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L'automne au Se-Tchoan

VARIÉTÉS L'automne au Se-Tchoan La campagne entière a pris une teinte de rouille. Au sein de la nature agonisante, près des arbres en détresse tendant leurs bras décharnés comme pour faire des signes désespérés, les cyprès immortels se dressent rigides vers le firmament et gardent leur verte parure. La bise âpre et rude siffle à travers les houang-ho-chou moroses et les chênes géants ; les feuilles jaunies se détachent en gémissant, tournoient et tombent. Une vieille chinoise édentée les ramasse avec soin pour chauffer sa marmite.
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    VARIÉTÉS

    L'automne au Se-Tchoan

    La campagne entière a pris une teinte de rouille. Au sein de la nature agonisante, près des arbres en détresse tendant leurs bras décharnés comme pour faire des signes désespérés, les cyprès immortels se dressent rigides vers le firmament et gardent leur verte parure.
    La bise âpre et rude siffle à travers les houang-ho-chou moroses et les chênes géants ; les feuilles jaunies se détachent en gémissant, tournoient et tombent. Une vieille chinoise édentée les ramasse avec soin pour chauffer sa marmite.
    Dans l'air les canards et les oies sauvages, en poussant des cris discordants, passent par bandes alignées comme des soldats qui marchent à l'ennemi.
    Le vent redouble d'efforts, passe en tempête à travers les bosquets déserts et muets, les bambous ploient comme s'ils allaient se rompre, se relèvent vainqueurs, puis s'abaissent de nouveau pour se redresser encore. Seuls les grands arbres, tout à l'heure encore si orgueilleux de leurs rameaux puissants, se voient dépouillés de leurs branches qui craquent et se brisent. Toutes les femmes du quartier se précipitent pour s'emparer du butin ; de leur voix éraillée elles s'injurient avec ardeur, semblant rajeunir au moment du combat. Les orangers gardent leur couronne feuillue ; leurs rameaux embaumés ploient sous les fruits d'or.
    Le ciel est sombre et brumeux ; mais qu'un gai rayon de soleil perce les nues, alors les mandarines mûrissantes semblent rougir de plaisir. L'air plein de parfums devient suave et doux ; les tourterelles croyant le printemps revenu roucoulent tendrement ; les merles surpris, cessant de sautiller pour chercher leur pâture, se mettent à siffler. Près des mandarines se balancent les kakis, les grosses oranges à là peau rugueuse, les citrons amers, les pamplemousses énormes qui pendent aux arbres comme des lanternes chinoises ; elles sont encore à moitié vertes que déjà les petits enfants les regardent d'un oeil d'envie et se dressent sur leurs pieds chancelants pour essayer de les atteindre. Le grand frère se laisse toucher. Il s'arme d'un long bambou, fait tomber le fruit, et aussitôt le plus petit se précipite, le saisit dans ses deux bras, et le porte triomphant à sa maman. Celle-ci s'arme de son grand coutelas de cuisine ; alors, pour le bambin quel régal ! Avec ce fruit d'une amertume infinie qui lui met les larmes aux yeux, mais qu'il trouve délectable. Le vieux grande père assis dans un coin semble sourire-en contemplant le marmot ; il caresse, songeur, les quelques poils de sa courte barbiche blanche, en se rappelant ses jeunes années, bien lointaines, hélas !
    Dans les champs, aux rameaux grêles des cotonniers pendent de légers flocons blancs qui tremblotent au moindre vent. Les arbres à cire dressent de ci de là d'informes moignons à l'aspect bizarre. Des ouvriers les ont impitoyablement dépouillés, jetant leurs branches pêle-mêle sur, la route, pour que femmes et enfants puissent plus facilement en détacher la cire précieuse qu'on brûlera devant quelque boudha ventru. Une fois dégarnis de leur blanche parure, les rameaux sont lancés dans les rizières ; les feuilles pourrissent dans l'eau qui devient noirâtre, et tout le pays prend une couleur d'encre.
    Les abricotiers se couvrent de fleurs pâles et éphémères, qui vont se flétrir et tomber sans produire de fruits.
    Au milieu des étangs, les larges feuilles de nénuphars se dessèchent, leurs fleurs sont fanées depuis longtemps ; peu à peu tout disparaît au fond des eaux ternes et muettes. Dans les fossés, les sagittaires à l'air guerrier dressent vers le ciel leurs feuilles menaçantes et pourtant si fragiles, entre leurs dards aigus, mais non dangereux, paraissent de blanches fleurettes pâles.
    De loin en loin quelque Chinois solidement bâti se promène, une gigantesque machine sur l'épaule, une grande corde fumante au poing. C'est l'intrépide chasseur de canards. Son fusil très long pèse une dizaine de livres ; il est bourré d'une poudre primitive et de gros morceaux de fer. L'arme du chasseur de canards qu'on prendrait en France pour une arquebuse est d'un maniement assez difficile, car il faut la tenir juste au bout du nez, bras tendus, au moment de tirer ; aussi très souvent, à moins d'être un hercule, on l'appuie sur l'épaule d'un camarade. Aussitôt les canards sauvages en vue, le chasseur se met à l'eau ; il glisse, en se courbant, le long des rebords des rizières aux herbages mouillés, entre les joncs frissonnants ; il se redresse, il met en joue, la détonation retentit; les canards sauvages s'envolent sauf les morts et les blessés ; toutes les grenouilles, qui prenaient le frais sur l'herbe des talus, font un plongeon précipité.
    Quittons les rizières où les oies blanches, avec un air vague de cygnes, nagent près des canards domestiques. Au penchant des collines, sur la roche à peine recouverte de terre, le paysan a semé le blé, les fèves, les pois ; sous ce ciel clément, l'hiver ne sera pas encore fini que tout aura germé ; les rocs disparaîtront sous les fleurs des céréales ; partout, aux flancs des coteaux s'étendront des draperies riantes d'où émergeront les cerisiers en fleurs. Qui dira la beauté de ces collines ? Heureux qui, pour respirer l'air vivifiant et embaumé des senteurs du printemps viendra errer dans les sentiers fleuris du Se-tchoan.
    Sur la montagne à la terre rougeâtre, on arrache les patates douces et les arachides. Toute la maisonnée est présente : hommes, femmes, enfants, poules, cochons. Les hommes et les femmes travaillent, les enfants se roulent par terre en mangeant les arachides prises dans le panier des parents. Les cochons noirs fouillent la terre que la pioche a déjà soulevée, croquant ce qu'ils trouvent avec de petits grognements de plaisir. Les poules grattent à tort et à travers. Le chien, assis gravement à quelques pas, contemple d'un oeil tout ce monde qui travaille, et de l'autre surveille les chèvres qui grimpent les talus escarpés pour paître de maigres touffes d'herbe.
    Les pluies torrentielles de l'été ont fait rouler à droite et à gauche des rocs détachés du sommet de la montagne. Le paysan écrase ces roches pour faire des semis ; il en est de trop dures qui résistent, elles demeurent, gigantesques et sinistres, au milieu des champs.
    Près de la montagne rocailleuse, voici la forêt de pins aux senteurs balsamiques. Ecoutez la voix du vent qui chante dans les arbres. On dirait des orgues géantes célébrant la gloire du Créateur. Puis le vent faiblit ; c'est une divine harmonie, de célestes accords, des frémissements douloureux, étranges vibrations d'une lyre enchanteresse ; c'est un luth qui soupire, une harpe qui pleure; on croit ouïr des voix mystérieuses, des plaintes d'outre-tombe, des sanglots étouffés. Par moments tout semble se taire ; à peine si la brise susurre quelque refrain d'antan mélancolique et suavement tendre, quelque douce mélodie comme pour bercer les fées endormies. Soudain la voix s'enfle, grandit de plus en plus, roule en tonnerre, c'est la tempête ; l'hiver approche.
    MARCEL DUBOIS,
    Miss. apost. au Se-tchoan méridional.
    1911/161-164
    161-164
    Chine
    1911
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