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L'assomption dans la brousse

L'assomption dans la brousse Le matin, réveil en fanfare d'aurore, silencieuse et éclatante de toutes les gammes du rouge sombre au rose blanc. C'est la fête de celle qui est belle comme l'aurore.
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    L'assomption dans la brousse



    Le matin, réveil en fanfare d'aurore, silencieuse et éclatante de toutes les gammes du rouge sombre au rose blanc. C'est la fête de celle qui est belle comme l'aurore.

    A 8 heures réception chez le Roi sur les états duquel le soleil ne se couche jamais. Le trône de Sa Majesté, formé de quelques morceaux de sapin ou d'autre bois blanc, n'est pas même recouvert, comme celui de Napoléon, d'un lambeau de velours. A la fin de la réception, banquet servi dans des vases de vermeil auquel prennent part quelques privilégiés, bien que tous fussent invités. La réception et le banquet, rehaussés de chants divers, furent non pas suivis comme d'habitude, mais précédés d'un toast porté à la gloire de la Reine Mère, dont c'était l'anniversaire du couronnement.

    Cette année, le 15 août, mois solaire, coïncidait avec le 15 du mois lunaire, 7me mois annamite. Or, ce 15 du 7me mois lunaire est aussi une solennité dans le culte bouddhiste. Non loin donc de la chapelle catholique, et au moment même de la messe, car on a compris que c'est de la messe qu'il s'agit, dans une pagode voisine, des païens faisaient leurs diableries. Et pendant le chant du Gloria, aux temps de repos de ses notes joyeuses, on entendait parfois la mélopée du célébrant païen, triste et craintive comme l'esclavage et la désespérance, triste comme je n'ai jamais rien entendu de si triste.

    Le matin, il y avait eu réception chez le Roi ; dans la soirée, il y eut visite de la Reine Mère à son peuple. Sa sedia gestatoria était digne du trône du Roi son fils : une chaise à porteurs découpée à jour et non vernie, dont quelques ficelles retenaient les montants mal joints et les ais branlants. Le cortège était ainsi ordonnancé : En tête, un jeune Eliacin balançant l'encensoir, le labarum du Roi encadré de deux plus jeunes porte lumières, dont les flambeaux étaient allumés ou éteints ; une théorie de modestes oriflammes triangulaires ; un orchestre de trois flûtes soutenues de deux tambours ; quatre anges rouges aux ailes bleues, dont le teint bronzé n'éveille guère l'image des anges du paradis. Comme cérémoniaires, le collège des notables ; ils n'ont pas précisément le maintien pieux et la tenue modeste des carmélites ; leur voix couvre parfois celle des chantres. Tout ce monde est en costume de cour: culottes courtes tombant aux genoux, bas et sandales en peau chagrinée chocolat sortant de la maison Adam père et fils.

    Aux carrefours, de vraies fourmilières de bouddhistes, buvant le cortège des yeux. M. le Maire avait oublié de prendre, au nom de la liberté de conscience, un arrêté interdisant les processions ; arriérées, très arriérées ces maires de la brousse. Le célébrant s'avançait, revêtu d'une chape effilochée.

    La Reine Mère arrivait ensuite portée sur la sedia, que suivait le reste du peuple.

    La brise, qui faisait flotter les bannières, n'emportait pas les effluves des parfums ; point de pétards ; les rayons du soleil couchant au départ, pas plus que ceux de la lune au retour, ne faisaient étinceler les ors absents. Mais sur tout le parcours des jeunes gens, futurs lévites du sanctuaire, sous la direction de deux maîtres lancèrent au ciel les invocations des litanies, et le long du chemin, la jeunesse pieuse effeuilla les pétales parfumés des roses de l'Ave Maria.

    Et c'est ainsi que des jeunes néophytes, nés au christianisme depuis quinze ans, firent peut-être mieux leur cour au grand Roi et à la Reine Mère, que de vieux chrétiens comblés de leurs faveurs depuis plus de quinze siècles.
    1906/308-309
    308-309
    France
    1906
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