Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Le bourreau Nguyen-Dinh-Hung 1

VARIÉTÉS Le bourreau Nguyen-Dinh-Hung Gouverneur de la province de Nam-dinh Un fait remarquable dans lÉglise catholique est la punition des persécuteurs. La main de Dieu qui, dès les premiers âges du Christianisme même, sappesantissait sur eux, ne paraît point sêtre allégée, et lhistoire de lÉglise annamite pourrait, à elle seule, fournir un intéressant volume de la Mort des Persécuteurs.
Add this
    VARIÉTÉS

    Le bourreau Nguyen-Dinh-Hung
    Gouverneur de la province de Nam-dinh

    Un fait remarquable dans lÉglise catholique est la punition des persécuteurs. La main de Dieu qui, dès les premiers âges du Christianisme même, sappesantissait sur eux, ne paraît point sêtre allégée, et lhistoire de lÉglise annamite pourrait, à elle seule, fournir un intéressant volume de la Mort des Persécuteurs.
    Quil nous soit donc permis de rapporter quelques traits de la vie et de la mort de Nguyen-dinh-hung, que sa férocité a fait surnommer l'ogre et dont la cruauté na peut-être été surpassée en Annam que par celle de Nguyen-van-tuong, auteur des massacres de 1873-1874, et de ceux plus récents et plus considérables de 1884-1886.
    Les annales et les traditions annamites ne nous font connaître que peu de chose sur les premières années et la jeunesse de Nguyen-dinh hung, connu aussi sous le nom de Nguyen-dinh-tan.
    Il naquit à Hué, la capitale du royaume annamite, vers 1810. L'état de fortune de ses parents lui permit de faire une étude assez approfondie des lettres chinoises. Doué d'une intelligence peu commune, il conquit rapidement un grade élevé dans les examens littéraires, et il embrassa de bonne heure la carrière administrative.
    Après avoir rempli les fonctions de sous-préfet, de préfet et de préfet criminel, il fut nommé, sous le règne de Thieu-tri, préfet fiscal de la province du Quang-nam, puis assesseur dans l'un des ministères de la capitale.
    Thieu-tri d'un caractère plus doux que son père Minh-mang et que son fils Tu-duc, montra beaucoup moins d'acharnement qu'eux à persécuter la religion catholique. Cinq missionnaires français, arrêtés sous son règne, furent transférés à Huê et condamnés à mort; mais le roi les garda plus d'un an sans ordonner l'exécution de la sentence et finit par les rendre au commandant Lévêque qui les réclamait à titre de compatriotes. Les décrets de Minh-mang condamnaient à la peine capitale les prêtres indigènes; Thieu-tri se contentait de les envoyer en exil. C'est par suite de cette indulgence relative qu'arrivèrent un jour à Huê un prêtre et un clerc tonsuré tonkinois, le P. Khanh et le clerc Paul Tinh.
    Les prêtres, les catéchistes et même beaucoup de simples chrétiens ont joui de tout temps et jouissent encore de la réputation de médecins émérites, et l'on ne saurait nier que le bon Dieu ait souvent opéré par leur moyen des guérisons miraculeuses.
    Les deux exilés durent rester à Huê quelque temps afin d'attendre le départ d'un convoi de prisonniers pour le Binh-dinh. Or, il y avait alors à la capitale un mandarin, déjà avancé en âge, qui souffrait gravement des yeux, et se voyait à bref délai menacé d'une cécité complète. Quand il apprit l'arrivée des prisonniers chrétiens, il alla les trouver et les pria de lui indiquer un remède à son mal.
    Ceux-ci, qui n'avaient fait aucune étude de médecine et connaissaient à peine les médicaments les plus usuels, s'excusèrent en protestant de leur complète ignorance dans l'art médical, mais le vieux mandarin ne se laissa pas convaincre.
    «Je sais, leur dit-il, que l'un de vous est chef de religion et l'autre catéchiste. Je sais aussi que les chrétiens ont des remèdes qui opèrent les cures les plus merveilleuses ; je ne vous laisserai aucun repos que vous ne m'en ayez indiqué un. »
    Les exilés résistèrent longtemps, mais enfin vaincus par les instances du malade, ils lui dirent de revenir le lendemain soir. Après avoir passé une bonne partie de la nuit en prières, ils se décidèrent à broyer ensemble trois ingrédients extrêmement irritants et âcres, et quand leur client revint, ils lui dirent de s'appliquer ce médicament sur le front en manière de cataplasme, lui recommandant de prendre garde qu'une seule goutte lui coulât dans les yeux.
    Ils passèrent la nuit en prières, demandant à Dieu de vouloir bien accorder quelque efficacité à leur remède. Pour le malade, il ressentit au front une douleur vive qui le fit pleurer abondamment. Le lendemain
    matin, il avait, il est vrai, le front tout ulcéré, mais il y voyait aussi clair que jamais.
    Au comble de la joie, il accourut à la prison et offrit aux deux exilés trois barres d'argent et environ une livre de thé, les assurant que ce faible présent n'était rien en comparaison de sa reconnaissance. Les deux exilés refusèrent; mais le grand mandarin continuant ses offres, ils finirent par accepter deux onces de thé.
    Justement à cette époque, Nguyen-dinh-hung se trouvait également atteint d'un mal d'yeux si grave et si invétéré, qu'il avait la vue considérablement affaiblie et était menacé de la perdre bientôt complètement. Ce malheur eût inévitablement marqué pour lui la fin de sa carrière dans le mandarinat; il avait vainement essayé de le conjurer en consultant les médecins les plus renommés et en achetant sur leur indication, tous les remèdes imaginables : peine perdue, sa vue baissait de plus en plus.
    Il était bien triste et fort inquiet, quand il entendit parler de la guérison presque subite de son vieux collègue. Ce fut pour lui comme une illumination soudaine : l'espoir se fit de nouveau jour dans son esprit, et il courut en toute hâte à la prison :
    « Messieurs, dit-il humblement aux exilés, je suis presque aveugle et je viens vous prier de me guérir.
    Mais nous n'entendons rien à la médecine, répondirent les prisonniers devenus médecins malgré eux, nous ne saurions vous guérir; vous avez ici d'habiles praticiens, adressez-vous à eux.
    Je les ai tous consultés, reprit le mandarin, j'ai épuisé toute leur science et tous leurs remèdes ; je me suis ruiné à prendre leurs médicaments, et loin de diminuer, mon mal n'a fait qu'empirer. Vous ne connaissez pas la médecine, dites-vous, et cependant vous venez de guérir mon collègue. Ce que vous avez fait pour lui, au nom du ciel, faites le pour moi.
    Hé bien! Lui dirent-ils pour clore l'entretien, revenez ce soir ; nous vous donnerons le même remède, et vous en userez à vos risques et périls. »
    Hung fut fidèle au rendez-vous. Les exilés lui remirent le médicament, lui firent les mêmes recommandations qu'au vieux mandarin et passèrent de nouveau la nuit en prières.
    Le lendemain matin, Hung, ivre de joie, accourut à la prison, il y voyait !
    Toute trace de la maladie avait disparu, et, en témoignage de sa reconnaissance, il apportait aux prisonniers onze barres d'argent (1), des bracelets de même métal et une livre de thé.
    (1) La barre d'argent pouvait alors représenter en Annam, une somme variant de 120 à 150 francs
    « Messieurs, leur dit-il, je suis guéri, mes yeux n'éprouvent plus -aucune fatigue, et je viens vous remercier; ce que je vous apporte n'est rien en comparaison du service que vous m'avez rendu, mais c'est tout ce que je possède en ce moment, veuillez me faire la grâce de l'accepter. »
    Les prisonniers refusèrent.
    Acceptez, je vous prie, reprit le mandarin, cela pourra vous servir dans votre exil. Vous êtes pour moi plus que mon propre père. Je n'ai reçu de lui que la vie corporelle, tandis que vous venez de me rendre la vie intellectuelle. Sans vous, j'allais être obligé de donner ma démission, tandis que, grâce à vous, je suis redevenu homme, et pourrai continuer ma carrière.
    Grand mandarin, répondit Paul Tinh, sachez que nous ne recherchons ni l'argent ni la gloire : seule l'affection que nous avons pour les autres hommes nous pousse à leur faire tout le bien que nous pouvons. Pour ne point paraître mépriser vos présents, nous accepterons deux onces de thé, mais veuillez reprendre le reste.
    Puisque vous désirez nous témoigner votre reconnaissance, permettez-moi à mon tour de vous demander une faveur. Vous savez que les chrétiens ne sont pas des criminels et que la persécution qu'ils subissent est arbitraire. Hé bien! la grâce que je vous demande à vous qui êtes jeune encore et par conséquent destiné à devenir l'un des plus grands mandarins du royaume, c'est que, en quelque province qu'on envoie nos frères, vous leur témoigniez toute la bienveillance qui sera en votre pouvoir.
    Je vous le promets, par le Ciel, dit le mandarin, et il se retira.
    A voir les premières relations de Hung avec les chrétiens, qui devinerait la suite? Qui pourrait croire que, non seulement il devint le plus acharné des persécuteurs, mais que lui-même mit à mort celui à qui il devait la vue et, par suite, son avenir.
    Les deux prisonniers ne tardèrent pas à prendre le chemin de l'exil, ils restèrent au Binh-dinh jusqu'en 1848, époque où le roi Tu-duc pour fêter sa jeune royauté, accorda une amnistie générale à tous les condamnés dont la peine était moindre que la peine de mort. Le P. Khanh et son compagnon furent renvoyés dans leurs foyers, et quelque temps après, Paul Tinh fut ordonné prêtre, puis placé au collège de Vinh-tri.
    Pendant ce temps, de grade en grade, l'heureux Hung était arrivé aux premières dignités du royaume. Il avait fini par être nommé gouverneur de la province de Nam-dinh, poste d'autant plus ambitionné que cette province était la plus vaste et la plus riche de tout le delta tonkinois. Les mandarins y découvraient des mines d'or et d'argent très productives. Hung, peu scrupuleux sur la question d'argent, se garda bien de faire autrement que ses prédécesseurs; et, comme il était fort habile à régler les affaires, il acquit bientôt une fortune illégale, il est vrai, mais très considérable.
    Il lui arriva même, un jour qu'il voulait mettre en sûreté une partie de son trésor, une aventure assez désagréable.
    Sous prétexte de fêter le 70e anniversaire de la naissance de sa mère, il lui envoya de Nam-dinh à Hué cent pots d'une petite fleur très estimée en Chine et en Annam et qui porte le nom de Lan. C'était sa propre femme qui conduisait le convoi, escortée par une troupe de soldats et de domestiques.
    Arrivée au chef-lieu de la province de Nghe-an, elle alla loger chez le gouverneur et fit déposer ses cent pots dans la cour avec une apparente indifférence. Le gouverneur de Nghe-an, Vo-trong-binh, passait alors, à tort ou à raison, pour un homme d'une intégrité parfaite. Une si grande quantité de pots de fleurs l'étonna, car jusqu'alors il n'avait pas remarqué que son collègue de Nam-dinh se distinguât par une piété filiale extraordinaire.
    Il appela donc un de ses propres soldats et lui donna l'ordre de prendre quelques bûches sur son épaule et d'en laisser tomber une comme par maladresse, de façon à casser l'un des pots. Le satellite comprit et exécuta fidèlement ce que voulait son maître.
    Au bruit de la casse, Vo-trong-binh et la femme de Hung s'élancèrent ensemble dans la cour.
    « Ah! le misérable, s'écriait le gouverneur en courant vers le pot brisé, il a cassé un pot de la grande dame, qu'on le roue de coups de rotin.
    Ce n'est rien, ce n'est rien, criait à son tour la grande dame, tout en essayant de devancer son concurrent. Ne vous dérangez pas, grand mandarin, je vais faire remplacer ce pot.
    Mais Vo-trong-binh ne voulait rien entendre. Arrivé sur le lieu de l'accident, il se mit, sous prétexte de réparer le malheur de ses propres mains, à fouiller la terre qui remplissait le pot et à en retirer dix belles barres d'argent.
    Tiens, s'écria-t-il, quel singulier engrais M. le gouverneur de Nam-dinh emploie pour ses fleurs. Qu'on porte tous ces pots au trésor; ce sera autant de gagné pour Sa Majesté.
    Les cent pots contenaient mille barres. L'histoire ne dit pas si elles allèrent grossir les finances royales, mais Nguyen-dinh-hung n'en perdit pas moins environ cent mille francs, et la grande daine dut continuer son voyage, un peu penaude.
    (A suivre.)
    1900/134-138
    134-138
    Vietnam
    1900
    Aucune image