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Le bienheureux Paul Tchen

Le bienheureux Paul Tchen Le bienheureux Paul Tchen eut pour patrie la sous-préfecture de Sin Tchen, dans le département de Hin-y, province du Kouy-tcheou. Il naquit le 11 avril 1838, de parents païens. Son père était médecin, riche autrefois, mais complètement ruiné et qui gagnait péniblement sa vie, en vendant des remèdes là où il pouvait. L'enfant était une charge pour la famille; aussi, le père se hâta-t-il de saisir la première occasion qui s'offrit à lui de s'en débarrasser.
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    Le bienheureux Paul Tchen

    Le bienheureux Paul Tchen eut pour patrie la sous-préfecture de Sin Tchen, dans le département de Hin-y, province du Kouy-tcheou. Il naquit le 11 avril 1838, de parents païens. Son père était médecin, riche autrefois, mais complètement ruiné et qui gagnait péniblement sa vie, en vendant des remèdes là où il pouvait. L'enfant était une charge pour la famille; aussi, le père se hâta-t-il de saisir la première occasion qui s'offrit à lui de s'en débarrasser.
    M. Lions, qui, depuis plus de dix ans, malgré des dangers incessants, se dévouait, dans les divers districts du Kouytcheou, au salut des âmes, fut heureux de recueillir le pauvre enfant, pour l'élever aux frais de la Sainte Enfance. Il commença par lui enseigner les premières vérités de la religion catholique et découvrit en lui de telles dispositions à la piété, qu'il songea à le préparer au sacerdoce. Mais ses courses apostoliques ne lui permettant pas de s'occuper de l'enfant comme il l'aurait voulu, il résolut de s'adresser à Mgr Faurie, alors supérieur du petit séminaire dont il avait poursuivi la fondation malgré les obstacles. Pour éprouver le jeune enfant et le bien connaître, M. Faurie le garda quelque temps à la petite école, avant de l'accepter définitivement. Enfin, voyant en lui de bonnes dispositions, il l'admit dans la communauté, le jour de l'Assomption 1853.

    Paul au petit séminaire.

    Bien qu'il ne fût pas encore baptisé, il savait déjà toutes les prières, en comprenait le sens, et les récitait avec une grande piété. C'est surtout en assistant au Saint Sacrifice de la messe que sa foi ardente se manifestait. Cependant ce ne fut qu'après quatre ou cinq mois de préparation, afin de lui faire mieux comprendre l'importance et la grandeur du sacrement qu'il allait recevoir, qu'il fut baptisé le jour de Noël ; le même jour, il reçut également le sacrement de confirmation. On lui donna au baptême le nom de Paul, et il édifia toute la communauté par les abondantes larmes qu'il versa ce jour-là, et que faisait monter à ses yeux le sentiment des grandes grâces qu'il avait reçues, et dont il comprenait bien toute l'étendue.
    « C'était un spectacle nouveau, écrit Mgr Faurie, de voir baptiser un séminariste déjà admis aux études. Cela ne s'était jamais vu ici et ne se verra peut-être jamais. Nous admettons toujours au séminaire, de préférence, les enfants d'anciens chrétiens, parce qu'ayant été élevés dans leur famille an milieu des idées chrétiennes, ils sont plus solides dans la foi et dans la vertu ».
    Il fit sa première communion l'année suivante, le jour de Pâques (1854). « Il comprit toute l'importance de ce grand acte et y apporta, dit Mgr Faurie, encore plus de ferveur qu'à son baptême.
    « Le souvenir de sa première communion resta si vif dans son coeur que, dans la suite, quand sa piété paraissait se ralentir, je n'avais qu'à lui rappeler sa première communion pour le toucher jusqu'au fond de l'âme et le remettre à flot. Il rougissait aussitôt d'être tiède et négligent, et les larmes baignaient ses yeux ».
    Il était d'une capacité très ordinaire, mais c'était un travailleur acharné, et souvent son supérieur était obligé de modérer son ardeur. Il aurait même voulu passer ses récréations à étudier, mais on le lui défendait, de peur que cette tension continue de son esprit ne compromît sa santé. Il apprit le latin d'une manière passable, mais il avait plus de facilité pour le chinois, et il y devint assez fort.
    Il était docile et jamais il ne mérita une punition tant soit peu grave. Il n'était pas turbulent et se plaisait à s'occuper pendant ses récréations, de travaux de menuiserie. Le petit séminaire possède encore divers ouvrages exécutés par lui, entre autres des cadres de tableaux et un retable d'autel assez élégamment sculpté ».

    Le bon Dieu l'éprouve.

    Sa vocation était ce qui lui tenait le plus au coeur. Si doux et si timide même qu'il fût, il avait de la fermeté, surtout lorsque quelque obstacle venait à se dresser entre Dieu et lui.
    En 1857, il avait alors 19 ans, son père, qui cherchait toujours fortune, se dit que son fils était grand, qu'il était suffisamment versé dans la littérature chinoise, et que les avantages qu'il pourrait retirer de lui dans le monde n'étaient pas à dédaigner. Il s'en ouvrit donc à quelques amis et les envoya au petit séminaire. Mais toutes leurs tentatives échouèrent; Paul resta inébranlable.
    Ce que voyant, le père, persuadé qu'il réussirait mieux s'il agissait par lui-même, se rendit, l'année suivante auprès de son fils et lui commanda, en vertu de l'autorité paternelle, de rentrer chez lui. Paul, se souvenant de ce qu'il devait à l'Eglise et voulant rester fidèle à sa vocation, répondit avec autant de fermeté que de respect : « Mon père, je ne vous appartiens plus, vous m'avez donné à l'Eglise. J'appartiens donc à l'Église qui m'élève et me nourrit depuis tant d'années. D'ailleurs, Dieu m'appelle à une vocation plus sublime que celle que vous me proposez. Je ne puis désormais désobéir à Dieu et je ne veux ni du monde, ni de tout ce qu'il peut promettre ».
    « Le père continua ses instances, écrit Mgr Faurie; Paul vint chez moi me prier de l'aider à se délivrer de ses importunités. Il pleurait à chaudes larmes. J'affectai, pour l'éprouver, de ne pas porter grand intérêt à ce qu'il restât ou à ce qu'il partît et je lui répondis simplement : « C'est ton affaire, fais comme tu voudras. Si tu veux, tu peux t'en aller avec ton père, je te laisse libre ».
    « Il se jeta aussitôt à genoux et me répondit avec vivacité : « Mais non, je ne veux pas être libre, je ne veux pas partir... ». Enfin je l'aidai à congédier son père, que je n'ai pas revu depuis.
    « Il continua ses études avec plus de succès qu'auparavant. Son jugement se développa, et quoiqu'il n'eût que des succès ordinaires, l'ensemble de ses qualités nous fit espérer que nous pourrions plus tard en faire un bon prêtre ».

    Paul au grand séminaire.

    Mgr Albrand était mort. Dans son testament, il avait exprimé le désir que M. Faurie, dont il avait pu apprécier la valeur, lui succédât. C'était une lourde charge ; M. Faurie, par humilité, refusa, à plusieurs reprises, de l'accepter ; mais enfin, tant pour obéir aux ordres du Saint Siège que pour céder aux instances de ses confrères, il finit par se soumettre à la volonté de Dieu et fut sacré évêque d'Apollonie, le dimanche 2 septembre 1860. La même année, le jour de la Toussaint, Paul entrait en philosophie au grand séminaire de Tsin-Gay. C'était le jour même de l'ouverture de cet établissement, que Mgr Faurie préparait depuis longtemps et dont il confia la direction à M. Payan.
    « Là, dit Mgr Faurie, Paul continua à gagner sous tous les rapports. Le changement de maison produisit sur lui l'effet ordinaire qu'il produit sur les séminaristes. Il songea d'une manière plus sérieuse à sa vocation. M. Payan rend témoignage qu'il n'a jamais eu un reproche à lui faire ».

    Les compagnons de son martyre.

    Au grand séminaire vivaient, en compagnie de Paul et de quelques autres séminaristes, un bon fermier, Jean-Baptiste Lô, Joseph Tchang, étudiant en théologie et une excellente veuve, Marthe Ouang, qui y remplissait toutes les charges du ménage. Ils furent tous les trois les compagnons de martyre de Paul Tchen ; pouvons-nous ne pas en parler ?

    Joseph Tchang.

    Joseph Tchang, originaire du Su-tchuen, naquit de parents chrétiens, vers 1832: Il étudia d'abord au séminaire de Chen- ken-tse. Il en fut renvoyé pour quelque étourderie dont il se repentit bientôt, et il entra au service d'un saint missionnaire, M. Goutelle, qui l'employa comme maître d'école pendant quelques années. Mais comme il manifestait le désir de continuer ses études en vue du sacerdoce, M. Goutelle proposa à Mgr Faurie de l'admettre au collège du Kouy-Tcheou. Après une année de philosophie, il fut donné comme catéchiste à M. Muller, qui administrait la station du Mao-keou, où, l'année précédente, deux catéchistes et une vierge chrétienne avaient été décapités, sur l'ordre du mandarin Tay Lou Tche. Il s'agis- sait de faire enlever leurs corps secrètement et de les transporter à Kouy-yang. C'était dangereux, car, en Chine, l'exhumation des cadavres est considérée comme un crime. Joseph Tchang fut chargé de cette difficile mission et s'en acquitta heureusement.
    « Ah ! Père, disait-il au missionnaire, en enlevant des lambeaux de chair des ossements des confesseurs de la foi, ah ! Père, si je pouvais être martyr!
    Tu es trop mauvais, toi, pour être martyr !
    Je crois qu'il en a au ciel qui ont été aussi mauvais que moi; d'ailleurs, c'est précisément ce qui me donne de l'espoir. J'espère que le bon Dieu me fera la grâce de pouvoir tout lui payer d'un seul coup.
    Écoute, Joseph, voici la règle : il ne faut ni craindre, ni désirer le martyre. Il faut travailler, tant que nous pourrons, à l'avancement du règne de Dieu, et ne pas nous mettre en souci si nous serons ou ne serons pas martyrs.
    C'est vrai, Père, mais moi je ne suis bon à rien. Je n'ose pas espérer que je pourrai un jour être prêtre. Je crois que le meilleur parti que le bon Dieu puisse tirer de moi, c'est de me faire martyr.
    Tu n'es pas dégoûté... »
    Et la conversation continua sur ce ton joyeux et pieux.
    Il fut admis au grand séminaire de théologie, le 1er novembre 1860. Il aimait la Sainte Enfance et fut un collaborateur dévoué de cette OEuvre car, sachant quelque peu de médecine, il soignait les petits enfants qu'on lui apportait et, les jours de promenade, il n'oubliait jamais sa boîte de pilules, afin d'avoir la facilité de baptiser les enfants moribonds.

    Jean-Baptiste Lô.

    Jean-Baptiste Lô naquit, en 1825, de parents païens. Il étudia la littérature chinoise et remplit, pendant deux ans, les fonctions de maître d'école. Ce n'est que vers l'âge de trente ans qu'il résolut d'embrasser le catholicisme. Un an après, il reçut avec sa femme la grâce du baptême.
    Son caractère doux le faisait aimer ; il était facilement accepté comme conciliateur dans les querelles, et profitait de cet ascendant et de quelques connaissances médicales pour baptiser les enfants moribonds.
    Deux ans après sa conversion, sur le conseil de M. Mihières, il accepta de devenir le fermier du séminaire que la Mission établissait près de Tsin-gay, et s'installa à Yao-kia-kouan avec ses deux fils.
    Il devint l'homme de confiance du supérieur de la maison, M. Payan. C'est ainsi qu'il fut chargé d'acheter une partie des matériaux nécessaires à la construction du séminaire, et toutes les provisions dont on avait besoin.

    Marthe Ouang.

    Mgr Faurie était encore simple missionnaire et il n'y avait guère que six mois qu'il était arrivé au Kouy-tcheou, lorsque Mgr Albrand l'envoya passer un mois à la campagne dans une petite propriété où fut bâti depuis le grand séminaire. Le séjour de la métropole n'était pas sûr pour lui, car on y faisait des investigations et Mgr Faurie ne savait encore que fort peu la langue.
    Or, pendant son séjour dans cette propriété, une bonne veuve, qui n'était autre que Marthe Ouang, vint par hasard chez le fermier. « Mon catéchiste, écrit Mgr Faurie, voyant à son allure qu'elle avait un coeur droit, se hasarda à lui prêcher la foi. « Le Père que voilà, lui dit-il, vient de dix mille lieues. Il a quitté son père, sa mère, ses soeurs, ses amis, ses biens, il a tout quitté pour venir en notre pauvre pays, et cela pour sauver les âmes. Est-ce que tu ne veux pas qu'il sauve la tienne? » La bonne femme fond en larmes, se prosterne à mes pieds, jure qu'elle croit en Dieu, qu'elle veut être chrétienne.
    De retour chez elle, elle se mit, comme le Samaritaine, à prêcher à tous ses voisins. Le lendemain elle voulut donner un festin au missionnaire qui refusa. Mais elle revenait tous les jours à la charge. Enfin, une fois elle pleura tant, qu'il ne put pas lui refuser. Elle lui servit un dîner qui aurait pu rassasier cinquante hommes. A chaque plat qu'elle mettait sur la table, elle se prosternait à deux genoux. Dans les intervalles du service, elle s'en allait sur la porte, les manches retroussées, et criait sa joie à ses voisins.
    Quand M. Faurie sortit pour rentrer à la ferme, les païens du quartier le regardaient avec de grands yeux, et Marthe le suivait portant une paire de poules. « Jamais, écrit Mgr Faurie, je n'ai été si confus de ma vie ».
    Vers la fin du mois de décembre, M. Faurie, s'en allant à Tsin-gay, aperçut de loin un soldat armé d'une longue lance, qui marchait d'un pas décidé, mais dont le costume paraissait singulier pour un soldat. Poussé par la curiosité, le missionnaire piqua de l'éperon ; en quelques minutes il fut près du soldat qui se jeta à genoux, et fit un grand signe de croix. « C'était Marthe, écrit Mgr Faurie.
    Où vas-tu en cet équipage ?
    Je vais à la métropole demander le baptême.
    A quoi bon cette lance ?
    On dit que ces jours-ci il y a des voleurs.
    Je me mis à rire. Et qu'est-ce que tu ferais contre les voleurs avec ta lance?
    Ah ! fit-elle en maniant son arme d'un air guerrier qui fit dresser l'oreille à mon cheval, s'il n'y en a que deux ou trois je ne les crains pas. Je les perce comme du teoufou (espèce de fromage fait avec de la farine de pois) ».
    Et elle continua son chemin vers la métropole où elle fut baptisée, la veille de Noël.
    Quelques années après, elle abandonna sa maison et ses petites propriétés à un de ses neveux, et se rendit à la capitale de la province pour offrir ses services aux ouvriers apostoliques.
    Elle fut aussi une zélée collaboratrice de la Sainte Enfance, car elle fut employée à soigner les enfants de l'asile provisoire, c'est-à-dire les enfants recueillis trop grands pour être mis en nourrice, et trop petits pour aller à l'école. Elle les levait et les couchait, les lavait, raccommodait leurs habits, les soignait comme une mère. Elle faisait à elle seule toute la besogne, avec beaucoup de soin et surtout avec une scrupuleuse économie. Cassait-elle un oeuf, elle en demandait pardon à genoux et réparait le dommage de son argent. Elle avait peur de mésuser d'une seule sapèque de l'argent des missionnaires. Elle savait que cet argent vient des aumônes des fidèles d'Europe : « C'est de l'argent sacré, disait-elle ».
    En 1859, M. Payan la demanda comme cuisinière au grand séminaire. Elle remplissait ces fonctions avec son zèle accoutumé, quand arriva la dévastation de cet établissement et l'arrestation de Jean-Baptiste Lô, de Paul Tchen et de Joseph Tchang.
    Loin de fuir le danger, elle alla se loger dans la ville même de Tsin-gay, afin d'être plus à portée des prisonniers pour les soigner, au péril même de sa vie.

    La persécution.

    Depuis la persécution de 1848, les missionnaires du Kouytcheou vivaient dans une sécurité relative. Mais en 1852, des bruits de guerre civile éveillèrent la défiance du gouvernement chinois. Les rebelles agitaient la province du Kouang-si, limitrophe du Kouy-tcheou. Cependant les habitants de cette dernière province, séparés du Kouang-si par leurs montagnes et par la difficulté des communications, vivaient en paix sur leur plateau. Néanmoins le gouvernement chinois, soupçonneux, inquiet, donnait aux gouverneurs des ordres sévères, et les mandarins du Kouy-tcheou exerçaient partout une surveillance active, visitaient les lieux de réunion, les tavernes et les pagodes. De là des alertes incessantes pour les missionnaires, toujours proscrits par les lois, et toujours en danger d'être reconnus.
    En 1861, on venait de placer à la tête des troupes du Kouytcheou, le général Tien Ta-jen. C'était un jeune homme de vingt-trois ans, petit, nerveux, l'oeil étincelant, précédé d'une réputation fantastique de bravoure, et l'on se croyait pour toujours à l'abri des rebelles. On se trompait et l'on s'aperçut bientôt que Tien était bien le plus hideux composé de vices que puisse envelopper une forme humaine. On a pu dire de certains scélérats célèbres que leur seule qualité était de ne pas avoir tous les vices; celui-là les avait tous. Son action néfaste e se fit pas longtemps attendre. Dès son arrivée, il se déclara l'ennemi acharné des chrétiens.

    Une alerte.

    Dans les premiers jours du mois de juin, d'après les ordres de Tien, le chef de la garde nationale de Yao-kia-koan, Tchao Ouy-san, dépêcha un peloton de soldats pour cerner le séminaire récemment installé dans cette ville.
    Quand les soldats pénétrèrent dans l'établissement, les séminaristes récitaient le chapelet. Quatre d'entre eux, parmi lesquels Paul Tchen, furent saisis et conduits devant Tchan Ouy-san, qui leur dit brusquement : « Tien Ta-jen ne veut pas qu'on pratique la religion chrétienne ; il va lancer un édit pour la poursuivre, et mettre à mort tous ceux qui n'y renonceront pas. Retournez donc ce soir au séminaire, tenez conseil avec votre supérieur et décidez-vous, sans quoi vous êtes tous perdus ».
    Les séminaristes assez peu rassurés rentrèrent au séminaire.
    Le Supérieur, M. Payan, les encouragea.
    « Nous ne sommes pas en peine, pour nous, lui dit Paul-Tchen, mais pour vous ; vous êtes plus nécessaire que nous à l'Église.
    Si vous n'avez peur que pour moi, répliqua le Supérieur soyez bien tranquilles ».
    Alors Paul Tchen se retire à l'écart, et appelant un de ses condisciples qui venait d'entrer en philosophie avec lui « C'est bien entendu, lui dit-il tout bas, si l'on vient prendre le Père, nous allons tous les deux en prison avec lui ».

    L'arrestation.

    Quelques jours plus tard, le 12 juin, les soldats reparaissaient. Le séminaire était à peu près vide : M. Payan, invité par une chrétienté distante d'environ une lieue, s'y était rendu avec les séminaristes. Les soldats s'adressèrent au fermier J.-B. Lô.
    « Notre chef vous appelle, lui dirent-ils.
    Il y a à peine cinq ou six jours que nous avons comparu devant lui, répondit le chrétien, pourquoi nous demande-t-il de nouveau ? Moi, je n'ai rien fait de mal, je ne suis ni un assassin, ni un voleur.
    Venez, venez, le grand homme vous appelle », répétèrent les soldats, et ils le pressèrent si vivement qu'ils ne lui donnèrent même pas le temps de prendre son repas. Il but seulement un peu de vin et les suivit.
    En sortant, ils rencontrent d'abord le séminariste Joseph Tchang qui rentrait à cheval, puis Paul Tchen qui revenait avec des provisions pour le séminaire ; il s'emparèrent des deux jeunes gens, et emmènent leurs trois captifs à Tsin-gay devant le commandant Tchao , qui s'adressa directement à Jean-Baptiste Lô.
    « Pourquoi me questionnez-vous le premier, dit celui-ci, moi qui ne suis qu'un serviteur? Je marcherai toujours sur la trace de mes deux maîtres. Interrogez-les, leurs réponses seront les miennes ».
    Tchao demande alors aux séminaristes s'ils veulent apostasier. Ceux-ci répondent qu'ils ne peuvent abandonner leur religion.
    « Si vous n'y renoncez pas, on va vous trancher la tête.
    Nous perdrons plutôt la tête que la foi ».
    Tchao les voyant inébranlables les fit incarcérer.

    L'emprisonnement.

    Paul Tchen et ses compagnons furent conduits au temple Lang-tsuen, et on les enferma dans une chambre étroite et fort malsaine.
    « Un chrétien qui est allé les voir, raconte Mgr Faurie, me dit que quand il pleut, ils sont à la pluie, l'eau ruisselle partout. Quand il fait chaud, l'humidité est encore pire : l'eau suinte du sol, en sorte qu'ils sont presque toujours dans la boue. C'est sur ce sol qu'ils sont obligés d'étendre leur natte pour dormir. Des soldats compatissants leur procurèrent quelques pierres pour leur servir de lit ». C'est dans ce cachot infect que les confesseurs de la foi vont séjourner pendant plus d'un mois.

    Epreuves et consolations.

    Vers le 27 juin, les captifs, grâce à un soldat qui, sous des dehors brusques, cachait une grande bonté, purent faire remettre un billet à M. Payan. Ils priaient le missionnaire de faire connaître à Mgr Faurie leur triste situation. On cherchait par tous les moyens à ébranler leur fidélité à Dieu. Ils étaient prêts à mourir plutôt que de renier leur foi. On leur refusait toute nourriture et leurs persécuteurs ne voulaient pas qu'on leur donnât même une goutte de thé ou d'eau. Ils avaient même entendu prononcer le mot de poison. Malgré tout, leur confiance en Dieu était inébranlable.
    Le soir même, le soldat revint à l'évêché s'offrir à porter la réponse. Il raconta alors que Marthe Ouang, comme nous l'avons dit plus haut, était allée demeurer à Tsin-gay et il promit de lui faciliter l'accès de la prison.
    Mgr Faurie fit donner une récompense au brave soldat et lui confia une lettre, des provisions de bouche et des vêtements, car les malheureux prisonniers manquaient de tout et étaient dévorés par la vermine.
    Dans une seconde lettre, datée du 3 juillet, ils donnent de nouveaux et plus amples détails sur leur situation, sur les questions qu'on leur a posées et sur les menaces qu'on leur a faites.
    Ils remercient le vénérable Évêque de la lettre qu'il leur a adressée. Ils en sont heureux et fortifiés. Ils sont malheureusement séquestrés. Les provisions que l'intrépide Marthe leur apporte sont dévorées par les soldats.
    On veut absolument les faire apostasier. « Tout récemment, écrivent-ils, un mandarin subalterne vint, en pleurant, s'asseoir près de nous dans la prison.
    « Je voudrais bien vous sauver, dit-il, mais vous ne voulez pas. Songez qu'en ce moment, il n'y a peut-être pas un seul chrétien dans toute la province. L'église de la métropole a été détruite. L'Évêque et tous les missionnaires ont été décapités, avec tous les chrétiens. Votre petit séminaire a été aussi rasé, et on sévit contre les chrétiens dans tout l'empire. Si vous voulez renoncer à votre religion, je puis vous sauver ».
    Nous avons répondu :
    « Nous ne sommes chrétiens ni pour l'Église, ni pour l'Évêque, ni pour les autres chrétiens, mais nous sommes chrétiens pour Dieu. Dieu est et sera éternellement, et nous lui serons toujours fidèles.
    Mais si vous ne renoncez pas à cette religion on va vous couper la tête.
    Nous sommes prêts à mourir.
    Au moins signez ce papier, personne n'en saura rien.
    « Nous jetâmes un coup d'oeil sur le papier qu'on nous présentait : c'était un acte d'apostasie.
    « Nous répondîmes :
    « Notre tête roulera sur ce pavé, avant que notre main signe une pareille trahison ».
    Paroles admirables ! Les martyrs des premiers siècles du christianisme n'avaient ni plus de foi, ni plus de courage.
    De son côté Jean-Baptiste Lô écrivait à son Evêque pour lui recommander son vieux père, sa femme et ses enfants, et il ajoutait :
    « Moi, votre serviteur, c'est de bon coeur que je mourrais pour la gloire de Dieu et le bien de mon âme.
    « Si Dieu me fait cette grande grâce, j'offre ma vie pour l'exaltation et l'accroissement de la sainte Eglise ».
    Dans cette prison malsaine l'excellent homme tomba gravement malade; mais il resta calme, joyeux même, priant avec ferveur.
    Paul Tchen fut également saisi par la maladie, mais, grâce aux soins que lui prodiguèrent les deux autres prisonniers, il se remit assez vite. Il étonnait par sa fermeté ses compagnons, si habitués à son manque de hardiesse, qu'ils écrivaient ; « Paul Tchen, qui était si timide, est aussi courageux et aussi calme qu'on peut l'être ».
    Le 5 juillet, ils écrivent encore : « Nous sommes un peu mieux. On permet aux curieux de nous voir : Marthe en profite pour nous apporter des vivres. Elle vient tous les jours, les soldats ne l'empêchent pas. Les chefs, toujours furieux, n'osent rien faire, parce que le peuple murmure et les blâmes ouvertement... Veuillez avoir la bonté de nous envoyer le Père Thomas Lô, afin que nous puissions recevoir l'absolution : les trois chefs veulent absolument nous mettre à mort.
    Ils ont même écrit au mandarin Tchao, pour demander l'autorisation de se défaire de nous au plus tôt ».
    Ils vivent donc dans une crainte perpétuelle; car ils ont tout à redouter de ces chefs aussi perfides que cruels, et ils n'ignorent pas quels sont les instruments de torture dont on pourra se servir pour tenter d'ébranler leur foi, en essayant de lasser leur courage.
    Ils ont la vision de ces instruments et des supplices dans lesquels on les emploie, et dont Mgr Retord, ancien Vicaire apostolique du Tonkin, nous a donné la description,

    La cangue

    Le premier supplice est la cangue. La cangue est une espèce d'échelle d'environ deux mètres de longueur, de cinq à vingt kilos de pesanteur, dont les deux côtés sont unis ensemble à une distance d'environ quinze centimètres, par quatre chevilles ou échelons de fer. La tête du patient est passée entre les deux échelons du milieu, ayant les deux montants de la cangue sur chacune des épaules. Le cou et les épaules finissent par en être écorchés, et quand les geôliers, pour avoir de l'argent car il leur en faut toujours la font tourner de droite à gauche, quel supplice pour le pauvre patient!

    Les entraves

    Le second supplice est celui des entraves ou ceps. Ce sont deux pièces de bois dans lesquelles les pieds sont serrés au-dessus de la cheville, et dont on ne peut les retirer que lorsque le geôlier desserre une de ces pièces, ce qu'il ne fait que pour quelque temps, et lorsqu'il a été soudoyé. Ces entraves écorchent les pieds, et ce qu'il y a de plus insupportable ce sont les nombreuses punaises, qui sont logées dans les fissures de ce bois et qui se nourrissent du sang des malheureux. Ces entraves sont immobiles : les prisonniers qui les ont sont obligés, tout le jour et toute la nuit de se tenir couchés ou assis, sans pouvoir bouger de place. Quelle triste position ! Quel intolérable tourment !

    Le rotin

    Le troisième supplice est celui du rotin. Le rotin est une verge flexible, de la grosseur du petit doigt, d'environ un mètre de long. Le bout a été fendu en quatre parties, qui ont été ensuite reliées très fortement par une ficelle de chanvre, trempée dans la colle, ce qui le rend gras et pesant, et l'empêche de s'écraser en frappant. On l'emploie de la manière suivante : On fait coucher les chrétiens sur le ventre, à la file les uns des autres quand ils sont plusieurs, les pieds et les mains étendus presque jusqu'à la dislocation des jointures, et attachés à des pieux fichés en terre, de manière que le même pieu sert à attacher les mains de l'un et les pieds de l'autre. Les malheureux sont à moitié nus. Quand on frappe sur l'un, des coups qui doivent faire jaillir le sang, il éprouve un trépignement involontaire dans les nerfs, qui produit sur tous les autres captifs un tressaillement général semblable à la secousse d'une étincelle électrique. Or, comme le bourreau frappe lentement, afin de donner au grand mandarin le temps de faire entre chaque coup des admonestations au patient, pour l'engager à apostasier, il faut ordinairement plusieurs heures, pour que tous reçoivent leurs 50 à 60 coups.

    Les tenailles.

    Après le supplice du rotin, vient celui des tenailles, tantôt froides, tantôt rougies au feu. On pince avec les tenailles un morceau de chair aux cuisses du malheureux couché et lié par terre, et on le lui arrache par un double mouvement de torsion et de traction.

    La cage.

    La cage est une sorte de coffre ou de grande boite rectangulaire ou carrée. Le dessous et souvent le dessus sont formés par une ou plusieurs planches ; les côtés par des barreaux de bambous. Ses dimensions varient de 0 m. 80 à 1 m. 50 de hauteur et de 1 à 2 mètres de longueur; elle est plus petite quand on veut imposer aux condamnés un supplice plus pénible.

    Les pointes de clous.

    Un autre supplice est celui des pointes de clous fixés dans une planche sur laquelle on fait mettre le confesseur à genoux. Les pointes lui entrent dans les jointures et dans les os des genoux ; le sang ruisselle, il pousse des cris déchirants et les mandarins rient et blasphèment.

    La chaîne.

    Il y a aussi la chaîne qui pèse de 3 à 8 kilos. Elle a trois branches, dont l'une est attachée au cou par une grande boucle et les deux autres aux jambes, par les deux boucles qui les terminent. Elle est quelquefois trop longue et, pour marcher, il faut la soutenir d'une main; d'autres fois, elle est trop courte, et celui qui la porte doit toujours se tenir courbé.

    Les soufflets.

    Il y a enfin les soufflets. Pour se faire une idée de ce genre de supplice, il faudrait jeter un coup d'oeil sur une gravure qui le représente. On y verrait une malheureuse créature humaine à genoux ; derrière elle, pour l'immobiliser, un aide du bourreau qui l'a saisie par les cheveux, puis le bourreau, une main posée sur la tête de sa victime, qui lui sert de point d'appui, et le bras levé prêt à la frapper avec toute la force dont il est sûre- ment doué. Car, en Chine, on ne choisit les bourreaux ni parmi les vieillards, ni parmi les infirmes. On ne confie ce hideux métier qu'à des hommes vigoureux qui, comme tous les barbares, se font une gloire de leur férocité.

    Dévouement de Marthe.

    Au milieu de ces tristes épreuves, sous lesquelles la faiblesse humaine aurait succombé, les futurs martyrs étaient soutenus et réconfortés par leur foi sincère et éclairée, leur amour de Dieu et leur inébranlable confiance dans le secours de Celui pour Lequel ils souffraient. Un adoucissement à leurs souffrances leur venait encore, nous l'avons vu, de la facilité que le bon Dieu leur avait ménagée de communiquer avec Mgr Faurie, et des consolations que leur apportaient les lettres de leur évêque bien-aimé.
    Il y avait aussi, rôdant dans l'ombre, une femme, et quelle femme, qui ne les oubliait pas : c'était Marthe Ouang. Elle ne s'inquiétait ni du mauvais temps, ni des railleries et des insultes des soldats. Elle va visiter les prisonniers, elle pleure sans cesse et ceux-ci n'arrivent pas à la consoler. Elle donnerait sa vie pour les sauver. Elle veut aller trouver Monseigneur pour le prier de faire des démarches en leur faveur ; ceux-ci l'en empêchent, car ils savent que leur vénérable Évêque n'a pas besoin de ses instances et qu'il fait pour eux tout ce qu'il peut. Les soldats, sachant que les mandarins veulent la prendre, lui font toutes sortes de misères. Ils la repoussent brutalement. On va jusque dans sa maison lui voler les poules qu'elle nourrit pour traiter de temps en temps les prisonniers. Rien ne l'arrête, elle ne pense qu'à ses chers captifs.
    Elle n'hésite pas à se battre avec les soldats. Cependant comme les coups de poings qu'elle leur a administrés lui pèsent sur la conscience, elle craint d'avoir offensé Dieu. Elle va, écrit Mgr Faurie, se jeter aux pieds de M. Lions, qui se trouvait à 4 kilomètres de là, à Che-teou-tchoun.
    « Ah ! Père, j'ai fait bien des péchés, ces jours-ci !
    Quoi donc?
    Ah! Je leur en ai dit à ces misérables, je leur en ai dit de toutes les couleurs.
    Console-toi, ma bonne, c'est pour faire ton devoir. Sois sans inquiétude
    Mais vous ne pouvez pas vous figurer tout ce que je leur ai fait et dit. Je les ai battus, maudits... Tenez, avant-hier, un soldat voulait m'empêcher de rentrer à la prison, je lui donnai un coup de poing et un coup d'épaule et je passai.
    Puis elle enfile tout le détail de ses exploits. « Sa narration, me dit M. Lions, était accompagnée d'un ton et de gestes qui n'annonçaient guère qu'elle eut la contrition de ce qu'elle appelait ses gros péchés. Ce qui est sûr, c'est qu'elle repartit avec le ferme propos de continuer à travailler, tant que besoin serait, pour le service des prisonniers ».

    Nouvelles épreuves.

    Ne recevant pas l'ordre d'exécuter les captifs, deux des chefs de Tsin-gay, Tao et Ouan, ont envoyé une députation à Tien Ta-jeu, pour obtenir l'autorisation de les mettre à mort. Mais les députés ne sont pas reçus par le général, et les deux mandarins ont bien envie d'agir de leur propre autorité. Ils passent presque toute une nuit à chercher le moyen de se défaire des captifs, sans trop se compromettre eux-mêmes. Ils croient le trouver, en pressant les prisonniers d'écrire à l'Évêque et de lui demander la permission de partir. Sept fois ils les sollicitent de faire cette demande, sept fois les séminaristes et le fermier leur opposent ce refus :
    « Ce n'est pas l'Évêque qui nous a mis en prison, par conséquent ce n'est pas lui qui peut nous en tirer ».
    « Nous fîmes bien de refuser, dirent-ils, car le bruit courait déjà que l'Évêque avait caché beaucoup de monde dans les montagnes environnantes pour venir de nuit nous enlever. Si nous étions sortis sans ordre supérieur, on n'aurait pas manqué d'accréditer ce bruit ».
    Cependant Ouan est allé de nouveau à Kouy-yang demander l'autorisation de décapiter les captifs; il ne l'obtient pas. « Si les mandarins ne veulent pas les tuer, s'écrie-t il, je trouverai bien moyen de m'en débarrasser. Je veux les faire mourir de gré ou de force ».
    Il fait alors fermer toutes les rues qui conduisent à la prison et ne permet plus à personne de visiter les prisonniers. Ceux-ci dans ces circonstances critiques ont le très vif désir de se confesser ; mais hélas! Aucun prêtre ne pouvait pénétrer jusqu'à eux; ils ajoutèrent généreusement ce sacrifice à tous les autres.
    Le soir du 14 juillet, un émissaire revient de Kouy-yang, où il était allé solliciter la permission que Ouan n'avait pu obtenir de mettre à mort les prisonniers. Tien Ta-jen lui a répondu d'attendre quelques jours encore, afin qu'il ait le temps de mûrir ses plans, pour ordonner le massacre de tous les catholiques de la province.
    C'est un échec. Les notables en profitent pour essayer de faire apostasier les confesseurs de la foi. Le 15 juillet, un chef de quartier va les trouver.
    « Prononcez un seul mot montrant que vous abandonnez votre foi, leur dit-il, et on vous relâchera ».
    « Nous refusâmes, bien entendu, écrivent Joseph Tchang et ses compagnons.
    « Après un moment de réflexion, le chef de quartier ajoute : « Si je vous faisais sortir à l'instant. Voulez-vous? »
    « Nous refusâmes, parce que nous savions qu'il n'avait pas le droit de nous libérer, et que si nous sortions, on nous ferait poursuivre et massacrer comme fugitifs, ce qui aux yeux du peuple serait pire qu'une apostasie officielle ».
    Mgr Faurie approuva cette conduite : « Je leur écrivis, raconte-t-il, pour les féliciter de ne pas s'être laissé prendre à tant de pièges, et leur recommander de ne sortir qu'au su et avec la permission expresse du mandarin Tchao, qui les avait fait saisir, et qui actuellement réside à la métropole. J'ajoutai que je venais de lui écrire moi-même pour le prier de les mettre en liberté. Mais Tchao ne répondit pas ».
    Cependant les jours s'écoulent et le sort de Paul Tchen et de ses compagnons va se décider. Le 28 juillet, les malheureux adressent à M. Lions ces lignes angoissées, rappelant les fausses nouvelles qu'on répand à dessein autour d'eux.
    « Les choses vont en empirant. On dit que le plénipotentiaire européen est déjà parvenu à Tchang-kin. On dit qu'il vient avec des soldats. Depuis cette nouvelle, nous n'entendons, jour et nuit, autour de la prison, que des malédictions. Cette rumeur va toujours croissant. Ils ont pris la détestable résolution d'écrire à Tien Ta-jen de démolir l'église, d'anéantir tous les chrétiens de la province pour effrayer le plénipotentiaire, et l'empêcher de venir tirer vengeance ».

    Le Martyre.

    Enfin, le 29 juillet, dans la matinée, l'ordre de décapiter les prisonniers arrive; il est signé de Tien Ta-jen. Dès lors on n'hésite plus, et l'on se hâte de passer à l'exécution.
    On fait sortir de leur prison Paul Tchen et ses deux compagnons pour les conduire au supplice. Les bourreaux et les victimes franchissent la porte septentrionale, longent les remparts et suivent, pendant quelques minutes, la grande route de Kouyyang.
    Durant ce trajet assez court, les soldats aperçoivent au bord du fleuve Marthe, qui, ignorante du grave dénouement, lave le linge des prisonniers.
    Ils vont vers elle, la saisissent par les cheveux et mettant à exécution les menaces que si souvent ils lui ont faites :
    « Marche, toi aussi, lui crient-ils ». « Volontiers, volontiers », répond la vaillante chrétienne, qui voit que ses désirs vont être exaucés.
    Étonnés de ce courage et de la cruauté des soldats, les païens, témoins de ce spectacle, se disent : Est-ce que cette excellente femme ne se plaindra pas ? « Est-ce qu'elle va se laisser frapper du glaive? » Marthe ne se plaignit pas : elle était heureuse de mourir pour Dieu.
    Arrivé au lieu de l'exécution, à gauche de la route, le cortège s'arrête. Les condamnés sont traînés sur un monticule formé de débris, où s'élèvent actuellement quelques maisons Joseph Tchang sagenouillent, les autres l'imitent, demandant qu'on retarde leur mort jusqu'à ce que leur prière soit achevée.
    Puis les bourreaux s'avancèrent, chacun d'eux saisit la victime qui lui était désignée.
    Paul Tchen, Joseph Tchang et Jean-Baptiste Lô furent exécutés d'abord ; leur tête tomba au premier coup de sabre.
    Marthe vient ensuite, les mains liées sur la poitrine, elle se met à genoux, et baisse la tête.
    Le bourreau frappe un premier coup; le sang jaillit : Marthe immobile continue sa prière !
    Le sabre retombe avec effort dans la plaie béante. Marthe prie toujours; on entend ses invocations pieuses !
    Au troisième coup, la tête tombe.
    C'était le lundi 29 juillet, fête de sainte Marthe.

    Exhumation des corps des Martyrs.

    Grâce à un chrétien, Laurent Tchen, aussi habile que courageux, les corps des quatre martyrs purent être exhumés. Ils n'étaient recouverts que d'un pied de terre et les loups avaient déjà dévoré un bras de Paul Tchen. Laurent lava les corps et les porta dans la propriété du séminaire et les ensevelit sous un tertre, en face de la maison. « Plus tard, écrit Mgr Faurie, quand nous rentrerons en possession de notre propriété, et si le séminaire se relève de ses ruines, nous élèverons un tombeau à chacun de nos chers martyrs et les séminaristes auront sous les yeux le souvenir de leur foi et de leur courage ».

    Le Corps du Bienheureux offert à la Sainte Enfance.

    Dans la suite, le vénérable Evêque, se souvenant que Paul Tchen avait été recueilli et élevé par les soins et aux frais de la Sainte Enfance, offrit à cette OEuvre le corps du jeune martyr. Il fut déposé et il a été conservé jusqu'à ce jour au séminaire des Missions Etrangères de Paris, qui est bien le séminaire des martyrs. En effet, de 1822 à 1919, près d'une centaine de membres de cette société sont morts pour la foi, et si l'on comptait le nombre des prêtres indigènes, des catéchistes, des religieuses et des fidèles qui, dans leurs Missions, ont scellé de leur sang la foi de leur baptême, on enregistrerait les plus sanglantes hécatombes dont l'histoire fasse mention depuis des siècles. Collaborateurs dévoués de la Sainte Enfance, le chiffre des enfants païens qu'ils baptisent annuellement dépasse cent mille, et la lecture du compte rendu de leurs travaux est chaque année, un sujet d'étonnement et d'admiration.

    Les reliques du Bienheureux Paul à N.-D. de Paris.

    Au mois d'août 1908, Sa Sainteté Pie X béatifia Paul Tchen, et aujourd'hui ses précieuses reliques sont exposées à la vénération des fidèles à Notre Dame de Paris qui est le centre religieux de la Sainte Enfance.
    En 1866, sous l'épiscopat de Mgr Darboy, une des chapelles latérales de la métropole fut attribuée à cette OEuvre et, le jeudi10 juin dernier, S. E. le cardinal Amette, Archevêque de Paris, entouré de plusieurs évêques des Missions, a présidé la cérémonie de la déposition solennelle du corps du Bienheureux.
    1920/488-507
    488-507
    Chine
    1920
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