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L'apostolat en Chine : Son but premier

L'apostolat en Chine : Son but premier PAR MGR DE GUÉBRIANT Vicaire apostolique du Kien-tchang Quand on examine la statistique annuelle des conversions dans les missions de Chine, on est frappé des notables différences qu'elle offre. Ici les conversions se chiffrent par 20.000, 10.000, là par 1.000, ailleurs par quelques centaines. Vous me demandez d'où proviennent ces différences. Je n'ai pas l'intention de vous faire un cours complet sur la matière, mais je vais essayer de vous préciser ma pensée.
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    L'apostolat en Chine : Son but premier

    PAR MGR DE GUÉBRIANT

    Vicaire apostolique du Kien-tchang


    Quand on examine la statistique annuelle des conversions dans les missions de Chine, on est frappé des notables différences qu'elle offre. Ici les conversions se chiffrent par 20.000, 10.000, là par 1.000, ailleurs par quelques centaines. Vous me demandez d'où proviennent ces différences. Je n'ai pas l'intention de vous faire un cours complet sur la matière, mais je vais essayer de vous préciser ma pensée.
    Pour moi, ce qui fait que parmi les missions de Chine, les unes progressent, les autres s'attardent, c'est avant tout l'état d'esprit. Les autres conditions, dont n'importe qui peut dresser la liste sans qu'il soit nécessaire de la produire, interviennent comme facteurs dans le résultat total et déterminent le plus ou le moins. Mais qu'il y ait ou qu'il n'y ait pas progrès, c'est, je le répète, dans ma conviction lentement formée, le fait de la mentalité qui règne dans telle ou telle mission.
    Il ne s'agit de rien de nouveau et d'extraordinaire.

    L'état d'esprit, qui détermine le progrès, quand il est celui d'une mission dans son ensemble, c'est-à-dire non pas de tous ses membres, mais de la majorité d'entre eux et très spécialement de l'Evêque, consiste tout simplement à se dire que la vocation essentielle du missionnaire pris individuellement, et du même coup, le rôle collectif de la mission, son oeuvre par excellence, c'est la conversion des infidèles, que par conséquent toutes les ressources en personnel et en argent doivent être consacrées non pas seulement à la conservation du noyau chrétien, mais à son accroissement.
    Là où ce principe est pratiquement accepté, les objections tombent sans peine, et chacun trouve pour son propre compte les arguments qui les réfutent. Au lieu de s'ingénier à découvrir des raisons pour justifier une stagnation indéfinie, au lieu d'invoquer le malheur des temps, les complications politiques et autres lieux communs, on se persuade plutôt que la moisson est mûre, que l'occasion est bonne, que jamais les circonstances n'ont été et ne seront peut-être plus favorables à la propagation du catholicisme parmi les Chinois.
    C'est tout à fait banal, et pourtant cela suffit.
    Le missionnaire, qui à un moment quelconque de sa vie et tout au moins au début de sa vocation, a rêvé l'évangélisation des païens et qui voit tout, dans l'organisation de sa mission et dans ses préoccupations, tendre à ce but essentiel, garde ou reprend sans peine l'esprit de conquête apostolique. Aidé matériellement et moralement par ses supérieurs, consolé dans ses échecs, soutenu dans ses efforts, encouragé dans ses succès, il est difficile qu'il n'obtienne pas de résultat. Et ce résultat, multiplié par le nombre de ses confrères travaillant dans le même esprit, constitue le progrès de la mission.
    Un fait qui n'est sans doute pas général, mais qui a présentement en Chine, on ne saurait le nier, une grande extension, c'est la facilité à recruter des catéchumènes, ou pour employer un terme plus modeste, des adhérents au christianisme, païens se déclarant disposés à embrasser la religion.
    Dans une mission en stagnation pareil recrutement ne sera ni re-cherché, ni désiré. S'il se produit spontanément, on le verra avec plus d'inquiétude que de satisfaction. S'il résulte de l'action d'un missionnaire, d'un jeune surtout, celui-ci se sentira plutôt désapprouvé. On dira que ces recrues n'ont pas la foi (comment l'auraient-elles ?) ; que leurs intentions ne sont pas pures, autrement dit surnaturelles (comment le seraient-elles sans la foi ?) ; qu'elles sont peu intéressantes, qu'elles ne sont qu'une semence d'apostats ; que sais-je ? Et surtout pas d'affaires..... Or qui peut garantir que la fondation d'une chrétienté nouvelle n'entraînera aucune affaire ? Aussi ces candidats au christianisme seront-ils peu encouragés, encore moins guidés, et pour dire le mot ils seront pratiquement négligés. Ils n'arriveront pas à la foi et leur exemple sera un obstacle de plus à la conversion de leurs compatriotes.
    Dans une mission où règne un esprit différent, le missionnaire se dira que sans doute ces gens n'ont ni la foi ni même une vue surnaturelle, mais qu'une circonstance providentielle en les amenant à sa portée, à son contact, lui crée une obligation grave devant laquelle il ne songera pas à se dérober. Et, sûr de n'être pas blâmé s'il échoue, il essaiera avec joie et entrain. Il ouvrira toutes grandes les portes des écoles dont il dispose ; si elles ne suffisent pas, il en créera de nouvelles, aidé par la mission qui ne lui refusera rien dans les limites de ce qu'elle peut elle-même. Si les groupes de néophytes se multiplient, il n'en négligera aucun, allant sans relâche, de localité en localité, vérifier, surveiller, examiner, encourager, puis, le moment venu, administrer les sacrements. De loin en loin la visite de l'Evêque viendra consacrer et bénir son effort. Le succès qui d'ordinaire récompensera sa peine sera presque toujours modeste et en apparence disproportionné, insuffisant. En esprit de foi cependant il s'en contentera, croyant en avoir pour son mérite. Et en tous cas, pas de reproche à craindre, pas de scandale dans la mission lors même qu'il y aurait un échec complet, un déchet considérable, même des apostasies. Car la mission en a pris son parti ; elle sait ce qu'elle fait, et ne prétend pas éviter, dans un recoin de la Chine, ce que l'histoire du christianisme, depuis les temps évangéliques, démontre inévitable partout.
    Cet esprit de conquête entre nu, avivé, dirigé, et dans la mesure du possible pratiquement secondé, me semble la condition sine qua non du progrès d'une mission, et l'explication suffisante de celui qu'on a le bonheur de constater dans plusieurs missions de Chine depuis quelques années surtout. Encore une fois, le plus ou moins dépend des facteurs secondaires.

    Parmi ces derniers, le plus important est évidemment l'organisation actuellement existante. Supposez une mission pourvue d'un clergé indigène nombreux qu'encadre un personnel suffisant de missionnaires européens et dont un grand et un petit séminaires en plein fonctionnement assurent le recrutement ; trouvant dans un noyau solide de chrétiens déjà formés les vocations qui alimentent ses écoles de catéchistes et de vierges maîtresses d'école ; ayant par conséquent sous la main de quoi fonder des écoles, des catéchuménats partout où il est besoin ; une telle mission., dans les conditions présentes de l'Évangélisation en Chine, peut accroître annuellement de dix pour cent et même davantage le chiffre de sa population chrétienne. Or des missions de ce genre ne sont pas une fiction ; elles existent, on peut les nommer, et le résultat qu'elles obtiennent est bien celui que je viens d'indiquer. Voici par exemple un Vicariat divisé en quatre directorats, chaque directorat possédant à son chef-lieu des écoles normales où les missionnaires puiseront le personnel indispensable. Je suppose chacun des directorats subdivisé en quatre ou cinq districts, chaque district ayant à sa tête un missionnaire, ou même un prêtre chinois, aidé pour l'ordinaire d'un ou deux vicaires. On peut admettre dans chaque district au moins cinq ou six localités pourvues de la double école ouverte aux catéchumènes des deux sexes. Voilà cent à cent cinquante écoles dont chacune, si elle est bien soignée, peut donner annuellement, mettons en deux fois, quarante à cinquante baptêmes d'adultes convenablement formés. Il ne répugnerait pas d'admettre des chiffres sensiblement plus considérables, relevant de beaucoup le produit définitif. Il n'y a pas lieu d'être surpris que, dans ces conditions, certains Vicariats accusent, pour une seule année, cinq mille, dix mille conversions et même notablement plus.

    C'est ici qu'apparaît la nécessité d'un autre facteur secondaire, l'argent. S'il manque complètement, la marche en avant sera impossible. S'il n'est pas totalement absent, il pourra, bien administré, produire beaucoup malgré son insuffisance. Une école du genre de celles dont je parlais à l'instant, entre les mains d'un chef de district soigneux, pourrait, au Se-tchoan par exemple, fonctionner les dix mois de l'année scolaire, pour une dépense de 800, de 600 francs, quelquefois moins. Multipliée par cent et même plus, une pareille dépense ne paraît pas excéder ce qu'une mission, animée de l'esprit de sacrifice et sachant ce qu'elle fait, peut prélever sur les ressources que lui procurent les allocations de la Propagation de la Foi et de la Sainte Enfance, les dons particuliers, la contribution personnelle de certains missionnaires plus favorisés, les modestes revenus qu'elle doit à la sage administration des générations précédentes, etc. Je connais des missions qui, à l'heure présente, consacrent, de parti pris, à l'oeuvre des catéchumènes une partie, fixée d'avance, du capital dont elles disposent.
    Trouvera t on abusif l'emploi de sommes ainsi dépensées ? Dira-t-on que des chrétiens achetés de la sorte ne peuvent être de bons chrétiens ? Le mot « acheté » n'est pas à sa place ici et ne correspond en rien à la réalité. L'Etat en Europe consacre une partie énorme de son budget à. l'instruction gratuite des enfants ; les enfants qui fréquentent ses écoles sont-ils déshonorés ipso facto ? L'Eglise ne fait-elle pas de même, surtout pour ses séminaires, grands et petits ? N'y a-t-il de bons prêtres, de bons religieux, que ceux dont la famille a toujours payé intégralement la pension ? Le missionnaire qui ouvre un catéchuménat, adresse explicitement ou implicitement à ceux qu'il y appelle le discours que voici : « Vous semblez désirer des renseignements sur la religion catholique, et nous, nous sommes venus exprès, au prix d'immenses sacrifices, pour vous les donner. Mais afin qu'ils soient complets, convainquant ou tout au moins sérieux, une séance ou deux ne sauraient suffire. Il s'agit d'une chose trop sainte en soi, trop grave pour vous, pour la traiter légèrement. En conférer ne suffit pas ; il faut l'étudier. Eh bien, voici une école que nous mettons à votre disposition. Venez y prendre contact avec nous, vivre comme nous : lisez, étudiez, écoutez, interrogez et quand vous aurez bien compris, décidez-vous. Entre temps, vous y serez nos hôtes ; pauvrement mais suffisamment vous y trouverez le vivre et le couvert ». Ce langage a-t il quelque chose de choquant, d'inacceptable ? Sans doute au milieu de populations très pauvres, la porte se trouvera ouverte à un abus facile à concevoir. Ce sera le rôle du missionnaire de le réduire, celui-là comme les autres, au minimum possible et peu à peu de faire comprendre aux néophytes, à mesuré qu'ils acquerront la foi combien il leur serait plus méritoire de supporter au moins partiellement les frais de leur initiation chrétienne. Mais malgré l'inconvénient qu'on rencontre là comme en tout, il n'y a. pas en réalité de hase pour une objection sérieuse. En fait, tout païen chinois qui se décide à entrer dans une des écoles en question, croit faire par-là même acte de christianisme et se regarde déjà comme chrétien. On voit assez vite s'il a des chances de le devenir réellement, et une première élimination se fait tout naturellement dès les débuts.

    Ce qui précède, à mon sens, suffit. Le détail, s'il fallait y entrer, mentirait trop loin, et d'ailleurs il découle du même principe qui est l'esprit, toujours bien vivant, bien entretenu, de conquête apostolique. Entrée dans cette voie, une mission, par exemple, se sentira forcée de renoncer par économie à certaines dépenses ; elle n'hésitera pas à sacrifier ces constructions coûteuses, exagérées, que l'on a qualifiées, ailleurs qu'en Chine, de manie ecclésiastique ! Elle ne se laissera pas entraîner outre mesure dans ces entreprises « de façade » qui ont leur raison d'être, mais qui absorbent souvent des ressources considérables ables sans résultat proportionné ; car l'influence qu'elles procurent à la mission n'est pas toujours incontestable et il convient de faire à ce sujet deux remarques : la première, c'est que la religion n'a que faire d'une influence même considérable, à moins qu'elle nelui serve à multiplier les fidèles ; la seconde, c'est qu'une augmentation notable du nombre de ceux-ci, même recrutés dans les classes humbles, ne va pas sans un accroissement de l'influence catholique. De sorte qu'en résumé une mission, sage et zélée, se fera un devoir de manifester au grand jour, par des oeuvres variées et bien adaptées au pays, le caractère universellement bienfaisant et progressiste au meilleur sens du mot de la religion, mais elle apportera un soin extrême à les bien choisir, évitera d'y absorber une part exagérée de ses ressources, et en un mot ne les regardera jamais que comme un moyen, non comme une fin.

    A l'accroissement du troupeau fidèle doit nécessairement répondre celui du corps des pasteurs, sinon le nombre de missionnaires et de prêtres indigènes actuellement existants deviendrait rapidement insuffisant et la simple conservation des néophytes acquis absorberait et au-delà toute leur activité. Au Se-tchoan, dans un district de deux à trois mille chrétiens, dispersés comme c'est l'ordinaire, en plusieurs localités éloignées les unes des autres, le soin du troupeau déjà existant, serait accablant pour un seul prêtre et ne lui laisserait aucun loisir pour s'occuper de catéchumènes. Il faut donc que la formation ide ces derniers marche de pair avec celle d'un clergé indigène de plus en plus nombreux. L'exemple de quelques missions semble prouver que la chose n'est pas impossible.
    Au Tche-li, les séminaires des cinq Vicariats m'ont paru organisés pour fournir un recrutement annuel de plus de trente prêtres. Si la population chrétienne de la province n'augmentait chaque année que de trente à quarante mille, mettons même cinquante mille, la disproportion ne serait pas encore trop grande.
    Avec le nombre et plus encore que le nombre, il faut aux ouvriers l'activité. Tout ce qui a été dit jusqu'ici le suppose assez. De même qu'un produit de plusieurs facteurs est ramené à zéro dès qu'un seul des facteurs est égal à zéro, et cela quelle que soit l'importance des autres, de même le résultat auquel tend l'effort d'une mission est-il annulé lorsqu'un des coefficients se trouve nul.
    Inutile d'insister sur le rôle que joue en pareille matière l'activité personnelle des ouvriers apostoliques.

    Un point seul me paraît devoir être précisé. La routine a fini par introduire dans plusieurs missions de Chine, dans un assez grand nombre peut-être, l'usage de diviser l'année en deux périodes, la première, consacrée à la double tournée annuelle ou visite des chrétientés du district, la seconde passée sans occupations bien déterminées, dans une résidence centrale où le prêtre, où le missionnaire demeure à la disposition de ses chrétiens pour les visites de malades et autres cas urgents. Ce système n'est pas bon et si rien n'est plus difficile, rien n'est plus désirable non plus que de le renverser là où il existe. A un tel régime où la nature humaine tend toujours infailliblement à allonger la période de repos au détriment du temps de travail, l'esprit apostolique ne résiste pas. Le missionnaire n'est digne de ce titre qu'à la condition de missionner. Il doit missionner toute l'année, à la réserve de la plus mauvaise saison, celle des chaleurs, époque où il convient de ne pas voyager sans nécessité absolue et qui peut être utilisée en donnant des soins spéciaux à une chrétienté choisie, servant de centre matériel, administratif et religieux au district.
    Aux supérieurs de veiller à ce que la mesure soit gardée en tout, à eux de procurer aux missionnaires des réunions fréquentes qui leur soient un délassement physique et moral aussi complet que possible, peut-être même quelques semaines de vacances annuelles prises en commun, comme c'est l'usage notamment dans les missions des Jésuites.

    Tout ce que vous dites, pourra-t-on m'objecter, suppose que les catéchumènes abondent ; la question n'est-elle pas plutôt de les recruter ?
    Je ne le crois pas si l'on prend les choses telles qu'elles se présentent actuellement en Chine, si d'ailleurs on admet des exceptions encore nombreuses ; si l'on n'entend pas par catéchumènes autre chose que les païens mieux disposés dont j'ai parlé plus haut, si enfin la mission exerce son effort dans l'esprit et dans les conditions qui viennent d'être décrites. A ce prix, sauf encore une fois les exceptions dues à certaines circonstances locales, le missionnaire trouvera toujours, en plus ou moins grand nombre, des catéchumènes en Chine. C'est bien le quaerite et invenietis. Chacun de nous sait combien il est facile de prédire à l'avance que le même district confié à tel missionnaire, à tel prêtre indigène, fournira des néophytes, et que dans telles autres mains, il restera stérile. C'est toujours la même raison.

    Si ce qui précède est vrai, dans l'ensemble au moins, une dernière réflexion s impose. S'il est un point sur lequel les missions de Chine, comme certainement toutes les missions catholiques, commandent estime et admiration, c'est celui de la docilité au Saint-Siège. Elle est unanime, confiante, empressée, absolue. Un avis venu de Rome est vraiment tout puissant pour faire adopter une direction d'ensemble, supprimer les divergences, couper court aux hésitations, aux objections. Une telle direction ne pourrait venir à un moment plus favorable que le moment présent. Dans le désarroi d'une évolution mal dirigée où se débat la Chine contemporaine, l'ensemble de l'oeuvre catholique déjà accomplie et en pleine expansion prend un relief nouveau, son caractère pacifique et bienfaisant se fait voir de plus en plus, j'ose dire que l'antipathie populaire semble se détourner d'elle, que ça et là, est-ce illusion ? On la dirait presque en train de devenir sympathique. Plusieurs missions, les plus grandes, l'ont compris, et, de fait, gagnent du terrain. D'autres hésitent à suivre la même voie, cherchent à faire prendre leur lenteur pour de la sagesse ;dans le sein même des unes comme des autres, les deux courants contraires existent et l'un ne prévaut sur l'autre que par l'approbation qui lui vient de la tête. Qu'une haute intervention concentre les énergies vers le but des conversions, fasse entendre quel est, entre des exemples différents, le meilleur à suivre, encourage, stimule, bénisse et ouvre à tous les grands espoirs, l'Eglise de Chine verra doubler soudain le taux, déjà si consolant de son accroissement annuel, et si quelque révolution n'en arrête pas prématurément le progrès, elle deviendra bientôt un magnifique sujet de consolations et d'espérances pour l'Eglise universelle et son Chef.

    A ces pages que Mgr de Guébriant a écrites pour nos Annales, nous ajoutons ces quelques lignes extraites d'un article publié par lui dans Le Correspondant du 25 septembre 1911 sous ce titre : LA QUESTION CHINOISE1 :

    Missionnaire, je ne puis parler de la Chine sans dire au moins un mot des missions catholiques. Celles-ci me semblent tirer un parti excellent d'une situation si peu satisfaisante dans l'ensemble. Leur activité s'est grandement accrue depuis dix ans, et, si je ne me fais illusion, la sympathie vient à elles Je l'attribue surtout à trois causes :
    D'abord, à certaines manifestations plus saisissantes de vitalité et d'énergie dont les évènements des dernières années ont fourni l'occasion. Quel plus merveilleux épisode que le siège de la mission de Pékin, résistant soixante-dix, jours à la porte du palais impérial aux attaques d'une armée de Boxeurs ? Quel geste plus noble que celui des missionnaires français du Se-tchoan restant tous à leur poste, consul de France en tête, à l'heure critique où la province se vidait entièrement de tous les étrangers qui n'étaient pas catholiques.
    Ensuite, à la somme énorme de bienfaits que nos missions répandent autour d'elles. La seule nomenclature des oeuvres de bienfaisance catholique en Chine remplirait une épaisse brochure. Je n'essaie même pas un résumé qui serait trop long sans parvenir à être complet.

    1. P. 1051.

    Enfin je soupçonne une évolution, à peine perceptible encore, de la mentalité indigène. Il faut de toute nécessité apprendre quelque chose de l'étranger, voilà qui n'est plus niable. Mais par où commencer ? L'hésitation, les contradictions, l'échec trop visible des entreprises officielles, ne contraste-t-il pas avec le développement lent mais régulier de cette vieille chose, la religion, importée elle aussi d'Occident, mais si stable, si sûre d'elle-même, si résistante, si affirmative quand elle prétend avoir la clef de toute civilisation durable ? Est-ce pour ce motif, est-ce pour un autre ? Mais je connais des missionnaires et en bon nombre, qui, perdus au milieu des Chinois, se sentent dans le district qu'ils évangélisent, fut-il plus grand qu'un département français, aussi peu étrangers, aussi en sympathie avec la population que l'est un prêtre en pays chrétien.
    D'ailleurs, l'élément chinois joue un rôle de plus en plus important dans le développement des missions. Prêtre ou religieux, trappiste ou jésuite, soeur de Saint-Vincent de Paul ou Petite Soeur des Pauvres, Frère des écoles ou catéchiste, le Chinois chrétien offre des types comparables à ce que l'Eglise catholique présente de meilleur.
    Ici j'entends trop bien s'élever, pour ne pas y répondre en passant, le reproche classique fait depuis longtemps aux missions catholiques, et bruyamment renouvelé récemment encore. Si telle est, nous dit-on, la valeur du Chinois chrétien, pourquoi encore des Missions, pourquoi pas d'Eglise purement chinoise, pourquoi pas d'épiscopat chinois ? Parce que, la raison est péremptoire et me dispense d'en indiquer plusieurs autres, parce que le clergé indigène n'a pas, en Chine, d'existence officielle, de statut légal. Eût-il sous sa houlette 200.000 fidèles, c'est à genoux devant son mandarin, simple sergent de police peut-être, c'est à genoux et sous la menace des soufflets de cuir et des verges de bambou, que l'évêque chinois aurait à réclamer la liberté de son ministère, et à défendre les droits de son troupeau. Dans ces conditions, je ne pense pas qu'un seul chrétien chinois intelligent désire avoir, à l'heure qu'il est, un évêque chinois.
    Que la chose ne soit pas une condition sine qua non du progrès des missions, ce qui se passe depuis dix ans suffit à le prouver. Le nombre des chrétiens chinois pendant cette période a presque doublé : il est actuellement de 1.400.000, sans compter 1/2 million d'adhérents non baptisés. Le nombre des prêtres indigènes approche de 800 et l'accroissement annuel des catholiques dépasse depuis plusieurs années 60.000. Il s'élevait à 84.000 l'année dernière et, cette année, il atteindra 100.000. Ce progrès est dû jusqu'ici surtout aux admirables missions lazaristes et jésuites plus voisines des côtes ; mais il s'étend de plus en plus et tend à gagner les missions les plus reculées.
    La cause de la civilisation et le bien général de l'humanité y gagnent-ils d'autant ? Je m'en tiens parfaitement assuré. Nous ne discutons pas avec les chrétiens chinois ce qu'ils reprochent aux chrétiens d'Europe ; ne discutons pas davantage ce que ceux-ci reprochent à ceux-là. Ce qui est certain, c'est que la mentalité du chinois catholique est radicalement modifiée. Il admet sans peine que les deux moitiés de l'humanité puissent avoir un autre but à poursuivre que celui de se supprimer l'une l'autre, et cette conception le distingue immédiatement et profondément de la masse de ses concitoyens.


    1912/10-17
    10-17
    Chine
    1912
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