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Le bourreau Nguyen-Dinh-Hung 2 (Suite et Fin)

VARIÉTÉS Le bourreau Nguyen-Dinh-Hung Gouverneur de la province de Nam-dinh (Fin) Cependant l'ancien prisonnier de Hué, le clerc Paul Tinh, était devenu prêtre, et avait été placé à la tête du collège de Vinh-tri, dans la province dont Nguyen-dinh-hung était gouverneur.
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    VARIÉTÉS
    Le bourreau Nguyen-Dinh-Hung
    Gouverneur de la province de Nam-dinh
    (Fin)

    Cependant l'ancien prisonnier de Hué, le clerc Paul Tinh, était devenu prêtre, et avait été placé à la tête du collège de Vinh-tri, dans la province dont Nguyen-dinh-hung était gouverneur.
    Il eut l'occasion de savoir que ce dernier se souvenait de lui et qu'il s'en montrerait volontiers reconnaissant. Désireux de profiter de son bon vouloir pour mettre à la fois tous ses établissements à l'abri d'un coup de main, en les faisant couvrir d'une sorte d'approbation officielle, il pria le mandarin de lui donner par écrit l'autorisation de fonder à Vinh-tri un collège pour l'étude des belles-lettres et d'y entretenir des professeurs et des élèves. Ce n'était pas là chose facile, car il fallait que cette feuille fût revêtue d'un cachet donné par les trois grands mandarins du chef-lieu, et l'on ne pouvait s'en tirer qu'en déboursant une grosse somme d'argent.
    Le gouverneur accorda cependant l'autorisation demandée, apposant secrètement le grand sceau sur cette pièce, sans en rien laisser connaître à ses collègues. Tout cela fut fait gracieusement et gratuitement, et le P. Tinh rentra à Ke-vinh aussi content que s'il eût rapporté un trésor.
    Les rapports entre les deux amis continuèrent à être excellents, et le gouverneur ne cessa de témoigner au prêtre son sauveur la même gratitude et la même bienveillance.
    On dit même qu'animé des meilleures intentions, Hung avait demandé au P. Tinh la liste des chrétientés de la province, et surtout des endroits où il y avait des séminaires et des établissements communs, afin que, les connaissant, il pût leur éviter les perquisitions des autres mandarins, ou au moins avertir à temps les intéressés de l'arrivée de leurs ennemis.
    Malheureusement, en l'année 1857, à la suite d'une dénonciation qui leur fut faite, le préfet fiscal et le préfet criminel de Nam-dinh ordonnèrent des perquisitions à Vinh-tri. Le gouverneur ne pouvait refuser son consentement, et l'on fixa le jour de l'expédition au 27 février.
    Dès la veille, Nguyen-dinh-hung encore une fois fidèle à sa promesse qu'il devait bientôt oublier, fit avertir un catéchiste qui se trouvait à Nam-dinh d'avoir à se rendre sans retard à Vinh-tri pour porter au P.Tinh la nouvelle du blocus que l'on préparait pour le lendemain. Le catéchiste se mit en route, mais ayant été malheureusement atteint du choléra à mi-chemin, il ne put s'acquitter à temps de son message.
    Le lendemain quand la troupe entra au village, tout y allait son train ordinaire. Il y avait en ce moment à la communauté un évêque, Mgr Retord, deux missionnaires, plusieurs prêtres indigènes, une centaine d'élèves et tout le personnel domestique de la maison. On n'avait pas eu le temps de cacher quoi que ce soit, et il était trop tard pour y songer, car les soldats étaient déjà sur la place du marché, quand le P. Tinh reçut le premier la nouvelle de leur arrivée. Il courut chez Mgr Retord, y rencontra les autres prêtres, et, après une courte délibération, proposa de se présenter seul au mandarin, comme propriétaire officiel du collège. Cette proposition acceptée, il repartit, franchit la porte de la mission et attendit l'arrivée de la troupe. Il invita le chef à entrer dans sa propre chambre, lui fit servir le thé et lui montra les élèves qui étaient tous accourus pour voir ce qui allait arriver.
    « Tons ces jeunes gens sont mes élèves, lui dit-il, et c'est moi le chef de cet établissement qui existe avec l'autorisation des grands mandarins.
    — Avez-vous cette autorisation par écrit? demanda le chef, en ce cas je vous prierais de me la montrer».
    Le P. Tinh exhiba la feuille qu'il tenait de Hung, l'autre la lut et ne la rendit pas : « Venez avec moi à Nam-dinh, lui dit-il, vous passerez là un jour ou deux chez le grand mandarin, et puis vous reviendrez ici ».
    Il prit ensuite comme pièces à conviction, un globe géographique, un ornement de messe, quelques livres latins, remit le tout à ses soldats et donna le signal du départ. La troupe alla passer la nuit à la sous-préfecture de Nghe-hung.
    Mgr Retord, instruit de ce qui s'était passé, fit faire pendant la nuit des démarches pour racheter à tout prix la compromettante autorisation, mais le chef de la troupe, pour fêter l'heureuse issue de sa campagne, s'était enivré, et il fut impossible de l'aborder.
    Dès le lendemain, un autre prêtre, le P. Thu se présentait chez Nguyen-dinh-hung et lui racontait les événements de la veille, omettant à dessein de lui parler de la saisie faite.
    « Ce n'est rien, dit le gouverneur, d'ici à deux ou trois jours, je vous renverrai votre confrère ».
    Le P. Tinh attendit peu à Nam-dinh : bientôt les trois grands mandarins se réunirent au tribunal et le firent comparaître.
    Le gouverneur traita tout d'abord la chose comme une affaire sans importance. A un moment, le préfet fiscal exhiba la trop fameuse autorisation de fonder un collège. Il la mit dans une de ses mains en faisant le geste de la soupeser : « Comme il est lourd, dit-il, le papier que fabriquent les habitants de Ké-vinh! »
    Il passa ensuite la feuille au préfet criminel qui lit le même geste, en disant : « C'est vrai, comme il est lourd ».
    Cela voulait dire tout simplement : « Quelle somme énorme il a fallu donner pour obtenir un écrit de cette importance! »
    Le gouverneur comprit très bien et ressentit vivement l'injure. A l'aspect de cette feuille, il fut tout bouleversé ; prenant un air triste, il renvoya sèchement le P. Tinh en prison el se retira lui-même immédiatement dans ses appartements.
    Il reçut encore une fois ou deux le P. Thu et l'assura qu'il avait demandé au roi de faire grâce à son ami et bienfaiteur. Tout le monde le croyait, et Mgr Retord lui-même l'espéra quelque temps. Il n'en était rien cependant. La tristesse et I'indécision que Hung avait laissé voir au tribunal disparurent vite, et la crainte de perdre sa place et ses honneurs le fit, sans transition, passer de la bienveillance qu'il avait montrée jusqu'alors pour la religion et ses ministres, à la haine la plus farouche.
    Nous non plus ne mettrons point de transition dans notre récit, et nous allons voir tout de suite le bourreau commencer sa sinistre besogne.
    La sentence du P. Paul Tinh entièrement rédigée de la main de Nguyen-dinh-hung, sans la coopération des deux autres grands mandarins, condamnait à mort ce vieillard plus que sexagénaire, comme récidiviste, contempteur des lois du royaume, condamné une première fois pour avoir refusé d'abjurer la religion perverse de Jésus, rentré dans ses foyers par une grâce inappréciable de Sa Majesté ; bien loin de rejeter ses anciennes erreurs, était-il dit, il a poussé l'audace jusqu'à enfreindre les lois du pays et s'est fait ordonner prêtre. C'est donc un criminel de la pire espèce et qui mérite d'avoir la tête tranchée sans le moindre sursis.
    Cette sentence envoyée à Huê revint bientôt à Nam-dinh revêtue de l'approbation royale, et le 6 avril 1857, le Vénérable Paul Tinh couronnait glorieusement par le martyre sa longue et pieuse carrière. Le soir de ce même jour, par l'effet d'une crainte superstitieuse, peut-être aussi pour mieux tromper le public qui n'ignorait pas ses relations avec le martyr, Hung offrit aux mânes de sa victime un sacrifice expiatoire.
    Au prétoire, on renouvelait pour vaincre la constance des confesseurs de la foi des, supplices depuis longtemps tombés en désuétude ; le rotin, les tenailles froides ou rougies au feu étaient devenus presque un jeu. Hung trouva mieux. On cite des martyrs qui furent tenaillés dans le creux de la main, d'autres que l'on fit asseoir sur un siège garni de clous aigus, un gros poids attaché à chaque jambe, d'autres encore que l'on força à s'agenouiller sur de longues pointes de fer qui leur entraient bien avant dans les genoux ; on flagellait avec un raffinement de cruauté inouïe. C'est ainsi que Marc Hao, jeune élève de la mission, fut fouetté sans qu'on lui fît aucune plaie, mais de façon à lui causer une douleur plus cuisante encore, en amoncelant tout le sang sous la peau en un seul endroit.
    Vers la fin de la 4e lune de la 15e année de Tu-duc (mai-juin 1862), le gouverneur Hung envoya un délégué dans chacune des nombreuses préfectures et sous-préfectures de sa province, avec ordre de faire comparaître tous les chrétiens dispersés dans les villages païens de leur circonscription, et de mettre à mort ceux qui refuseraient de fouler la croix aux pieds, il se réservait pour lui-même les chrétiens dispersés dans la préfecture de Thien-trong.
    Ces instructions furent suivies à la lettre. On les dépassa même dans quelques endroits où, après avoir demandé l'apostasie aux prisonniers, on les mit ensuite tous à mort: confesseurs et renégats.
    Quand les délégués furent de retour, le gouverneur se fit présenter la liste des exécutions ; et, comme il n'y en avait pas assez à son gré, il chargea de nouveaux émissaires d'aller faire trancher la tête à tous ceux des survivants qui avaient encore conservé quelque vigueur.
    Pour lui, il faisait chaque jour venir à Nam-dinh même les chrétiens dispersés dans un certain nombre de villages de la circonscription qu'il s'était réservée. Ils passaient d'abord par la préfecture où l'on faisait un premier choix, les plus débiles étaient envoyés en exil, tandis que les autres étaient dirigés sur Nam-dinh.
    A leur arrivée dans cette ville, on les enfermait au camp des lettrés, ou ailleurs, si le camp était déjà rempli ou si l'heure était trop avancée ; sinon on les introduisait immédiatement dans la demi-lune de la Porte Orientale. Parfois plusieurs fournées s'y succédaient dans la même journée.
    Quand les prisonniers étaient arrivés en nombre assez considérable, un mandarin sortait de la citadelle et leur faisait une petite exhortation.
    « Votre sort est entre vos mains, leur disait-il. Sa Majesté et Son Excellence le Gouverneur vous pardonneront et vous renverront dans vos foyers avec vos femmes et vos enfants, si vous consentez à renier votre religion; tandis que si vous refusez de le faire, vous aurez immédiatement la tête tranchée. Vous avez à choisir entre les deux caractères Bât et Xuât (1). Quiconque choisira Xuât aura la vie sauve, ceux qui choisiront Bât seront mis à mort ».
    Certaines chaînes de martyrs se composaient de cent condamnés, et les bourreaux eux-mêmes furent bientôt remplis d'horreur à la vue de l'atroce besogne qu'on les forçait à accomplir. La population était effrayée par ces nombreuses exécutions et commençait à murmurer. On redoutait que le ciel ne punît par des calamités publiques la perpétration de tant de crimes; on n'entendait pas un seul mot déplacé sur le passage des confesseurs, et un jour qu'un scribe du prétoire s'était amusé à jongler avec la tête des suppliciés, le gouverneur, instruit du fait, punit immédiatement le profanateur de la peine capitale pour donner satisfaction à l'opinion publique.
    Nguyen-dinh-hung ne resta point indifférent à cette explosion du mécontentement général, il changea de tactique. Les deux dernières arrestations avaient fourni un très grand nombre de confesseurs de la foi ; au lieu de les faire décapiter comme les autres, il les fit emprisonner au camp des lettrés, et ordonna qu'on les y laissât sans boire ni manger. Ceux de la dernière fournée n'y étaient que depuis trois jours et trois nuits, quand on vint les prendre après le coucher du soleil, pour les conduire à la rivière. Là, on les embarqua sur deux grandes jonques, on leur attacha les mains entre les genoux, et les barques gagnèrent le milieu du fleuve tout en suivant le fil de l'eau. Quand on fut arrivé à un endroit très profond, les soldats jetèrent tous les prisonniers par-dessus bord. Un grand nombre purent se détacher et gagner la rive à la nage à la faveur des ténèbres, et grâce à leur cangue en bois qui les aidait à se soutenir à la surface. On s'en aperçut quelque peu, et le lendemain les précautions furent mieux prises. L'exécution eut lieu en plein jour ; on débarrassa les prisonniers de leurs cangues, et on les attacha deux à deux, avant de les précipiter dans le fleuve. Cette fois pas un seul n'échappa.
    Tant de crimes criaient vengeance au Ciel, et Dieu se décida à punir le bourreau de tant d'innocentes victimes. Le roi Tu-duc avait versé des larmes de douleur en apprenant les horribles massacres de tout le Tonkin et surtout les tueries ordonnées par Hung. La province de Nam-dinh, la plus riche et la plus renommée de tout le royaume, était presque décimée. Les derniers excès du féroce gouverneur mirent le comble à la mesure, il fut rappelé à la capitale en 1863.
    Dès avant cette époque, Nguyen-dinh-hung avait commencé à éprouver les effets de la colère divine. A
    (1) Ces deux mots sont l'abréviation de Bat Khang, refus. et de Xuât Giao, apostasie.
    partir du jour où il avait sacrifié le P. Paul Tinh, sa vue s'était graduellement affaiblie; il se voyait de nouveau menacé de cécité. Il faisait cependant bonne contenance; il avait toujours à ses côtés un de ses familiers qui lui disait tout bas le nom de ceux qui se présentaient devant lui, et il interpellait à son tour les visiteurs, les désignant de loin, à haute voix, par leurs noms et leurs titres, comme s'il les eût lui-même parfaitement reconnus.
    En le rappelant à la capitale, le roi laissait espérer à son beau-père qu'il allait le nommer ministre des finances; non seulement cette dignité ne lui fut jamais conférée, mais encore il perdit bientôt tous ses titres et tous ses grades, et redescendit au rang de simple citoyen.
    Les membres du gouvernement demandaient même au roi de chasser hors de son palais la fille de ce mandarin, mais le roi l'excusa et la garda. Il laissa aussi dans de petits postes les fils de Nguyen-dinh-hung, dont l'aîné, appelé Long, occupait une place de sous-préfet dans le Quang-nam. Mais ces malheureux enfants avaient perdu tout courage; ils sentaient que leur père avait attiré sur leur tête la malédiction du ciel par les iniquités dont ils avaient été les témoins et quelque fois les complices à Nam-dinh, et ils furent bientôt eux-mêmes dépouillés de leur grade et privés de leurs fonctions.
    L'ex-gouverneur de Nam-Dinh, complètement aveugle, habitait dans le faubourg de Dong-ba, tout près de la citadelle de Huê, une misérable maisonnette couverte en chaume qui n'avait pour tout meuble qu'un grabat, entouré d'une méchante moustiquaire. C'est là qu'il passait ses jours triste et solitaire, comparant sa détresse actuelle à son antique splendeur, souvent en proie à d'horribles cauchemars qui l'assiégeaient jour et nuit.
    Vers la fin de 1867, des officiers français vinrent à Hué; quelqu'un étant allé voir le malheureux vieillard, trouva le chaume du toit jonchant la cour et la maison vide : Hung avait eu peur des Français qui ne soupçonnaient même pas son existence et s'était enfui.
    Il n’avait plus confiance en personne, sinon peut-être encore un peu aux chrétiens. Quand l'un ou l’autre de ses fils venait le voir, chose fort rare, il l’envoyait rendre visite à Mgr Sohier, Vicaire apostolique de la Cochinchine septentrionale, qui avait sa résidence tout près de Huê. Un jour, il fit prier un chrétien de marque, ancien exilé pour la foi, de vouloir bien passer chez lui. Il lui remit un magnifique plateau en ivoire, aux coins garnis de ciselures en or très fines et dont les bords étaient formés de quatre lames d'ivoire très artistement travaillé : « Ce plateau, lui dit-il, m'a coûté sept barres d'argent et encore n'ai-je fourni que la nourriture des ouvriers. S'il vient ici des officiers français et que vous puissiez le leur vendre trois barres, je me contenterai de cette somme. — Mais, répondit le chrétien, pourquoi ne le faites-vous pas vendre par quelque membre de votre famille qui en tirera facilement un prix supérieur?
    — Et qui gardera tout pour lui? interrompit le vieillard : prenez-le et vendez-le ce que vous pourrez, je n'ai de confiance qu'aux chrétiens; car je sais qu'ils sont honnêtes.
    Dans les derniers temps de sa vie, Hung sentit augmenter ses frayeurs. Même par les temps les plus calmes, il arrivait qu'un souffle impétueux produit par une force invisible partait de l'intérieur même de la moustiquaire et l'agitait violemment autour du vieillard épouvanté. C'est au milieu de ces angoisses que le malheureux rendit l'âme.
    Quand on lui apporta la nouvelle de cette mort, sa fille donna un bon de mille ligatures (francs) sur le trésor, afin de pourvoir aux funérailles. Elle obtint aussi de Tu-duc qu'il honorât la mémoire du défunt en lui rendant un titre d'assesseur an ministère, puis le monarque délégua un employé du ministère des rites et un autre de la préfecture de Thua-thien-huê pour le représenter et aller offrir un sacrifice aux mânes de son beau-père. Ceux-ci, revêtus de leurs habits de cérémonie, se rendirent à la maison mortuaire et n'y trouvèrent que le cadavre étendu sur sa misérable couche ; ils attendirent longtemps, personne ne parut. Les enfants du défunt étaient allés toucher les mille ligatures, se les étaient disputées et partagées, à la porte même du trésor ; puis chacun était rentré chez soi, sans plus songer au défunt. Les délégués ne voyant personne et ne trouvant rien de prêt pour le sacrifice, ramassèrent une écuelle ébréchée qui se trouvait là et la remplirent d'eau ; puis, comme il n'y avait dans la cabane ni un autel, ni une table, ni même le moindre escabeau sur lequel ils pussent déposer cette misérable offrande, ils placèrent l'écuelle sur le seuil de la porte, saluèrent le cadavre et se retirèrent après avoir poussé trois cris simulant des sanglots.
    P.V.

    1900/140-146
    140-146
    Vietnam
    1900
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