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Lan Long (Kouy-Tcheou) : Deux histoires

Lan Long (Kouy-Tcheou) Deux histoires Par le P. Doutreligne, Missionnaire apostolique. Mes cinq cents francs.
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    Lan Long (Kouy-Tcheou)

    Deux histoires

    Par le P. Doutreligne,
    Missionnaire apostolique.

    Mes cinq cents francs.

    Une généreuse personne m'envoya 500 francs pour racheter une jeune fille. Je sursautai alors comme Perrette de la fable puis me mis à compter!! ... 500 francs... au taux de Lanlong, ça me fera exactement 62 piastres qui n'ont pas cours ici ; il me faudra les recharger en piastres du Tonkin, les seules en usage dans cette partie du Kouy-tcheou, au change de 130 %. Les pauvres 500 fr. ne me feront plus que 48 piastres!! N'importe.
    Ainsi pensé, ainsi fait. Je les palpe et repalpe, regrettant le mauvais change, et songeant surtout à la créature du bon Dieu, de préférence une païenne, qui va jouir de ce bienfait et devenir une des brebis du bercail. Je n'ai que l'embarras du choix. Il y en a de chères et de pas chères; je veux dire de meilleur marché et de plus haut prix... des cas plus ou moins intéressants. Que choisir?...
    Mais, ce que chacun de vous aurait décidé : la plus grande misère morale à soulager. Païenne?... Chrétienne?... J'hésite, puis me laisse influencer... Va pour une chrétienne !...
    Mademoiselle Kin Seu à 18 ans, plus vivante que belle. Belle? Elle ne l'est pas ; car pour le pays, malgré une figure rutilante de santé et d'expression, elle a-le nez trop fort, partant moins simiesque que celui de ses compagnes, et pour ce fait elle est moins appréciée... Des goûts et des couleurs on ne discute pas.
    Elle est venue avant-hier me trouver, pleurant, implorant à genoux aide et protection. Elle est originaire d'un village de Ouang-Mou. Ses parents sont riches : ici cela veut dire à l'aise. En ces pays, si le riz de la récolte suffit pour l'année, si les garçons peu- vent se payer un cheval, un bel habit et une culotte de satin ; si les filles ornent leurs robes de galons aux couleurs chatoyantes, la famille est classée : « bonne ». Kin Seu appartient à l'une de ces familles.
    Son père est têtu comme un Breton; plus il réfléchit, plus il enfonce son idée, ses idées... Croyant sincère, il a subi plusieurs persécutions.
    Il ne peut lui entrer dans la tête que la sainte Eglise ait établi des lois concernant le mariage, — relent de paganisme. Ses filles sont sa propriété, et personne n'a rien à y voir. Il avait destiné l'aînée à un pauvre sire, jeune homme dont l'origine nébuleuse ne peut s'expliquer et qui ne gagnerait pas à être mise au clair. Mademoiselle refusa ce parti... Le père tempêta ; mais tel père, telle fille!... Elle s'entêta, fit mine de se pendre ; on coupa la corde et le mariage fut écarté.
    Le père ne se départit aucunement de ses prétentions chinoises et se vengea. Pour ce, il destina sa deuxième fille à ce jeune homme. Ensuite, à l'insu de sa famille et de la principale intéressée, Kin Seu, il jeta l'irréparable dans la balance des fiançailles : la question d'argent. Il accepta les cadeaux, le prix de la fille.
    Cette fois il semblait tenir le bon bout, son autorité se dilatait; il goûtait un méchant plaisir à mater sa fille. Pour lui, les tares physiques et morales étaient le moindres des inconvénients. Mais la question se compliquait de celle d'une vocation religieuse déjà éprouvée : il fallait sauver cette enfant et la donner à l'Eglise.
    J'essayai de parlementer, inutile. Alors Mademoiselle Kin Seu vint se réfugier parmi les religieuses de mon école. Celles-ci, émues par ses larmes, implorèrent ma pitié; que faire? Un jour de marché, la Providence ménagea bien toutes choses.
    Le jeune homme en question, le fiancé malgré... elle, vint me voir demandant quelque remède banal..., histoire sans cloute de tâter le terrain. Je partis aussitôt en guerre.
    « Mon ami, lui dis-je, tu vas faire une mauvaise action. La jeune fille que tu as demandée en mariage n'est pas pour toi..! Tu le sais bien ?
    — Père, je suis pauvre il est vrai, mais je travaillerai. Je me corrigerai. Puis en quittant cette fiancée, je devrai renoncer aux rizières que son père m'a promises.
    — Alors, ce n'est qu'une question d'argent ?
    — !
    — Ecoute Cette fille depuis sept ans, et chaque année, a demandé à son père la permission de ne pas se marier. Elle aime le bon Dieu et la Sainte Vierge. Toutes les fois qu'elle a posé cette demande, son père l'a battue. Pour l'empêcher de suivre ces désirs inspirés par le Grand Seigneur du ciel et de la terre, il te l'a fiancée sans son consentement. Il a fait cela malgré elle, malgré le bon Dieu. Ce n'est pas juste... Réfléchis... Dieu pourrait te punir ».
    Le jeune homme se taisait. Puis, après un moment :
    « Mais Père, j'ai dépensé plus de 100 piastres pour l'avoir ! C'est le prix fixé... qui me les rendra ?
    — 100 piastres, pensai-je ! Et je n'en ai que 48 !... Il m'en manque 52 !!! » Je me mis à supputer, à faire la balance morale... Coût : 100 moins 48 égale 52. Gain triple : 1° mariage mauvais évité ; 2° vocation religieuse assurée ; 3° joie et reconnaissance de cette enfant.
    Il n'y avait pas à hésiter.. Je déboursai la somme immédiatement, certain qu'en venant narrer cette histoire aux amis des Annales, il se trouverait quelque bon coeur qui, remettant mes finances à flot, accepterait tous les mérites que la vie édifiante de cette jeune fille va réaliser au service du meilleur des Maîtres.

    Au pays Dioy, une chasse mouvementée.

    Le fleuve torrent, appelé maintenant Houa-Kiang, autrefois Tsank-Ko, est un ruban large et tortueux qui limite ici les deux préfectures de Tchen-Fong et Tse-Hen. Il va se réunir au Hong-Choui-Kiang qui après avoir traversé les deux provinces du Kouang-si et du Kouang-Tong se jette dans la mer en un immense delta. Nous sommes ici dans la préfecture de Tse-Hen en un petit village appelé Pamak, situé à 500 mètres du fleuve précité et perdu dans le creux d'un profond ravin. De toutes parts c'est la forêt, les hautes herbes, la montagne. De ci, de là, la hache des indigènes se tailla quelques éclaircies. Bravement ils y ont semé en deuxième année d'assolement du mil ou du maïs. La moisson s'annonçait splendide ; les épis de maïs gonflés de leur sève débordaient leurs épaisses enveloppes, qu'essayait, bien en vain, de retenir la gaine des feuilles longues et effilées... Les oiseaux de tout genre, merles, tourterelles, pie, corbeaux attendaient aux alentours les distractions du veilleur ou du gardien pour s'abattre dans le champ et picorer un grain qui achève de mûrir. Cette nuit le veilleur a été joué. Las de frapper le gong et accablé des chaleurs brûlantes de juillet peut-être s'était-il laissé emporter dans les bras de Morphée. A son réveil il trouva le champ piétiné, le tiers des tiges rongées à la base, les épis dévorés... Le sanglier était passé, pas seul. « Une famille » entière sûrement était venue se restaurer, croquant les épis les meilleurs.
    Au village ce fut grand émoi... On délibéra... Les vieux se décidèrent pour une battue.
    Il faut avoir vécu parmi ces hommes de la forêt pour comprendre la joie qui éclata sur tous les visages à l'annonce de cette décision. Les Dioys chassent de race, et pour peu qu'on examine comment ils passent les jours, les mois, l'année, on établirait facilement, par statistique, que ces paysans en sont encore à l'époque de la chasse. Un solitaire fut vite signalé à l'est du village et la famille un peu plus au nord. La partie s'annonçait donc sérieuse. Pour ne pas faire coup nul on s'assura des meilleurs fusils, on alla même au bourg voisin inviter Po Kiao qui ne ratait jamais son coup.
    Les rôles furent rapidement distribués, les enfants et les chiens rabattraient du haut de la montagne, et cinq bons chasseurs attendraient, l'oeil au guet, tandis que les jeunes gens dévaleraient à gauche et à droite battant les pistes pour mener les bêtes aux fusils. Les chasseurs étaient cachés sous les buissons aux croisements des trouées. Po Kiao se plaça seul dissimulé sous un amas de ronces, fusil à portée et mèche fumante. Le branle-bas avait été donné de bonne heure... mais les sangliers ne semblaient pas pressés ; ils allaient à petits pas, poursuivis de loin en loin par les cris des enfants et les aboiements des chiens. Les chiens ne s'étaient pas lancés : mauvais signe... Po Kiao veillait : un bruit de branches mortes cassées lui fait armer son fusil... il épaule et attend.... minutes de frayeur car le bruit se rapproche doux et lent... qui n'est pas la marche du sanglier... Un grognement sourd le met brutalement eu face de la réalité. Est-ce une panthère ? Un tigre? Il ne put réfléchir davantage... le félin qui était un énorme tigre et bien rayé était là devant lui à quinze pas... Les deux adversaires se regardent un instant... L'animal s'assied à demi sur ses pattes de derrière... un tournoiement de queue pour le bond décisif... tandis que l'homme jette un cri à son ange gardien (Po Kiao était chrétien). Ce fut tout. Un coup de feu partit puis silence tragique... Po Kiao ne put se relever... Il avait senti une langue rugueuse le happer... d'un coup de griffe le félin lui avait déchiré les entrailles et s'en était allé.
    Les autres chasseurs arrivèrent bientôt... Po Kiao revenu à lui ne put que leur dire: « Vous m'avez trompé m'invitant à la chasse au sanglier..c'est un tigre qui est venu ».
    Que faire? Une courte délibération les tira d'embarras... Au village voisin on les accuserait certainement d'avoir attiré Po Kiao dans un piège. II fallait à tout prix sauver Po Kiao et retrouver le tigre. Deux des chasseurs, sur une civière faite à la hâte de branchages entrelacés, transportèrent le blessé au village. On lava sa blessure et au moyen d'étoffes enduites d'herbes sauvages on la banda. Le pauvre Po Kiao gémissait.
    Les autres chasseurs assurés que le tigre avait été touché, car le sang avait coulé... (la bête n'eût certainement pas épargné sa victime dans le cas contraire) n'eurent de cesse qu'après avoir retrouvé le fauve dans son gîte. Le félin était allé se blottir dans une grotte située à une bonne centaine de pieds plus haut.. Il trépignait, la mâchoire inférieure sanglante. Cette fois les Dioys étaient prêts à toute éventualité. Les tireurs entourés de piques et de lances bien alignées firent feu... le tigre voulut bondir, il fut arrêté par trois balles qui lui fracassèrent le crâne... il retomba inerte... c'était la victoire... Po Kiao était vengé.
    A la tombée de la nuit on pouvait voir un cortège mi-funèbre, mi-joyeux, se diriger vers la demeure du blessé. Po Kiao étendu sur un brancard ferme et solide ne se plaignait plus, et le tigre porté par quinze jeunes gens lui fut offert en cadeau et réparation d'honneur.
    Le vieux chasseur est maintenant rétabli ; parfois il montre avec une certaine fierté... ses cicatrices... mais personne ne l'a revu à la chasse au sanglier. Il a remercié son ange gardien... et rite franchement de ceux qui veulent prétendre que c'est son fusil qui l'a sauvé.

    1927/261-263
    261-263
    Chine
    1927
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