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Laos les sociers laociens 2 (Suite)

Laos les sorciers laociens (suite1)
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    Laos

    les sorciers laociens
    (suite1)

    Me voilà obligé d'ouvrir encore une parenthèse pour prévenir la question des lecteurs : « En quoi consistent ces sacrifices d'animaux ? » Voici la réponse : si c'est une poule, on la tue sur place et on la mange de suite en compagnie du sorcier, après en avoir mis quelques bribes de côté avec du riz, que le sorcier offre au génie, et que viendront manger corbeaux, chiens ou fourmis. Si c'est un plus gros animal, porc ou buffle, on décide du jour du sacrifice. Le sorcier sera là pour faire l'offrande au génie; quant au reste de la bête il sera mangé par les invités, ou vendu en partie à ceux qui voudront en acheter. Dans ce cas le laocien s'arrange bien pour tirer de son marché un bénéfice qui couvrira tous ses débours.
    2° Un brave laocien revient des champs ; il est affamé, il prend une poule pour l'immoler à son appétit, et après l'avoir tuée, ébouillantée et plumée, il commence par l'ouvrir. Mais ne voilà-t-il pas qu'en tirant sur les boyaux, il a remarqué par places des taches noires ou rouges, blanches ou jaunes. Il ne va pas jusqu'à penser que la bête peut être malade ; ce serait demander un trop grand effort de réflexion à son esprit naïf ; il pense de suite qu'un mauvais génie a passé par là et qu'il tombera sous ses griffes, s'il mange la bête. Le sort en est vite pris; une, deux, trois ! Et l'animal va rouler quatre pas plus loin dans la poussière pour la plus grande satisfaction du chien du logis ou du voisin; tandis que le propriétaire, non sans avoir lancé quelques malédictions très corsées, se contentera de manger son riz gluant trempé dans du sel ou une sauce de piment.

    1. Voir Ann. M.-E., n° 153, septembre octobre 1923, p. 190.

    II. — Géomancie.

    1° Un laocien veut-il faire champs ou jardins dans un endroit qui n'a pas encore été cultivé, il tient à s'assurer auparavant qu'il n'aura à subir ni en sa personne ni en ses plantations la malveillance d'un mauvais génie protecteur ou propriétaire des lieux. Il appelle un sorcier compétent qui, après avoir récité quelques formules, étudié la position du lieu, et fait des libations d'eau lustrale, prend un peu de cette terre humide et l'examine. Comme il est très malin, il y découvre les germes des futurs génies qui viendraient tracasser le laocien, s'il n'y mettait bon ordre. Il ordonne un sacrifice d'animal ou de riz à faire au génie ; après quoi, le consultant, pourra en paix cultiver la terre, et, s'il lui arrive malheur, c'est qu'il aura contrarié le génie dans la suite.
    2° Un laocien creuse-t-il la terre pour y faire quelque plantation? S'il découvre que son instrument ramène de la terre de différentes couleurs, il peut en conclure que ses plantations ne réussiront pas, parce que l'endroit est sous l'empire de plusieurs génies. Il ne lui reste, pour conjurer le mauvais sort, qu’à faire un petit sacrifice de riz, de bétel, tel que le lui indiquera son imagination, et il pourra en toute sûreté faire ses plantations.

    III. — Nécromancie.

    Des malheurs successifs s'abattent-ils sur une même famille, c'est la consternation. La première pensée qui vient au laocien, c'est qu'il est victime ou d'un mauvais sort jeté par un de ses ennemis, ou de la vengeance d'un mauvais génie qu'il a offensé. Il fait donc appel aux différents sorciers qui pourraient, selon lui, procurer le calme dans sa famille, mais aucun ne réussit, et le laocien continuerait ainsi de courir après tous les sorciers connus, si un de ceux qu'il a déjà mandés ne lui suggérait l'idée que ces malheurs viennent sans doute des mânes de morts, parents ou ennemis. On appelle alors un sorcier qui puisse faire l'évocation des morts. J'avoue que dans la profusion des explications compliquées qui m'ont été données, je n'ai pu découvrir la marche de ces rites macabres. La seule chose que j'ai retenue, c'est que le sorcier demande un sacrifice déterminé par ses formulaires, et que parfois il faut enterrer de l'argent, des bijoux, à des endroits indiqués par le sorcier. Je me suis laissé dire encore que l'évocation des morts était un privilège réservé, en général, à de vieilles filles qui ont aussi pour spécialité certains philtres d'amour.
    Quoi qu'il en soit, le laocien y va de son sacrifice, paie de gros honoraires au sorcier, et tout rentre — parfois — dans le calme.
    Lorsqu'un cadavre présente une figure sereine, que sa peau n'est pas ratatinée, qu'il ne dégage aucune mauvaise odeur, le laocien en conclut que son esprit a transmigré dans une condition heureuse; si le cadavre présente une face troublée, si la peau semble parcheminée, si la décomposition est rapide, on doit en conclure que l'esprit a transmigré dans une condition malheureuse ; dans le premier cas, on offre un petit repas au génie d u mort pour s'attirer ses bonnes grâces ; dans le second cas, le repas est offert pour empêcher le génie du mort de venir tourmenter les membres de la famille.
    Une malédiction redoutée par les laociens est celle-ci : « Mort, je ne fermerai pas les yeux », pour indiquer que même mort, il gardera toute sa haine contre celui qui l'a offensé. Si dont un mort garde les yeux ouverts, on en conclut qu'il est irrité contre quelqu'un de la famille ou du village, il faudra lui « voiler les yeux » pour écarter tout malheur possible. Les frais de l'offrande sont faits soit par la famille seule, soit par le village entier qui redoute la vengeance du mort.

    IV. Ornithomancie.

    Passons à autre chose. Un oiseau qui niche d'ordinaire dans les bois vient-il faire son nid sur un arbre dans le village, un, corbeau vient-il croasser à heures fixes près d'une maison, une poule caquette-t-elle d'une voix insolite, etc.; etc., cela suffit pour mettre en éveil le naïf laocien. Qu'annonce cet oiseau, bonheur ou malheur? C'est au sorcier à le dire, à désigner l'offrande qui amènera la réalisation du bonheur annoncé, ou qui écartera le malheur qui menace.
    Certains oiseaux, comme l'émouchet par exemple, ont un vol significatif et bien déterminé ; on sait que s'il vole en criant, en passant sur un champ, c'est qu'il avertit le propriétaire qu'il a à faire attention aux voleurs qui en veulent à son bétail. Si le corbeau croasse perché sur la barrière qui enclôt la maison, c'est qu'il annonce une visite de parents ou d'amis. Il est même des oiseaux, et le corbeau est du nombre, que les fiancés ont transformé en oiseau bleu et qui sont chargés de porter des nouvelles de l'absent. Ces nouvelles seront interprétées bonnes ou mauvaises selon le moment de la journée et l'endroit où ces oiseaux viennent percher et crier. Mais de tous les volatiles, ce sont encore les gallinacés qui comptent le plus pour prédire l'avenir.
    Faut-il, pour le plus grand ébahissement des lecteurs, faire mention ici de ces saints personnages du bouddhisme qui, à cause de leur grande vertu, à l'instar de leur maître, assurent comprendre le chant des oiseaux et même le langage des poissons (ce ne doit pas être des carpes !) Je me suis laissé raconter, et je n'ai pas ri, qu'un de ces saints personnages vieilli (il avait 80 et quelques années) dans la pagode d'un village voisin de celui que j'habitais, non seulement comprenait le langage des oiseaux, mais même se faisait comprendre d'eux. Je n'ai pas cherché à éclairer l'intelligence de mes narrateurs, c'eût été peine perdue.

    V. ― Rêves.

    Bien que le laocien rêvasse beaucoup trop, surtout quand il devrait travailler, il trouve cependant qu'il ne rêve pas assez ou du moins qu'il ne rêve pas des sujets dont il voudrait rêver Il demande donc à ses sorciers de lui faciliter l'opération. Il existe des formulaires pour cela, mais je n'ai jamais pu mettre la main sur ces manuscrits ; je n'ai pu consigner que des pratiques inventées par les particuliers ou données par des sorciers. Une mère veut-elle rêver de sa fille défunte, elle revêt le jupon de sa fille en se couchant. Le père veut-il rêver de son fils absent, le voir, comme il dit, il porte avec lui un objet quelconque ayant appartenu au fils.
    Les sorciers, eux, indiquent des formules à réciter avant de s'endormir, ou à inscrire sur du papier, de l'étoffe ou des feuilles et â mettre sous l'oreiller.
    Quant à l'interprétation des songes, j'ai été plus heureux et j'ai pu avoir des documents plus précis. Les rêves sont catalogués et leur signification commune est connue de tout le monde : dents cassées, perte prochaine de biens, maladies, etc; mais il est des rêves plus captivants, plus extraordinaires que le laocien ne peut expliquer lui-même, et dont il demande le sens aux sorciers habiles. Tout comme les voyants d'Europe, ceux-ci répondent aux consultants par des phrases qui ont tous les sens qu'on veut bien leur donner. Par exemple : quelqu'un a-t-il vu en songe une main « nager dans l'air » (loi akat), le sorcier répond « la main est l'oeil de l'aveugle, et pour celui qui a de bons yeux la main ne vaut pas l'oeil ».
    Il n'en est pas moins vrai que le laocien croit très fort à ses songes, et que s'il a rêvé d'un malheur à survenir pendant un voyage qu'il se propose d'entreprendre, il ne se mettra pas en route sans avoir conjuré le mauvais sort par quelque offrande aux génies.
    Souvent, malgré les explications données, le rêveur n'en reste pas moins perplexe. Voici un exemple entre mille : Le laocien a vu, en rêve, son buffle monté sur une butte au milieu des champs. Qu'est-ce que cela signifie? Les uns disent : « le riz sera si beau qu'il s'élèvera au-dessus des buffles ; ceux-ci pour ne pas laisser en peine leur maître, montent sur une butte pour se montrer ». Les autres disent : « il y aura une grande inondation, le riz sera couvert si haut que les buffles pour ne pas être noyés monteront sur les buttes ». Quelle est la bonne interprétation ? Tout s'arrange par une offrande aux génies, après quoi le laocien fait ses champs sans s'inquiéter le moins du monde de ses rêves.

    VI. — Chiromancie.

    Les chiromanciens de profession sont plutôt rares, principalement dans les campagnes; les explications qu'ils donnent sont dictées par l'inspiration du moment. On m'a affirmé cependant qu'il y avait même dans les campagnes des formules écrites; j'ai invité, en vain, un détenteur de ces manuscrits à venir me voir.
    Dans les villes, les chiromanciens (mo du) sont assez nombreux. Mais je ne possède qu'un seul exemple de leur art. La main est divisée en 9 cases : sous l'index le chiffre 5, sous le majeur 6, sous l'annulaire 7; sous le chiffre 5 le 4, sous le 6 pas de chiffre, cette case est appelée « coeur », sous le 7 le chiffre 8 ; sous le chiffre 4 le 3, sous la case « coeur » le 2 et enfin sous le 8 le chiffre 1. Il s'agit de la main gauche la numérotation est-elle la même pour les deux mains ? Je l'ignore.
    D'après ce que je lis dans les explications des signes, je constate qu'elles concernent surtout les mariages, les naissances, la longévité heureuse ou malheureuse.
    J'ajoute (sous toutes réserves, car je n'ai pu avoir le moindre document là-dessus) avoir entendu parler de dessins phrénologiques.

    VII. Prestidigitation.

    Pourquoi parler des prestidigitateurs dans un article traitant des sorciers? Tout simplement parce que les laociens ne croient pas que les tours de passe-passe de ces personnages soient dus à leur habileté ; ils attribuent cela à des formules que ronchonnent les bateleurs pendant leur opération, tout comme les prestidigitateurs européens débitent leur boniment. Les prestidigitateurs sont appelés : mo luem (illusionnistes) et ne croyez pas que leur science se borne à subtiliser un haricot, une pièce de monnaie ; le laocien vous dira sans rire que ces illusionnistes peuvent avaler devant eux « une pirogue de charge ».
    Je place ici un fait personnel. Me souvenant qu'il y a quelque 20 ans je m'étais amusé aux tours de passe-passe à la portée de tout le monde en France, je me procurai un jeu de cartes, puis ayant confectionné quelques appareils rudimentaires, je m'amusai un jour de fête à mystifier mes chrétiens, en faisant sauter la coupe, soufflant une carte, faisant paraître ou disparaître de menus objets. J'eus un succès auquel je ne m'attendais pas. On me demanda le dimanche suivant de recommencer, je m'y prêtai volontiers, mais les réflexions que faisaient les chrétiens et surtout les catéchumènes m'obligèrent à cesser.
    Un confrère, aujourd'hui rappelé à Dieu, fut plus fort, mais constata aussi qu'il n'aurait pas dû agir ainsi. Il existe la croyance, dont je parlerai plus loin, que l'on peut se rendre invulnérable. Mon confrère fit donc le pari de faire tirer sur lui un coup de fusil sans être blessé. Après avoir mis son catéchiste dans le secret, pour qu'il consentît à tirer sur le Père, mon confrère se fit apporter un fusil à baguette, le chargea, le bourra très légèrement, puis devant tout le monde y introduisit une balle. Prenant une baguette creuse garnie de cire, il fit mine de bourrer le fusil, mais cessa l'opération quand il sentit que la balle tenait à la cire Ayant retiré la baguette et ayant pris la balle dans sa main, il alla se poster à 30 mètres de là et ordonna à son catéchiste de viser et de tirer, ce qui fut fait. A peine le coup était-il lâché, que le Père fit le geste d'attraper quelque chose au vol, et montra dans sa main la balle qui avait été mise dans le fusil. Tête des assistants... et commentaires qui firent regretter au missionnaire son joli coup.
    En voilà assez sur les sorciers, je ne parlerai plus maintenant que de pratiques ou croyances superstitieuses.

    VIII. — Invulnérabilité.

    La croyance en l'invulnérabilité est très enracinée en Extrême-Orient, bien que ce ne soit pas le privilège de ces pays; cette croyance coûta bien cher aux Japonais pendant leur guerre avec la Russie; peut-être cela les a-t-il corrigés. Quoi qu'il en soit, il est peu de pratiques superstitieuses laociennes qui soient aussi riches que celle-ci.
    On se rend invulnérable en faisant tatouer sur son corps des formules (voir ce qui a été dit plus haut) pures et impies, ou des dessins à formules, ou des animaux pris comme palladium. Le plus souvent ces tatouages sont faits par le premier birman venu, sans intervention du sorcier, chaque formule ayant, dit-on, sa vertu par elle-même. Les formules sont différentes selon qu'on veut s'immuniser contre les armes à feu ou les armes tranchantes. Quant à. la couleur des tatouages, je n'ai pu avoir rien de précis sur la différence rouge, indigo ou noire.

    On se rend encore invulnérable en portant des talismans les plus inattendus. Il en est en ivoire que l'on garde dans la bouche ou que l'on avale ; en cuivre, fer ou argent que l'on porte en collier, en bracelets ou bagues.
    Dans d'autres cas, il suffit d'apprendre une formule et on gardera le bénéfice de l'invulnérabilité tant que l'on pourra réciter la formule sans faute.
    Je n'en finirais pas de donner tous les procédés ; je n'en citerai plus qu'un, procuré avec intervention d'un sorcier. Celui qui veut se rendre invulnérable se livre à un sorcier qui lui commande en général de s'abstenir de certains aliments et de certaines pratiques pendant un temps marqué. Après s'être baigné (aspergé) sept fois avec de l'eau lustrale consacrée par le sorcier, au jour marqué le patient va trouver le sorcier qui tient préparée la drogue précieuse qui doit procurer l'invulnérabilité, et voici comment on opère :
    Le sorcier mesure avec une liane ou une corde le tour de poitrine du patient, puis lui fait absorber un bol de sa drogue ; peu importe la quantité. Aussitôt que le liquide a été absorbé, le sorcier commence à réciter ses formules, et quand il a fini, il mesure à nouveau le tour de poitrine du patient. Si le tour de poitrine a augmenté l'effet est produit, sinon rien de fait.
    J'ai soumis le cas à un médecin européen qui à mon grand étonnement était assez crédule dans l'emploi des drogues par le sorcier, et il m'a répondu que sans croire à l'invulnérabilité il croyait que l'infusion de certaines plantes pouvait procurer un dégagement considérable de gaz et amener une dilatation rapide du thorax par dilatation de l'estomac. J'avoue que l'explication m'a paru bizarre et je laisse à de plus entendus le soin de juger de la possibilité du fait.
    (A suivre).

    1923/216-224
    216-224
    Laos
    1923
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