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La visite de Maung Yo

La visite de Maung Yo Le Birman a-t-il jamais dit la vérité ? La dira-t-il jamais ? Je me suis laissé persuader par un magistrat du pays, et j'ai lu aussi quelque part qu'il ne pouvait, qu'il ne devait pas la dire. Il passerait, en effet, pour un simple d'esprit celui qui parlerait selon sa pensée. Or, tout ce que vous voudrez, mais un sot, lui, Birman, ça non ! Non ! Et non ! Ecoutez plutôt et jugez : Tiens, te voilà, Maung Yo ! Comment vas-tu
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    La visite de Maung Yo
    Le Birman a-t-il jamais dit la vérité ? La dira-t-il jamais ? Je me suis laissé persuader par un magistrat du pays, et j'ai lu aussi quelque part qu'il ne pouvait, qu'il ne devait pas la dire. Il passerait, en effet, pour un simple d'esprit celui qui parlerait selon sa pensée. Or, tout ce que vous voudrez, mais un sot, lui, Birman, ça non ! Non ! Et non !
    Ecoutez plutôt et jugez :
    Tiens, te voilà, Maung Yo ! Comment vas-tu
    Avant de me répondre, Maung Yo toussotte, lâche à travers les fentes du plancher le jus de sa chique de bétel, s'avance à genoux et, ayant déposé à mes pieds un régime de bananes, étend devant lui un bout de son paso et, sur ce tapis portatif, bien posément et très solennellement me fait le plus grand salut, le shiko birman. Puis, se relevant assis sur ses talons, il me répond :
    Très bien, très bien !
    Avant d'aller plus loin, laissez-moi vous présenter Maung Yo. C'est un vieux bouddhiste de mes amis... Oh ! De mes amis ?... en bon français à peine pourrait-on dire : de mes connaissances... mais pour lui, Maung Yo, surtout quand il a besoin de moi, il fait sonner bien haut son titre de disciple. C'est qu'en effet, malgré son nom, mon brave disciple est un vieux rusé, et parfois je me demande comment on a pu le nommer Maung Yo : M. la Simplicité.
    Mais continuons notre conversation :
    Il y a bien longtemps que je ne t'ai vu, Maung Yo : qu'es-tu devenu pendant tout ce temps-là ?
    Votre disciple est allé travailler à l'Ouest. On lui avait dit qu'il y avait du travail. Alors il y est allé.
    Eh bien ! Tu as trouvé du travail : tu as gagné de l'argent. Combien rapportes-tu d'économies ?
    Pour du travail, il y avait du travail.
    Je suppose qu'on le paye. Alors, comme tu n'es pas un paresseux, tu dois rapporter des sous. Tu dois être riche maintenant.
    Oh ! Père, vous le savez bien, votre disciple ne craint aucun travail, la peine ne l'effraie point... mais la vie est si chère ! Et puis le Père ne sait sans doute pas qu'on ne gagne pas beaucoup à faire le coolie.
    Alors je vois que tu n'es pas encore un gros richard... Et qu'est-ce qui t'amène ainsi me voir ?
    Rien. Votre disciple voulait seulement saluer le Père.
    C'est bien aimable de ta part.
    ...Père, votre disciple ne vous oublie pas. Pendant qu'il était à l'Ouest, il pensait toujours à vous ; il demandait souvent de vos nouvelles ; il priait pour vous nuit et jour.
    Très bien, très bien.
    ...Le Père se porte toujours bien, n'est-ce pas ?
    Oui, pas trop mal.
    ...Il faisait grand chaud ces temps derniers... on espérait de la pluie... pour nous, Birmans, il aurait dû pleuvoir au commencement de cette lune... nous voici bientôt à la pleine lune, et point encore de pluie... mais le Kodawgyi (le bonze) du monastère voisin a dit qu'il pleuvrait le 3 de la prochaine lune.
    Et tu y crois?
    Ils le disent, n'est-ce pas. Mais votre disciple ne sait pas.
    Eh bien ! On verra. S'il tombe de l'eau, il en tombera, n'est-ce pas ?
    C'est justement comme le Père dit si bien.
    Pendant ce temps, mon ami Maung Yo s'est peu à peu rapproché de ma chaise et, en fin de compte, me tâtant les mollets, il me dit en guise de compliment :
    Le Père est bien gras... il se porte bien... c'est très bien, très bien.
    Je finis par lui dire :
    Ecoute, Maung Yo, tu es venu me dire bonjour, c'est très aimable... Mais, tu sais, je ne suis pas très libre aujourd'hui, j'ai du travail pressé. On parlera plus longtemps une autre fois.
    Oui, je sais, le Père est très occupé... Avec tous ses disciples il a beaucoup de travail.
    Cependant et malgré mon invitation à se retirer, Maung Yo ne bouge pas. Il a quelque chose de derrière la tête. Le vieux malin a quelque faveur à me demander. Il faudrait pourtant en finir. Aussi pour couper court, je me lève et le congédie :
    Maung Yo, tu peux t'en aller.
    Père, veuillez écouter encore un instant votre disciple.
    Oui, mais deux mots seulement. Je suis pressé.
    Oh ! Votre disciple sait très bien que le Père est terriblement occupé, aussi ne voudrait-il pas abuser de ses précieux instants. Seulement que le Père veuille bien l'excuser : il a une petite affaire à lui soumettre.
    Bon ! Mais fais vite.
    Le Père sait que son disciple est allé travailler à l'Ouest...
    Tu l'as déjà dit. Abrège.
    J'abrège. Pendant ces trois mois d'absence, la femme et les enfants étaient à la maison... Eh bien !le Père le sait, mon dernier garçon, le petit qui est si maigre, cette petite bête-là a été malade, tellement malade qu'on a bien cru qu'il mourrait ;... maintenant il va bien... mais cependant il n'est pas encore très bien... Alors pendant qu'il était malade, la mère n'a pas pu travailler ;... pourtant, les petits, il faut bien que ça mange... Alors... le Père comprend ;... on a fait des dettes... et maintenant le créancier réclame.
    Eh! Cest bien simple, il faut les payer, tes dettes. Puisque tu reviens de travailler pendant trois mois, tu dois bien avoir quelques sous qui ne doivent rien à personne !
    Votre disciple a bien payé quelques dettes, mais il en reste, et le créancier dit que si votre disciple ne paye pas il va lui intenter un procès. Alors votre disciple est dans un très grand embarras.
    Evidemment, mais que veux-tu que j'y fasse, mon pauvre Maung Yo ?
    Ah! Si le Père voulait, ce serait si facile à lui !... Votre disciple ne voudrait causer aucun dérangement au Père, aussi ne le prie-t-il pas d'intercéder pour lui. Mais vous êtes son Père, vous êtes sa Mère... Votre disciple a pensé que vous voudriez bien l'aider à couper court au procès et à éviter la prison.
    Mais, mon pauvre ami, je n'ai pas d'argent pour payer les dettes des autres. Et puis, tu le sais bien, les bonzes ne doivent jamais toucher l'argent, même du bout du doigt, pas même l'effleurer d'un coup d'éventail,
    Oui, mais vous, Père, ce n'est pas la même chose... et puis, vous êtes si bon !... vous aurez pitié de moi.
    Mon pauvre Maung Yo, nous sommes bons amis, certes, mais comprends donc que ce sont mes vrais disciples, ceux de ma religion, que je dois d'abord aider.
    C'est très vrai, Père, mais votre disciple est aussi votre disciple : disciple direct ou disciple indirect, c'est toujours la même chose.
    Tu as réponse à tout. Il va encore falloir que je te donne quelque chose. Voyons, combien te faut-il pour rembourser ton créancier ?
    La femme a emprunté 10 roupies (cent francs) une fois, puis trois une autre, puis encore deux fois une roupie, je crois.
    Ça fait quinze roupies.
    Oui, Père, mais il y a l'intérêt, et le créancier dit que ça fait plus de 22 roupies.
    22 roupies! Pour 15 roupies de capital, 7 roupies d'intérêt en trois mois! Ne trouves-tu pas que c'est un peu beaucoup, Maung Yo?
    Oui, Père, mais pour nous Birmans, c'est comme cela. Vous savez, les hommes dorment, mais l'intérêt de l'argent ne dort point, comme on dit.
    Mais alors, il ne faut pas emprunter.
    Quand on est pauvre, il le faut bien, n'est-ce pas? Quand on n'a pas de sous, on n'a pas de sous. Vous comprenez ?
    Si je comprends! Je comprends surtout que tu veux me faire payer tes dettes. Voyons: tu dois 22 roupies. Mais ne m'as-tu pas dit que tu en avais déjà remboursé une partie?
    Oui, Père, mais ce sont d'autres dettes que votre disciple a remboursées!
    Alors, tu crois que je vais te donner 22 roupies ?
    Si le Père trouve que c'est trop, son disciple se contenterait de 20.
    Comme tu y vas! 20 roupies ?
    Oh ! Votre disciple ne demande pas au Père de les lui donner, mais simplement de les lui prêter. Il vous les rendra quand vous voudrez.
    Mais non, Maung Yo, avec quoi me les rendrais-tu?
    Votre disciple a deux petits cochons. Ils sont trop petits encore, mais au huitième mois, ils seront bons à vendre et votre disciple vous rendra tout, exactement tout.
    Je n'en crois pas un mot, mon vieux Maung Yo, mais puisqu'il le faut, je vais te donner, quelque chose, mais pas 20 roupies, tu comprends, c'est beaucoup trop.
    Alors 15, ça fera encore.
    Non, mon ami, c'est trop.
    Oh ! Que le Père ne descende pas au-dessous de 10.
    Tiens, voilà 5 roupies. Je ne te réclamerai ni capital ni intérêts. C'est un cadeau que je te fais pour acquérir des mérites et pour que, toi, tu soignes ton enfant malade.
    Oh ! Que le Père est bon! Son disciple ne l'oubliera jamais.
    C'est bon, c'est bon, Maung Yo, va en paix.
    Que le Père veuille bien noter la figure de son disciple, et se rappeler qu'il est son disciple, sinon direct, du moins disciple éloigné, mais c'est absolument la même chose. Et maintenant, que le Père permette à son disciple de le saluer et de se retirer.
    Sur ce, triple shiko du roublard Maung Yo qui s'éloigne enchanté de m'avoir subtilisé 5 roupies.
    A. DARNE,
    M. ap

    N.D.L.R. Extrait de « Aux rives de l'Irrawaddy », en cours de réédition, considérablement augmentée, à notre Imprimerie de Nazareth, Pokfulum, Hongkong. Nombreuses illustrations hors texte, sur papier glacé.

    1931/124-128
    124-128
    Birmanie
    1931
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