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L'aviateur Japy à Fukuoka (Paris Japon en 64 heures)

L'aviateur Japy à Fukuoka (Paris Japon en 64 heures) Cet article d'un de nos confrères du Japon a paru d'abord dans le « Bulletin de la Société des M.-E ». (no de février) ; la « Croix de Paris » l'a reproduit dans son n° du 1er avril. Nous n'hésitons pas cependant à le donner ici à l'honneur de l'intrépide aviateur et aussi de l'évêque et des missionnaires qui se sont empressés de lui porter secours et réconfort. ***
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    L'aviateur Japy à Fukuoka
    (Paris Japon en 64 heures)

    Cet article d'un de nos confrères du Japon a paru d'abord dans le « Bulletin de la Société des M.-E ». (no de février) ; la « Croix de Paris » l'a reproduit dans son n° du 1er avril. Nous n'hésitons pas cependant à le donner ici à l'honneur de l'intrépide aviateur et aussi de l'évêque et des missionnaires qui se sont empressés de lui porter secours et réconfort.

    ***

    Le soir du 20 novembre, de retour à l'évêché, après une journée entière passée à la montagne, plusieurs missionnaires évoquaient le souvenir des grands oiseaux chantés par H. Colas... C'est que leur esprit était encore préoccupé de la vision d'un de ces aigles glorieux qu'ils venaient de contempler, mort, couché sur le flanc de la montagne de Sefuri, à 50 kilomètres de Fukuoka.
    Dans une maison en bois, aux planches mal jointes, un homme, tout jeune encore, est là, étendu sur une civière. Des bandelettes de gaze entourent ses mains et sa tête ; sa jambe gauche fracturée est maintenue entre deux planches ; les vêtements, encore tout maculés de sang, font penser à un de ces rescapés, trouvé dans un trou d'obus, le soir d'une bataille. Malgré la souffrance des chocs et des meurtrissures, cet homme a conservé un visage calme et serein.
    A quatre kilomètres de là, plus haut dans la montagne, au milieu des branches cassées et des feuilles dorées par l'automne, un avion gît sur le sol. Il a perdu ses ailes dans sa chute ; on les voit déchiquetées, accrochées à quelques branches. Sa carcasse ouverte laisse passer ses entrailles au travers d'une plaie béante on lit, sur la queue de l'avion, ces mots : « Simoun ». «Avions Caudron Renault ».

    ***

    C'est le journal du matin qui apporta à l'évêché de Fukuoka la nouvelle de l'accident survenu la veille à l'aviateur français Japy : L'avion s'est écrasé dans la montagne de Sefuri ; les premiers soins ont été donnés au blessé par le Docteur du village de Kanzaki ».
    Missionnaires, Français, notre devoir est tout indiqué : aller au plus vite au secours du blessé ; cinquante kilomètres à franchir : vite, une auto. Ainsi dit, ainsi fait. Portant tout le personnel de l'évêché, c'est-à-dire Mgr Breton, les PP. Roullier, Murgue et Trudel, notre auto s'élance à toute vitesse sur la route, tantôt goudronnée, tantôt pierreuse, ou ravinée par la pluie.
    En moins d'une heure, nous couvrons la distance qui nous sépare de la localité indiquée par le journal : Kanzaki, sise à la lisière de la préfecture de Saga ; là, le Docteur nous apprend que l'aviateur a été laissé dans la montagne, dans une maison servant de dispensaire aux habitants du village de Sefuri. Pas de temps à perdre. Nous repartons, guidés cette fois par la police, dont la bienveillance est à toute épreuve. L'ascension est lente, pénible, périlleuse même à certains moments, sur un chemin de montagne plus propre à livrer passage à une caravane de mulets qu'à une Renault 16 CV ; témoin certain petit pont en bois recouvert de paille, que la prudence la plus élémentaire nous fait franchir à pied, et encore ce ravin dans lequel, à la descente, le soir de ce même jour, notre auto glissa, sans cependant perdre équilibre. Il est dix heures du matin quand nous atteignons le dispensaire de Sefuri.
    Le P. Brenguier, qui préside aux destinées religieuses du district, avait appris l'accident par les journaux du matin et il n'avait pas attendu un ordre ou un mandat officiel pour porter secours à un compatriote, à un héros tombé au champ d'honneur.
    Lorsque nous arrivons auprès de Monsieur Japy, depuis une heure déjà le Père est à son poste, servant d'interprète auprès du médecin, des gens de la maison, des visiteurs, voire des policiers, heureux de profiter de la science linguistique du Père pour remplir les formalités exigées en pareil cas.
    S'adressant à ce héros de l'air : « Eh bien ! Mon brave, comment allez-vous ? » Dit Monseigneur.
    Mais je vais bien, c'est-à-dire que je suis étonné d'être vivant après une pareille chute !... Donner dans les arbres à 300 kilomètres à l'heure et s'en tirer avec un jambe cassée, un poignet fracturé et une légère blessure à la tête, vous avouerez que c'est un record de chance !
    Oui, n'est-ce pas ; mais vous devez souffrir !
    Non ! Quoique encore étourdi par le choc, je suis assez bien maintenant ! Hier, j'ai beaucoup souffert, avant que l'on me délivre de ma carlingue où j'étais prisonnier.
    Mais, comment donc est arrivé votre accident ?
    Le courageux aviateur nous fait alors le récit de la catastrophe :
    « Tout se passa bien depuis Paris jusqu'à Hongkong, distance que je négociai en 55 heures de vol, avec étape à Damas, Karachi, Allahabad et Hanoi. Mais depuis Hongkong, j'eus à lutter contre un vent d'une grande violence, lequel m'obligea à dépenser plus d'essence que je ne l'avais prévu. Aussi, en touchant les côtes du Japon, je vis qu'il me serait impossible d'aller ainsi jusqu'à Tôkyô ; je décidai donc de me ravitailler à Fukuoka.
    « Devant franchir les collines qui séparent la côté Est et la côte Ouest de l'île Kyushu, je volais à huit cents mètres d'altitude environ ; j'allai franchir le col lorsqu'un brouillard épais s'éleva, me rendant toute visibilité impossible. Soudainement, j'entrai dans un trou d'air, et mon avion fut secoué si violemment que j'allai donner de la tête sur le plafond de la carlingue. La brutalité du choc m'étourdit l'espace de quelques secondes, une minute peut-être... Que s'est-il passé pendant ce temps ? Mon avion descendit-il de quelques mètres sans que je m'en aperçoive ? Je ne saurais le dire. Toujours est-il que, subitement, j'aperçus devant moi les arbres de la montagne. Alors, une seule chance de salut m'était donnée : mettre tous les gaz pour cabrer mon avion et remonter verticalement. Je le fis, mais trop tard ; j'accrochai les arbres et je vins m'écraser sur le sol ».
    Mais, lui dis-je, vous avez perdu connaissance à ce moment-là ?
    Non ! Je souffrais trop !... Je criai de toutes mes forces pour appeler à mon secours... Et dans le lointain, j'entendis une voix. J'étais sauvé ! C'était un ouvrier qui, travaillant dans la montagne, avait entendu le bruit de mon moteur et le choc de mon atterrissage brutal. Le village de Sefuri fut alerté, et une vingtaine d'hommes se mirent aussitôt à ma recherche ; mais le brouillard était tellement épais que, tombé à 4 heures de l'après-midi, je ne fus découvert que deux heures plus tard !... Ah ! Ces braves gens ! Qu'ils ont été bons et charitables pour moi ! Ils ont tait à mon égard tout ce qu'ils auraient pu faire pour l'un des leurs. Je leur dois la vie ! Puis il ajouta : « Je me demande s'il est sur la terre un autre pays où j'aurais été traité avec autant de soin, de sympathie et de respect ».
    Ces sentiments de bienveillance, nous devions les rencontrer nous-mêmes à chaque instant de cette journée mémorable, passée au fond des montagnes de Kuboyama et au village de Sefuri. Ainsi sont nos campagnes éloignées de l'agitation et des agitateurs des villes ; elles reflètent encore le vrai visage du Japon d'autrefois, aux moeurs si simples, si naturelles, si hospitalières.

    ***

    Arrivé depuis quelques instants, le médecin-chef de l'hôpital de Saga offre au blessé ses services et refait ses pansements : moment pénible. Au dehors, on entend le ronflement des autos grimpant la côte. Les visiteurs arrivent, les cadeaux affluent : corbeilles de fruits, gerbes de fleurs, etc...
    C'est d'abord le chef des pompiers du village qui, de grand matin, a mobilisé les cent et quelques membres de sa corporation, lesquels attendent dehors les ordres de service, accompagnent les visiteurs, ou encore élargissent le chemin aux endroits difficiles.
    Au nom des 150 élèves de l'école du village, massés silencieusement sur le bord du chemin, deux enfants demandent et obtiennent la permission de venir offrir leurs voeux à l'aviateur français ; d'une voix timide, l'un d'eux lit un compliment qui est traduit par le Père Brenguier.
    « Dites-leur, déclara André Japy, les larmes aux yeux, que je suis touché, très touché de leur gentillesse ». Et de sa main valide, il caressa la tête de l'enfant qui s'approchait pour lui présenter un superbe bouquet de marguerites et de chrysanthèmes.
    Puis à tour de rôle, le Directeur et les Maîtresses d'école, le maire, le chef de la police, s'approchent respectueusement du pauvre grabat, pour dire au blessé leur profonde sympathie.
    A leur tour, les autorités civiles et militaires se présentent. Le Préfet de Saga envoie son représentant porter, avec l'expression de son admiration, une miche de pain et quelques conserves alimentaires, difficiles à trouver à 800 mètres d'altitude. Le Général de division dépêche deux médecins militaires, dont l'un tiendra à accompagner André Japy jusqu'à l'hôpital de Fukuoka. M. Vauquelin, professeur au lycée supérieur de Fukuoka, arrive, suivi d'une longue théorie de visiteurs.
    De mémoire d'homme, la paisible vallée de Sefuri n'avait vu pareille animation. Peut-être non plus l'aviateur n'avait-il jamais vu de ses propres yeux un pareil contraste de pauvreté et de sympathie naturelle d'une part, de grandeur et de politesse exquise de l'autre. Le va-et-vient continuel, la suite ininterrompue d'entrées et de sorties, la présentation et l'échange des compliments donnaient à cette modeste chambre d'infirmerie les allures d'un salon au milieu de Paris.
    Pour donner au blessé des soins en rapport avec son état, il importait de le transporter d'urgence à l'hôpital de l'Université de Fukuoka, dont le staff a la réputation de compter parmi les meilleurs Docteurs du Japon. Sur ces entrefaites, le Dr Miake, dépêché par l'Université elle-même, arrive fort à propos pou: décider, de concert avec Mgr Breton, le transport du blessé. Couché sur un brancard, il sera descendu jusqu'à la route carrossable, et de là l'ambulance le conduirait jusqu'à la capitale du Kyushu.
    Pendant que le P. Brenguier veille à ce que tous les préparatifs soient faits en ce sens, nous continuons l'ascension de la montagne jusqu'au lieu de l'accident, pour recueillir les cartes et les papiers de l'aviateur, qui étaient demeurés dans la carlingue.
    Au pied de la dernière côte, un bol de riz nous attend chez le chef du village ; il est le bienvenu. Puis, sans perdre de temps, la montée commence : une heure environ de montée pénible à travers les pierres, les trous, les dépressions de terrain. Mais quel site agréable ! Cette terre volcanique, jadis soulevée et convulsée sous la poussée du feu interne, s'est reposée en une infinité de plis et de replis. Ces montagnes n'ont certes pas la simplicité de nos montagnes de France, mais sous les feux du soleil, leurs lignes sauvages, animées de brusques inflexions, leur donnent cependant des gestes et des allures de majesté.
    Pour nous guider, un groupe important de pompiers du village et quelques policiers nous accompagnent ; l'on dirait un pèlerinage à quelque lieu sacré. Après bien des efforts, suant, soufflant, nous arrivons près des restes de l'avion. Là aussi, un groupe de pompiers, placés en factionnaires, protègent les débris glorieux contre la foule des curieux, désireux d'emporter des reliques... Nous souvenant des déclarations de l'aviateur, il nous est facile par l'imagination de reconstituer l'accident, tout en déplorant amèrement que notre héros ait été arrêté si près du but. Néanmoins le résultat obtenu par André Japy reste étonnant, et la malchance qui l'a vaincu, loin de le rabaisser, ajoute au contraire à sa gloire et à son mérite. Nous sommes fiers qu'il y ait en notre pays des âmes fortes, trempées comme la sienne, pour affronter seul dans l'espace et la nuit les périls des altitudes.

    ***

    Il est près de 4 heures quand nous arrivons au village ; André Japy vient de quitter la modeste mais si accueillante maison de Sefuri. A 300 mètres plus bas, dans la vallée que nous dominons, une vraie procession se déroule, suivant les contours de la montagne ; ce sont les admirables campagnards qui transportent le blessé jusqu'à la route où la voiture l'attend, 3 kilomètres plus loin. Jusqu'au bout, ces braves gens ont voulu témoigner leur sympathie à l'infortuné aviateur.
    Peu à peu le soleil descend à l'horizon ; notre blessé, sensible à la fraîcheur des soirs d'automne, semble grelotter sur son brancard. Nouveaux Saints Martin, les PP. Roullier et Murgue le couvrent de leur manteau. Et sous les feux du soleil couchant, témoin de cette union des coeurs et des âmes, la montagne devient un théâtre grandiose où se joueront les féeries et les drames de la lumière mourante.
    Enfin l'auto ambulance de Fukuoka apparaît. On y installe le blessé avec toutes les précautions possibles ; puis Mgr Breton prend place à son chevet avec le médecin civil de Saga et le médecin militaire de Kurume.
    Au moment où notre aviateur, tout ému, fait ses adieux aux pompiers de Sefuri en promettant, une fois guéri, de venir les revoir et les remercier, arrive le Commandant Bruyère, attaché de l'Air près l'Ambassade de France de Tôkyô, venu pour apporter au cher Japy les sympathies officielles et la nouvelle de son élévation au grade d'Officier de la Légion d'Honneur. Enfin l'auto s'ébranle, emportant le héros du jour. A 8 h. 30 du soir, sans trop de difficultés ni de souffrances, M. Japy fait son entrée à l'Université de Fukuoka, où l'attend le célèbre Docteur Chirurgien Gotô, entre les mains duquel Monseigneur remet le cher blessé.
    Quelques jours se sont écoulés depuis que la montagne de Kuboyama a vu tomber l'un de nos grands oiseaux de France. Etendu sur son lit d'hôpital, l'aviateur repose, calme, attendant la guérison ; tout fait prévoir qu'elle sera rapide.
    Je ne saurais exagérer en disant encore la bienveillance et la sympathie dont est entouré Monsieur Japy. A l'hôpital, Docteur, Internes, Infirmières sont d'un dévouement admirable.
    Puis, faisant écho aux nombreux télégrammes venant de la « Douce France », chaque jour arrivent à l'aviateur français cadeaux et lettres de félicitations, lettres vraiment touchantes, tellement elles sont simples, désintéressées, sincères. Il en vient du Japon même, de Corée, du Saghalien, à tel point que Monseigneur a dû se procurer les services s'un secrétaire pour y répondre et que le brave « Japy San » (Monsieur Japy) me dit un jour : « Ah! Si j'étais arrivé sans accroc au but de mon voyage, je n'aurais pas connu tant de succès et surtout je n'aurais pas connu la vraie physionomie et le vrai coeur du Japon ».
    Quant à nous, Français et Missionnaires, nous continuons à témoigner à André Japy plus que de la sympathie, de l'affection, dirai-je, car s'il est le héros de tout le monde, n'est-il pas en quelque manière « notre héros » ? De concert avec le Docteur Gotô, Mgr Breton a fait les arrangements voulus pour rendre aussi agréable que possible le séjour de notre cher aviateur à l'hôpital, en plaçant d'abord à ses côtés deux infirmières dévouées, postulantes des Soeurs japonaises du Hômonkvai, dont l'une d'elles sait quelque peu le français.
    Son Excellence était présente à l'opération assez douloureuse qu'il a dû subir peu après son entrée à l'hôpital ; pendant les jours qui suivirent, les PP. Roullier et Murgue se relayèrent auprès du blessé, soit le jour, soit la nuit, pour l'aider dans les moments pénibles et lui tenir compagnie. Enfin, chaque jour, de l'évêché et des couvents de la ville, à tour de rôle, partent pour l'hôpital les repas préparés « à la française », car le sashimi (poisson cru), délicieux certes pour les habitués, n'est pas précisément le mets rêvé de ceux qui débarquent au Japon.

    ***

    Pendant ce temps, André Japy consulte les indicateurs des trains et des Compagnies de bateaux, car il a hâte de franchir les espaces ; il pense pouvoir sous peu réaliser un nouveau raid ; il est de ceux qui ne se laissent pas abattre par les difficultés.
    Un mois encore environ au milieu de nous, puis il nous quittera pour aller revoir sa mère et ses amis de France. Pour nous, nous garderons longtemps son doux souvenir ; et lorsque, fatigués d'une journée laborieuse ou pénible, nous ferons jouer les disques à la veillée, nous aimerons écouter la fameuse chanson de Colas, si pleine de sens et de vérité :
    « J'ai vu tomber l'un des Oiseaux
    Ivre d'azur, ivre d'espace,
    Et le sang rougissait sa trace...
    Mais voici qu'au lieu d'un blasphème
    Montait encore une chanson,
    Tant le sang veut être fécond.
    Les grands oiseaux volaient quand même ».
    Fukuoka, le 5 décembre 1936.
    J. MURGUE,
    Miss. apost. de Fukuoka.

    ***


    Le vaillant aviateur est de retour en France, prêt à de nouvelles randonnées aériennes. Si son vol le ramène au Japon, il y retrouvera les missionnaires, heureux de n'avoir à lui adresser, cette fois, que des félicitations.



    1937/109-120
    109-120
    Japon
    1937
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