconnaissance et son bonheur, en même temps qu'elle s'adonnait de toute son âme à la pratique des vertus religieuses.
    N'en trouvait-elle pas de beaux exemples sous les yeux, dans ce Carmel fervent où se rencontraient des filles, des nièces de Martyrs, quelques-unes mêmes ayant, elles aussi, porté la cangue, couru mille dangers pour secourir les Missionnaires et les Prêtres indigènes, durant la tourmente de ces persécutions encore si proches. Bien souvent les récréations se passaient à évoquer de glorieux et touchants souvenirs ; l'une parlait de la mort de son père, martyrisé en haine de la foi, rappelant l'heure, à la fois pleine de douleurs et de consolations, où sa pauvre mère, parvenue à recouvrer les restes deux fois chers de son mari, les avait rapportés à sa demeure dans une barque où, assis autour du cercueil de leur père, les petits orphelins, à demi inconscients, tour à tour souriaient ou pleuraient. La mère d'une autre Soeur n'avait échappé à l'exil subi par son mari qu'à cause de la naissance prochaine de son enfant ; aussi en venant la voir au Carmel, lui disait-elle fréquemment : « C'est à cause de toi que j'ai manqué cette belle couronne ; sans toi, depuis longtemps je serais au ciel avec ton père, martyre comme lui ! » Une autre Soeur se souvenait d'avoir été souvent, avec ses parents, encourager et soutenir de sa présence son oncle prêtre, qui devait, lui aussi, souffrir le martyre pour sa foi. Presque toutes les Soeurs anciennes avaient assisté à ces envahissements subits des villages chrétiens par les soldats du roi, qui les cernaient et dont ils fouillaient et pillaient les demeures, mettant tout à feu et à sang, puis repartaient avec de longues chaînes de prisonniers, ne laissant derrière eux que misère et que larmes.
    On comprend qu'a l'évocation de ces glorieux souvenirs d'un passé encore si proche, les coeurs s'enflammaient du désir du martyre. La jeune Soeur Marie de Gonzague n'était pas des moins ferventes, des moins désireuses de donner à Dieu cette preuve « du plus grand amour », et c'est presque avec tristesse qu'elle constatait qu'à l'ombre du drapeau de la France, sa patrie d'Annam ne connaîtrait plus ces jours de persécution, dont les sombres horreurs s'estompaient dans ce nimbe de la glorification qui entourait déjà les Martyrs. Elle en exprimait naïvement son regret à Dieu et à sa divine Mère : « Je voudrais tant le martyre ! Mais dans les circonstances actuelles, comment l'espérer ? »
    Elle devait expérimenter l'effet de la parole du Sauveur à une de ses fidèles épouses: « Je bouleverserais ciel et terre plutôt que de laisser sans souffrance une âme désireuse de participer à ma Passion, de s'immoler pour ma gloire et le salut des âmes ». Le divin Maître, qui connaissait la générosité native de cette enfant, avait résolu de l'unir intimement à sa Passion ; mais il la laissa tout d'abord jouir durant environ deux ans d'un bonheur sans nuages. Soeur Marie de Gonzague, à la grande joie de ses Mères et Soeurs, reçut alors le saint habit du Carmel, et avec lui un redoublement de ferveur, préparation à la voie douloureuse par laquelle son divin Fiancé allait l'attirer à Lui.
    Presque aussitôt après, sa santé s'altéra ; le médecin fut appelé, mais les remèdes ne donnèrent aucune amélioration. D'un côté, cette enfant par son esprit intérieur, son amour de la solitude, du silence, son culte pour le Carmel, paraissait y être vraiment appelée de Dieu ; puis, la bonté de son coeur, son excellent caractère, son dévouement à toute épreuve la rendaient chère à la Communauté. Mais d'autre part, cette santé délicate ne semblait pas devoir se prêter aux exigences d'une vie si austère, à la fatigue des longues heures de psalmodie au choeur. Voulant essayer un dernier moyen, on lui offrit de continuer son noviciat en qualité de Soeur converse, espérant que sa santé se remettrait avec une vie plus active, et que la fatigue de sa poitrine disparaîtrait avec la cessation de la psalmodie.
    Soeur Marie de Gonzague souffrit de ce changement de situation : elle avait un très grand attrait pour l'Office divin ; puis ses goûts, ses aptitudes mêmes semblaient mieux s'harmoniser avec la vie retirée en cellule, plus solitaire, de la religieuse de choeur, qu'avec les travaux en commun des Soeurs du voile blanc. Mais dans une claire lumière intérieure, le divin Maître lui manifesta que ce renoncement de tout elle-même était sa volonté ; qu'elle y trouverait mille manières de s'immoler au bon plaisir divin, en acceptant avec amour et joie cette infirmité physique, les souffrances de coeur, d'âme et de corps qui en résulteraient, et de se sacrifier ainsi pleinement à la gloire de Dieu et au salut des âmes. Pour une nature généreuse et aimante comme la sienne, entrevoir la volonté de son Père céleste, c'était l'accepter, et elle le fit avec une simplicité qui montra, en cette circonstance toujours un peu pénible à la nature, le grand fond de vertu, d'humilité vraie, de confiance aveugle en ses Supérieures, qualités précieuses dont Dieu avait déjà enrichi son âme et sur lesquelles il allait fonder l'édifice d'une rare perfection.
    Dieu qui voulait donner à cette jeune Soeur la grâce et le bonheur de vivre et de mourir au Carmel, lui rendit la santé et la force d'accomplir les obligations de son nouvel état ; aussi, après trois ans de noviciat, elle put être admise à la Profession, et en ce jour béni, toute son âme tressaillit d'allégresse. Durant de longues années, servir Jésus, et sa Communauté ! Aimer son divin Epoux, et ses Mères, ses Soeurs, le leur prouver par ses oeuvres de chaque jour : cette longue perspective de dévouement la ravissait...
    Les voies de Dieu sur nous ne sont pas d'ordinaire celles de notre choix ; elles nous surprennent presque toujours, unissant notre âme à Lui, et nous conduisant vers la perfection par des moyens que nous n'avions pas pressentis, et qui souvent déroutent tous nos plans. Il devait en être ainsi pour la jeune religieuse : son dévouement à sa Communauté s'exercerait par la souffrance et l'abnégation plus que par l'action, et le Seigneur ne tarda pas à manifester ses desseins sur elle. Peu de temps après sa Profession, elle fut atteinte de fortes fièvres et de rhumatismes qui la retinrent longtemps à l'infirmerie, dans l'impuissance de se rendre à elle-même aucun service. En plus de violentes douleurs physiques, combien sa nature active, ardente, souffrit de cette longue inaction, tandis que son bon coeur se désolait de se voir si tôt une charge pour ses Soeurs qu'elle désirait tant au contraire servir avec tout son dévouement.
    Enfin, peu à peu, les douleurs s'atténuèrent, les forces lui revinrent, et elle put reprendre progressivement la vie de Communauté les saintes observances du Carmel, et se livrer aux nombreuses occupations des Soeurs converses. Elle s'y remit avec d'autant plus de zèle qu'elle en avait été longtemps éloignée, révélant son insu en toutes circonstances les trésors de bonté, de délicatesse, mis dans son coeur par le bon Dieu, entourant ses Mères et ses Soeurs de ces mille et une attentions qui viennent du coeur et vont au cur.
    C'est à ce poste de dévouement que la volonté de Dieu la prit pour en faire don à la fondation naissante du Carmel de Sainte-Thérèse à Hué. Les religieuses n'avaient pu emmener de Soeur converse avec elles, et elles en demandèrent une au Carmel de Saigon qui, tout fraternellement, accueillit la demande et offrit la petite Soeur Marie de Gonzague comme la plus apte, par son rare dévouement, à leur rendre service. Attachée extrêmement à son berceau religieux, celle-ci fit en le quittant un acte de grande générosité ; mais elle le fit sans hésiter et sans plus jamais regarder en arrière. Tout en conservant à ses Mères et à ses soeurs de Saigon une affection si sensible qu'elle ne pouvait en parler sans que ses yeux se remplissent de larmes, elle éprouva tout de suite le plus tendre attachement pour son nouveau Carmel, et y dépensa sans compter tous lés trésors de sa riche nature, heureuse de profiter de toutes les occasions de renoncement, qui naturellement abondent dans une fondation où le nécessaire même manque à bien des points de vue.
    Le Carmel de Hué espérait jouir longtemps de cette chère Soeur pieuse, intelligente et dévouée ; elle, ne rêvait que de se dépenser sans mesure. Et déjà elle était choisie par le divin Maître comme une des victimes qui devaient, non par leur travail et leur vie, mais par leurs souffrances et leur mort, affermir la base du nouvel édifice. Quelques mois seulement après son arrivée, au commencement de 1910, des indices d'une grave maladie de poitrine se déclarèrent, et le médecin dès le début ne laissa guère d'espoir.
    A cause de la marche de la maladie, atteignant surtout la partie supérieure des poumons et le larynx, la contagion était fort à craindre, surtout dans une Communauté naissante composée en grande partie de très jeunes Soeurs, et la plus simple prudence faisait un devoir d'éloigner Soeur Marie de Gonzague de la cuisine et des offices où s'exerçait ordinairement son dévouement. Par une vue mystérieuse de la Providence sur cette âme, les dons mêmes que le Seigneur lui avait départis librement devenaient la Croix sur laquelle il lui fallait sans cesse s'immoler et souffrir de nombreuses morts. Avec une force d'âme qui édifiait et consolait ses Mères et ses Soeurs, elle se livra totalement à cette action du Tout-Puissant, du Tout-Bon, comprenant que cette ruine incessante édifiait l'oeuvre divine en son âme, que ces morts étaient des transfigurations, une évolution continuelle vers la vraie Vie.
    Le mal progressait rapidement. L'hiver fut, dans ces conditions et dans une maison neuve et humide, extrêmement pénible pour cette petite malade habituée à la température égal de Saigon. La nuit, la toux la fatiguait beaucoup et ne lui permettait guère de sommeil ; le jour, de violents accès de fièvre la faisaient frissonner de longues heures. Elle ne se plaignait jamais ; son chapelet enroulé autour de ses mains, elle souffrait en silence, en souriant, offrant tout à Jésus, à Marie, pour leur gloire, leur joie, le salut des pauvres pécheurs. Sa simplicité égalait son courage et son énergie ; l'accès de fièvre à peine passé, elle reprenait son aiguille ou allait travailler au jardin. Elle a travaillé ainsi courageusement jusqu'à la veille de sa mort. C'était une vraie fête que d'apporter à ses Mères des fleurs, des légumes de France : « Ma Mère, dit-elle un jour joyeusement à la Mère Prieure, encore un peu et ce sera la France partout dans le jardin. Il n'y aura plus d'Annam ». « Alors, je serai donc obligée d'aller chercher l'Annam ailleurs ?» Et elle, saisissant vivement la main de la Mère pour la poser sur sa tête : « Non, ma Mère, voici l'Annam ! » On pourrait multiplier les traits de ce genre, révélant la délicatesse et la bonté de ce coeur si affectueux.
    Elle n'avait pas abandonné ses jeunes compagnes de la cuisine, s'ingéniant à leur rendre mille services avec cette douce et simple humilité qui la caractérisait, leur portant le bois, l'eau, toujours prête à les aider de ses conseils, à les reprendre aussi doucement, maternellement, quand elle les voyait en faute : « N'oublions pas que ce Carmel est tout particulièrement le Carmel de notre sainte Mère Thérésa ; toute infraction à nos saints règlements lui serait deux fois pénible ! »
    La mort vint la trouver le 8 mai 1911 au matin ; elle l'accepta avec la simplicité et la confiance d'un enfant qui retourne à son Père.
    Il est raconté dans la Notice de Mère Philomène, du Carmel de Lisieux, fondatrice en 1861 du Carmel de Saigon, que son saint cousin Mgr Dominique Lefebvre, du Petit Séminaire de Lisieux, vicaire apostolique de la Mission de Saigon, aurait eu une vision de sainte Thérèse, dans les prisons de Hué où il portait la lourde cangue des confesseurs de la Foi et attendait la mort sanglante des Martyrs. La grande réformatrice lui aurait dit : « Fondez des Carmels en Annam, car Dieu y sera bien servi ».
    Les Missions d'Indochine pour ne pas parler que d'elles ont déjà largement obéi à cette inspiration et il semble bien que la promesse de sainte Thérèse se soit pleinement réalisée. La lettre de Mère A. de M. de Cholet, citée plus haut, nous en fournit le témoignage autorisé:
    « Le Carmel, qui procure aux chrétiens de ces immenses contrées en majorité païennes, le bienfait et l'édification de communautés contemplatives, s'est formé en grande partie de leurs filles et leurs surs ; il est devenu de suite très sympathique aux missionnaires, aux chrétiens, aux païens mêmes, et il s'est admirablement développé sur ces terres arrosées du sang de tant de martyrs.

    «Appelées et formées à la haute perfection du Carmel, par l'épanouissement plénier des vertus de foi, d'espérance et de charité, des dons et des fruits du Saint Esprit, reçus par elles au Baptême, les religieuses indigènes se sont données tout entières ; tout ce qu'elles avaient reçus elles l'ont développé dans leur vie nouvelle au moyen de l'oraison, de l'office divin, de la solitude, de la pénitence et de la garde fidèle des saintes observances du Carmel ».
    C'est à la formation et à la direction de leurs petites soeurs indigènes que se dévoueront les jeunes religieuses françaises, formées et dirigées par le Carmel missionnaire de Cholet. Puissent ces simples notes orienter quelques vocations carmélitaines vers ce pieux monastère vendéen qui s'est spécialisé dans une vie contemplative se faisant, à pied d'oeuvre, l'auxiliaire de l'apostolat en pays infidèles.


    1928/174-185
    174-185
    France
    1928
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