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L'art dans les monuments religieux paiens

L'art dans les monuments religieux paiens ET CE QUE L'ART EN MISSION A PU LUI EMPRUNTER Il est facile d'écrire en tête d'une conférence un titre comme celui-ci, mais il est beaucoup plus malaisé de l'interpréter. Il s'agit, vous l'avez compris, de démontrer ce que l'art en mission a pu créer d'original en faisant des emprunts à l'art païen, donc ce que celui ci a pu lui fournir sur le plan religieux. Sous toutes les latitudes, l'âme humaine, souffle divin, a recherché dans son culte pour l'être suprême des formes spéciales et variées.
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    L'art dans les monuments religieux paiens

    ET CE QUE L'ART EN MISSION A PU LUI EMPRUNTER

    Il est facile d'écrire en tête d'une conférence un titre comme celui-ci, mais il est beaucoup plus malaisé de l'interpréter. Il s'agit, vous l'avez compris, de démontrer ce que l'art en mission a pu créer d'original en faisant des emprunts à l'art païen, donc ce que celui ci a pu lui fournir sur le plan religieux.
    Sous toutes les latitudes, l'âme humaine, souffle divin, a recherché dans son culte pour l'être suprême des formes spéciales et variées.
    Le temple, petit et grand, n'est ni une maison, ni un palais ordinaire, et quand, parmi les peuples les plus primitifs, l'idole n'est abritée que par une hutte ou une tente, cela même, ce peu de forme extérieure diffère encore de ce que l'homme primitif se réserve pour lui-même.
    En pays païen, villes, villages, bourgades, hameaux, et parfois simples fermes, ont leur divinité et par conséquent leur temple, pagode et pagodon, leur autel et leur minuscule sanctuaire où le génie protecteur attend les hommages de ses adorateurs.

    Mars Avril 1930, n° 192.

    On trouve cependant quelques agglomérations si pauvres ou si détachées de toute idée religieuse qu'elles n'ont pu faire les dépenses d'une pagode ou n'ont pas cru que leurs besoins spirituels réclamassent une telle protection. En ce cas, c'est au village le plus voisin possédant un temple que ces malheureux sans divinité vont « emprunter la lumière ».
    L'architecture des monuments religieux clans les pays païens revêt des formes multiples selon le rang des divinités, le degré de fortune des habitants et aussi selon les connaissances plus ou moins avancées des élites du pays en matière d'art et de construction.
    Si la pagode est l'habitat de l'idole, elle ne sera pas nécessairement un grand vaisseau où se rassembleront les foules qui viennent demander sa protection ; elle n'est souvent qu'un petit sanctuaire occupé par la seule statue ou la seule image du dieu, la foule des adorateurs se tenant pieusement ou tapageusement devant ce temple en miniature.
    En Chine, la pagode se divise généralement en deux parties, la tour et le temple. L'étranger reconnaît la pagode dans la tour tandis que pour le Céleste la tour n'est que le signe indicateur du temple. Ce qui distingue la tour, c'est sa forme et sa hauteur. Elle revêt rarement la forme ronde.
    Quand elle dresse vers le ciel ses sept ou neuf étages, elle apparaît légère et gracieuse. Sous sa forme hexagonale ou octogonale, ce sont les formes les plus communes des pagodes, aux angles qui en réunissent les six ou huit faces, à chaque étage elle expose le luxueux habillement qui la décore, par ses toits en saillie de plus en plus accentuée et par ses pavements de poutres et de tuiles qu'une tige rigide cheville au centre. En son sommet, la pagode est souvent revêtue d'une armure métallique avec un jeu de cloches ou plutôt de timbres très évasés, d'un bronze commun.
    Le temple n'est pas attenant à la pagode comme le clocher à l'église. Il ne comporte ni développements audacieux, ni chapiteaux, ni voûtes, ni gracieuses coupoles. H se compose d'un ou de plusieurs bâtiments, parfois très vastes, construits sur le même plan et dans le même alignement, mais séparés les uns des autres par un espace d'une dizaine de mètres, pendant que sur les côtés se trouvent des annexes où sont remisées les divinités de second ordre.
    Le temple chinois, c'est la tente que les Hébreux dressaient dans le désert, tente agrandie, développée, soutenue par autant de piliers qu'il en faut pour supporter une lourde et massive toiture ornée de corniches recourbées, ayant souvent à son sommet une représentation bizarre de quelque scène du paradis bouddhique.
    Une véranda courant sur les deux faces principales de chaque temple en facilite et en protège l'entrée.
    Ces monuments sont rarement décorés à l'intérieur. On y trouve quelques statues et, dans l'endroit le plus sombre et le plus reculé, un autel ou sanctuaire où l'idole principale occupe la place d'honneur.
    Quel est le style du temple chinois ? Il est difficile de lui donner un nom, car il ne ressemble à aucune des diverses dénominations communément admises dans le langage architectural européen.
    En étudiant l'architecture des temples orientaux, il faut oublier que nous sommes latins et considérer ses monuments avec la mesure et le goût de ceux qui ont conçu le plan. Il faut se souvenir que ces créations répondent aux besoins et aux moeurs d'une race qui n'est pas la nôtre et que l'architecte a tenu compte des idées, des coutumes, des nécessités locales, de la nature même du pays.
    Comme nos églises, le temple représente une idée religieuse, une conception de l'art, qui, bien que différente de la nôtre n'est pas nécessairement illogique ou médiocre.
    En soi, l'architecture n'est ni religieuse ni antireligieuse. C'est l'exécution d'un travail selon des règles qui ont été dictées par des hommes compétents dans cette branche de la science humaine. L'art est d'autant plus parfait qu'il représente mieux la nature. Dans son exécution, l'art exprime quelque chose de l'âme de celui qui a conçu les lignes du monument à édifier.
    Le Japon a copié dans ses monuments religieux la Chine et l'Inde. Mais dans la construction de ses temples il a dépassé en perfection tout ce que la Chine a produit de mieux.
    Au Japon et en Chine, les temples les plus modestes comme les plus vastes sont en bois. C'est le triomphe de la charpente et de la mortaise. L'architecte est encore plus un habile ouvrier sur bois qu'un technicien en matière de construction.
    Comme en Chine, dans les temples japonais les piliers sont les seuls supports de la tour qui déborde en larges saillies. Les toits sont garnis de faîtières en terre cuite, en bronze ou eu bois sculpté. Les temples de Nara, de Shiba, de Kyôto, d'Asakousa, de Nikkô, dépassent en perfection architecturale tout ce que j'ai vu en Chine, le temple du Ciel excepté. Les grands temples shintoïstes ou bouddhistes sont superbement décorés. Les piliers sont recouverts de laque rouge ou noire, les poutres sont soigneusement polies et ajustées, les assemblages sont retenus par des clous en bronze d'un beau travail, les montants et linteaux des portes sont ornés de dessins représentant le cerisier et l'aubépine en fleurs, des frises d'une grande délicatesse courent sur les plates-bandes des frontons. Les panneaux représentant des scènes où personnages et animaux, fleurs et plantes, sont d'une exquise réalité. Les plafonds sont ornés de caissons somptueusement sculptés. C'est que le bouddhisme a enseigné au Japon, avec l'architecture des pagodes, la sculpture, la peinture, la fonte des métaux et le tissage.
    Au reste, l'art est dans la forme beaucoup plus que dans la matière, et le Japonais a su assouplir la matière en lui donnant les contours les plus gracieux. Il sait rendre vivantes les figures et les plantes qu'il dessine et, dans une simplicité à la fois charmante et animée, leur donner la place qui leur convient dans un cadre naturel et merveilleux.
    Sur les pagodes annamites il y a peu à dire, si ce n'est que ces monuments religieux sont à la mesure de la race : petits, sans ampleur, restreints généralement à la place de la divinité et de son temple.
    Tout autre est le temple dans les pays comme le Cambodge, le Siam et la Birmanie, où le culte bouddhique a gardé sa pureté primitive. Le vaisseau a des dimensions souvent impressionnantes et la générosité des fervents adeptes de Çakya-Mouni se manifeste dans la multiplicité des sculptures, des ors et des phnoms, ainsi que dans la massive sculpture des édifices, car le temple appelle le monastère, et les monastères sont nombreux.
    L'Inde, avec sa vieille civilisation, a été le théâtre de nombreuses évolutions religieuses. L'Indien a l'imagination fertile et créer une religion nouvelle ne l'embarrasse pas outre mesure, car ses divinités n'ont rien qui rappelle un calvaire. Ses philosophes et ses mystiques ont peuplé les espaces de 333 millions de dieux, demi-dieux, quarts et huitièmes de dieux. Dans l'olympe indien il y a des divinités pour toutes les vertus et pour tous les vices. Pour les loger toutes il fallait d'innombrabl'e's demeures et l'architecture indigène ne put y suffire, quelles que soient la souplesse de l'art indien, la hauteur et l'ampleur de ses monuments.
    Mais ici le grès, le granit et le marbre remplaceront les substances périssables, dont sont faits les temples et les pagodes bouddhiques de la Chine et du Japon.
    Bien différents sont aussi les temples dravidiens du sud de l'Inde de ceux du nord, qui souvent empruntent à l'architecture gréco arabe ses lignes et ses meilleures formes.
    Les temples de Madura, de Trichinopoly, de Tanjore, de Vellore, de Gingee, par la richesse de leurs sculptures, par l'élégance de leurs colonnes si délicatement ouvragées, par les formidables proportions de ces tours à base quadrilatérale et de forme pyramidale, s'élevant victorieusement par étages progressivement diminués pour se terminer par un toit cylindrique couché, orné de minuscules clochetons, sont des merveilles cent fois décrites dans les récits des voyageurs.
    Le monument le plus remarquable de Madura est le temple de la déesse Minashi. On le cite comme le type le plus parfait de l'architecture dravidienne. On se perd dans l'immensité des cloîtres, des galeries et des porches. De forme rectangulaire, comme tous les temples dravidiens cette construction massive, qui occupe le centre de la ville, domine la plaine et présente avec les quatre grands temples qui lui servent d'acolytes le seul spectacle original de la cité.
    Le visiteur admire la salle des mille colonnes, la base des tourelles, les innombrables figures, les statues des princes et des saints, les bas-reliefs, les scènes symboliques taillées dans la pierre ou peintes sur les murs, l'ornementation prodigieuse des chapiteaux, la dentelle finement ciselée sur les fûts des colonnes, les balcons richement sculptés sur la partie médiane du monument, toute l'histoire enfin des divinités étalées sur les quatre façades, dans la hauteur des dix ou douze étages du temple, dont le faîte est couronné aux deux extrémités du toit cylindrique par un croissant à courbure intérieure qui n'est dépourvu ni de grâce ni d'élégance.
    Souhaitez-vous des portiques, des architraves, des cannelures, des bronzes, des frises, des marches, de la polychromie? On trouve tout cela clans les monuments indiens.
    Je ne m'arrêterai à Gingee que pour y jeter un regard attristé. Ses temples eurent leur jour de gloire. Ils sont abandonnés, croulants, entièrement morts. Ils gardent encore le souvenir des luttes géantes qui, en 1751, mirent aux prises les Français de Dupleix avec les Musulmans et, quelques années plus tard, avec les Anglais.
    La guerre est génératrice de ruines, et les temples croulèrent. Quand l'importante cité de Gingee fut détruite, rien ne les rattacha plus à la vie. La foule des pèlerins, pieuse et timide, cessa de venir présenter aux dieux, avec cette confiance de la justice qu'ils attendaient du ciel compatissant et miséricordieux, ses dons et ses offrandes.
    Bientôt ce fut l'oubli total. Le voyageur visite ces ruines du passé avec le respect que l'on accorde à une page d'histoire.
    A l'architecture dravidienne se rattachent les admirables ruines d'Angkor et cette armature générale de style que l'on retrouve dans toutes les conceptions architecturales d'Extrême-Orient. Angkor évoque un passé glorieux qui ne nous est que très imparfaitement connu et dont nous n'aurions peut être jamais compris l'importance sans ces monuments de pierre que nous disputons maintenant à la forêt vierge des plaines cambodgiennes.
    Un de ceux qui ont le mieux étudié et interprété les ruines d'Angkor, Georges Groslier, résume ainsi ses impressions sur Angkor-Vat, le plus parfait des monuments khmériens.
    « Indépendamment des 800 mètres de bas-reliefs et des frises dont la longueur est impossible à évaluer, il y a plus de 80 tympans de deux mètres de hauteur et de trois de base, déterminés par les ondulations flammées d'un Naga et renfermant chacun une scène légendaire. Les linteaux dépassent la centaine, formés chacun de dix à vingt rinceaux. Toutes les portes ont leurs deux pilastres extérieurs sculptés.
    « Des pans de murailles de plus de dix mètres sont couverts de successions de petits cercles, carrés ou losanges, renfermant chacun un personnage. Les ébrasements des portes, de 0 m. 60 d'épaisseur, sont gravés d'enroulements de tiges ou de rosaces contenant des divinités ou des héros.
    « Plus de 800 colonnes forment les colonnades. Chacune d'elles figure sur les quatre faces à sa base, soit un Civa priant, soit un ensemble décoratif. Les toitures elles s'étendent sur plus de trois kilomètres , sont toutes côtelées, et chaque côte est un petit Nana, dont les épanouissements successifs forment un chéneau. Sur le sommet, de ces toitures court une crête formée de niches animées chacune d'un ascète en prière.
    « Sur les bandes des soubassements, hautes de 3, 6 et 9 mètres, des motifs en écussons et des pétales de lotus sculptés : au centre de chacune d'elles un Garouda. A 50 mètres de hauteur, on voit, à la lorgnette, tous les motifs précédents répétés.
    « Je ne mentionne pas les ébrasements de 500 fenêtres, semblables à celui des portes ; les baies qui sont pourvues de colonnettes tournées et ornées, les frises courant à la hauteur d'homme, comme des tapisseries tendues ; l'ornementation de l'entrée monumentale, celle des édifices secondaires ; ni les lotus des chapiteaux, ni ceux des escaliers, ni les lions des assises, ni les Nagas des avenues. Je passe sous silence les tympans d'angle, la décoration qui longe parallèlement, en haut et en bas, les bas-reliefs, afin de rester, malgré cette énumération étonnante, au-dessous de la vérité.
    « Mais, je tiens à dire que toutes les portes étaient fermées de doubles vantaux et sculptées. Toutes ces interminables galeries ayant été plafonnées de paissons ornés de larges rosaces, il a disparu une décoration qui, en surface et en quantité de bois travaillé, dépasserait certainement et pour Angkor-Vat seulement, celle des stalles, chaises, bas-côtés, que l'on pourrait trouver dans toutes nos cathédrales réunies de France.
    « Enfin, c'est par milliers que furent brisées, profanées, dispersées, les statues en toute matière qui habitaient jadis ce temple.
    « Ni la parole, ni l'image, ni les chiffres, ne peuvent donner une idée d'un tel ensemble. Il faut y être. Il faut y vivre ».
    Dans le nord de l'Inde, nous nous trouvons en présence de l'architecture gréco arabe, des monuments mongols : Ajhmer, Jepure, Ambar, Delhi, Agra, Fahtehpur-Sikri, Allahabad, Bénarès, nous offrent une série de monuments remarquables par leur ampleur, par la pureté de leurs lignes, par la richesse de leurs décorations. L'or et le marbre ont été employés avec une excessive profusion par les artistes qui ont présidé à l'exécution de ces temples. Encore que les surprises de styles si divers nous émerveillent, nous cessons d'être étonnés quand nous savons que les Assyriens, les Perses, les Grecs, les Romains, les Arabes, les Turcs et les Mongols ont successivement exercé leur domination sur les Indes.

    Rien de ce que nous pouvons voir en France ne saurait nous donner une idée exacte de la richesse des marbres sculptés des temples de la forteresse de Delhi et de celle d'Agra : colonnes, chapiteaux, architraves, frises et corniches, sont autant de merveilles, que seul l'artiste peut adéquatement apprécier. Et ces fenêtres en marbre, qui sont de véritables dentelles d'une délicatesse exquise, et ces balcons et balustrades, qui défient la critique la plus méticuleuse, où dont pourrions-nous les trouver ailleurs que dans les Indes ?
    Et cependant, par son ensemble, par sa belle ordonnance, par sa mesure et son harmonie, le chef-d'oeuvre d'architecture du nord de l'Inde et peut-être du monde entier, c'est le Taj Mahal, mausolée que le Shah Jehan fit construire en 1650 en l'honneur de sa femme Muntaz Mahal.
    Assis sur les bords de la rivière Jumna, ce monument, tout en marbre d'une parfaite blancheur, se détache au milieu d'une série de temples et de cloîtres couvrant une superficie de 18 hectares.
    Les proportions sont si parfaites que le visiteur n'a plus une seule parole, il admire.
    Voilà ce que l'art architectural païen, en Extrême-Orient du moins, a légué à la postérité. Il est délicat maintenant de dire ce que l'art chrétien lui a emprunté.
    Il faut ici faire une pause et se demander si le temple païen a la même signification que l'église chrétienne. Sans aucune hésitation je réponds que le païen construit un temple ou une pagode pour en faire l'habitation du dieu. C'est l'idée première et principale qui le guide, et tout l'art, toute la richesse qu'il déploie, tendront à atteindre cette fin.
    L'église, pour le chrétien, est le lieu où se réunissent les fidèles pour prier, pour invoquer, pour adorer. Sans doute, il y a le sanctuaire, l'autel, le tabernacle ; mais la maison de Dieu est aussi la maison de ses enfants et, si la divinité y réside, elle veut autour d'elle ses adorateurs.
    Voilà pourquoi dans nos monuments chrétiens il faut l'espace, l'élévation, la lumière. Ni le temple aux mille colonnes, ni ses interminables galeries, ni ses cloîtres emboîtés les uns dans les autres, n'ont ici leur place et ne peuvent servir au but assigné à l'église chrétienne.
    Le temple et la pagode sont des lieux d'amusement plus que de piété, de rassemblement plus que de recueillement ; parfois même ne sont-ils pas la place où le barattement des joies saines ou malsaines de la foule donne au temple la singulière ressemblance d'une mer agitée où tous les naufrages sont possibles ?
    Les remarquables monuments d'architecture que j'ai cités plus haut furent l'oeuvre de gouvernements, lesquels avaient à leur disposition toutes les ressources de l'Etat, toutes les compétences, réquisitionnées ou volontaires, des artistes indigènes, toute la main-d'oeuvre bénévole exercée ou commandée que les empereurs et les tyrans mettaient en action, sans souci de la liberté et de la justice. L'ouvrier n'était souvent qu'un prisonnier de guerre au service de l'oeuvre du prince. Vingt mille ouvriers travaillèrent pendant vingt ans à la construction du Taj Mahal et les temples d'Angkor, dont le nombre et la masse colossale déroulent les esprits les plus avertis, nous portent à croire que des armées de remueurs de terre et de pierres, furent occupées pendant des siècles à ces monuments dont la grandeur rappelle les travaux d'Hercule.
    L'église est plus modeste dans son allure et son amour de l'art n'a jamais enchaîné de prisonniers et encore moins d'esclaves au service de ses oeuvres.
    Disons aussi que les persécutions locales ou gouvernementales n'ont pas permis aux missionnaires de donner leur mesure. L'histoire des missions est une longue lutte de la vérité contre l'erreur, de la liberté contre l'arbitraire.
    Ne savons-nous pas que, dans un passé qui ne remonte qu'à une quarantaine d'années, la Cour de Hué comme celle de Pékin apportaient des objections soit à l'emplacement de nos églises les plus modestes, soit à la hauteur de leur clocher ? Le vent du bonheur, les esprits protecteurs de la ville, la veine du dragon, le fung shui, autant de causes qui entravaient les initiatives des missionnaires architectes. Qui ne connaît la solution pleine de finesse du problème des influences perturbatrices du bonheur des peuples, trouvée par l'éminent Evêque de Pékin, Mgr Favier ? « Vous ne pouvez pas, lui disait l'Impératrice Ts'eu Shi, construire cette tour du Pétang, dont l'élévation intercepterait les courants fastes qui passent sur la capitale ». « A quelle hauteur, Majesté, répondit l'Evêque, ces influences circulent-elles ? » « A cent pieds ». « Eh bien ! Je promets à Votre Majesté que la hauteur des tours ne dépassera pas 95 pieds ».
    En Extrême-Orient tout au moins, le missionnaire s'est imposé plus qu'il n'a été accepté. Banni d'un pays, ses oeuvres détruites, ses chrétiens dispersés, vingt fois son zèle l'a ramené parmi les peuples du milieu desquels la persécution l'avait chassé. Comment aurait-il pensé à faire les plans d'une demeure permanente, alors qu'il avait à peine l'autorisation de fixer provisoirement sa tente ? Et puis il faut bien admettre que le missionnaire n'a pas été formé pour être un architecte et que la connaissance des arts n'est pas la fine première de son apostolat. Dans la vie du missionnaire, l'architecture, l'art tout court, est un à côté qui, pour si intéressant qu'il puisse être, n'a qu'une importance relative.
    A l'heure actuelle, y a-t-il vraiment un art chrétien chinois, japonais, indien ? Je réponds sans hésitation par la négative. Pourrait-on en créer un ? La chose n'est pas douteuse, mais il faut trouver l'architecte qui, s'inspirant du style ou des styles indigènes et les adaptant aux exigences des nécessités du culte, transforme la tente aven ses lignes, ses charpentes, ses toits recourbés aux angles, ses piliers et ses panneaux, en ce vaisseau comprenant sanctuaire, nef et tribune et donnant l'espace, l'élévation et la lumière.
    Parmi les missionnaires de la Société des Missions Etrangères qui depuis quarante ans s'occupèrent avec succès de constructions d'églises et firent profession d'architecte, je citerai Mgr Osouf, les PP. Boutier, Evrard, Coste, Poisnel, Jansen, Michel, Papinot, Lamasse, etc. Je constate cependant que pas un ne fit quelque emprunt à l'art indigène, et cependant, parmi les édifices qu'ils mirent debout : cathédrales ou églises, il en est qui ne seraient pas déplacés dans nos grandes villes de France. J'ai connu tous ces grands constructeurs, plusieurs sont encore vivants et seraient tout prêts à défendre les plans dont ils furent les auteurs. Aucun d'eux, que je sache, ne cacha son admiration pour certains monuments de pure architecture indigène. Pourtant le fait est là, incontestable et incontesté, c'est au gothique, au roman, au style renaissance ou au style byzantin, qu'ils donnèrent leur préférence.
    Est-ce parce que la statique des monuments de style indigène leur était moins connue que celle des édifices de style occidental ? Qui penserait à s'arrêter à cette idée ? Est-ce parce que les matériaux étaient plus difficiles à mettre en oeuvre ? Pas davantage. Il s'agit ici d'une simple question du coût de la main-d'oeuvre, chose facile à solutionner.
    Ne cherchons pas des causes profondes au choix du style auquel ils se sont arrêtés. L'architecture indigène se prête mois bien au développement du vaisseau que l'architecture européenne. Il y a aussi la question financière, et celle-là préoccupe toujours le missionnaire. Une belle église gothique ou romane coûtera beaucoup moins cher qu'un temple où les colonnes, les sculptures et les ors doivent constituer l'ornementation de l'intérieur et de l'extérieur. Notons aussi que l'entretien d'un tel bâtiment sera une charge moins lourde et que l'ordonnance intérieure se prêtera mieux aux cérémonies du culte.
    Les toits emboîtés, les pignons superposés, les charpentes jumelées, les clochetons et les extrémités des poutres faîtières recourbées, tout cela fait partie de la couverture d'un monument de style chinois, pendant que les portes désaxées, les panneaux, les colonnes supportant la charpente, les fenêtres carrées, trop petites pour éclairer l'intérieur de façon suffisante, trop élevées pour qu'on puisse y avoir accès, souvent barrées, soit horizontalement, soit verticalement, par des fûts verts de mauvaise faïence, voilà comment se présenterait à nous l'intérieur d'une église de style indigène. Ajoutons encore comme décoration : des sculptures à la partie supérieure des colonnes et dans toute la longueur des murs, à l'intérieur et à la naissance de la toiture très souvent apparente, des inscriptions en caractères chinois sur panneaux laqués, des touei-tse en soie suspendus aux colonnes et nous avons l'ornementation classique que l'on trouve dans un grand nombre de nos petites églises de campagne et même dans les églises des grandes villes. Les sanctuaires plus riches sont ornés de lanternes chinoises en porcelaine, possèdent un antipendium brodé avec art, pendant que des bandes de soie rouge décorent l'arrière-plan de l'autel.
    Comme art chinois, c'est d'un luxe très modeste, je dirais même très peu artistique. Le style de nos églises de missions, quand on s'est décidé pour l'art chinois, se manifeste plus particulièrement dans la façade. Plusieurs églises du Kouytcheou et du Sutchuen présentent un aspect extérieur plus prétentieux que décoratif. Le portail principal fait saillie sur la façade, par un double encadrement surmonté d'un toit en bavures et, dans le même plan, deux portes plus petites et du même style encadrent la porte d'honneur. Mais le tout est d'un effet assez commun, sans grâce et sans majesté.
    L'église de Nankin, construite par le R. P. Havret, et celle de Phatdiem au Tonkin, qui eut pour architecte le P. Six, prêtre annamite, sont les deux monuments qui peuvent retenir l'attention des amateurs de style indigène et prétendre à l'honneur d'être cités comme modèles d'architecture chinoise. La première a une certaine beauté dans l'harmonie de sa décoration intérieure. Les plafonds sont ornés de caissons dans le genre de ceux que l'on admire dans les temples de Kyôto, et c'est par cela surtout qu'elle se fait remarquer et qu'elle reproduit quelque chose de l'art indigène.
    La Cathédrale de Phatdiem, que l'Illustration a reproduite dernièrement, est un monument substantiel de pure composition orientale quant à la façade et à la décoration intérieure. Il lui manque cependant les laques, les belles sculptures et les ors que les grands temples chinois étalent sur les piliers et les panneaux et qui donnent un certain fini de grandeur à ces monuments.
    La statuaire indigène dans ses formes brutales et grimaçantes, et la peinture indigène avec ses couleurs vives, où le rouge sang de boeuf blesse et terrifie la vue, ne pouvaient rien léguer d'utile à l'art chrétien. Mais la broderie, la laque et le cloisonné, dans l'adaptation à l'art chrétien nous ont donné de splendides chasubles, de délicieuses crédences et de superbes chandeliers. Pékin possède une fabrique d'objets religieux en cloisonné ; Zikawei, Ningpo, Hangchow, des ouvroirs, où l'on confectionne des ornements qui peuvent rivaliser avec tout ce que Lyon et Paris peuvent produire comme travail sur soie et satin.
    Je ne terminerai pas ce court exposé sans rappeler qu'au XVIIe siècle les Frères Attiret et Castiglione s'exercèrent dans la peinture indigène non sans d'heureux succès.
    Le Père Amiot après la mort du Frère Attiret faisait son éloge en ces termes :

    Formé par les plus grands modèles
    Comme eux il atteignit le beau,
    Correct dans le dessin, fini dans le tableau.
    L'expression, les grâces naturelles
    Nous paraissent toujours nouvelles
    Sous son agréable pinceau.
    En Europe ainsi qu'en Chine
    Devenus ses admirateurs,
    Les rois l'eussent tenté par l'appât des faveurs ;
    Mais, n'ayant pour objet que les grâces divines,
    En Europe et partout ailleurs
    Il eût également méprisé les honneurs.

    Les Pères Jésuites dans l'atelier de l'orphelinat de Tousewei continuent les traditions des Attiret, et les jeunes artistes chinois qu'ils ont formés cultivent l'imagerie et la peinture à l'huile. Je me souviens d'un Enfer plus effrayant que celui de Dante et de quelques madones dont les traits sont bien chinois, mais dont l'expression pure et douce parle autant à l'âme qu'aux yeux.
    A vrai dire l'art japonais, chinois et indien n'est pas encore entré dans le domaine de l'idée religieuse. Les quelques essais tentés dans cette direction, pour heureux qu'ils puissent paraître, ne sont que l'aube des temps où dans toute sa force, sa souplesse, son élégance et sa beauté, l'artiste chrétien pourra se les assimiler et les transformer en les purifiant et en les élevant à la hauteur des pensées éternelles.

    L. R.

    1930/50-63
    50-63
    France et Asie
    1930
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