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Le bapteme du feu

Le bapteme du feu On écrit de Lanlong (Chine méridionale)
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    Le bapteme du feu
    On écrit de Lanlong (Chine méridionale)
    Le P. Marius Heyraud, notre cher nouveau, arrivé d'Haiphong à Yunnanfu le 11 juin, s'est trouvé bloqué dans cette ville par suite de la mobilisation des troupes yunnanaises partant en guerre contre le Kouangsi. Il eut largement le temps, avant de s'engager dans la brousse, de prendre ses premières leçons d'équitation, sur la mule de tout repos de l'évêché de Yunnanfu ; toutefois il se démit une épaule, puis se la remit en place : il était donc on ne peut mieux en forme quand, en septembre, il arriva dans mon district, d'où je le conduisis jusqu'à Lanlong. Notre voyage fut chaudement mouvementé, comme on va le voir, mais grâce à Dieu, nous nous en sommes tirés sains et saufs, sans autre perte que... ma longue pipe chinoise.
    Nous étions joints à une caravane que convoyait un petit détachement des milices communales, n'ayant guère du soldat que le fusil et les cartouches. La malencontreuse idée de partir sous leur protection fut la seule cause de notre mésaventure. A un certain tournant de route et près d'arriver au terme du voyage, nous fûmes repérés par des brigands dont l'objectif était surtout de se ravitailler en armes et en munitions.
    La fusillade éclate, tirée en l'air comme avertissement. Aussitôt, débandade générale : notre milice détale la première, les chevaux de bât prennent le large, nos deux mules les dépassent, caravaniers et marchands se mettent à l'abri, fort sagement mon jeune confrère les imite, tandis que, plus répréhensible, le vieux palefrenier de la Mission, notre factotum en voyage, se laisse choir dans le fossé, tremblant de tous ses membres et attendant sa dernière heure.
    Par une inspiration heureuse, mais où la curiosité avait eu plus da part que la réflexion, j'étais resté seul sur la route parmi nos bagages. Le chef des brigands accourt et m'interpelle :
    « Où est la sapèque ? Monsieur, je l'ignore, je ne sais même pas si ces gens convoient des charges d'argent. Bon ! Restez là, occupez-vous de vos bagages personnels, mais il me faut les fusils. Et mes mules, cher Monsieur, ne voyez-vous pas qu'elles se trottent, lestées de leurs cavaliers? Bah! Vous finirez bien par les rattraper. En attendant, que personne ne bouge, où nous tirons pour de bon ».
    Pendant ces pourparlers d'allure pacifique, un milicien se rapprochait, tout en gardant ses derrières. La palabre recommence entre lui et le chef pirate, discussions, contre-propositions, menaces et coups de fusil en l'air. Finalement, le parlementaire se décide à descendre sur la route.
    « Appelle tes hommes où nous ouvrons le feu! » L'ordre est donné, les soldats descendent, cinq, six, à la queue leu, et livrent leurs armes.
    « Et maintenant, rassemblement pour l'inventaire. A qui ça? Bagages du Père, répond notre palefrenier. Et ça ? La chaise à porteurs du petit élève que le Père emmène à l'école de la Mission. Et ça, est-ce encore au Père ? » Le vieux serviteur n'ose répondre ni oui ni non. Le chef a compris : ce qui reste appartient à la caravane ; le pillage commence, chaque brigand s'emparant d'un colis à sa convenance.
    « Et maintenant, filons ! » Dit le chef à ses hommes. Mais avant de disparaître, il a un geste aimable pour nos miliciens déconfits :
    « Tenez, dit-il, voici quelque argent de poche pour regagner vos foyers. » Puis, se retournant vers moi : « Allez en paix, Père spirituel, » autrement dit, partez sans hâte, rien de fâcheux ne vous adviendra plus. Gentils quand même ces brigands !
    Je hèle de toute la force de mes poumons mon cher Père Marius. Il répond joyeusement à mes appels désespérés. Car, en homme pratique pour qui les voyages n'ont désormais plus de secrets, il s'est occupé du service de l'arrière, il ramène nos deux mules et le petit écolier. Et nous partons. Nous n'étions d'ailleurs qu'à quelques kilomètres du terminus du grand voyage de Paris-Lanlong puisqu'un instant après arrivent à notre rencontre les élèves du Probatorium et leur supérieur.
    En entrant en ville, nous croisons un fort détachement de la garde civique, alertée par les coups de fusil des brigands. Je les arrête
    « Trop tard, mes amis, ils ne vous ont pas attendus pour déguerpir, vous ne les rattraperez pas! »
    Oui, mais de mon côté (le Père Marius étant absolument de mon avis, les voyages formant la jeunesse) je mettrai désormais en pratique ce conseil d'une vieille expérience : « La Chine est un pays charmant, chacun sait ça ! Mais... quand vous y voyagez, ne faites pas route avec des soldats. A bon entendeur, salut !
    Et c'est ainsi que, moi pour l'avoir oublié, lui pour ne l'avoir jamais su, pour son arrivée en Mission., le jeune Père Marius Heyraud reçut le baptême du feu.

    1931/25-27
    25-27
    Chine
    1931
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