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Le brigandage au Kouang-Tong depuis la révolution de 1911

Le brigandage au Kouang-Tong depuis la révolution de 1911 Par M. FABRE Missionnaire apostolique.
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    Le brigandage au Kouang-Tong

    depuis la révolution de 1911

    Par M. FABRE
    Missionnaire apostolique.

    La Chine est-elle mûre pour entrer dans le concert des nations civilisées ? A-t-elle quelque chance de faire honnête figure à côté des nations de notre monde occidental? C'est ce que croit une certaine opinion, celle qui prend ses désirs pour des réalités, et se laisse par trop facilement leurrer. Hier, encore, par une manifestation monstre de toutes les écoles de la ville entière de Canton, on cherchait à entraîner la Chine du sud dans le sillage des Etats-Unis, et des milliers d'hommes défilaient dans Canton au bénéfice moral, sinon pécuniaire de la République américaine et de la Croix-Rouge.
    Je ne dis pas que la manifestation soit condamnable, et qu'il n'y ait pas en elle une force éducatrice pour la Chine. N'y aurait-il pas cependant inopportunité, et ne serait-il pas plus expédient de guérir ses propres misères, avant de s'attendrir sur les maux bien moins réels d'autrui ? Et une comparaison peut-elle se soutenir entre l'état actuel de l'Amérique même en guerre, et celui de la pauvre Chine, littéralement écorchée par des faux bergers ou dévorée par des loups?
    Dans certaines régions du nord de la province surtout, les communautés ont érigé de véritables châteaux forts, où sont accumulés avec tous les moyens de défense, toutes les richesses du village, grains et bestiaux. Des groupements de villages sont constitués, qui exercent eux-mêmes une discipline inexorable et punissent impitoyablement le moindre vol. On se croirait subitement transporter en France en pleine féodalité, aux époques où le gouvernement royal étant en défaillance, les communautés se groupaient pour la défense autour du seigneur leur chef naturel, et trouvaient refuge en son château.
    Mais dira-t-on, il y a parfois des soldats qui protègent les villes? Et combien de fois, hélas ! Ne sont-ils pas eux-mêmes complices au moins tacites? Quelle garde faisaient les soldats de Kwong Hoi, qui, le matin du grand pillage de janvier 1918, furent la plupart égorgés dans leur lit par les pirates ?
    Et le comble du régime n'est-il pas que des villes doivent négocier elles-mêmes avec les voleurs, et demander, moyennant rançon, protection à telle bande contre telle autre? Ainsi en fut-il à Tsang Shing, en 1916, au moment où les réguliers avaient abandonné la ville. Le fait est fréquent, et de nombreux villages ne furent jamais mieux défendus, qu'en invitant pour cet office, et moyennant finance, les billards de la veille.
    Il serait difficile de dire d'ailleurs où les pirates n'ont pas d'intelligences, et n'étendent pas leurs ramifications. Ils ont un système d'espionnage et de renseignements complets, tant sur les marches du pouvoir constitué, que dans les villes, villages ou marchés qu'ils doivent piller. Le cas n'est pas rare, au Sua Ning, par exemple, de membres d'un clan fusillés par leurs proches, et jetés dans le fleuve parce que suspects de relations avec les voleurs. Les affidés de Macao, Hongkong, Canton et des grands centres ne manquent pas de signaler le départ de telles barques, de telles jonques chargées de soie ou d'articles de prix, le départ de tel convoi, l'arrivée de tel vapeur, de tel train, de tel chargement d'opium, de tel richard d'Amérique.
    Les tripots et les bouges de Canton, Hongkong, Macao, etc., sont en même temps lieux d'asile et centres de renseignements. Dans telle région, des vieilles femmes, des mendiants, des porteurs de colis sont payés à gage, qui renseignent sur la force de tel village, sur le nombre de ses fusils, sur présence de telle riche proie nouvellement revenue au logis; et au moment psychologique pour cueillir captifs et butin, on fait dérailler un train, on surprend un bateau, un voyageur dans quelque gorge, on attaque un village.
    L'énumération serait longue de toutes les connivences au service des pirates. Le gouvernement de Canton doit compter avec eux. Hongkong héberge les malandrins ; mais c'est Macao surtout qui est leur port d'asile reconnu et avoué. Tel chef brigand, aujourd'hui venu, à résipiscence et nommé chef militaire, entrait naguère à Macao à toute vitesse, brûlant la douane avec son remorqueur, au vu et au su de la police du port, qui le comptait parmi ses amis, et était payée par lui. La rumeur est constante que les plus gros revenus de Macao sont le fruit plus ou moins direct de la piraterie, qui opère sur le continent et entre temps achalande les tripots, hôtels, maison borgne de la colonie. Le gouvernement chinois est au courant de cette situation, et aurait sans doute de légitimes raisons de protester, peut-être d'employer la force.

    ***

    Et maintenant suivons les bandits dans une de leurs expéditions.
    Autant que possible celle-ci a été préparée à l'avance. A l'avance sont dressées les listes de captifs, et la rançon que doit payer chacun d'eux ; particuliers, boutiques, villages, sont taxés. Parfois prévenus ceux-ci s'exécutent, apportent de bon gré la rançon au lieu désigné, et évitent ainsi de subir la violence.
    A Kwong Hoi la ruse, la force, la défection contribuèrent à la prise de la ville. 350 brigands emmenèrent un nombre équivalent de captifs, et emportèrent avec eux une quarantaine de charges d'or, d'argent ou d'objets précieux.
    Liés deux par deux, les captifs marchèrent péniblement trois nuits consécutives. La quatrième nuit, ils furent empilés sur un bateau, véritable négrier, qui les emmena non loin du massif du Ku-tau-shan, 7 ou 8 personnes, vieillards, enfants ou captifs valides qui tentèrent la fuite, furent abattus par les balles.
    Arrivés non loin du repaire des brigands, les porteurs d'objets précieux, au nombre d'une quarantaine, furent, dit-on, sommairement fusillés, pour ne pas succomber à la tentation de dénoncer la bande.
    200.000 à 300.000 piastres de butin avaient été emportées ; il s'agissait de multiplier cette somme en forçant les captifs à se faire racheter. Les premiers jours furent consacrés à l'installation du bagne ; aux fers deux par deux, six par six, nuit et jour, même pour les nécessités les plus pressantes, les prisonniers étaient si serrés qu'ils devaient se coucher sur le côté. Quinze jours durant, ils eurent pour trois une misérable couverture qui ne tarda pas à tomber en lambeaux. Soumis au régime quasi exclusif du riz, contraints à l'immobilité, rongés par la vermine, tremblants de froid, les habits qu'on leur avait laissés tombant en loques, la plupart ne tardèrent pas à voir leurs membres enfler et leur santé péricliter.
    Chaque prisonnier, une fois identifié et taxé, des lettres sont expédiées par lui sous la dictée de ses geôliers. Les familles sont priées d'envoyer un délégué à tel marché, à telle boutique, à telle pagode discuter le prix du rachat. Parfois, si plusieurs membres de la même famille ont été saisis, l'un est renvoyé ; les autres sont gardés comme otages, en attendant les démarches du libéré.
    Et si la famille apeurée le juge à propos, elle envoie un émissaire pour entamer les négociations. Il y a pour cela un cérémonial assez régulièrement usité.
    Le négociateur doit être porteur d'arrhes, somme variable qui peut monter à 100 piastres.
    Dans les pays à sauvagerie raffinée, comme le Sun Ning, le délégué doit apporter en outre une once d'opium, quelques livres de confitures, des cigares et des cigarettes. C'est la cérémonie « d'ouverture de la porte ».
    Les arrhes reçues, le prix du rachat est proposé. Il est très variable suivant la richesse supputée du captif. Ordinairement majoré, le prix doit être débattu, ce qui prolonge les négociations et multiplie les rendez-vous. Au cas où les négociations se prolongent, la torture entre en jeu. Il s'agit de faire chanter la famille du prisonnier ; des menaces de mort pour une date donnée sont faites à celui-ci avec mandat d'avertir les siens. Parfois la ration du captif est savamment diminuée ; il est peu à peu soumis au jeûne presque complet, jusqu'à n'avoir quotidiennement qu'un maigre bol de bouillie ; sa tête est ligotée d'une corde ; la corde est serrée graduellement avec un garrot, et finalement humectée ou agrémentée d'un coin pour qu'elle serre davantage encore : et les os de craquer, les yeux de sortir de l'orbite, le sang de couler par les narines et les oreilles ; à d'autres on taillade la plante des pieds, ensuite on humecte la plaie de vinaigre ou on la saupoudre de chaux ; d'autres, les pouces liés, sont suspendus par un bambou qu'on leur passe entre l'articulation du coude et celle du genou ; n'entrent pas en ligne de compte taloches et coups de crosses de fusil.
    Dans le Yeung Kong il est arrivé que certains brigands envoyaient une oreille amputée à la famille ; c'était, disait-on, l'oreille du captif ; une deuxième suivait si la famille ne s'exécutait pas assez vite. Alors, si la famille veut recouvrer vivant son disparu, elle n'a qu'à verser la somme exigée ; et contre argent, au lieu secret convenu, l'échange se fait. Si l'espoir du rachat s'évanouit, les voleurs se débarrassent de leur proie inutile ; ils lui proposent le renvoi par un chemin détourné, et la fusillent au bord du premier précipice d'où on ne la reverra plus. Dans le Tin Pak on a poussé le cynisme us qu'à forcer certains captifs à creuser eux-mêmes leur fosse, j jusqu'à les y pousser vivants la tête la première.
    Et c'est grâce à ces moyens barbares qu'en 5 mois, les 350 captifs de Kwong Hoi ont été rachetés à un prix moyen de 600 à 700 piastres. Tel a dû payer 25.000 piastres. On compte une quarantaine de morts, et cela tant à cause des tortures qu'à cause de da faim, du froid, de l'humidité, de la vermine. On porte les mourants expirer seuls dans la forêt, et le dernier soupir rendu, on jette le corps au fond du ravin. Beaucoup ne sont libérés que la santé très compromise pour toute la durée de leur vie.
    Des détails plus horribles encore pourraient être ajoutés. Je connais le fait d'un enfant de Shiu Hing que ses parents ne purent racheter dans le délai donné, et qui fut trouvé le corps coupé en quatre devant la porte du logis paternel.
    En 1917, dans un faubourg de Sun Ning, une école, maîtres et élèves, fut enlevée tout entière. Une expédition fut organisée pour délivrer les enfants.
    Avertis, les brigands les égorgèrent tous, alignèrent symétriquement leurs cadavres, et prirent la fuite avant l'arrivée des troupes.
    C'est cette même année que lé train de Sun Ning fut arrêté, pillé, et eut tous ses employés égorgés. Le sang n'arrête pas ces forcenés ; pilotes sur les barques, conducteurs de train, fuyards déguisés et emportant leur fortune tombent impitoyablement sous leurs balles.

    ***

    D'aucuns peut-être taxeront d'exagération l'horreur des détails qui précèdent. Qu'ils veuillent bien me croire, je parle en témoin direct pour beaucoup de points; pour les autres je tiens les détails de témoins oculaires, et j'affirme ceci :
    Depuis la révolution de 1911 et sur un total de 92 prêtres catholiques que compte la Société des Missions Etrangères au Kouang-Tong, quatre prêtres indigènes ont été pillés ou dévalisés ; trois missionnaires, les PP. Favreau, Grégoire, Robert ont subi le même sort : au premier on enleva 800 piastres, prix de vases sacrés ; le dernier se vit enlever la boite aux saintes huiles.
    Deux Frères du collège du Sacré Cur, compagnons du P.Grégoire, furent pillés avec lui.
    Lé P. Frayssinet fut assailli dans sa résidence même, perdit tout, et détourna heureusement le fusil braqué sur lui.
    Au Lu Chau, le P. Poulhazan a dû soutenir plusieurs sièges contre les pirates, et faire le coup de feu ; le P. Veyrès, en tournée d'inspection, fut par eux blessé au bras d'une balle ; le P. Baldit, tombé dans une embuscade, ne dut son salut qu'à la vitesse de son cheval ; le P. Etienne, répondant à l'ordre de mobilisation en 1914, blessé d'un coup de poignard, d'une balle de revolver, fut laissé pour mort après avoir été pillé.
    Cette année même les PP. Olivea et Guaron, surpris avec leur escorte de porteurs, furent garrottés et ensuite laissés en raie campagne ; ils perdirent tous leur ornements, vases sacrés et autres bagages.
    L'année dernière, en 1917, le P. Boniface Yeung, enlevé, fut détenu 8 jours par les brigands dans les grottes de Ku tau shan. Cette année 1918, le 21 janvier, un diacre de Canton, P. Leung, envoyé comme catéchiste à l'île de Sancian, fut pris dans la rafle de Kwong Hoi, détenu cinq mois en captivité, soumis deux fois à la torture ; libéré enfin par peur de représailles, il est de retour à Canton, depuis une quinzaine de jours à peine, la santé notablement compromise. En 1912 le P. Tang avait été enlevé, emprisonné un mois durant avec les pires voleurs ; il est mort des suites de sa détention.
    Jusqu'à l'évêque de Canton lui-même, Mgr de Guébriant, qui, à la fin de 1917, traversant le Lu Chau en compagnie de quelques missionnaires, faillit être personnellement victime d'un attentat préparé par les brigands. Une balle partit d'un fourré à une trentaine de mètres et heureusement le manqua. Et malgré moi, ma pensée se reporte à ce soir pluvieux de janvier 1912, où parmi l'innombrable cohue des révolutionnaires de toute arme et de tout costume, qui avaient envahi Canton, l'un des ignobles forbans, la figure sinistre, les souliers éculés, encadré de deux compères, promenait cyniquement sur le quai boueux de la grande ville une soutane d'évêque volée on ne sait où, et dont il s'était affublé. L'odieuse exhibition était un symbole et un programme.
    En 1912, je fus témoin du pillage de deux chrétientés et de deux chapelles ; les ornements servirent à une sacrilège sarabande, et furent rapportés incomplets, lacérés, maculés de boue et de sang ; en cette occasion les chrétiens furent assaillis pendant qu'ils récitaient leur prière du soir ; il y eut 3 tués, 7 à 8 blessés. Chapelles brûlées à Tong On, Ngau Kuling, etc ; chrétiens ou chrétiennes emmenés sur toutes les routes de la province, et jusqu'aux portes mêmes de Canton, à Sié Lung et Lung Ngan ; de nombreuses maisons incendiées au Lu Chau surtout, et à Tong On, trouvant celles-là un refuge chez le missionnaire, celles-ci à la mission de Shiu Hing, qui généreusement employa et nourrit quelques dizaines de rescapés plusieurs mois durant ; sièges soutenus par des villages chrétiens sur tout le territoire du Lung Tsun au Lu Chau, familles chrétiennes exterminées au Wing Yun, au Tong On, au Mau Ming, etc.; pillée aussi la léproserie de Shek Long, et les chaupelles de Sha Ho Po, et de Am Kong ; voilà en un bref résumé le tableau des horreurs qui désolent la provinee ; et j'omets des centaines de cas.
    On peut assimiler aux brigands les soldats enrégimentés au compte des divers gouvernements réguliers ou rebelles ; leurs crimes sont les mêmes et, vainqueurs ou vaincus, ils ne se conduisent pas autrement qu'en brigands. Cette année même, les sudistes achevaient les blessés nordistes à Yung Kong, et n'excluaient pas du pillage la chapelle catholique ; au mois de mai, les nordistes à leur tour incendiaient et pillaient la ville de Nam Hong, brûlaient la chapelle et le village catholiques de Li Heu Kiau, brisaient pendules et appareils photographiques de la résidence, souillaient les images saintes, déclouant les Christs des crucifix, et tordant les croix de cuivre, fusillant trois chrétiens isolés qui piquaient innocemment leur riz dans leur champ.
    Qui dit brigands dits en beaucoup de cas associés aux sociétés secrètes. Beaucoup d'entre eux sont frères Trois-points. Or voici ce qui arriva en de multiples régions. La confrérie des filous, au lieu de razzier sans ordre, entreprit l'exploitation rationnelle de telle ou telle région, comprenant souvent une ou plusieurs sous-préfectures. Les malandrins de la région, plus ou moins mélangés d'anciens militaires débandés, d'ailleurs parfaitement au courant de la richesse des familles, prélevaient sur chacune soit la taxe du sang, soit pour ceux qui pouvaient se racheter la taxe de l'argent ; « Ou entrez dans la bande, leur disaient-ils, travaillez avec nous, si vous êtes pauvre ; ou puisque vous êtes riche, versez tant par tête, tant par famille et on vous laissera tranquilles.
    « Seulement pour que nous n'ayons rien à craindre de vous, pour que votre promesse de versement soit tenue, pour que vous ne nous dénonciez pas, vous observerez tel rite, accomplirez telle superstition, bref vous serez agrégé à notre confrérie ».
    Et par des cérémonies où le ridicule se mêle à l'obscène, des malheureux pour avoir la paix versaient leur cotisation et se laissaient agréger. Chaque village incapable de se protéger, les marchés eux-mêmes avaient « leurs tables », on dirait ailleurs leurs bureaux d'inscription ; les nouveaux inscrits immolaient le coq rituel, passaient trois fois par le trou du chien : un simple cercle ou cerceau de bambou, signaient de leur sang, prononçaient ou entendaient des incantations, des imprécations, etc.
    Affirmer que tous les chrétiens s'abstinrent de participer à ces serments réprouvés par leur religion, serait téméraire. Il y eut des défections, et plusieurs achetèrent la paix au prix de leur conscience.
    L'impartialité oblige à dire que la religion trouva ou trouve encore quelque avantage à ces troubles. La religion catholique au Kouang-Tong, quoique ayant un nombre d'adeptes limités, est cependant une force organisée, donc une puissance. Certains villages faibles, reculés, en péril de pillage ou déjà pillés, se tournèrent vers l'Église pour lui demander asile et être protégés : une vingtaine de réfugiés logeaient à la chapelle de Shiu Kwan en 1913. Et depuis cette date existent ici et là des chrétientés nouvelles, aujourd'hui ferventes.
    Un autre avantage, pour l'Eglise, des troubles qu'engendra la révolution fut la médiation utile qu'exercèrent fréquemment les missionnaires entre les belligérants, et qui leur permit d'arrêter de la part des troupes déchaînées l'effusion du sang et le pillage. En ces deux dernières années seulement, cette médiation a été exercée par les PP. Zimmermann au Lu Chau, Genty à Shek Shing, Mollat à Ko Chow, Veyrès à Pak Tong, Fourquet à Shiu Kwan. Elle vient d'être pratiquée d'une façon spécialement efficace par le P. Lesaint à Nam Hong. Par toutes ces démarches la mission a sauvé de nombreuses populations qui lui en seront reconnaissantes, et elle a gagné le prestige le plus pur.

    ***

    Et maintenant disons un mot des remèdes :
    Un des principaux employés jusqu'ici a été la répression brutale. Certains troubles plus marqués ont été suivis de condamnations impitoyables; arrêtés en masse, les voleurs furent à certaines époques fusillés par dizaines à la fois. La répression faite par Chiu Kium Pin dans le nord de la province en 1913, amena la fusillade de centaines de brigands par sous-préfecture. Même quantité d'exécutions à Canton, à Ko Chow, au Lu Chau, etc.
    Les voleurs capturés étaient menés à la mort comme du bétail, liés, poussée parfois la baïonnette dans le dos, et abattus d'une ou plusieurs balles à bout portant. D'aucuns ne mouraient pas du coup, et tombés rampaient encore, à l'affreux plaisir des témoins ou des bourreaux. Je connais le cas d'un fusillé, qui le ventre traversé, laissé pour mort, se sauva, fut repris le lendemain, et définitivement tué. Les criminels Meurent la plupart en fatalistes ; d'aucuns versent quelques pleurs ; d'autres chantent ou maudissent ; beaucoup sont ahuris.
    Telle était par endroits la terreur inspirée par certains voleurs que le premier notable des différents villages razziés par eux, acceptait dé prendre sur lui une part de l'exécution, d'envoyer sa balle, de communier même au sang de la victime immolée.
    Les forces gouvernementales, nous l'avons dit, n'agissent que par intermittence ; on les garde pour les coups de force politique, et si on les envoie, elles sont souvent complices, à moins d'être sous les ordres d'un chef sévère et consciencieux, ce qui est plutôt rare. Les forces ou milices communales n'eurent guère plus de succès. Les armes, le courage, la constance, on quittait le brigandage pour la milice comme on le quittait pour l'armée, la conscience leur manquèrent souvent. Ces milices ne furent donc qu'un palliatif, dont il ne faut cependant pas nier l'efficacité dans certaines régions, à Nam Hong en particulier, région à châteaux forts, où le moindre vol était puni d'une répression terrible.
    Ce remède de la répression brutale ne laisse pas que d'être souvent aveugle, injuste ; les gendarmes chinois et la police ne sont rien moins qu'intègres. Il manque à la Chine des gendarmes consciencieux, honnêtes, vigilants, sachant prévenir pour n'avoir pas à sévir. Une organisation de police étrangère, sur le modèle de l'organisation des douanes, de la gabelle, des postes, serait sans doute pour le pays une excellente garantie, l'ordre et de prospérité, les Chinois ne pouvant se fier à eux-mêmes. Mais il y a l'amour-propre national avec lequel il faut compter.
    Prévenir, disions-nous, vaudrait mieux que réprimer : sans doute, mais il faudrait moraliser le peuple, et de cela le paganisme est incapable. La morale telle que la peut prêcher le paganisme ne fera que raffiner les appétits, grossir le prix de rançon, perfectionner aux mains des bandits les moyens d'attaque. Au lieu des vieux fusils et des piques d'autrefois, ils ont déjà brownings et fusils à tir rapide. Il faudrait sur une plus large échelle la prédication de la morale évangélique. Que nos lecteurs demandent donc de tout leur coeur qu'il envoie des ouvriers en grand nombre afin de la répandre.

    1919/11-24
    11-24
    Chine
    1919
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