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Laos les sociers laociens 1

Laos les sociers laociens Dans un pays où la seule religion est la crainte des mauvais génies et la croyance en des génies secourables, les sorciers doivent être légion. Est-ce bien le cas au Laos ?
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    Laos les sociers laociens

    Dans un pays où la seule religion est la crainte des mauvais génies et la croyance en des génies secourables, les sorciers doivent être légion. Est-ce bien le cas au Laos ?
    D'abord, il faut poser comme principe que le laocien reconnaît moins l'aide des génies que leur neutralité en telle ou telle circonstance. A part Pha In (Indra) et Nang Thorani (la terre) qu'il croit pouvoir lui être effectivement secourables, et de qui il peut attendre quelques bienfaits positifs, le laocien demande aux autres génies (phom ou therada) seulement de ne pas s'opposer au bonheur qu'il espère.
    Quant aux mauvais génies proprement dits — les phi — le laocien les honore pour les apaiser et leur faire lâcher prise quand ils se sont attaqués à quelqu'un ; ou pour les tenir à distance, en leur faisant des offrandes, ou pour les mettre dans l'impossibilité de nuire.
    De ceci il résulte que, selon les croyances laociennes, les mauvais génies sont toujours en quête de quelque méchanceté à faire aux pauvres humains, nais, que leur puissance peut être paralysée soit par des présents, soit par des pratiques qui les mettent clans l'impossibilité d'agir, soit enfin par l'intervention d'un génie supérieur, le plus souvent Pha : In.
    Je n'ai pas la prétention, dans les lignes qui suivent, d'épuiser à fond le sujet des mauvais génies, des sorciers, des pratiques superstitieuses ou autres, mais seulement de dire un mot de chaque chose afin de donner une idée de la mentalité des laociens, grands et petits, riches ou pauvres, instruits ou ignorants. Les renseignements que je donnerai ont été puisés dans les traités mêmes de superstitions, ou recueillis de la bouche de sorciers anciens ou pratiquant encore la sorcellerie. Je signalerai, en passant, que les pratiques peuvent varier selon les régions du Laos, et que telle pratique en usage dans le nord, peut être inconnue dans le sud.
    Si on veut appeler sorciers, tous ceux qui connaissent quelque pratique pour agir sur les génies, tous les laotiens sont sorciers, car il n'est pas un seul laotien, depuis l'adolescent jusqu'au vieillard, qui n'ait à son service une pratique ou inventée par lui-même ou apprise de ses parents et amis. J'ai dit : apprise des parents, et cela, parce que certaines familles ont des secrets de sorcellerie ou simplement de superstitions que les parents transmettent à leurs enfants ; et si les enfants venaient à laisser perdre ces secrets, les ancêtres viendraient les tourmenter pour se venger.
    Il n'est pas jusqu'aux bonzes, qui occupent leur oisiveté à ces sottises, qui n'excellent, du moins après avoir jeté leur froc aux buissons, dans ces pratiques. A en juger d'après leurs manuscrits, dont j'ai pu me procurer quelques exemplaires, ils font un mélange de légendes purement bouddhiques et de légendes qui courent, nos villages; en réalité ils seraient plutôt maîtres en superstitions qu'en sorcellerie.
    Quant aux vrais sorciers, ceux qui font profession de sorcellerie proprement dite, ils sont rares, et d'après quelques cas que j'ai étudiés en particulier, ces sortes de personnages sont toujours assez redoutés ; aussi en profitent-ils largement pour extorquer argent et présents de toutes sortes des craintifs et des naïfs.
    Tous cependant ont dû passer par une initiation commune et se munir de certains talismans, le plus souvent cachés, qui leur donnent empire sur les génies bons et mauvais.
    La première chose à faire est de trouver un maître, dont la science est évaluée à 4, 8, 16 ou 24 tic aux (le tidal est l'unité de monnaie Siamoise qui vaut environ 5 francs, au cours actuel).
    C'est donc une première mise de fonds, dans le petit commerce du maître vis-à-vis de l'élève. A cette somme d'argent il faut ajouter pièces d'étoffes, jupons, langoutis, cire, eaux-de-vie, fleurs, poule, bouillie, riz cuit.
    Le maître étant trouvé, l'élève devra faire protestation de vénération et de fidélité à son éducateur. Les deux formules consacrées sont :

    « 1° Jamais je ne me suis tenu en un endroit plus élevé que mon maître ; jamais je ne me suis baigné en amont de mon maître; jamais je n'ai cherché à lui faire du mal ; jamais je ne lui ai manqué de respect.

    « 2o Je promets de ne jamais faire du tort ou du mal à mon maître, de ne jamais le mépriser, de ne pas communiquer ses formules à qui que ce soit à un prix inférieur à celui que je donne moi-même ».
    Après cela, le maître exige ordinairement de son élève qu'il se baigne (s'asperge) à sept reprises différentes d'eau lustrale consacrée par lui, et qu'il s'abstienne pendant un temps déterminé de certains aliments qui varient selon le rang des sorciers. Pour certaines catégories le maître réclame encore quelques pratiques qu'il faut taire ici. Après les sept ablutions (elles peuvent, dit-on, être faites le même jour), il ne reste plus qu'à déterminer le jour et le lieu favorables pour l'initiation; c'est l'affaire du maître qui consultera ses manuscrits pour choisir le temps et les lieux opportuns. En général il tient compte pour fixer ces détails de l'année, de la lunaison et du jour de la naissance du jeune homme ; chaque année, chaque lunaison, chaque jour ont des animaux ou génies spéciaux protecteurs. Quant au lieu, if faut en général le débarrasser de la présence de tout mauvais génie qui pourrait entraver l'efficacité de l'initiation.
    Au jour marqué, l'élève se présente devant le maître, et après avoir reçu les révérences d'usage (selon l'ancien rite indien), le maître s'assure que son élève n'a contracté aucun empêchement propre à nuire à l'initiation; il lui fait alors un petit discours sur la valeur de ses formules et lui livre le manuscrit de ses secrets.
    Ces manuscrits sont gravés avec une sorte de burin sur des feuilles de latanier. La plupart sont inscrits en caractères tham », dits caractères sacrés, parce que c'est en ces caractères que sont inscrits les livres religieux des bonzes : on trouve cependant des manuscrits en caractères laotiens ; je n'ai vu qu'une seule fois un manuscrit en cryptographie, d'ailleurs très simples, où les lettres étaient remplacées par des chiffres et par des groupes de points.
    Ces manuscrits sont illustrés parfois de dessins très rudimentaires; les figures que l'on rencontre le plus souvent représentent des naghas (serpents fabuleux), des chevaux, des boeufs, des tigres ou des paons. A côté de ces dessins on trouve les figures de tatouages, ou figures talismans à dessiner sur du papier, de l'étoffe ou des feuilles.
    Ce qui distingue ces manuscrits des autres manuscrits laociens, c'est que, comme ceux des formules médicinales, ou ceux des chansons, ils sont d'un format très réduit (10 à 25 cent de long) et sans garde, tandis que les manuscrits ordinaires des romans, ou des légendes bouddhiques sont plus longs (40 à 60 cent). Et avec des gardes en bois quelquefois ornées de sculptures représentant des fleurs ou des animaux.
    Revenons à notre élève sorcier. S'il sait écrire, il pourra lui-même copier les formules de son art, toujours sous les yeux du maître, sinon il devra les apprendre par coeur. En cela il est servi par la mémoire extraordinaire des Orientaux qui peuvent retenir de longs morceaux d'un langage qu'ils ne comprennent pas.
    Ceci fait, l'élève est sacré sorcier — mophi — sans que le maître lui ait fait faire la moindre application pratique de son art. Après avoir salué son maître, il se retire en quête de clients qui viendront payer bien cher ses simagrées.
    Que sont ces formules ? Ont-elles un sens ? Indiquent-elles ce que veut faire le sorcier?
    La question est moins facile à résoudre qu'on ne le pense. Je vais en dire ce que j'en sais d'après les manuscrits originaux que j'ai entre les mains ou que j'ai copiés ; mais si quelqu'un peut me donner des renseignements plus précis, je lui en serai très reconnaissant, car une explication en cette matière pourrait donner la raison de telle ou telle pratique de sorcellerie on de superstition.
    1° La formule qui se trouve en tête de ce travail est une formule en pâli corrompu par les laociens ; elle a un sens, elle annonce le bonheur, la joie, la santé, la prospérité pour ceux qui l'emploieront. Cette formule est celle que la horde des illuminés, qui parcoururent le Laos vers 1900, employaient pour leurs opérations mystérieuses. On trouve de semblables formules dans les manuscrits superstitieux des anciens bonzes, ce sont plutôt des invocations ou des vœux généraux qu'une formule précise. On les récite quelquefois, comme les bonzes récitent certaines de leurs prétendues prières, c'est-à-dire en intercalant entre chaque mot la traduction en laocien du mot pali.
    2o Formules à effet. Le sorcier dit en laocien ce qu'il veut faire, c'est à peine, si dans le cours de la formule on trouve des mots pâlis déformés ou des mots intraduisibles.
    3° Formules mystérieuses, qui se prononcent en énonçant seulement les lettres de l'alphabet dont elles se composent. Chaque lettre correspond à un mot que connaît le sorcier. J'ai entre les mains des quantités de ces formules, je n'ai pu en comprendre une seule.
    Les formules de cette dernière catégorie et celles de la catégorie précédente commencent souvent par le mot : ôm. Les 'philologues discutent entre eux sur la signification de ce mot dans les textes sacrés de l'Inde bouddhique et brahmanique. Je n'ai jamais pu trouver une explication raisonnable de ce mot parmi les laociens.
    Voici maintenant quelques exemples de sorcellerie et de superstitions laociennes. Je présenterai chaque cas en donnant un exemple de magie par formule ou intervention du sorcier, comparé à un fait simplement superstitieux, et je terminerai par quelques faits de superstition pure.

    I. — Aruspice.

    1° Quelqu'un souffre-t-il d'une affection interne mal définie et qui s'est montrée rebelle à la médication, quelquefois très brutale, des charlatans laociens, on appelle le sorcier compétent. Celui-ci, après s'être enquis du mois, du jour, de l'année de la naissance du patient, demande une poule (commune ou absolument noire, y compris la crête, selon le cas), qu'il tue séance tenante et dont il examine les viscères. Qu'on me pardonne de passer rapidement sur l'examen sans entrer dans les détails prévus par le formulaire. De cet examen, le sorcier conclut que c'est tel génie qui tourmente le malade, qu'il faudra pour l'apaiser lui offrir ou poule, ou porc, ou buffle; et que, pour ses bons services personnels, on lui devra payer tant en argent et lui donner tel ou tel cadeau en nature.

    1923/190-195
    190-195
    Laos
    1923
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