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Lan-Long La rose des tropiques

Lan-Long La rose des tropiques Par le P. DOUTRELIGNE Missionnaire apostolique. A 24°5 de latitude, ne sommes-nous pas près des tropiques ?... Pays charmant, végétation luxuriante, forêts désagréables parce qu'épaisses et inclémentes !...
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    Lan-Long

    La rose des tropiques

    Par le P. DOUTRELIGNE
    Missionnaire apostolique.

    A 24°5 de latitude, ne sommes-nous pas près des tropiques ?... Pays charmant, végétation luxuriante, forêts désagréables parce qu'épaisses et inclémentes !...
    En revenant de la chasse au faisan ou de la chasse... aux âmes, que de fois, à mi-côte de la montagne d'en face, j'ai rencontré le vieillard Pao Ouay assis au bord de la route, les yeux fixés sur le lointain infini de Tchen-fong, au point où les crêtes semblent se perdre dans les nuages !... Et plus d'une fois, je le tirai de sa rêverie en lui disant :
    « Eh l'ami Pao Ouay ! ... que regarde-t-on aujourd'hui ?
    — Tiens, c'est le Père ! ... Je ravise ces vieilles montagnes que je connus dès mon jeune âge, et je revois toute ma vie... Là bas, c'est la forêt aux sangliers où j'en ai tué pas mal... Plus loin, la plate-forme où je connus et choisis Ao Mai ... » Et une larme attendrie, essuyée furtivement, accompagne les vieux souvenirs...
    Ao Mai ! Nom poétique s'il en fut, était le nom de sa femme... Toute cette nature splendide, grandiose, avait été le cadre dans lequel ils avaient grandi, souffert, aimé... Dieu les avait bénis.
    En ces pays, les noms ont conservé leur fraîcheur primitive... Ao Mai, c'est La Rose. D'une nichée de 10 oisillons, Ao Mai avait en naissant le teint rosé et vermeil qui lui valut son nom ; fillette au joli babil, elle mit partout joie et gaieté ; jeune fille, elle resta simple et gaie. Aux, réunions du village, elle était la première à entonner complaintes et souhaits ; mais nulle ne savait mieux évincer tel garçonnet frivole ou libertin.
    Les jouvenceaux à tour de rôle lui avaient jeté la balle fleurie. Chaque fois, elle l'avait renvoyée plus prestement encore. Au dire des vieux, Ao Mai était devenue la fée enviée mais toujours respectée.
    Un jour, cette enfant aimable tomba malade, atteinte d'un affreux ulcère. La jambe et le pied gauches furent attaqués.
    Sorciers et magiciens à dix lieues à la ronde furent appelés pour conjurer et chasser les mauvaises influences... Inutiles leurs sorts... ; inutiles les flèches de bois de fay-rot lancées à l'invisible ChiangKoun...; inutiles, les promenades des fameux do kiao (promenades des crânes) !... Ao May la pauvrette avait tant espéré de cette dernière cérémonie ! ... Sa mère lui en avait tellement parlé ! « Ta jambe toute meurtrie, lui répétait-elle, est attaquée par l'un de ces génies malfaisants du pays des ténèbres des génies ne craignent que les crânes ; nous les mettrons en fuite ».
    Le magicien était venu armé du bizarre instrument en forme de fourche d'où pendaient serrés et touffus une série de rubans déteints et de toutes longueurs. Tout autour étaient attachés des crânes de singes, de pangolins, de chats sauvages, de chiens et même d'hommes. Le sorcier s'était avancé terrible, revêtu d'une sorte de chape aux dessins outrageant la vertu et la paix. Sa voix sonore avait jeté ses menaces aux quatre coins du village ; il était allé processionnelle ment jusqu'aux abords du bois aux génies malfaisants, avait chassé ces mauvais esprits du village et les avait reconduits dans leurs demeures impénétrables : les cavernes du bois « des diables tueurs d'hommes ». Tandis qu'il marchait, les crânes se balançaient et se frappaient au commandement d'une main nerveuse... Et lui, criait plus qu'il ne psalmodiait les paroles qui suivent :
    « Les ornements du collier que je porte sont faits d'os humains. J'habite au milieu des tombes, et les crânes des morts me servent de coupes... Toujours nous arrosons nos mets de gouttes de sang qui découlent en faisant glouglou... Nous adorons les redoutables Fang Dap, Fang Pang... Partez, génies infects, etc...
    Toutes ces superstitions se déroulèrent en vain. La Rose étiolée, blême, restait étendue sur son lit de douleur.
    Les jours avaient passé... Le grand soleil du printemps était revenu, mais ne semblait pas luire pour elle. Il avait reparu portant les coeurs à la joie... mais seulement les coeurs des autres. Rose souffrait et du corps et de l'âme... Les réunions des vendanges s'étaient passées sans la fée de jadis, la reine d'autrefois !... Ses compagnes intimes mêmes n'étaient pas venues lui conter les bons mots des gentils garçonnets... Elle se sentait délaissée de tous... On ne la regardait plus qu'avec crainte... « Ao Mai, disait-on, est certainement la contaminée, la proie de quelque génie vengeur... Elle a donc commis quelque grave faute ». Les langues allaient leur train, ne respectant plus même la présence de cette Rose infortunée.
    La pauvrette pleurait, abîmée dans le désespoir. « S'il y a par delà les nuages un génie de la Vérité et du Bien, pensait-elle, il sait, lui, que je suis innocente ; il doit savoir, lui, qu'en tout et partout j'ai toujours suivi les conseils des vieux ! ... »
    Le génie du Bien et du Vrai l'entendit...
    Un jour que couchée devant sa porte Ao Mai regarde les passants, un brouhaha se produit, une foule arrive qui court au-devant d'un grand homme, à figure blanche et barbe longue. «Barbe des vieux génies », pense Ao Mai.
    « Qui est cet homme ? demande-t-elle à sa mère.
    — Bah ! Que t'importe ? C'est celui que ces gens appellent leur père, leur père spirituel ; ils sont entrés dans la religion de ce diable d'étranger, après avoir abandonné les dieux de nos montagnes.
    — Mère, je voudrais le voir ».
    Une malédiction terrible, malédiction qui ne peut se traduire en un langage qui se respecte, fit taire l'enfant ; et ces paroles s'échappèrent des lèvres de cette mère païenne.
    « Pour ces chiens de chrétiens, ajouta-t-elle, tu abandonnerais nos divinités, y penses tu ? Les génies de la terre et de la culture, ceux de nos montagnes et de nos bois te feraient mourir par vengeance !... N'es-tu pas assez malheureuse comme ce la ?
    — Je veux le voir... »
    Elle n'avait pas fini sa phrase que le missionnaire passa. Il contempla longuement cette enfant torturée de douleur physique et morale... Le coeur du prêtre s'émut, et lui adressa de ces paroles simples qui vont droit au coeur :
    « Petite, quel est ton nom ?..
    — Ao Mai. — Tu es bien malade. Sais-tu celui qui peut te rendre la santé, le teint rosé de ton enfance ? Demande à tes parents la permission de prier le Grand Médecin, celui qui a fait un si beau paradis pour les jeunes filles qui soutirent.... » Et le Père passa, appelant les bénédictions de Dieu sur cette âme.
    Depuis, autour de la malade les coeurs changeaient: l'intérêt, l'espoir d'une guérison chassaient pour un moment les haines païennes... on irait revoir cet étranger...
    Selon la coutume du pays, le père de famille prépara la plus belle de ses poules, la mit, dans un panier bien tressé ; puis il choisit le meilleur des tabacs qu'il avait dans ses provisions. Il voulait être poli, et surtout faire plaisir à sa chère malade qui surveillait tous les préparatifs...
    Rose songeait et pleurait. Une angoisse terrible la suffoquait : « Les génies lui en voudraient-ils ? Souffrirait-elle davantage P... Mais l'étranger avait l'air si bon ! Il avait dit de si douces choses et mis tant de paix dans son coeur ! »

    Le missionnaire avait réuni les familles chrétiennes pour la prière du soir ; dans une courte allocution il avait dit à ses enfants la joie de les revoir, car il y avait une année que ces pauvres gens n'avaient pas reçu leur prêtre. On lui racontait à présent les nouvelles du village : quelques familles préparées au baptême allaient demander de recevoir cette grande grâce... La joie débordait de tous les coeurs; on parlait, on riait... Chacun voulait dire son mot, obtenir une parole du Père...
    C'est alors que survint le père d'Ao Mai, accompagné de l'un de ses fils et portant ses cadeaux. « Vieillard, dit-il au missionnaire, ma fille est bien malade... Elle sait que tu es bon et doux, que tu connais des remèdes... Et moi, son père, l'homme esclave, je viens t'implorer pour elle ».
    Le brave homme ne pleurait pas, mais son coeur parlait, et toutes les misères et les souffrances de son enfant semblaient passer dans l'expression de sa physionomie.
    « Oui, oui, j'irai moi-même voir ta fille, lui répondit le Père ; va vite lui dire qu'elle prenne courage et que demain matin je serai près d'elle, apportant des remèdes et... mieux encore ».
    Le païen salua et se retira, emportant avec lui ce rayon d'espérance dont il réchauffa tous les siens.
    Effectivement, dès le matin du lendemain, le missionnaire se présenta chez la malade, qui pour le recevoir avait revêtu ses plus beaux vêtements.
    « Eh bien! Ao Mai, dit le prêtre en entrant, tu voudrais donc être guérie ?... J'apporte des remèdes qui ne tarderont pas à produire leur effet; bientôt tu iras mieux, prends courage ».
    Une chrétienne, amenée par le Père, lava les plaies et les pansa après les indications reçues, si bien que Ao Mai se sentit soulagée en même temps qu'entrait dans son âme l'espérance et la confiance qui bientôt la conduiraient à Dieu.
    Le Père la quitta sans parler de religion, mais revint le lendemain et fut reçu avec joie, car les grosses douleurs avaient disparu. Parents et enfants remerciaient le prêtre en l'appelant « Père » comme s'ils avaient été chrétiens, leurs visages épanouis disaient leur grande reconnaissance. Et le missionnaire s'adressa à Rose :
    « Je t'apporte des remèdes ; mais il faut que tu aimes celui qui m'envoie ; c'est le Maître du ciel ; lui seul peut te guérir ; il faut abandonner lés génies et les diables pour n'aimer que lui. Allons, je vais t'aider à lui demander ta guérison. Pour se faire reconnaître de Lui, on fait le signe de la croix... »
    Et le prêtre prenant la petite main veut essayer de le lui enseigner... Mais d'un geste désespéré, la jeune malade s'est détournée répétant :
    « Jamais..., jamais : »
    Pauvre esclave de Satan !... Le missionnaire comprit que cette âme tenaillée par le démon, il ne l'aurait qu'à force de prières et de sacrifices... Il partit bien attristé. Les jeunes filles chrétiennes allèrent voir la malade et lui expliquèrent que peut-être le Père parlant comme les grands hommes n'avait pas su se faire comprendre d'elle. Rose refusa toujours disant :
    « Je préfère ne pas recevoir de remèdes que faire cela ».
    Pour elle, faire cela c'était quitter ses dieux ; et elle tremblait à la seule pensée des terribles vengeances qu'elle aurait à subir. La petite communauté chrétienne se mit en prières ; et le missionnaire avant de repartir pour d'autres pays laissa ce conseil aux jeunes chrétiennes: « Vous parlerez à Rose de la Sainte Vierge qui la guérira certainement ; ne lui demandez pas de se faire chrétienne, notre Mère du Ciel arrangera bien tout ».
    Ces braves enfants, fidèles à leur tâche, obtinrent par leurs prières autant que par leur délicates démarches, que Rose aimât la Mère de Dieu.
    Quand l'année suivante le missionnaire revint, la petite Ao Mai n'était pas guérie, mais elle était mûre pour le baptême. La cérémonie se fit... Ce fut un jour de grande joie pour la communauté chrétienne, car les trois soeurs de Rose avaient tenu à suivre leur aînée dans les jardins divins. Les cloches ne carillonnèrent point puisque nos pays sont trop pauvres pour jouir de l'écho du bronze qui vibre, porte-voix des tristesses comme des joies; mais l'allégresse et l'amour étaient dans les coeurs :
    « Rose, renoncez-vous à Satan?
    — J'y renonce et pour toujours.
    — Rose, voulez-vous être baptisée ?
    — Je le veux... »
    A ce moment les fleurs de la montagne ouvraient toutes blanches leurs corolles ; la nature semblait s'unir à cette âme de seize ans, purifiée par la douleur ; pour recevoir la grande grâce qui fit de Rose et de ses soeurs, des enfants de Dieu et de l'Église...
    Et la Sainte Vierge récompensa toutes ces bonnes volontés; deux mois après son baptême, Rose était complètement guérie.
    Elle avait renoncé au paganisme ; elle renonça aussi aux païens. Un jeune chrétien demanda sa main... et l'épousa. Vous l'avez deviné, c'était ce vieux Pao Ouay que sur le bord du chemin nous avons rencontré ensemble. II regardait, en voyant les champs et les montagnes, les sentiers de cette vie, les sentiers bénis qu'il avait parcourus en compagnie de la privilégiée de la Sainte Vierge. Elle était partie pour le ciel, laissant une nombreuse famille très chrétienne. Et chaque soir le mari, remerciant la Providence pour une vie si bien remplie, disait sans doute naïvement au Créateur ce que le psalmiste chantait sur sa harpe d'or :

    Montes et colles benedicite Domino !
    Montagnes et collines bénissons le Seigneur !

    Et dans les parterres divins, la « Rose des Tropiques » bénissait le Seigneur, le Grand Maître des missionnaires !

    1926/142-148
    142-148
    Chine
    1926
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