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Laos un extraordinaire chef de Révoltés

Laos un extraordinaire chef de Révoltés J'ai à vous apprendre du nouveau qui n'est pas banal. Après la retraite et les fêtes de Noël, je suis allé à Sithan pour y faire l'administration. Tout était parfait, tranquille ; seulement le catéchiste vint me dire un tas d'histoires dans le genre des contes de ma mère-grand. J'en ris beaucoup. Il s'agissait d'un individu de Selapoum qui était doué d'une puissance extraordinaire et qui annonçait des choses plus mirobolantes encore.
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    Laos
    un extraordinaire chef de Révoltés
    J'ai à vous apprendre du nouveau qui n'est pas banal.
    Après la retraite et les fêtes de Noël, je suis allé à Sithan pour y faire l'administration. Tout était parfait, tranquille ; seulement le catéchiste vint me dire un tas d'histoires dans le genre des contes de ma mère-grand. J'en ris beaucoup.
    Il s'agissait d'un individu de Selapoum qui était doué d'une puissance extraordinaire et qui annonçait des choses plus mirobolantes encore.
    Il parlait de ressusciter un noyé mort depuis le 11e mois, mais il ajoutait qu'il fallait attendre pour cela le 4e mois. Vous savez qu'on compte par mois lunaires et que la première lune de janvier est, cette année, la deuxième.
    Il fut question de bien d'autres choses encore auxquelles je ne fis pas grande attention tout d'abord ; mais pendant tout le mois que dura mon séjour je pus me documenter à loisir.
    Or donc à Selapoum il y avait un nommé Thit-Lek que ses vertus avaient élevé au rang de sorcier illustre, et qui par suite annonçait des choses merveilleuses et promettait d'en accomplir aussi beaucoup.
    On racontait que ses parents ne voulant pas qu'il se mariât, il avait tout de même pris une vieille femme pour épouse, mais vieille !... Puis il la conduisit à une source, d'autres disent à la mer, et là lui fit subir un de ses bains à l'eau de Jouvence, si bien qu'il en fit une mariée parfaite.
    Ensuite il monta sur le trépied :
    « Que tous ceux qui veulent de l'argent m'écoutent. L'heure est venue où l'âge d'or va commencer. Ayez tous des mak fak (espèce de courges) et des mak u (potirons), les premiers seront de l'argent, les seconds de l'or ; ayez tous des jarres neuves, des marmites neuves, mais laotiennes, ce qui est d'origine siamoise ne vaut rien. Ayez tous une bêche, s'il faut l'acheter quatre ticaux achetez-la tout de même (cela vaut bien à peine un tical) mais qu'elle soit neuve. Ramassez les broussailles que le fleuve a laissées après l'inondation, elles feront des étoffes. Faites provision de torches car il fera nuit sept jours et sept nuits de suite au 4e mois.
    « Débarassez-vous de l'argent siamois, il va se changer en fer, mais venez chercher de la terre que je vous donnerai et qui se changera en argent.
    « Si vous avez des porcs, des poules, des vers à soie, tuez tout ; ils se changeront en jack qui vont dévorer le monde.
    « Vous qui désirez être invulnérables, accourez, j'ai des kacha (amulettes) précieux. Si on vous tire un coup de fusil, le coup ne partira pas ; si c'est un coup de sabre, cela ne coupera pas ».

    SPÉCIMEN DÉS KATHA.

    Je vous envoie un spécimen des katha ou amulettes. Vous ne pouvez le traduire, ni moi non plus. Le brave homme a même eu l'audace de dire que quiconque pouvait lire ce qu'il écrivait était un homme plein de mérite... Je le crois ! ! Après cela, est venu une pluie de lettres célestes ordonnant ou défendant un tas de choses. Il y a en a eu un peu partout. Naturellement on l'a écouté. Et alors vous voyez le résultat : mak fak (courges), mak u (potirons), deviennent à un prix fou, un tical ce qui se vendait quatre ou cinq sous. Les jarres, de quatre pour un tical ordinairement, ne sont plus en vente qu'à deux, trois et quatre tic aux, les marmites triplent de prix.
    Par contre les porcs qui étaient très chers au mois de décembre se vendent pour rien ; ceux qui auraient valu douze ticaux se vendent trois. J'ai dû en tuer un que j'ai acheté quatre ticaux, quinze jours plus tard on avait pour un tical une bête plus grosse.
    Il y a des villages où c'est par dix et vingt que l'on exécutait les porcs en un seul jour. Les vers à soie étaient jetés misérablement. Naturellement nos chrétiens ne croyant rien de tout cela se sont mis à acheter en riant de la panique. Durant le mois de janvier que j'ai passé là-bas, je ne me suis pas ennuyé ; tous les jours, j'apprenais une nouvelle invention. Cependant les aveugles continuaient à ne pas voir, les morts à ne pas vivre, et les pauvres païens à trotter, faisant six, huit, dix journées de route pour aller voir l'e grand homme. En revenant, ils avaient tout le temps de broder ce qu'ils diraient aux autres.
    Mais seul, c'était peu ; il fallait au grand homme des satellites ; voilà donc de tous côtés des sorciers faisant chorus avec le premier, annonçant merveilles sur merveilles et faisant courir toute la population.
    Un jour je vois arriver un fou qui vient me raconter ses peines ; je j'écoute ; il parsemait ses discours de grands mots sanscrits. Comme je faisais semblant de comprendre et de l'écouter avec attention, il était très content. Il partit. Le lendemain j'appris que c'était aussi un sorcier ; tout le monde allait le saluer. Ses grands mots, ses phrases insensées lui attiraient tous les environs. Et lui de se fâcher : « Qu'est-ce que vous venez faire ? Me saluer ? Restez donc chez vous, et laissez-moi tranquille. Je ne suis qu'un homme comme tout le monde, à cette différence que je suis fou, voilà tout ».
    Pour un fou, c'est bien du bon sens.
    Un autre annonça qu'il s'élèverait dans les airs. Il grimpe donc sur le toit de sa maison, et patatras, s'enfonce quelques côtes. Il avait, paraît-il, manqué le cheval céleste qui devait le porter.
    A mon retour à Oubon je trouvai le consul de France qui venait d'arriver. La ville était assez tranquille. Le frère du roi de Siam gouverneur de la province savait tout cela. Je lui appris cependant divers points qui me paraissaient louches : ainsi cette horreur de ce qui est siamois, puis la promesse de n'avoir plus à payer l'impôt, etc. Depuis il a fait arrêter quelques-uns de ces artistes et veut en faire une collection pour la prison, car vraiment on ne peut mieux mentir.
    Mais voilà qu'au milieu de la tranquillité relative que laissaient encore ces bruits, le jour de Pâques une nouvelle se répandit comme une traînée de poudre : Kemmarat est pris et l'ennemi marche sur Oubon. Vous avez sans doute eu des nouvelles de la guerre des Khas ; des rebelles ont voulu se soulever contre les Français de la rive gauche ; les mêmes bruits merveilleux avaient précédé le mouvement. Aussi dès le principe je me demandais si la même révolte ne se ferait pas contre les Siamois ; l'événement a justifié mes prévisions.
    Il est avéré actuellement qu'une bande de rebelles a pillé Kemmarat, forcé le gouverneur à se soumettre, puis a enrôlé tout ce qu'elle a trouvé, est descendue à Kasem (Kaksom) où dix soldats siamois sont morts dans un engagement à Koulou. Actuellement les révoltés sont installés là, font de la poudre, font aussi la fête, et parlent de se rendre à Takan, où ils feront la fête et de là se dirigeront sur Oubon. Vous voyez que ce n'est pas loin, aussi les armements se font en masse. Le prince prend ses dispositions et arme beaucoup de monde.
    Pour moi, il n'arrivera rien d'extraordinaire, je crois, car ces bandes se composent d'un ramassis de Khas, de Cambodgiens, de Birmans, d'Annamites, et d'une troupe de Laotiens plus intimidés que convaincus. Ils sont, dit-on, 700 ou 800, d'autres disent 1.500 ; mais le nombre des rebelles, vraiment rebelles, ne doit pas aller à 100. Cela concorde avec ce que disait le fumiste de Selapoum :

    « Si l'on vient me combattre je prendrai le soleil et je le jetterai sur mes ennemis ; mais bientôt viendront de l'est trois grands personnages qui me rejoindront et alors nous ne craindrons personne, sinon des ennemis qui pourraient venir de l'est ».
    Le 4 avril un engagement a eu lieu entre les Siamois et les rebelles ; ceux-ci ont perdu près de 300 prisonniers, 200 morts et de nombreux blessés ; sans compter que 7 des principaux chefs ont été tués. Comme les Laotiens ne marchaient avec ces derniers uniquement que par peur, on peut maintenant considérer l'incident comme clos.
    Le P. Rouyer a failli être tué. Il avait tenu à rester pour soutenir les chrétiens à Ban Uet et comme les chrétiens n'étaient pas entrés dans les rangs des sorciers et n'étaient pas allés chercher de la terre, qui devait se changer en argent, il y avait quelques colères contre lui. Alors le jour de la grande bataille, une bande est venue prendre le Père. Il s'est vu d'un coup entouré de quinze hommes armés de fusils qui le tenaient en joue. Ils l'ont conduit au chef de la bande qui s'est contenté de lui demander s'il était loyal ou fourbe. Se faire tuer pour si peu eût été trop extraordinaire, et le P. Rouyer s'est déclaré l'homme le plus loyal que la terre ait jamais porté. Cette déclaration lui a coûté son fusil et une pipe, c'était moins cher que de la payer de la tête.
    FIGUET,
    Miss. aposte. au Laos.

    1902/227-230
    227-230
    Laos
    1902
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