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L'apostolat missionnaire de la France : La Chine catholique

L'apostolat missionnaire de la France La Chine catholique1 Par Mgr de Guébriant. Archevêque de Marcianopolis, Supérieur de la Société des Missions Étrangères.
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    L'apostolat missionnaire de la France

    La Chine catholique1

    Par Mgr de Guébriant.

    Archevêque de Marcianopolis, Supérieur de la Société des Missions Étrangères.

    Les conférences dont j'ai l'honneur d'inaugurer la série ont un but apologétique qui consiste à montrer, en général, ce que les Missions lointaines font pour le rayonnement du catholicisme dans le monde, et, en particulier, ce que leur doivent en bonne renommée, en saine influence, en avantages moraux et par contre, matériels, les nations qui fournissent les missionnaires. Parmi celles-ci, nous n'avons à nous occuper que de la France. Et c'est pourquoi les conférences annoncées, pour ce premier trimestre, d'un cours d'Apologétique, ont pour thème commun l' « Apostolat missionnaire de la France ». Elles commenceront par la Chine, continueront par la Turquie et l'Afrique autrefois chrétienne, puis s'étendront aux Indes, aux Régions Polaires, à l'Orient, à la Terre Sainte, à l'Afrique Occidentale, à l'Amérique du Nord, et se termineront par un coup d'oeil d'ensemble sur les Colonies françaises. Le but de ces conférences sera atteint si chacune d'elles donne l'impression, claire et nette, de l'emprise catholique dans la mesure exacte où elle se fait sentir sur le pays dont il est question. Ce qui donc s'impose avant tout au conférencier missionnaire, c'est une sincérité parfaite dans l'exposé des méthodes employées, des ressources mises en oeuvre et des résultats acquis, sans excès de pessimisme dans l'appréciation des difficultés, ni optimisme exagéré dans les visions d'avenir.

    1. Conférence faite à l'Institut Catholique de Paris.

    JANVIER FÉVRIER 1924. — N° 155.

    J'ai à parler aujourd'hui de « la Chine catholique ». Mais puisque cette conférence est la première d'une assez longue série et qu'il est demandé aux conférenciers de ne pas se désintéresser du point de vue national, je demande la permission de m'attarder un instant à déblayer le terrain en rappelant le double principe qui régit cette matière délicate, autrement dit, d'une part, ce qui n'est pas et ce qui ne sera jamais le rôle du missionnaire au point de vue des intérêts de sa nation, et, d'autre part, ce que peut être ce rôle et ce qu'il est en effet.
    Donc, d'abord, ce qui n'est pas et ne peut pas être, au point de vue de l'intérêt français, le rôle du missionnaire français. Pour en donner l'idée, je citerai simplement les motifs que faisait valoir avec beaucoup d'ingénuité et des intentions excellentes un des organisateurs d'une grande exposition coloniale. Il trouvait que les Missions françaises y avaient leur place tout indiquée. « En effet, disait-il dans une note écrite, il faudrait mettre sous les yeux de nos compatriotes et leur faire en quelque sorte toucher du doigt ce que le pays doit aux missionnaires : la Croix précédant l'épée et lui indiquant le chemin ; le soldat de Dieu frayant la route au soldat de la Patrie; la conquête religieuse devançant et préparant la conquête nationale... »
    Comment répondre au programme proposé en de pareils termes, sinon par une protestation, respectueuse mais très nette, contre le malentendu déplorable qui prétend faire au missionnaire catholique un titre de gloire et un mérite de ce qu'il repousse de toute son âme comme une indignité?
    Le missionnaire catholique, quelle que soit son origine, et le missionnaire français plus que les autres, à cause du tact qu'il tient de sa race, n'est le pionnier d'aucune nationalité. Il est le pionnier de Dieu. Sauver des âmes et étendre à la terre le bienfait de la Rédemption, voilà tout son rêve. Ceux qu'on lui suppose en plus ne sont qu'imagination ou calomnie. Si des pays de missions sont devenus des colonies ou des protectorats, le missionnaire n'en est pas cause : il s'y était pris assez tôt pour que les peuples païens, régénérés par le christianisme, entrassent à temps, avec leur pleine indépendance, dans le concert des nations civilisées.
    Donc le rôle du missionnaire n'est pas de frayer la route aux fondateurs d'empires coloniaux. La nation à laquelle il appartient, qu'il appelle sa patrie et qu'il chérit comme une mère, n'a-t-elle donc rien à attendre de son dévouement et de son activité ? Loin de là. Mais le profit qu'elle en peut espérer doit être cherché dans une région plus sereine : il est de l'ordre intellectuel et moral le plus élevé. Plutôt que de m'essayer à en faire ici la théorie abstraite, j'aime mieux raconter un simple épisode de ma vie de missionnaire. La leçon s'y dégage des faits avec une entière évidence.
    C'était il y a une vingtaine d'années, à l'heure où, en France, s'épanouissait le combisme. J'étais moi-même depuis plus de quinze ans dans la zone la plus reculée de la Chine intérieure. La ville où j'habitais alors, Souifou, est à 3.000 kilomètres de la mer, au point où le magnifique Yang-tse Kiang, le Fleuve Bleu, devient navigable. C'est à 15 lieues en amont, à Hoan Kiang, que les voyageurs venant du Yunnan laissent les caravanes de mulets pour prendre la voie fluviale. Un jour donc, j'eus la surprise de voir un de mes chrétiens entrer chez moi précipitamment et me remettre un billet sur lequel un compatriote, secrétaire du ministre des Colonies, chargé de mission dans la Chine intérieure, demandait pour lui et son compagnon l'aide et l'hospitalité des missionnaires français. Cet homme de confiance d'un ministre de M. Combes s'exprimait d'ailleurs en termes d'une exquise politesse. J'interrogeai mon paroissien. « Ce matin, me dit-il, revenant de Hoan Kiang par le bateau omnibus, je remarquai, parmi les 50 ou 60 passagers assis pêle-mêle, deux Européens, sans bagages ni suite d'aucune sorte, qui semblaient assez embarrassés, car ils n'arrivaient à se faire comprendre de personne. A la fin, voyant qu'on allait accoster, l'un deux s'est levé et a fait très ostensiblement, à plusieurs reprises, le signe de la croix. Devinant son intention, j'ai fait aussitôt le même geste. Alors il m'a salué amicalement et, me faisant signe d'attendre un instant, il a écrit sur ce bout de papier et me l'a remis en m'invitant du geste à le porter en ville. Jepense qu'il vous est adressé ». De suite, j'envoyai chercher ces Messieurs. Leur joie d'être sous un toit français était évidente. Avant la nuit, leur interprète était retrouvé. L'aventure était sans conséquence. Le matin, l'interprète ayant conduit ses deux clients à bord du bateau, était retourné à terre chercher les bagages et, dans l'intervalle, la barque avait levé l'ancre. Et les deux voyageurs ne sachant pas un mot de la langue, seuls en pays inconnu, n'avaient pu sortir d'embarras au fin fond de la Chine païenne qu'en faisant le signe du chrétien.
    Mes hôtes étaient de la meilleure compagnie. Chargés d'une mission par le ministère, ils désiraient voir beaucoup. On leur montra tout ce qu'ils voulurent : les trois paroisses catholiques de la ville et leurs oeuvres, les mandarins et leurs yamen, les bonzes et leurs pagodes, les écoles grandes et petites, les salles d'examen, même les prisons. Partout on leur faisait bon accueil ; chez les païens comme chez les chrétiens, les portes s'ouvraient devant eux; n'importe quel gamin rencontré sur la rue se faisait leur guide bénévole à la première invitation. Ils en étaient de plus en plus surpris. Le dernier soir avant leur départ, à l'heure où, toutes lanternes allumées, les maisons de thé regorgent de clients, j'étais entré avec eux dans un de ces établissements pour leur montrer la foule prise sur le vif. A notre arrivée, bon nombre de gens se levèrent à demi de leurs bancs par manière de bienvenue respectueuse et se serrèrent pour nous faire place. Alors, un de mes deux compatriotes, n'y tenant plus, me dit : «Enfin, mon Père, où sommes-nous ici? Nous venons de traverser une province presque entière et plusieurs grandes villes : partout l'Européen est regardé de travers, on lui tourne le dos, on se moque de lui, souvent on l'insulte... Et ici on l'accueille, on l'honore, on le traite en ami. Je n'y comprends rien. — Cher Monsieur, lui répondis-je, c'est très simple : vous voyez ici, pour la première fois, une ville où, en fait d'étrangers, l'indigène ne connaît encore que des missionnaires ». Mon interlocuteur resta silencieux. Et puis il se mit à parler d'autre chose. Mais je pense qu'il m'avait compris.
    En somme, ce n'est pas moi qui lui donnais une leçon. La leçon ressortait des faits. Là où la France est connue par ses missionnaires, elle est estimée, respectée, aimée. Voilà ce que prouvait, entre mille autres que je pourrais citer, l'épisode que je viens de rapporter.
    Estime, respect, sympathie, confiance, voilà ce que le missionnaire français gagne à la France ; rien de plus, ni rien de moins. Il obtient ce résultat sans le chercher, inconsciemment, par le fait même qu'il est Français, connu comme tel, et qu'il accomplit son devoir. Car son devoir étant de faire le bien aux corps et aux âmes par la bonté, par le dévouement, par le bon exemple et les bons conseils, par les oeuvres de bienfaisance, d'enseignement, d'amélioration sociale, il fait connaître la France dans ce qu'elle a de meilleur. L'effet en est certain s'il n'est pas contrecarré par l'étroitesse jacobine de fonctionnaires coloniaux ou par le scandale des chrétiens qui vont vivre là-bas tout autre chose que le christianisme. Ce résultat infaillible, c'est, je le répète, la sympathie pour la France qui fournit les missionnaires les plus désintéressés, les plus discrets, les plus généreux, les plus nombreux. Et cette sympathie se traduit par la tendance à s'orienter en tout dans le sens français, pour l'étude des langues, pour l'éducation, pour les relations de tout ordre en matière d'industrie, de commerce ou d'affaires, en un mot pour tout. Si son pays n'en tire pas de meilleur profit, ce n'est pas la faute du missionnaire français.

    ***

    L'épisode que j'ai cité nous a conduits en pleine Chine. Restons-y, puisque c'est de la Chine catholique que nous avons à parler aujourd'hui. A la vérité, le rang qui lui est accordé dans cette série de conférences paraît bien correspondre à celui qu'elle occupe dans les préoccupations des missionnaires de l'Eglise, et qui est le premier. C'est juste, puisque le peuple chinois compte 400 millions d'âmes, les deux cinquièmes de ce milliard de païens qui pèse si lourdement, vingt siècles après l'avènement du Sauveur, sur la conscience chrétienne. Et ce peuple n'est pas seulement le plus nombreux des peuples restés païens, il en est le plus homogène, le plus laborieux, le plus foncièrement pacifique, le plus honnête, le plus vivace, en un mot, j'en suis convaincu, le meilleur. Son rôle dans les destinées futures du monde est une inconnue formidable. Nos neveux ne connaîtront peut-être pas de question plus grave.
    L'effort moderne du catholicisme en Chine a une histoire déjà longue : quatre siècles bientôt. Mais je n'ai pas à faire une leçon d'histoire. J'ai à exposer l'état actuel des choses, tel qu'il résulte de l'activité missionnaire. Le catholicisme a-t-il entamé la masse chinoise ? Non 2 à 3 millions de fidèles sur 400 millions ne sont encore qu'une goutte d'eau dans la mer. Est-ce du moins une semence qui ait levé partout sur le sol chinois et qui fasse espérer au jour venu des moissons? Oui, je crois que cette espérance n'est pas une simple chimère.
    Prenons, si vous le voulez, un peu de recul dans l'espace et dans le temps. Plaçons-nous sur ce rocher célèbre où saint François-Xavier avait attendu, trois mois durant, sans la rencontrer, l'occasion de passer sur le continent chinois. Il y aura 371 ans le 3 décembre prochain que l'apôtre des Indes, usé par dix années de travaux incroyables, mourait là, abandonné, les yeux fixés sur cette terre de Chine qu'il n'avait pu évangéliser, mais pour laquelle il donnait sa vie et offrait ses dernières souffrances.
    Je la connais bien, cette île privilégiée de Sancian. C'était le joyau de mon Vicariat de Canton, auquel je faisais mes adieux il y a deux ans à peine. Qu'elle me paraissait vénérable cette stèle portugaise, vieille de 300 ans, témoin authentique du lieu ois reposa 70 jours le corps miraculeusement préservé du saint ! Un gracieux sanctuaire l'abrite, élevé il y a 50 ans par la courageuse piété d'un évêque missionnaire français, non loin des populeux villages convertis depuis lors, et où, peu à peu, les moeurs chrétiennes s'implantent au foyer de ces descendants de pirates.
    J'aurais voulu, et mes confrères des Missions Étrangères le voulaient avec moi, rendre un suprême hommage à saint François-Xavier en confiant son pèlerinage ressuscité et son île à demi convertie à ses frères en religion, aux Pères de la Compagnie de Jésus. La chose était réglée, la date convenue. Elle n'a pu s'accomplir : le personnel indispensable a manqué au dernier moment.
    Mais n'importe ! Nous sommes à Sancian, et je veux vous montrer, du haut de ce promontoire béni, ce qu'on aperçoit maintenant sur cette côte toute proche où le regard douloureux de saint François-Xavier n'apercevait que ténèbres et infidélité. Levez les yeux. Voyez à l'est ces îlots embrumés qui ferment l'horizon : ils font face à Macao, la vieille cité du « Saint Nom de Dieu », que les Portugais fondèrent moins de cent ans après la mort de saint François, le premier évêché de la Chine du Sud, la porte par laquelle, pendant plus de deux siècles, la sublime contrebande de l'Evangile s'introduisit en Chine, portée au fond des provinces les plus reculées par les Jésuites, les Dominicains, les Franciscains et les prêtres français des Missions Étrangères.
    Suivez maintenant la côte du regard en vous rapprochant de Sancian. Voyez ce large estuaire au fond duquel s'allonge, sur une plage interminable le grand village de Tin Tao. Il y a là une église, un centre de paroisse missionnaire, où un curé indigène soigne, outre la chrétienté locale, les groupes de néophytes épars dans la sous-préfecture de Tchek-kai. Plus près encore, presque en face de là chapelle du Pélerinage, cette large baie, c'est la rade de Kwong Hoi, dominée par une hauteur, visible de loin, où, sur un terrain récemment acquis, s'élèvera bientôt une église admirablement située pour servir de centre à l'évangélisation de cette côte, et remplacer la trop étroite chapelle presbytère où réside un missionnaire chargé des 5 ou 600 catholiques déjà formés à 10 kilomètres à la ronde.
    Tournez-vous maintenant vers le nord-ouest. Cette cime abrupte qui surgit de la mer et frappe tout d'abord, c'est Ha Tsun, l'île soeur de Sancian, toute païenne encore. Mais vis-à-vis d'elle la presqu'île de Hoi Yn est devenue comme une oasis catholique, la plus vivante de ces parages: on y trouve des villages de 500 âmes et plus, entièrement convertis. Enfin, là où le littoral disparaît à vos regards dans la brume du couchant, une ville importante, Yeung Kong, sera bientôt, cette année peut-être, le siège d'un évêché, car c'est là qu'une Société missionnaire américaine toute jeune, celle de Maryknoll, installée et guidée par sa sœur aînée française, la vieille Société des Missions Étrangères, a établi son centre et rayonne depuis cinq ans ses jeunes et déjà puissantes activités.
    Ainsi cette côte que contemplèrent si longtemps les regards défaillants de saint François-Xavier, pour loin qu'elle soit encore de la lumière chrétienne, n'est plus cependant cette masse sombre de ténèbres compactes sur laquelle gémissait l'apôtre près de mourir. La nuit païenne y est désormais jalonnée de points lumineux qui, pareils aux phares allumés sur les côtes et grâce auxquels le navigateur trouve sa route au sein même de l'obscurité, indiquent que la Chine est ouverte désormais à la pénétration chrétienne.
    Or, — et c'est à quoi je voulais en venir, — cette façade n'est pas trompeuse, et ce qu'on aperçoit du rocher de Sancian, on le voit dans la Chine entière, aux recoins les moins accessibles des provinces intérieures, comme au long des grandes voies fluviales ou au voisinage de la mer. C'est le premier trait qui frappe quiconque étudie la position catholique en Chine: la diffusion. Serait-il à souhaiter que nos 2 ou 3 millions de catholiques chinois fussent groupés sur une ou deux zones privilégiées? Je ne sais. En fait, ils ne le sont pas. Ils sont dispersés partout. Là où ils sont le plus nombreux, comme au Tche Li, ils sont à peine les 5 centièmes de la population. Ailleurs, ils sont 10 sur 1.000, 5 sur 1.000, 3 sur 1.000 ou moins encore, et au Kouang Si, la moins favorisée, la plus difficile des missions, à peine 1 sur 1.000. Chacun de leurs groupements ne peut donc être que numériquement très faible; quelques familles ou quelques dizaines de familles, c'est l'ordinaire ; plusieurs centaines ensemble, c'est l'exception ; mille familles ou plus, c'est presque introuvable.
    N'admirez-vous pas, Messieurs, dès ce premier aperçu d'ensemble, la persévérance chrétienne de ces fidèles si dispersés? Pour moi, je la regarde comme un miracle de la grâce. Prenez un de leurs groupes, d'effectif moyen. Ils sont une centaine de personnes, peut-être moins, peut-être plus. Le paganisme les enveloppes, les assiège de toutes parts. Ils n'ont pas d'église, pas de prêtre à leur portée, donc pas de culte extérieur. Ils n'ont pas d'école permanente, pas de presse catholique, très peu de lectures. Deux fois par an, pendant cinq ou six jours chaque fois, ils ont la visite du prêtre, missionnaire ou curé indigène. Alors ils peuvent entendre la messe, s'approcher des sacrements. En cas de maladie grave, ils enverront coûte que coûte chercher le prêtre, et, coûte que coûte le prêtre viendra assister le moribond. Hors de là, ils n'ont à compter, pour rester fidèles à Dieu, que sur leur foi soutenue par la grâce. Et ils persévèrent. Ils arrivent à recruter de nouveaux enfants à l'Église. Et vous, chrétiens d'Europe, vous vous étonnez qu'ils n'aillent pas plus vite en besogne. Comment la Chine, dites-vous, n'est-elle pas encore convertie ? Y pensez-vous sérieusement ? Autant demander pourquoi la goutte d'eau n'a pas encore absorbé l'Océan ! Il y avait 7 à 800 000 chrétiens en Chine quand j'y arrivai, nouveau missionnaire, en 1885. Il y en a aujourd'hui de 2 à 3 millions. Cela vous parait-il peu de chose ? Pour moi, je le trouve miraculeux. Humainement parlant, cette poignée de fidèles devait disparaître dans l'Océan païen. Et elle se maintient, elle s'accroît, elle se multiplie.
    C'est que le chrétien chinois, pour faible que puisse être le groupe auquel il appartient, sait très bien qu'il en existe d'autres, plus ou moins nombreux, les uns dans son voisinage et à sa portée, les autres répandus à tous les coins de son pays: il sait que ce groupe, tout petit qu'il est, pris individuellement, représente néanmoins une force, parce qu'il est partie intégrante d'une société immense, l'Église catholique, partout présente sur la terre, vieille de vingt siècles, sûre de sa doctrine et de ses traditions, certaine de triompher de tous les obstacles, forte d'une hiérarchie immuable. Le chrétien chinois a toujours eu une haute idée de ce qu'il appelle le Chen Kiao Houi, la Sainte Eglise, et de son chef, le Pape. Il considère son évêque comme un très grand personnage; il aime et respecte ses prêtres, est fié d'en avoir de sa race, mais accorde d'instinct au missionnaire venu de loin une autorité spéciale, et, dans les cas difficiles, une plus grande confiance. Il a, comme tous ses compatriotes, l'esprit d'association. Et son bon sens distingue fort bien dans l'association dont il est membre en tant que catholique tous les caractères qui la lui font juger solide, durable, puissante, en même temps que respectable, bienfaisante et vraie. C'est, à mon avis, je le dis tout de suite, sur ce bon sens du peuple chinois que l'Eglise catholique peut faire fond pour prendre un jour le dessus sur les sectes hérétiques qui lui font, à l'heure qu'il est, une concurrence formidable.

    ***

    Que l'Église catholique se présente d'ores et déjà en Chine sous des dehors imposants, c'est ce dont il n'y a pas à douter. Le réseau des chrétientés grandes ou petites, plus serré dans une région, plus lâche dans une autre, s'étend au territoire Presque entier et laisse relativement peu de lacunes. Un ensemble de chrétientés rattachées à une station centrale où réside en temps ordinaire un missionnaire ou un prêtre chinois, constitue le district ou paroisse missionnaire. Et l'ensemble des districts constitue la Mission, c'est-à-dire le Diocèse missionnaire que gouverne un évêque ayant titre de vicaire apostolique.
    Le nombre de ces quasi-diocèses augmente d'année en année. A un ou deux près, il est en ce moment de 59, ce qui suppose pour chacun, en Chine proprement dite (Thibet et Mongolie mis art), une étendue moyenne comparable à celle de dix à douze départements français et une population moyenne de 6 à 7 millions d'habitants. Chacun d'eux est bien une Église complète, puisqu'il a son évêque, son double clergé; missionnaire et indigène, et son peuple chrétien qui, dans les trois ou quatre Vicariats les moins favorisés, n'arrive pas au chiffre de 10.000, mais, dans les plus importants, atteint ou dépasse 200.000. Les oeuvres y sont d'une multiplicité et d'une variété extrêmes, depuis les plus modestes orphelinats de la Sainte Enfance jusqu'aux plus vastes établissements d'enseignement primaire ou secondaire, aux hôpitaux tels que celui de Hongkong, au grand monastère cistercien de Pékin, à l'Université des Jésuites de Shanghai. En effet, l'organisation catholique en Chine se présente à tous les stades de son développement, depuis la période des premiers défrichements, comme au Kientchang, au Kan Sou, au Hou Nan, jusqu'à l'ensemble superbe que présente tel ou tel vicariat du Tcheli, du Changtong ou du Sutchuen.

    Ce bel ensemble est catholique à fond. Les 59 Vicariats sont, indifféremment, entre des mains françaises, italiennes, espagnoles, belges, hollandaises, allemandes, portugaises, américaines, irlandaises, selon la nationalité des missionnaires qui en ont la charge : partout, cependant, le catholique chinois reconnaît son Église, parfaitement identique à elle-même dans l'unité de sa foi et de sa discipline canonique. Partout l'autorité du Saint Siège est reconnue et acceptée avec une unanimité qui n'admet ni exception, ni hésitation, ni arrière pensée. J'en fus émerveillé, je l'avoue simplement, quand, chargé d'une visite apostolique des Missions de Chine, j'eus à les parcourir toutes il y a moins de quatre ans. Dans ces conditions, il n'est pas exact de dire que, faute de hiérarchie canoniquement établie, il n'y a en Chine qu'une poussière de Vicariats : ce qui n'était pas vrai avant l'institution d'une Délégation apostolique, l'est encore bien moins après qu'un représentant du Saint Siège, établi en Chine depuis l'année dernière, est venu mettre à la portée immédiate des missionnaires et de leurs chefs l'autorité à laquelle tous sont soumis d'un seul coeur et d'une seule âme.
    Cet ensemble est donc admirablement compact, et ce qu'on appelait encore il y a cinquante ans la Mission de Chine a le droit d'être appelé désormais « l'Église de Chine ». Ses
    premières assises, son premier concile ou synode général, qui se tiendra à Shanghai au printemps de 1924, ne pourra qu'en donner une idée majestueuse. 59 évêques, plus de 1400 missionnaires étrangers, plus de 1.000 prêtres chinois, plus de 2 millions de chrétiens, des milliers de religieuses ou vierges indigènes, un grand nombre d'établissements de bienfaisance ou d'enseignement aux mains de religieux ou de religieuses missionnaires, des monastères de cisterciens et de carmélites et une infinité d'autres oeuvres petites ou grandes, c'est, en somme, un digne aboutissement de l'effort apostolique moderne.

    ***

    Voilà pour le présent. Ce présent aura-t-il un lendemain ? Aura-t-il, surtout, un surlendemain? Voilà la vraie question.
    Un lendemain? Oui, assurément. Les Missions de Chine sont en pleine activité. Les catholiques chinois souffrent beaucoup, à la vérité, comme tous leurs compatriotes, de l'anarchie où se débat leur immense pays; mais ils ne sont pas inquiétés à cause de leur religion. Le gâchis politique met souvent de sérieuses entraves à l'évangélisation. Mais il sert parfois à faire ressortir le rôle du missionnaire, tout de désintéressement, de justice et de charité : et, de plus, il ne permet pas de gêner sa liberté par des lois restrictives, qu'un pouvoir fort et solidement établi serait tenté de lui appliquer. On peut donc escompter pour plusieurs années encore, un accroissement continu de l'Église chinoise. Le taux annuel de cet accroissement n'était guère inférieur, depuis plus de dix ans, à 7 ou 8 %, et le nombre des fidèles s'augmentait chaque année de 80 ou 100.000, sinon davantage. Rien n'empêche que ce mouvement dure et même s'accentue au cours des années qui vont suivre, que l'effort missionnaire intensifié n'arrive à multiplier les chrétiens et les prêtres indigènes, peut-être à en doubler le nombre ; que les 59 Vicariats deviennent 70 ou 80 diocèses ou archidiocèses, que les oeuvres grandissent, se perfectionnent et s'épanouissent. Mais cela fait, il faut bien le dire, la Chine ne sera pas convertie pour autant et, même alors, cette énorme masse païenne ne sera pas véritablement entamée.
    Alors se pose la question que j'appelle la question du surlendemain. Ce développement de l'Église de Chine que nous sommes heureux de constater, et qui ne semble pas à la veille de s'arrêter, est-il oui ou non, pour la Chine, le commencement d'une christianisation, à longue échéance peut-être, mais certaine ou du moins probable?
    Pour répondre à cette grave question, ou plutôt pour essayer d'y répondre, il faut considérer la position catholique en Chine, par le dedans d'abord, par le dehors ensuite.
    Vue du dedans, elle donne incontestablement l'impression de quelque chose qui grandit, et qui, d'année en année, prend de l'importance. Je ne parle pas de l'afflux des missionnaires, car cet afflux est moins une réalité qu'un espoir plutôt assez vague. On ne voit pas, en effet, que les anciens instituts missionnaires puissent faire beaucoup plus que maintenir leurs cadres actuels. Et si l'on fait état des nouvelles Sociétés qui s'annoncent en Europe et en Amérique, il faudra pas ma d'années avant que leur effort réuni puisse procurer à la Chine un renfort annuel de 50 missionnaires formés. Evidemment ce n'est pas là ce qui changera la face des choses. Mais autrement gros de conséquences est l'accroissement de l'élément indigène, peuple fidèle et clergé : il se peut qu'avant longtemps l'un et l'autre arrivent à doubler leur effectif. Cela est vrai surtout du clergé, car les séminaires de Chine sont d'ores et déjà en mesure de fournir 100 à 200 nouveaux prêtres par an; et il n'en faut pas moins si l'on veut seulement que les 100 à 120.000 nouveaux enfants que recrute chaque année l'Église en Chine, ne restent pas sans pasteurs. Ainsi le clergé chinois, va-t-il rapidement dépasser en nombre le clergé missionnaire, et nul doute que, toujours mieux formé dans des établissements toujours mieux organisés, il ne prenne conscience de son importance et ne voie clairement que tout l'avenir dépend de lui. Dans ces conditions, acceptera-t-il indéfiniment une direction européenne? Ce n'est pas possible, car ce ne serait pas humain. Et voilà posée la question de l'épiscopat chinois. Assurément ce peuple a trop de bon sens pour exiger prématurément ce qui doit se faire tôt ou tard, et les catholiques chinois, les premiers, protesteraient contre un passage précipité et brusquement généralisé de l'administration traditionnelle des évêques missionnaires à celle d'évêques de leur race. Mais c'est aux missionnaires eux-mêmes de prévoir l'inévitable avec ses avantages et ses dangers, d'assurer le maximum des uns et de réduire au minimum les autres, et de procéder, sous la direction du Saint Siège, à des essais bien répartis et bien gradués. Et alors même, tant s'en faut que l'heure soit prête à sonner pour eux de se retirer. Car il leur restera à jouer un rôle de sublime désintéressement, celui même qu'exprime la touchante parole de l'Écriture : Sicut aquita provocans ad volandum pullos suos et super eos volitans. Les moyens de jouer longtemps, longtemps encore, ce rôle maternel, ne feront pas défaut; et le meilleur leur sera fourni par les maisons d'éducation et d'enseignement, par les séminaires surtout, où, gardant la haute main sur la formation du jeune clergé, ils conserveront la plus forte et la plus douce des autorités, celle de l'affection et de la confiance. Pareille évolution amènera-t-elle la conversion rapide de la Chine? Personne ne l'affirme. Il se peut, au contraire, que le progrès un soit, au début, ralenti, puisque un tel changement entraîne une période d'initiation et d'adaptation. Il n'en reste pas moins inévitable et les résultats en seront d'autant plus satisfaisants qu'il aura été, non pas imposé par les événements — comme par exemple aux Philippines — mais prévu et préparé de longue date.

    ***

    Après cette vue prise à l'intérieur de l'Église de Chine, regard dons-la du dehors. Ses proportions déjà imposantes provoquent l'admiration et, en même temps, suggèrent une inquiétude. Quand cette organisation merveilleuse, étendue au territoire chinois tout entier, aura fait de nouveaux progrès et doublé peut-être en importance, la Chine païenne souffrira-t-elle indéfiniment qu'elle reste sous une administration et une direction étrangères? Et ainsi voilà que du dehors, se pose la question de l'épiscopat chinois... Bornons-nous à le constater, puisque déjà nous nous sommes demandé ce qu'il convenait d'en penser.
    Mais prenons tant soit peu de recul. Et voici deux ennemis redoutables qui se montrent, menaçant, chacun à sa manière, l'Eglise de Chine; j'ai nommé le Protestantisme et l'Athéisme.
    La propagande protestante s'oppose aujourd'hui sur tous les points du monde au progrès des Missions catholiques. Mais la Chine est son champ d'élection. L'Angleterre et l'Amérique, qui alimentent de personnel et d'argent son étonnante activité, savent de quel poids pèsera sur les destinées prochaines de l'humanité l'évolution chinoise déjà si avancée. Et c'est pourquoi elles veulent à tout prix s'en emparer et la diriger. La propagande protestante est entre leurs mains un moyen puissant d'influence. Aussi rien ne lui est refusé. On reste confondu lorsque sur les points les plus importants de la Chine, on compare les moyens dont elle dispose avec ceux de l'action catholique. La disproportion est écrasante... Malgré tout, le devoir des catholiques est de lutter sur tous les terrains et ils ne s'y dérobent point. Ce qu'ils font suffit à prouver au peuple qu'ils ne sont pas moins capables que les protestants de leur donner tout ce que le progrès moderne a de bon. Mais encore l'infériorité des ressources matérielles reste-t-elle flagrante.
    Si Dieu veut que sa cause triomphe en Chine, ce sera par d'autres moyens. J'ai dit, au début de cette conférence, et je répète volontiers qu'on peut faire confiance au bon sens du peuple chinois. Un jour à venir, on peut l'espérer, il saura distinguer, parmi les religions qu'on lui propose, celle qui seule répond à ses besoins parce que seule elle est vraiment une religion.
    L'autre menace est celle du matérialisme athée. L'anarchie politique, d'où la Chine n'a pu sortir depuis la révolution de 1911, n'est qu’une pâle image de l'anarchie morale et religieuse où se débat la nation. De son passé intellectuel et philosophique il ne reste que des ruines : Confucius lui-même est abandonné. Quant au protestantisme, dont l'influence est aujourd'hui si répandue, le morcellement de ses sectes ne peut donner qu'une impression: c'est qu'il n'existe pas de vérité chrétienne. Dès lors, le progrès matériel est tout, et les religions sont périmées. La Chine qui reçoit de l'Occident la civilisation moderne au point où il l'a portée, la portera elle-même d'autant plus loin et en tirera pour elle-même d'autant plus de profit qu'elle s'embarrassera moins du poids mort du passé. Donc, mort au spiritualisme, mort aux religions! Tel est de plus en plus l'esprit de la classe intellectuelle, de la jeunesse surtout. A n'en pas douter, une période sombre va s'ouvrir pour l'âme chinoise.
    Eh bien, nous le savons tous, ce n'est pas une elle perspective qui fera reculer l'Église catholique. Elle y trouvera plutôt un motif de plus pour se hâter de prendre position en vue du rôle qui va lui incomber. Ce rôle, c'est celui qu'elle a joué dans tous les pays et à toutes les époques. Il faut qu'en Chine comme ailleurs, à l'heure où finiront de s'écrouler les constructions du passé, elle soit le roc in ébranlé autour duquel se grouperont les éléments de reconstructions futures. Car, en dehors d'elle, où ceux-ci trouveraient-ils un point d'appui? Cherchons donc à renforcer de tous les moyens dont nous disposons cette chère Église de Chine Envoyons lui des missionnaires, envoyons-lui surtout du personnel enseignant, religieux ou séculier. Donnons-lui notre aumône. Donnons à son développement notre sympathique attention. Faisons comprendre à , l'élite catholique, surtout au clergé de l'Union Missionnaire et, par lui, au clergé français tout entier, que la conversion des pays infidèles n'est pas simplement une bonne oeuvre entre beaucoup d'autres, mais qu'elle est l'oeuvre par excellence et d'une importance vitale pour l'avenir prochain de l'Église. Il faut renoncer à ces conceptions surannées par lesquelles le catholique français, même le prêtre, quand il entend parler de Missions étrangères, se représente des populations dégradées, primitives, misérables, parfois féroces, dans un cadre de forêts vierges, sous les feux du soleil tropical ou dans les steppes froides à la lisière des banquises polaires. Cela sans doute est vrai encore, mais seulement pour une partie infime des âmes que le missionnaire cherche à atteindre, partie qui a été rachetés comme les autres du sang de Jésus-Christ, mais où ne se posent pas les questions d'où dépend l'avenir de l'Église. Ce qui est vrai, et ce qu'il faut savoir, c'est que l'effort des missionnaires s'exerce, pour les 9/10 au moins, parmi des sociétés humaines, dont la Chine est le type, extraordinairement puissantes par leur nombre et leur pullulement, puissantes par l'immensité de leurs territoires, puissantes par leurs civilisations inférieures certes à la civilisation chrétienne, mais enracinées dans un passé lointain, puissantes aussi par leur intelligence, leur activité, le sentiment de leur force profonde, et un autre sentiment choquant seulement pour ceux qui n'ont jamais voyagé hors de l'Europe, la persuasion de leur supériorité sur nous.
    Je souhaite vivement que la Série de conférences si heureusement organisée par l'Union Missionnaire du Clergé, si libéralement autorisée par Mgr le Recteur à s'adresser à l'auditoire d'élite qui fréquente les salles de l'Institut Catholique de Paris, serve d'amorce à un renouveau d'intérêt toujours plus vif, plus averti, plus éclairé, plus agissant pour les Missions et toutes les questions qui s'y rattachent au point de vue catholique et au point de vue français.

    1924/2-16
    2-16
    Chine
    1924
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