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Laos le poste de bassac de 1895 à 1905

Laos le poste de bassac de 1895 à 1905 LETTRE DE M. COUASNON Missionnaire apostolique. Le 25 février 1895, je fus envoyé à Bassac par le P. Prodhomme, Supérieur de la mission du Laos, mission faisant alors encore partie intégrante de celle de Siam, et aujourd'hui séparée, ayant son autonomie, sa place bien déterminée sous la houlette de Mgr Cuaz.
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    Laos le poste de bassac de 1895 à 1905

    LETTRE DE M. COUASNON

    Missionnaire apostolique.

    Le 25 février 1895, je fus envoyé à Bassac par le P. Prodhomme, Supérieur de la mission du Laos, mission faisant alors encore partie intégrante de celle de Siam, et aujourd'hui séparée, ayant son autonomie, sa place bien déterminée sous la houlette de Mgr Cuaz.
    J'allais à Bassac pour fonder une chrétienté. La France venait de s'emparer du fleuve Nam-khong et de la partie gauche de sa vallée ; les bateaux à vapeur commençaient à parcourir ce fleuve jusque-là si mystérieux. Pour nous approvisionner, nous étions obligés de descendre chaque année à Bangkok (Siam), en caravane, avec une quarantaine de chariots, traînés par les petits mais solides boeufs du pays. Il fallait trente jours pour opérer la descente, et trente et quelques jours pour remonter au Laos. C'était un voyage de longue haleine, fatigant et trop coûteux, car pour cette caravane annuelle, nous devions nourrir tout un troupeau de boeufs, avoir un matériel de chariots et des serviteurs à proportion.
    Le P. Prodhomme jugea que si nous pouvions nous approvisionner par la voie fluviale Saigon Bassac, en usant des nouveaux moyens de transport établis par l'administration française, nos charges seraient fort allégées, nos jeunes confrères arrivant de France n'auraient plus ce pénible voyage de trente et quelques jours à faire à pied ou à cheval ou en chariot, comme aux temps héroïques de nos vieux Vicaires apostoliques, qui venant d'Europe ou s'en retournant pour les besoins de leurs oeuvres, passaient par les Indes et la Perse.
    Naturellement, afin de pouvoir changer avantageusement cet itinéraire des voyages d'approvisionnement, le P. Prodhomme voulut avoir, avant tout, un poste chrétien dans la partie basse de la mission, poste qui serait situé sur le grand fleuve et pourrait ainsi servir de procure.
    D'ailleurs, la ville de Bassac avait tenté depuis longtemps notre Supérieur qui y avait fait plusieurs voyages. L'instinct apostolique, si merveilleusement développé chez le P. Prodhomme, fondateur de la mission du Laos, lui disait qu'il y avait espoir de travailler avec espoir de succès en cette ville, en cette province, hier encore royaume, aujourd'hui démembré, un peu sens dessus dessous. Le roi de Bassac et ses mandarins ne pouvaient nous voir nous implanter chez eux sans une certaine satisfaction.
    En effet, la France ayant mis la main sur les sept dixièmes du royaume, le roi et ses mandarins voyaient bien qu'un jour ou l'autre, à une époque plus ou moins rapprochée, il en serait de même des trois derniers dixièmes. Alors, les missionnaires, connaissant les us et coutumes du pays, pourraient rendre quelques services ; par eux, l'on pourrait obtenir peut-être que les charges imposées aux vaincus fussent moins lourdes.
    Bref, Bassac fut choisi. J'y arrivai et m'y installai Dieu sit comme. Il n'y avait aucun chrétien ; j'avais amené avec moi plusieurs jeunes gens qui me bâtirent une cabane dans un endroit tellement fourré qu'à quelques mètres de là j'entendais la nuit les porcs sauvages ou les tigres prendre leurs ébats. C'est que le petit roi de Bassac ne m'avait pas donné à choisir l'emplacement du poste chrétien, et j'avais dû bien humblement me contenter d'un terrain terriblement broussailleux, hanté par les mauvais génies, et inhabitable par conséquent pour les païens honnêtes.
    Ma cabane, faite de branchages et couverte en chaume, était certainement au-dessous de la crèche de Bethléem ; car là, au moins, les parois de la grotte étaient solides, et j'imagine la voûte permettant à la Sainte Vierge et à saint Joseph de se remuer la tête haute. Mon installation n'était pas comme cela ; elle tremblait sur ses minces colonnes, que, par inadvertance sans doute, mes architectes et entré preneurs avaient coupées trop courtes. Pour dire la sainte Messe, j'étais obligé de me tenir, de l'Introibo à l'Ite missa est, incliné tout comme au Sanctus.
    J'avais une petite boîte à musique pleine de bonne volonté : elle jouait ses deux airs à tout venant. On venait voir cet Européen, tout de noir habillé, logé de si piteuse façon ; on venait entendre les deux, mais tout de même, à la longue, bien ennuyeux airs de ma boîte à musique.
    Les Laociens de Bassac m'interrogeaient, je leur répondais. Quatre-vingt-dix-neuf sur cent s'en allaient branlant la tête, se disant sans doute comme le rat de la fable à propos du chat enfariné : « Cet Européen de noir habillé ne me dit rien qui vaille ».
    Pourtant, au bout de quelque temps, une famille, puis deux, puis trois vinrent à moi. Oh ! Familles de petits, d'humbles, tout ce qu'il y a de plus humble, pauvres esclaves libérés par une loi nouvelle émanant de la cour de Bangkok, et jetés les mains vides dans la liberté octroyée par le roi de Siam et qui ne fut qu'un leurre ; et c'était pour trouver une plus grande sécurité qu'ils bâtissaient leur hutte près de la mienne.
    D'autres aussi s'en vinrent, dénués de tout, malades, couverts de plaies. Je rachetai plusieurs familles endettées. Au bout d'un an j'avais déjà un petit noyau, et je pouvais administrer, je ne vous dis pas avec quelle joie, une dizaine de baptêmes d'adultes.

    MARS AVRIL 1907, N° 56.

    Entre temps, j'achetai une maison laocienne, vieille déjà, mais encore en bon état. C'était une grande case en bois taillé à la hache, avec couverture en chaume, parois et plancher en lamelles de bambous tressées. Je l'eus pour cent francs environ. J'étais heureux, car c'était un vrai palais auprès de ma première installation. Nous eûmes vite fait de planter ma nouvelle maison, car il faut que je vous dise, qu'au Laos, les maisons sont toutes bâties sur colonnes ou gros piquets ; le plancher de la maison est élevé de un ou deux mètres au-dessus du sol, et une échelle de meunier, toujours primitive et plus ou moins solide, y donne accès. C'est primitif, mais c'est peut-être sage pour éviter les miasmes que fait sortir du sol la copieuse saison des pluies, et aussi pour se mettre à distance d'un tas de bestioles, toutes plus désagréables les unes que les autres : serpents, mille pieds, scorpions, fourmis, rats, voire même tigres, mais ceux-ci en dehors de la catégorie des bestioles, car parfois on en rencontre qui ont bel et bien trois mètres du museau à la queue, avec une taille proportionnée. Il est vrai que pour ces derniers l'échelle de meunier à escalader ne serait qu'un jeu, néanmoins il est fort rare que le tigre pousse jusque-là son audace.
    Je fus donc logé princièrement : trois petites chambres de six mètres de long sur trois de large ; celle du milieu, convertie en oratoire, décorée avec quelques étoffes bariolées, devint l'église du poste.
    Peu à peu je vis les toits de chaume s'ajouter aux toits de chaume ; mon hameau devint village ; on apprit à me connaître ; les pauvres avertirent les pauvres ; les malades firent venir d'autres malades ; d'autres enfin moins infortunés, laociens lésés dans leurs droits cherchant un abri contre les exactions, ou simplement gens au coeur droit, attirés par la religion et poussés par la grâce, s'en vinrent grossir le poste chrétien. J'eus à faire trente, quarante, une fois même quatre-vingts baptêmes dans la même journée.
    Au bout d'un an la chambre oratoire était devenue trop exiguë. J'achetai à un bonze de mes amis un vieux hangar pour dix francs ; j'en transformai les matériaux et en fis une sorte de longue nef sans plancher ; le sol battu fut recouvert de grandes nattes, je m'ingéniai à construire un petit clocher en bois ; et une charitable famille vendéenne m'ayant fait don d'une petite cloche, tout prit un air catholique.
    Ce nouvel oratoire n'était pourtant pas une merveille ; cependant nous y fûmes tous un peu plus à l'aise pour l'instant. Quatre ans plus tard, il devint à son tour trop petit. En outre trop bon marché pour valoir quelque chose, les matériaux qui le composaient menaçaient ruine.
    J'avais six cents chrétiens baptisés, un peu d'argent de ma famille, et quelques dons de mes amis de France. Avec la permission du Supérieur, je jetai les fondements d'une nouvelle église plus vaste, plus solide, bien décidé à éclipser toutes les pagodes du pays.
    Sur ces entrefaites, la Mission du Laos fut détachée de Siam, et Mgr Cuaz fut nommé notre chef. Je soumis le plan de ma nouvelle bâtisse à l'évêque qui l'approuva. Mais, hélas ! Placé à la tête d'une nouvelle Mission sans ressources, Monseigneur ne put me donner que... sa bénédiction. C'est bien important la bénédiction d'un évêque, mais matériellement, comme apport aux finances nécessaires, c'est peu. Fort néanmoins de cette approbation, persuadé d'ailleurs que le Sacré Coeur, à qui je dédierais mon église, ne me laisserait pas en panne, je me mis à l'oeuvre. Dieu avait béni d'une façon surprenante l'oeuvre de l'évangélisation à Bassac. Nous devions aussi le bénir en retour et Lui prouver notre reconnaissance, en élevant une église qui fût un témoignage de notre foi, et une prédication toujours debout, toujours en vue, toujours parlant aux pauvres païens qui vont et viennent.
    Ce but était hardi, non impossible. Point n'était nécessaire en effet de recourir aux proportions grandioses de Notre Dame, ni à l'agencement merveilleux de l'église de Fourvières. Nos braves Laociens n'ont aucune idée de ces merveilles. Seules leurs pagodes, étincelantes de verroterie, construites en briques et blanchies à la chaux, sont pour eux le nec plus ultra de l'art.
    « Dans le royaume des aveugles, les borgnes, sont rois » : je n'avais donc pas besoin de génie pour élever une église... émerveillant.
    Je m'y employai de tout coeur ; mes chrétiens, avec entrain, se partagèrent en groupes, et armés de haches et de scies, eurent vite fait de m'apporter tous les matériaux pour la charpente. Je pus trouver des ouvriers improvisés, nous fîmes des briques, des tuiles, de la chaux ; le banc de sable qui encombre, en face de chez nous, presque la moitié du grand fleuve, nous permit d'avoir un excellent mortier, et les murs s'élevèrent.
    Tout n'alla pas sans difficultés : d'abord ce fut cette inexplicable levée des phumibun, espèces de sorciers, gens sans aveu, qui se donnèrent comme envoyés du ciel, avec mission de rejeter les étrangers hors du Laos. Leur devise, « Le Laos aux Laociens », grâce à des promesses superstitieuses et abracadabrantes, un peu analogues à celles des boxeurs de Chine, fut entendue d'un grand nombre ; et, à la tête de véritables bandes, ces imposteurs purent, pendant un an ou deux, jeter le trouble un peu partout. Bassac, sans avoir été plus spécialement le lieu de leurs exploits, fut cependant troublé et comme incertain du parti à prendre. Enfin, les troupes siamoises pour la partie du Laos siamois, et la milice annamite dirigée par les gardes principaux français pour la partie du Laos français, finirent par tout faire rentrer dans l'ordre..... L'année qui suivit, ce fut le choléra : mon poste fut plus que décimé ; puis l'épizootie des buffles, seuls animaux de labour ici, la mortalité fut énorme ; quatre-vingts pour cent de ces précieux animaux domestiques périrent, empestant de leurs cadavres toutes les régions environnantes. La plupart des buffles appartenant à la mission et aux chrétiens fut emportée par cette épidémie. Les animaux de labour manquant, les rizières ne purent être mises en culture, d'où disette. Je fus obligé d'interrompre tous mes travaux et de consacrer mes ressources à nourrir les nombreux pauvres qui avaient recours à moi.
    Dès que je le pus, les travaux reprirent, et arriva un jour où toute la partie extérieure de l'église fut terminée. Mes Laotiens étaient ravis, les païens n'en revenaient pas. Le clocher, que je n'ai osé élever plus haut, à cause du peu de solidité du sol, porte tout de même la croix au-dessus de tous les points culminants qui l'entourent : seule la montagne là-bas, à l'ouest, la domine. Mais elle est si loin la montagne, puis, c'est la montagne, c'est-à-dire l'oeuvre de Dieu lui-même, elle ne peut donc faire tort à mon clocher.
    Aujourd'hui, la vieille masure achetée au vieux bonze a disparu. Nous disons la messe, mon jeune confrère et moi, dans la nouvelle église. Mon poste de Bassac, si petit, si humble en 1895, est devenu un grand poste. Le grain de sénevé, jeté pour la première fois il y a dix ans aux accords... de ma boîte à musique, est devenu un grand arbre. Je peux et je veux favoriser l'extension toujours plus grande de ses rameaux, et je demande aide et secours à ceux qui s'intéressent à l'oeuvre de Dieu.

    1907/80-86
    80-86
    Laos
    1907
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