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L'âne et le boeuf

L'ANE ET LE BUF Ils étaient treize petits ânes dans l'enclos séparant le presbytère du couvent, treize petits ânes, treize petits galeux, vieillis avant l'âge, pressés les uns contre les autres, l'oeil morne et triste, sauf un petit ânon, mal équarri, l'oeil vif et les poils en bataille. Et comme je passais là, ce dernier disait à sa mère : « Mère, pourquoi sont-ils si tristes ? Ne sommes-nous pas bien ici ? La montagne est autrement belle que la plaine, l'herbe est tendre et l'air tout parfumé ! »
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    L'ANE ET LE BUF



    Ils étaient treize petits ânes dans l'enclos séparant le presbytère du couvent, treize petits ânes, treize petits galeux, vieillis avant l'âge, pressés les uns contre les autres, l'oeil morne et triste, sauf un petit ânon, mal équarri, l'oeil vif et les poils en bataille.

    Et comme je passais là, ce dernier disait à sa mère :

    « Mère, pourquoi sont-ils si tristes ? Ne sommes-nous pas bien ici ? La montagne est autrement belle que la plaine, l'herbe est tendre et l'air tout parfumé ! »

    Ce fut un ancien qui répondit :

    « Tais-toi, enfant, tu ne sais pas. Mais, au fait, qui donc ne ta jamais raconté la gloire de nos ancêtres ? Ecoute donc !

    « Quand, au nom du Seigneur, Noé convia les animaux de la terre, deux de chaque espèce, à pénétrer dans l'arche pour échapper au déluge qui allait tout détruire, l'âne s'y trouvait à côté du boeuf ; il n'y avait alors pas de différence entre les divers animaux.

    « Et quand Jésus quitta les splendeurs éternelles pour apporter aux hommes le salut désiré, l'âne était encore là dans l'étable de Bethléem, tout à côté du boeuf, pour réchauffer le corps de l'enfant; et l'un et l'autre se réjouissaient d'être appelés à remplir un rôle si grand. Et pourtant il y avait déjà alors quelque chose de changé : le boeuf était monté sur les autels dans les nations devenues païennes, mais l'âne avait continué tout simplement d'être lui-même en demeurant un serviteur fidèle. La boeuf sentait bien qu'une brisure s'était faite ; c'est peut-être à cause de cela que l'âne fut choisi pour transporter l'Enfant et sa Mère en Egypte et les en ramener après la mort d'Hérode. En vérité ce furent à cette époque des jours glorieux pour notre race.

    « Mais que dire de ce Dimanche des Palmes où l'un des nôtres porta Jésus dans Jérusalem ! Toute une foule en délire, des enfants ivres de joie, dansant et chantant ! Quel triomphe alors, et maintenant quelle déchéance !

    « De ce triomphe, il ne nous reste qu'une croix que tous nous portons gravée sur le dos !

    « En ce temps de Noël, comment ne pas nous souvenir de notre grandeur passée, nous à qui il a été donné de souffler sur le divin Enfant pour le réchauffer ; c'est à peine si l'on veut encore de nous dans les crèches ou, si l'on nous y accepte, ne sais-tu pas qu'aux Indes, les chrétiens nous cachent, ayant honte de nous devant les païens, alors que le boeuf a tous les honneurs ! »

    Humiliés et méditatifs, oui, vous l'êtes, petits ânes de l'Inde, et je ne puis vous voir sans que tout un monde de pensées s'éveille en moi.

    Le boeuf ici est monté sur les autels : il travaille, mais on l'adore, il est devenu une bête sacrée ; il souffre pendant les étés torrides, il se couche de fatigue quand la course est trop longue et la charrette trop lourde, mais on ne le tuera pas, on ne mangera pas sa chair. Il faut être paria ou Européen pour oser manger cette chair sacrée

    L'âne de l'Inde, lui, est un rebut, tout juste bon à porter les ballots de linge sale, animal impur entre tous, méprisé et corvéable à merci...



    G. B. C.


    1942/173-174
    173-174
    France
    1942
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