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L'apostolat en Annam

L'apostolat en Annam Les Obstacles Cicéron disait qu'il serait plus facile de trouver une cité sans muraille qu'un peuple sans autel. Cette remarque est aujourd'hui aussi vraie que du temps du grand orateur. Partout où se présente le prédicateur de l'Évangile il voit que dans les coeurs des populations la place est déjà prise par une fausse religion qui, telle que la mauvaise herbe du jardin, sera un sérieux obstacle pour que germe le bon grain. Ces mauvaises herbes sont toutefois plus ou moins vivaces suivant les pays.
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    L'apostolat en Annam

    Les Obstacles

    Cicéron disait qu'il serait plus facile de trouver une cité sans muraille qu'un peuple sans autel. Cette remarque est aujourd'hui aussi vraie que du temps du grand orateur. Partout où se présente le prédicateur de l'Évangile il voit que dans les coeurs des populations la place est déjà prise par une fausse religion qui, telle que la mauvaise herbe du jardin, sera un sérieux obstacle pour que germe le bon grain. Ces mauvaises herbes sont toutefois plus ou moins vivaces suivant les pays.
    En Annam le bouddhisme est plutôt superficiel. Tout le monde connaît Bouddha, vulgairement appelé Phât ; mais quelle est sa doctrine? Que doivent pratiquer ses adorateurs ? Questions fort oiseuses pour l'Annamite qui, en général, s'en occupe très peu. Demandez au premier Annamite venu s'il croit en Bouddha, s'il connaît les premiers éléments de la doctrine bouddhique, il vous répondra : « Qu'en sais-je ? »
    Il est rare de rencontrer les bonzes annamites à la longue toge marron et au buste ombragé d'un gigantesque chapeau chinois. Les villages qui nourrissent des bonzes sont plus rares encore et le bonze est, en général, sinon méprisé, du moins traité avec la plus entière indifférence. C'est un étranger, un parasite greffé sur cette terre d'Annam, mais sans y prendre des racines assez fortes pour transformer les coeurs et donner une impression personnelle aux intelligences.
    Le bouddhisme, quand il s'est introduit en Annam, ne s'est pas montré intolérant, exclusif, il s'est superposé aux religions déjà existantes, en faisant bon ménage avec elles. Les religions auparavant existantes ont continué à vivre côte à côte, à prospérer et à demeurer le fond de toute croyance indigène.
    Le bouddhisme ne paraît donc pas être en Annam un obstacle sérieux à l'extension du catholicisme ; ses fidèles fervents se comptent et ne formeront jamais ces masses compactes qui se dressent hérissées en face d'une nouvelle doctrine. L'obstacle, le vrai, nous le trouverons dans les religions anciennes qui font partie de la vie du peuple et en ont façonné là mentalité.

    ***

    1° Les Annamites ont-ils une idée de Dieu ?

    On peut dire que l'idée de Dieu n'est pas étrangère aux Annamites. Quand le temps n'est pas favorable aux récoltes, soit que les inondations emportent en un instant une luxuriante moisson, soit que la sécheresse ne permette pas de repiquer les jeunes semis de riz dans un sol craquelé, ils disent couramment que celui d'En Haut, le Supérieur, punit les hommes. Parfois ils le décorent simplement du nom de Ciel. Ils ont donc une certaine notion d'un être supérieur, maître des saisons et roi de la vie ou de la mort. Mais cet être supérieur est si haut, si élevé au-dessus de leur intelligence qu'ils n'ont jamais eu la pensée de lui rendre un culte quelconque. Le remercier pour ses bienfaits, le prier dans les jours de malheur ne vient même pas à leur pensée. Et quand la pluie se fait attendre ou lorsqu'elle tombe en trop grande abondance, si les Annamites font des prières, ce n'est pas à Dieu, c'est au génie protecteur du village qu'ils les adressent. Donc, si Dieu n'est pas inconnu, il est complètement traité comme tel et regardé comme quantité parfaitement négligeable.
    Ce culte du génie protecteur dont nous parlerons tout à l'heure est une des religions primitives les plus ancrées, mais avant d'en expliquer la doctrine, donnons quelques détails sur le culte ancestral dont celui des génies n'est qu'un simple dérivé.

    ***

    2° Le culte des ancêtres.

    Le culte ancestral, voilà bien la religion principale et primordiale de l'Annam et du Tonkin. C'est le culte de la famille et du foyer qui unit les membres entre eux et constitue un lien puissant entre les vivants et ceux qui ne sont plus. Ce cuite familial est surtout un culte de souvenir et d'honneurs rendus aux morts.
    Quand les parents sont déjà vieux, tout enfant pieux s'empresse de leur préparer un beau cercueil. Le prix de ce cercueil sera en rapport avec l'âge de celui à qui il est destiné et la richesse de la famille. Le cercueil une fois acheté, il est placé en un coin de la case, près du lit des vieux parents, qui peuvent ainsi le contempler chaque jour et chaque jour se dire que leur dernier sommeil se fera dans une jolie bière rouge aux filets dorés, avec deux gros caractères Tho, longue vie, incrustés à chaque bout, sans contact avec l'impure argile.
    Et quand le dernier jour est venu, quand la bouche du vieillard ne peut plus s'ouvrir pour mâchonner la perpétuelle chique de bétel, quand les yeux sont pour toujours fermés, autour de lui, pour l'honorer, commence un vacarme endiablé. C'est au son de la musette qu'il est conduit à la fosse finale. Une cage de papier brodé et peint rouge et or couvre la bière que précède un petit coffre de papier, siège de l'âme. De longues pancartes blanches redisent en gros caractères les vertus du défunt. Lentement, à petits pas comptés, le cortège s'avance vers le lieu de la sépulture, soigneusement choisi par le géomancien, pendant que, couverts d'habits blancs au tissu grossier, sans ourlet ni bordures, la tête couronnée d'une tresse de paille, les reins sanglés d'une ceinture de même matière, les mains appuyées sur un bâton carré d'un bout et rond de l'autre comme si le poids de leur douleur leur permettait à peine de marcher, les enfants et les proches parents suivent en poussant des hurlements de douleur. Cependant musettes et violoncelles rythment le pas de leurs sons nasillards. Quelques bambins, attirés par le bruit, coupent en riant le cortège.
    Sur la tombe sont brûlées plusieurs centaines de carrés de papier jaune dits sapèques en papier. Des chevaux, des éléphants, des habits également en papier, flambent aussi sur le tombeau pour se métamorphoser en animaux vivants qui serviront à l'âme du mort au pays de l'empyrée.
    Puis, sur l'autel ancestral, qui, dans les maisons riches, tient tout un compartiment de la maison, les enfants dressent la tablette du défunt avec ses noms et titres gravés avec soin. Cette tablette est le siège où l'âme du disparu vient faire sa résidence ; on lui brûlera régulièrement de l'encens aux jours fixés par le rituel ou aux heures de malheur, on lui offrira de menus présents.
    Morts, les parents vivent encore au milieu de leurs enfants. Le culte leur est rendu par l'aîné qui, pour faire face à tous les frais, hérite d'une portion de rizière inaliénable et protégée par la loi ; cette portion de biens est appelée la part de l'encens et du feu.
    Ce culte qui, pour ainsi dire, est pratiqué tous les jours, se manifeste d'une manière spéciale aux anniversaires et au premier de l'an annamite. Les sapèques et les maisons de papier flambent en ces jours de fête ; l'alcool de riz coule dans les tasses pendant le pantagruélique repas que se paient les vivants en l'honneur des défunts ; et les détonations multipliées des pétards chassent au loin les génies malfaisants.
    Ce culte des ancêtres est le culte national annamite par excellence. Quel en est le principe ? Amour ou crainte ? Nous croyons que c'est surtout la crainte. Si l'enfant est pieux, s'il honore ses ancêtres défunts et leur voue un culte généreux, ils le combleront de bienfaits, la maison prospérera, la vie s'écoulera heureuse et brillante de santé. L'autel des ancêtres est-il, au contraire, délaissé, c'est le malheur qui plane sur la maisonnée et se traduit par des maladies, la faim, la pauvreté, les procès ruineux. Donc, si vous voulez être heureux ici-bas, soyez fidèle au culte des ancêtres. C'est pourquoi il n'est pas rare de voir des parents, presque complètement abandonnés pendant leur vie, honorés après leur mort de splendides funérailles
    Cette idée est ancrée dans l'esprit et le coeur des Annamites. Dès leurs ans les plus tendres ils ont vu leurs parents offrir à leurs défunts adorations dévouées, ils les ont entendus inculquer dans leur mémoire cette nécessité, ils ont applaudi aux moqueries des voisins sur les déserteurs du culte ancestral, et ce culte a passé dans leur vie comme une nécessité sociale dont ils ne savent pas s'émanciper. Ils vivent les yeux sans cesse tournés vers le passé et, pour se débarrasser de cette croyance atavique, il leur faut un véritable héroïsme.
    Aussi est-ce bien là le plus formidable obstacle à la diffusion du catholicisme en Annam, le plus terrible préjugé à vaincre. Les premiers missionnaires l'avaient bien deviné quand ils se partageaient en deux camps, d'un côté les opportunistes qui rêvaient de s'adapter aux circonstances et de sanctifier, si possible, ces pratiques païennes, de l'autre les intransigeants qui ne voulaient aucun alliage avec le dogme de Jésus. La bataille fut terrible, livrée autour de ces principes d'où dépendait la diffusion du christianisme en Asie. L'Église jugea que mieux valait la qualité que la quantité. Et l'Eglise eut raison, car, si les partisans des rites avaient eu la victoire, le christianisme en Annam risquait de devenir, comme le bouddhisme, une religion de surface, incapable de transformer les âmes, parce que encombré par une foule de pratiques païennes dans leur racine et incapables d'être jamais sanctifiées ?
    Quoi qu'il en soit, tout missionnaire qui essaie de prêcher la religion vient fatalement se heurter à cette forteresse. Vous avez beau, par les comparaisons les mieux choisies, essayer de faire comprendre qu'au-dessus des parents, simples générateurs de la vie, il y a Dieu, Dieu Père, qui non seulement crée, mais aussi nourrit et conserve ; qu'à ce Dieu d'amour nous devons un culte et qu'à lui seul doivent aller les adorations ; la vérité ne pénètre ni les cerveaux ni les coeurs, et vos auditeurs branleront la tête avec dédain : « Non, non, n'insistez pas, je ne puis abandonner mon père et ma mère ! »
    Tout est là, tout se termine là et vous n'en sortirez jamais : « Je ne puis abandonner mon père et ma mère ». Ce sera la réponse à toutes vos démonstrations, la solution à toutes les difficultés. Les difficultés que vous verrez, vous, le cerveau annamite ne les soupçonnera même pas. Il est fait de traditionalisme, il est moulé dans la tradition ; les yeux sans cesse tournés vers ce passé qui l'encombre de tout le poids des siècles écoulés, il ne pense même pas ; il n'a pas de personnalité. Il n'existe, il ne vit et ne compte qu'en tant qu'enfant de la famille ou de membre du village. Il faut donc que l'apôtre renonce à la conversion par conviction personnelle.

    ***

    3° Organisation du village.

    Dans les pays chrétiens l'individu a toujours eu une valeur morale indépendante ; il fait partie de la société et jusqu'à un certain point se doit à elle ; il ne lui sacrifie cependant pas sa conscience qui reste personnelle et indépendante.
    L'usage d'une conscience individuelle n'est guère permis à l'Annamite ; l'indépendance de pensée est pour lui chose inconnue.
    Qu'est-ce, en effet, que le village annamite sinon une sorte de famille dont chaque maison est un membre, une manière de république gouvernée par des notables, anciens du village dont ils sont le conseil et les chefs un peu comme le père est chef de la famille ?
    On entre dans le village de deux manières, par droit de naissance ou par droit d'élection.
    L'enfant, par lé fait même qu'il naît de parents faisant déjà partie d'un village, doit lui-même en faire partie. Dix-huit ans est l'âge légal auquel l'adolescent devra prendre sa part de bénéfices et de charges. Cet âge peut parfois être devancé au gré des parents en déclarant âgé de dix-huit ans leur enfant qui souvent n'en compte que douze. S'il est par le fait obligé de supporter les corvées un peu plus tôt, il arrive plus tôt aussi à la soixantaine, âge de tout repos où le notable n'a qu'à se laisser vivre et à tirer profit de tous les bénéfices.
    L'étranger venu habiter dans le village devra, s'il veut perdre son titre d'étranger, et en faire partie, présenter sa demande officielle d'agrégation. Il prendra pour cela une assiette de dix bouchées de bétel, de l'arèque sèche et de l'alcool de riz suivant une mesure rigoureusement fixée par la coutume et priera humblement les notables réunis de vouloir bien l'admettre comme membre de la communauté ; si sa requête est acceptée, il paiera les droits d'entrée fixés par la coutume et les règlements du hameau, puis il prendra rang, c'est-à-dire s'assiéra le dernier et supportera les plus lourdes tâches. Une somme un peu forte pourrait cependant lui assurer un rang un peu plus élevé et le soustraire à quelques charges.
    Le nouvel agrégé avancera avec l'âge, il pourra même, un jour, s'asseoir aux premières places et, s'il ne meurt pas trop tôt, arriver au premier rang, devenir comme le président de cette petite république.
    Entrer dans le village et en faire partie n'est pas une sinécure. Il faut, en effet, en suivre les coutumes et en supporter les charges, mais en revanche on y trouve quelques dédommagements.
    Chaque village à ses coutumes, mais le fond en est ordinairement le même. Elles indiquent la manière de se comporter dans les réunions, spécifient la part de charges à supporter par chacun, les punitions à infliger pour les délits légers qui ne ressortent pas du tribunal mandarinal, ou n'y ont pas encore été portées.
    Les charges sont les impôts appelés sau, mot improprement traduit par cote personnelle, puisque le village les paie collectivement ; ce sont les impôts de capitation plus ou moins lourds selon l'importance du village qui les supporte ; ce sont aussi les corvées d'entretien des routes et des digues ; les cotisations à verser quand le village a quelque différend à régler chez le mandarin, soit qu'il y ait conflit au sujet de quelque terrain avec un hameau voisin, soit que la communauté se soit rendue coupable de quelque faute dont elle endosse la culpabilité ; enfin les cotisations pour frais de culte que nous expliquerons avec un peu plus de détail.
    Les bénéfices sont les parts de communaux auxquels tout membre du village a droit ; ces communaux sont parfois d'une étendue notable et forment la plus grande partie des rizières ; la participation aux repas qui suivent et composent presque exclusivement les fêtes rituelles ou autres ; l'aide apportée aux funérailles par les membres de la communauté ; la sûreté personnelle assurée par la police du village, qui défend contre les voleurs et les pirates les rizières aussi bien que les maisons.
    Rien que par ce bref exposé on peut déjà voir que le village annamite n’est tout à fait différent du hameau français. Dans ce dernier il y a simple agglomération de personnalités, sans cohésion autre que celle qui est apportée par les relations quotidiennes. En Annam c'est au contraire une vraie société, dont chaque famille est un membre où tout est codifié, soumis aux lois de la coutume, le culte comme le reste.
    Voilà pour le missionnaire le revers de la médaille, la socialisation du culte. S'attaquer à une pratique religieuse quelconque ce ne sera donc pas faire le siège d'une conscience individuelle, mais bien celui d'une conscience sociale, la con science du village. Que dis-je? Ce sera attaquer les intérêts matériels des notables pour qui tout est bénéfices dans la situation actuelle. Or on devine facilement quels conflits se déchaînent soudain quand les intérêts matériels rentrent en jeu.
    Par le fait même de la conversion d'un membre du village au catholicisme, c'est, qu'on le veuille ou non, l'intérêt des notables frustrer. Si le mouvement s'étend, c'est la poule au oeufs d'or sur le point de périr. Que le missionnaire ne s'attende donc pas à faire une propagande en douceur, qu'il le veuille ou non, il est un révolutionnaire et la révolution marche sur ses pas. Contre lui se lèveront furieux ceux qu'il trouble dans leur quiétude. Les obstacles se dresseront tantôt de front et menaçants, tantôt sapant sournoisement son oeuvre par la base par des moqueries et des menaces. Ils en viendront même parfois à dès moyens d'une fourberie telle que notre esprit occidental ne saurait les rêver ni les soupçonner.

    ***

    4° Culte des esprits.

    Est-ce tout enfin ? Est-elle finie, l'énumération des obstacles que l'apôtre de Jésus rencontrera sur sa route? Non, hélas non ! Quand Satan a pris possession d'un pays, il le tient solidement sous sa griffe et elles sont sans nombre les chaînes dont il lie ses sujets à son char victorieux.
    Outre ces difficultés, il y a en effet les centaines de superstitions auxquelles les Annamites ont ajouté foi dès leur jeunesse ; au milieu desquelles ils ont été nourris, qu'ils ont, pour ainsi dire, sucées, avec le lait.
    Se sont les ma, esprits vagabonds qui peuplent l'atmosphère et sèment les maladies sur leur passage, esprits sans nom particulier mais uniquement malfaisants ; les uns ont pour trône et siège familier quelque arbre séculaire, d'autres habitent en quelque coin inculte, peuplent la forêt, ou se logent dans les anfractuosités de quelque roche remarquable. Ces mauvais génies sèment le mal sur la terre ; toute maladie leur est, en général, attribuée, mais surtout toute maladie un peu tenace et qui résiste aux remèdes.
    Il s'agit dans ce cas de découvrir quel mauvais génie est l'auteur du mal et de trouver un moyen de l'apaiser. On a alors recours au devin, au chiromancien, au géomancien ou à l'astrologue, mais, le plus souvent, c'est le sorcier qui entre en jeu et il donne une vraie séance d'hypnotisme.
    C'est ordinairement la nuit qu'ont lieu ces séances. Le soleil s'est couché derrière les haies de bambou, le silence a couvert de sa majesté le monde et donné trêve aux soucis du jour ; c'est le moment du repos. Le sorcier s'est rendu dans la maison qui a recours à ses services ; un autel primitif est dressé qui se compose d'une simple table couverte de tapis. Sur cette table est placé le trône de l'esprit spécialement adoré par le sorcier, on allume une lampe en son honneur, des bâtonnets d'encens répandent à l'entour leurs spirales parfumées.
    Le sorcier s'assied sur une natte ; un tambourin et deux baguettes sont placés devant lui ; en face s'installe le sujet, une femme, le plus souvent, habituée à faire ce métier qui lui rapporte quelques sapèques : chaque village en compte plusieurs.
    Tout est prêt, la scène commence. Le magicien entonne un récitatif en s'accompagnant d'un roulement continu de tambour. D'abord lente et calme, la rapsodie se fait peu à peu hâtive, précipitée et haletante, les coups résonnent pressés sur le tambourin. Cependant le sujet suit toutes les phases du chant et imprime à son buste un mouvement de va-et-vient rythmé qui s'accélère graduellement à mesure que les invocations et les roulements de tambour se font plus pressants ; au bout d'un temps plus ou moins long, selon la résistance du sujet, le sommeil hypnotique commence. Le sujet a perdu toute sensation ; parfois il réclame des mets étranges : poules vivantes, viande crue. Il arrive même qu'il se perce les joues avec une grosse épingle ou qu'il se blesse la langue avec un couteau : on recueille alors quelques gouttes de son sang sur une feuille de papier que les assistants achètent à grand prix et suspendent aux poutres de leurs maisons comme un philtre, puissant préservatif contre les embûches du mauvais.
    C'est pendant le sommeil hypnotique que le sujet donne ses consultations. Tel esprit a été offensé, ou vient sans motif troubler la paix du foyer. Il faut lui faire des sacrifices expiatoires ; à ce prix seulement le bonheur reviendra au foyer. La somnambule est aussi interrogée sur les objets perdus et en général sur toutes les questions utiles à une bonne réussite dans la vie. Inutile de dire que les prescriptions de la prétendue prophétesse sont exécutées avec la plus stricte exactitude. Le réveil est souvent pénible et il n'est pas rare que même, après accès, le sujet éprouve plusieurs jours de fatigue.
    Parfois le charlatanisme se mêle à tout cela et le prétendu sommeil n'est qu'une feinte. Il arrive cependant que l'hypnotisme soit réel.
    Que de fois, le soir, je l'ai entendu, ce son plaintif et angoissant du tambourin ! Ils sont légion les génies adorés comme des dieux, seul le Maître des coeurs, le Dieu tout-puissant n'est encore qu'un inconnu.

    ***

    5° Confucius.

    Soit, dira-t-on, tout ce tissu de superstitions organisées en religion sociale et même en religion d'État, puisque le roi lui-même distribue aux génies leurs diplômes, tient sous sa sujétion la populace annamite ; mais ne pourrait-on pas s'attaquer aux lettrés ? Peut-être chez eux, trouverait-on plus facilement cet attrait de savoir qui leur fera goûter la religion chrétienne dès qu'ils l'auront comprise. Chez les lettrés nous nous heurterons à Confucius.
    Il n'est pas rare de les rencontrer, ces vénérables vieillards férus de Confucius depuis leur plus tendre enfance ; ils ne pensent même plus que par la pensée du philosophe ; pour exprimer une idée un peu élevée, c'est aux citations qu'ils recourent et toute conversation avec ces érudits est émaillée de textes récités à brûle-pourpoint.
    En dehors du culte des ancêtres ils n'en ont guère aucun de sérieux. S'ils vont aux pagodes c'est parce que, faisant partie du village, ils en suivent les coutumes et surtout en retirent quelque petit bénéfice ou quelque tasse d'alcool de riz. A première vue, chez eux la difficulté de se convertir semblerait donc moindre ; en fait, il n'en est rien.
    D'abord le culte des ancêtres reste toujours le fond, sinon de leur croyance, du moins de leur pratique. El cette seule difficulté est déjà énorme. J'ai eu parfois des entretiens avec des Annamites cultivés et qui avaient fréquenté des Français. Je les ai mis à même de lire des livres de religion tels que la doctrine catholique de Lhomond. Malgré tout, leur esprit restait imbu de ce culte ancestral impossible à extirper. « Vous avez raison, Père, répondaient-ils, nous ne croyons pas aux génies, aux mauvais esprits, ce sont des fables, et si nous laissons nos femmes s'adonner à ce culte irrationnel c'est simplement pour avoir la paix dans notre foyer, mais il nous est impossible de ne pas garder ce culte de nos ancêtres. Il nous est bon de nous réunir aux jours des fêtes rituelles et, quand nous faisons nos offrandes à nos défunts, il nous semble qu'ils revivent au milieu de nous, qu'ils prennent part à nos fêtes, et du haut de leur autel, nous donnent encore des conseils de sagesse et de probité ».
    En plus du culte ancestral, le lettré annamite garde un culte fervent pour Confucius. Ce n'est qu'avec le plus grand respect qu'il prononce son nom : le divin, le saint Confucius ! Ils n'en font pas à proprement parler un dieu ; mais pour eux c'est un saint, le saint par excellence qu'ils honorent par des pratiques à peu près semblables à celles dont on use pour adorer les génies. J'ai souvent essayé de leur faire comprendre que si Confucius était de fait un grand penseur, que s'il avait reçu de Dieu une intelligence supérieure lui permettant d'approfondir les plus sublimes problèmes, il était loin cependant d'être un saint d'un rang si élevé. N'a-t-il pas, entre autres choses, laissé dans la plus grande obscurité cette question de l'essen ce divine qui lui est restée plus inconnue qu'aux philosophes de la Grèce païenne?
    Mes arguments frappaient dans le vide, le roc restait toujours aussi solidement planté et ne s'en voyait nullement ébranlé. Ils partaient en branlant la tête sur une dernière citation de Confucius.

    ***

    Telles sont les principales difficultés que le missionnaire rencontre sur sa route. Nous pourrions encore parler des passions et penchants mauvais des Annamites. Mais ces obstacles d'un ordre général se rencontrent partout où il y a des hommes. Les uns ont tel penchant, d’autres tels autres, mais, en somme, c'est toujours le même fleuve de boue qui envahit le monde depuis le péché originel et que le Christ est venu endiguer.
    Inutile donc de nous appesantir sur ce point connu aussi bien en France qu'en Annam, parce que, bien que vivant sous une latitude différente, l'homme garde toujours un même fond de nature humaine.
    Nous pourrions aussi signaler les entraves apportées par les mandarins. Dernièrement ces entraves étaient devenues insignifiantes et si, aujourd'hui, elles recommencent à se faire sentir, c'est uniquement parce que les administrateurs français, compatriotes du missionnaire, ont jeté sur lui le discrédit. La plaie est trop saignante pour que nous nous y arrêtions aujourd'hui. Du reste les faits et gestes de ces mauvais Français diffèrent trop peu de ceux de leurs collègues en France, pour qu'il soit nécessaire de nous appesantir sur ce point.

    ***

    Moyens d'Évangélisation.

    1° Livres et périodiques.

    Il semble qu'un des premiers moyens auxquels devrait penser le missionnaire, ce serait celui-là : multiplier les publications catholiques afin d'éclairer les lettrés. Ce sont eux qui ont la tête du mouvement. Si on arrivait peu à peu à leur donner une mentalité différente, si on pouvait les convaincre, peut-être y aurait-il moyen de les convertir. Fides ex auditu.
    Convaincre n'est sans doute pas impossible puisque la doctrine de Confucius a fini par s'implanter dans les cerveaux annamites. Dès lors pourquoi la doctrine catholique ne s'y implanterait-elle pas ?
    Puis, si le missionnaire, en pénétrant dans un village, voit aussitôt tous les intérêts se liguer contre lui, si ses oeuvres sont sapées par les notables aux abois, il ne saurait en être de même du livre. Lui peut pénétrer partout, se faufiler peu à peu et passer pour ainsi dire inaperçu. Il n'en fera pas moins son chemin, il mènera peu à peu le paganisme qui, un beau jour, finira par s'écrouler. Il jettera dans le commerce ordinaire de la vie un stock d'idées chrétiennes qui germeront tôt ou tard. Il sera un levain de vie qui insensiblement finira par transformer la masse.
    Le livre, pour s'infiltrer, peut se vêtir d'un habit discret ; la politique n'intéresserait pas en Annam, mais les indigènes seraient contents de lire quelques bribes d'histoire ; d'apprendre quelques notions de géographie ; d'être tenus au courant des grands événements du jour. Il serait facile à un périodique bien tenu de glisser un article de religion au milieu d'autres articles.
    Tout cela est vrai, on commence à s'en apercevoir, mais nous devons dire à notre grand regret que jusqu'ici peu d'efforts ont été tentés dans ce sens.
    Nos vieux missionnaires ont bien composé quelques livres de polémique en bon chinois, mais ces livres sont plutôt rares.
    Du reste répandre des livres est fort dispendieux, le missionnaire, livré à ses seuls moyens, va au plus pressé. Il ne peut guère préparer ces travaux à longue échéance ; c'est une oeuvre spéciale qu'il faudrait pour cela, une oeuvre qui ait des ressources et puisse exclusivement y consacrer son temps, son argent et sa peine.
    Jadis le missionnaire devait fuir devant les persécutions, habiter les cavernes ou les fourrés épais des montagnes, parfois même se cloîtrer dans une écurie à buffles. Allez donc dans ces conditions vous occuper de livres et de publications périodiques. C'était déjà bien beau si on pouvait défendre son troupeau contre la dent du loup.
    Le calme vint avec la conquête, mais le pli était pris et le besoin ne se faisait pas encore sentir d'essayer de ces méthodes de propagande.
    Du reste à quoi bon? Semblait-il. Les conversions venaient d'elles-mêmes ; inutile de chercher à les recruter.
    Les Annamites avaient vu les chrétientés décimées, anéanties, relever peu à peu la tête. Les Français soutenaient le missionnaire. Qui sait si en se convertissant au catholicisme il n'y aurait pas quelques profits à retirer ? Et les villages venaient en masse se faire, inscrire au nombre des catéchumènes. Ils démolissaient leurs pagodes, vendaient leurs bouddhas ventrus.
    On gardait bien au fond du coeur un regret pour le génie protecteur, mais il est avec les génies des accommodements.
    Le missionnaire devait faire face à tout, visiter et instruire les néophytes, assurer le recrutement des catéchistes qui manquaient pour enseigner ces masses, assurer à ces catéchistes un viatique honorable. Tout cela prenait amplement le temps, épuisait les ressources. La moisson était déjà assez belle, les ouvriers manquaient pour la récolte. Nul ne songeait à travailler la brousse, quand on pouvait à peine suffire à entretenir le champ déjà mis en culture.
    Mais comme, aux soirs d'été, se couche parfois clans un nuage un beau soleil de juin pour rester ensuite de longs jours voilé par la tempête et l'orage, tout ce beau mouvement cessa. Les Français n'étaient pas ce qu'un vain peuple avait d'abord pensé. Et l'Annamite, né observateur, eut bien vite compris que, souvent, les préférences de l'administration allaient plutôt aux païens qu'aux chrétiens. Du coup ce bel élan eut les ailes coupées et le missionnaire, au lieu de jeter le filet, dut se remettre à pêcher à la ligne.
    C'était peut être le moment d'aller de l'avant et de lancer des imprimés aux quatre vents d'Annam pour secouer la foule. Sans cloute niais il fallait lutter contre le courant établi, contre la routine, et si, en France, toutes les questions finissent par une question de gros sous, en Annam tout se termine par une affaire de sapèques, qui ne poussent pas sur les grands chemins.
    Une autre difficulté à la diffusion de la presse c'est l'emploi du chinois. De fait, plusieurs missionnaires commencent à composer des livres de propagande imprimés avec l'annamite traduit phonétiquement par des caractères européens ; mais ces livres ne peuvent être de quelque utilité que pour les lettrés des villes, seuls familiarisés jusqu'ici avec ce genre d'écriture. La masse de la population annamite continue à s'en tenir au chinois et ne lit que le chinois. Cette situation peut durer longtemps encore, surtout si toutes les pièces administratives et officielles continuent à être faites en chinois.

    ***

    2° Les écoles. — J'en dirai un mot pour en donner quelque idée aux lecteurs qui veulent bien s'intéresser au missionnaire d'Annam.

    Les écoles sont un moyen et même un bon moyen de propagande. L'Annamite aime son instituteur, s'attache à lui et le vénère presque à l'égal d'un père. Un bon instituteur chrétien peut donc avoir une grande influence sur ses élèves. Un bon professeur de chinois, chrétien zélé qui, au besoin, redresserait Confucius et mettrait en relief la nécessité d'un Dieu créateur, que nous devons aimer, adorer ou respecter, c'est un trésor dans une paroisse.
    C'est bien Jans ce but que Mgr Marcou a fondé à Phat-diêm siège du vicariat, une école d'instituteurs. Si, avec cela, il était possible d'apprendre aux enfants l'écriture phonétique, cela n'en serait pas plus mauvais ; la diffusion des livres en serait de beaucoup simplifiée. Les relations avec les familles en seraient facilitées.
    L'Annamite aime assez l'étude et les élèves se recruteraient sans trop de difficulté, Mais ces écoles sont un grand gouffre à sapèques qui ne se comble jamais. L'entretien du professeur est coûteux. On a beau habité le beau pays d'Annam, on n'y a pas encore trouvé le moyen de vivre sans manger. Comment trouver de quoi fonder et entretenir une école ; comment surtout pouvoir assurer régulièrement son entretien?
    Non, ce ne sera pas par les écoles que je pourrai décidément pénétrer dans cette citadelle fermée.

    ***

    3° Les œuvres charitables. — Il est une clef qui, en Annam comme en France, comme dans tous les pays du monde, ouvre naturellement les coeurs : la charité.

    Que fait en France le pasteur zélé ? Il se prodigue et fonde les oeuvres charitables : syndicats ouvriers, caisses rurales, oeuvres de mer, etc., etc. Elle est un peu caméléon, la charité, dont le but est de se faire toute à tous pour les gagner tous à Dieu.
    C'est naturellement à elle qu'a recours le missionnaire et c'est elle qui, jusqu'ici, lui a donné les meilleurs résultats. Suivons la à travers ses manifestations diverses. Comme ces Annamites au teint basané diffèrent du Français au teint blanc et frais, la charité en Annam diffère de la charité en France. Elles sont soeurs cependant, filles du même Dieu et nées du même amour. Toutes deux prirent naissance dans le coeur de Jésus, d'un flot de sang. Il leur sera doux sans doute de faire connaissance et, à travers océan, monts et vallons, de se donner la main.

    1° D'après la description sommaire que nous avons faite du village annamite, on a pu deviner peut-être combien il doit y avoir de passe-droits. C'est le faible opprimé et jeté à la merci du fort. Dans les manifestations les plus claires de l'injustice, on trouve en France une certaine retenue, un reste de conscience, vieux débris de la foi ancestrale. Avant d'opprimer le faible, le fort ressent toujours en son coeur un regain de remords.
    Dans les pays où n'a pas encore soufflé la charité de Jésus, il n'en est pas ainsi, c'est le triomphe de l'égoïsme envahissant; la conscience semble étouffée et le puissant dort tranquille après avoir spolié le pauvre.
    « Et les tribunaux, direz-vous ? »
    Les tribunaux souvent n'interviendront que pour légaliser les pires passe-droits et consacrer les usurpations des riches. Les tribunaux! En existe-t-il en Annam où tout, même aujourd'hui, est réglé par les mandarins? Qui dira le poids des dollars dans les sentences sorties du prétoire !
    C'est pourquoi l'Annamite a naturellement besoin d'un patron, d'un protecteur à qui il demandera conseil et soutien ; c'est ce patron qui plaidera pour lui et fera valoir auprès des autorités un droit souvent réel, mais que l'intéressé trop faible ne peut soutenir lui-même, arrêté qu'il est dans ses moindres démarches par toute la série de scribes, cerbères affamés, qui entourent le tribunal mandarinal.
    Devant une injustice par trop criante, le missionnaire sera le conseiller naturel, éclairé, désintéressé, chevalier de la justice, pour défendre contre les méchants le pauvre, la veuve et l'orphelin. Qui dira les injustices évitées grâce à l'appui du missionnaire?
    Quand le missionnaire se sera ainsi attaché un petit noyau, il le formera, l'unira en un faisceau compact capable de résister et de se défendre contre l'entreprise de l'ennemi. Il s'occupera de l'organisation de la commune annamite et la christianisera.
    Il y aura des processions avec tambours et cymbales, car l'Annamite est ami des bruyantes démonstrations ; il y aura des réunions à l'église où, avec le pain de la divine parole, un jour le Père, c'est bien son nom, donnera à ses enfants l'eau de la régénération et le pain de vie.
    Combien de luttes, combien de difficultés avant d'arriver à ce but si désirer !

    2° Mais ces occasions se font de plus en plus rares à mesure que baisse près des autorités le crédit du missionnaire. Il faut alors, pour arriver au but, prendre un chemin détourné.
    L'Annam n'est pas, comme la France, un pays de culture intensive où ne. Restent en friche que les terrains incapables de toute production. Souvent, sur la lisière des montagnes, s'étendent des plaines immenses où ne pousse qu'une brousse épaisse et des buissons, repaire du tigre qui y dort le jour et, le soir, guette sa proie. Vienne une main intelligente aidée de capitaux suffisants et cette brousse disparaîtra pour être remplacée par des rizières fécondes. Un village s'élèvera autour de la case du colon. Ce sera une nouvelle commune.
    Encore là un moyen qu'à l'occasion ne dédaignera pas le missionnaire.
    Sans doute il aura des difficultés à vaincre. Il devra amener les communes voisines à ne pas faire valoir de problématiques droites sur cette brousse inculte. Il devra se faire donner la concession des terrains. Puis il faudra acheter des buffles, construire des cases, s'exposer à voir ses premières recrues le lâcher après avoir puisé dans sa bourse. Mais s'il triomphe de tous ces obstacles, le village s'organisera et, au bout de quelques années, se groupera joyeux et prospère autour de la coquette église qui en fait l'ornement.
    Peut-être dans mon petit coin pourrais-je essayer d'un moyen similaire. Pas de forêts séculaires, pas de brousse, pas de tigre, ici c'est la plage avec son sable fin qui craque mollement sous les pieds nus. Et cette plage a été apportée là peu à peu par tes alluvions successifs. De jour en jour elle s'allonge. A qui appartient-elle ? N'y aurait-il pas moyen d'y tailler le morceau du premier occupant ? Ce sera peut-être difficile, mais en fait, pourquoi n'y parviendrait-on pas, avec beaucoup de patience, du temps et de l'argent ?

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    4° Aumônes. —L'Annamite est un peuple pauvre. Il vit insouciant, au jour le jour, sans trop se préoccuper du lendemain et sans faire aucune réserve pour parer aux éventualités futures.
    Du reste, même s'il le voulait, le pourrait-il ? Il faut vivre d'abord et souvent contracter de lourds emprunts à des taux usuraires. Le taux légal annamite est de 15 % par an. Mais ils sont rares ceux qui prêtent à ce taux : c'est 60, 70 % que réclament les usuriers. Et le malheureux engage ses récoltes sur pied, vend ses habits, hypothèque ses rizières.
    Vienne une bonne moisson, si, toutes dettes payées, il lui reste encore quelque chose, il mange du riz à sa faim et vit content. Mais lorsque la récolte est mauvaise, c'est la famine qui s'installe dans la case, une famine noire, atroce, comme en France on n'en soupçonna jamais.
    Dans un village de cinq cents âmes, parfois il n'y a pas cinq familles qui aient du riz à manger à leurs deux repas journaliers. Les autres se répandent aux quatre points cardinaux ; les uns s'en vont chercher au loin du travail. D'autres se répandent dans les forêts pour cueillir quelques fruits des bois qu'ils vont ensuite échanger au marché. Mais, quand manque la récolte tout est à vil prix et c'est grande joie si une charge de bois peut seulement valoir un repas. Nous avons vu ainsi une malheureuse tomber et mourir de faim sous sa charge au milieu du sentier de la forêt.
    Les plus misérables s'en vont sur les grande routes couverts de haillons troués ou costumés d'un simple langouti ; hâves, décharnés, ils marchent, tendant la main, pillant, la nuit, les champs de patates qu'ils dévorent toutes crues, et, le soir, dorment à la belle étoile. Souvent pour apaiser leur faim ils n'ont que l'herbe qu'ils cueillent avec soin, font cuire et dévorent avidement. Puis, un jour, ils tombent épuisés le long du grand chemin, leurs yeux se ferment pour ne plus se rouvrir ; la mort a déployé sur eux ses larges ailes noires et les a emportés dans l'éternel repos.
    L'éternel repos! En jouissent-ils même après cette vie de souffrances ? Le goûtent-ils si un coeur généreux n'est pas venu murmurer à leur oreille les paroles de foi qui illuminent les âmes et consolent les coeurs, si une main bienfaisante ne lave pas leur front du sang régénérateur de Jésus ? Oh ! Qui dira le nombre d'âmes que peut alors sauver l'apôtre sans avoir autre chose à faire qu'à se baisser pour les cueillir ! Une bière de quelques sous suffira pour consoler les mourants. Une bière ! C'est le plus beau cadeau que vous puissiez faire à un Annamite mourant ! Au moins, se dit-il, ses ossements auront une demeure et ne resteront pas en contact avec le sol impur ! Une main pieuse un jour pourra venir les recueillir et les porter au pays natal.
    C'est là un moyen facile de peupler le ciel de nouveaux baptisés, un moyen dont on peut même user en tout temps, en fondant des hospices où des maisons de refuge. Les malheureux ne manquent jamais et ils viendront naturellement chercher avant de mourir un dernier coin où reposer leur tête.
    Mais envoyer des âmes au ciel par le chemin le plus court n'est pas l'unique but du missionnaire. Il faut avant tout fonder des chrétientés durables qui seules réussiront à établir l'église en Annam, ce n'est pas seulement au ciel, c'est aussi sur la terre que le règne de Jésus doit être établi. Le missionnaire ne pourrait-il pas profiter de ce temps de famine pour fonder des postes solides ? Ne pourrait-il pas, au lieu de récolter une à une les âmes de bonne volonté, s'attaquer aux masses et les mener à la foi ?

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    Il le pourrait — et même sans trop de difficultés. Pas besoin alors de procès, de discussion chez les mandarins pour se faire donner une mince bande de terrain où bâtir votre nid ; les villages viendront d'eux-mêmes et se disputeront pour vous vendre leurs terres au prix de quelques piastres. En les leur donnant ensuite à cultiver on arrache ces malheureux à la fois à la misère et aux mains des usuriers. On obtient ainsi des néophytes qui vous sont très attachés.
    Peu à peu ils étudieront la religion, s'initieront à vos divins mystères ; l'amour de Dieu viendra avec sa connaissance et cette religion qu'ils ont embrassée un peu par nécessité, ils l'aimeront jusqu'à mourir pour elle.
    Nous avons vu des villages ainsi fondés consoler le missionnaire par leur ferveur et leur piété.
    Le seul inconvénient à la chose c'est qu'il faut, là aussi, de l'argent. Car si peu coûte l'achat, il coûte quand même quelque chose et fonder n'est pas tout, le plus difficile et le plus coûteux souvent c'est d'entretenir.
    Que de fois rêveur, le missionnaire sonde de son regard ces plaines immenses encore couvertes de la brousse du paganisme, il est des cantons entiers où le nom de Jésus n'a jamais été prononcé. Il serait si facile pourtant d'y établir dès oeuvres et d'y faire naître quelques âmes à la vie divine, mais c'est en vain, le missionnaire voit qu'il n'est qu'un soldat désarmé faute de munitions.

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    5° Médecine. — Mais cet état de famine et de misère n'est pas, grâce à Dieu, l'état normal. Il est des années où malgré toute une certaine aisance règne au foyer. Et alors l'aumône n'est guère facile ni pratique. Ce ne sont pas les quémandeurs qui manquent, l'Annamite n'est pas fier et tend naturellement la main. Même à l'aise il saura, s'il y trouve son intérêt, mendier. Mais vous ferez souvent des jaloux, si donnant à l'un vous ne pensez pas à l'autre sous prétexte qu'il n'est pas dans le besoin. L'aumône ne doit et ne peut être que collective, tandis que la médecine serait souvent d'un grand secours pour qui saurait en user à propos.
    La médecine en Annam est encore à l'état d'enfance ; elle se compose ordinairement de recettes apprises dans les livres chinois. Elle ne connaît guère que des remèdes fort simples. Très souvent ils sont administrés sous forme de pilules fort appréciées.
    Parfois, entre plusieurs sortes de plantes, il y entre quelque produit animal. Rien n'est tant prisé que la corne de rhinocéros ou les bois encore tendres d'une sorte de cerf. Les os de tigre, réduits en gélatine et pris à petites doses, sont regardés comme excellent fortifiant. Pour les meurtrissures et les fractures, rien ne vaut des applications sur l'endroit endolori de fiel d'ours ou de singe.
    Ces recettes d'une pharmacopée empirique ne sont pas sans un certain effet. Mais souvent cet effet est funeste par suite d'un manque complet d'hygiène. Un point, en effet, bien établi et auquel tout malade se garderait bien de manquer, c'est que toute maladie est hydrophobe. Aussi tout bon ; malade croupit dans une crasse qu'il entretient soigneusement et lui donne un aspect d'une saleté repoussante.
    Les anciens missionnaires ne sont pas restés sans tirer parti de cette médecine indigène. Ils s'en sont surtout servis comme moyen d'accès auprès des petits enfants pour leur assurer la grâce du baptême. Il y a tout un assortiment de petites pilules spéciales aux maladies infantiles. Le missionnaire zélé a toujours à sa disposition un ou cieux baptiseurs ou baptise uses ambulants qui parcourent les villages avec une bonne petite provision de remèdes. Ainsi munis, les baptiseurs s'en vont vendant ou donnant leurs remèdes ; ils parcourent les villages païens et se voient partout accueillis avec joie. Ils pénètrent dans les cases ; tout en soignant les enfants, il leur est facile, quand les pauvres petits sont sérieusement atteints, de verser sur leur front l'eau régénératrice qui en fait des élus de Dieu. Ils sont même nombreux les parents qui regardent le baptême comme un remède bienfaisant contre les maléfices du mauvais et appellent le baptiseur auprès de leurs enfants mourants.
    D'autres, fervents de la métempsychose, et le coeur brisé de voir leurs enfants mourir l'un après l'autre sans pouvoir en conserver aucun, sont heureux de voir baptiser leurs enfants persuadés que, devenus enfants de Dieu, ils ne reviendront plus nuire à la famille.
    Qui dira le nombre des élus dont le ciel a ainsi été peuplé, grâce aux secours envoyés par la Sainte Enfance! Ils chantent maintenant au ciel la gloire de Jésus et prient sans doute pour leurs parents moins fortunés qui n'ont pas, comme eux, le bonheur de le connaître et de l'adorer. C'est ainsi que hier encore j'entendais une famille nouvellement convertie me déclarer avec joie que déjà, elle comptait au ciel un élu parti depuis plusieurs années après avoir été baptisé par un de ces médecins ambulants.
    Il arrive également souvent que sont abandonnés des enfants par des familles trop pauvres pour les nourrir ; la Sainte Enfance les recueille, les élève, puis les place en des familles aisées qui les adoptent. Là ils grandissent, s'habituant dès leurs tendres années aux pratiques de la vie chrétienne et augmentent le nombre des fidèles.
    N'était-ce pas en guérissant les malades que Jésus parcourait les bourgades de Judée et de Galilée ? Il passa, dit l'Ecriture, en faisant le bien. C'est pourquoi, en remontant au ciel, il fit à. ses apôtres une dernière recommandation, celle de guérir les malades. Et si, obéissant à ce précepte d'amour, le missionnaire se penche sur les grabats, si comme Jésus il prend par le main les fiévreux en disant : Lève-toi, s'il passe, lui aussi, en faisant le bien, pourquoi donc la barrière d'indifférence qui s'élève contre lui ne tomberait elle pas ? Pourquoi les coeurs ne se laisseraient-ils pas pénétrer pour s'ouvrir peu à peu au divin contact de la grâce, abandonner leur vaines croyances, prier et adorer Jésus.

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    Tels sont trop succinctement décrits les obstacles, semés sur la route du missionnaire, tels ses moyens d'action et de propagande. C'est un volume entier qu'il faudrait pour expliquer la chose dans tous ses détails ; mais ces quelques lignes suffiront, pensons-nous, pour faire comprendre aux amis des missions les difficultés de l'apostolat, la nécessité des ressources et aussi le besoin de grâces que seules peuvent lui attirer de ferventes prières ; car il aura beau semer, jeter l'argent et multiplier les oeuvres, que pourra-t-il jamais si la grâce de Dieu n'est pas là pour les faire fructifier. Pauvre petit semeur, jamais il ne doit oublier la parole du divin Maître : sans moi vous ne pourrez rien faire.

    A. BOURLET, Miss. Apost.










    1919/168-188
    168-188
    Vietnam
    1919
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