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La ville de Gingee 2 (Suite et Fin)

PONDICHÉRY La ville de Gingee Par le P. GODEC Missionnaire apostolique (Fin) 1 Et maintenant passons aux citadelles. Il y en a trois, ai-je dit, une sur chacune des trois montagnes. Deux offrent des attraits aux visiteurs : celle de Rajahgherri (la montagne du Roi), et celle de Krishnagherri (la montagne de Krishna).
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    PONDICHÉRY

    La ville de Gingee

    Par le P. GODEC
    Missionnaire apostolique

    (Fin) 1

    Et maintenant passons aux citadelles. Il y en a trois, ai-je dit, une sur chacune des trois montagnes. Deux offrent des attraits aux visiteurs : celle de Rajahgherri (la montagne du Roi), et celle de Krishnagherri (la montagne de Krishna).
    La montagne de Rajahgherri est la plus élevée. Vue d'en bas, par le nord et par le nord-ouest, elle présente l'aspect d'une immense masse rocheuse cylindrique, qui se détache brusquement du sol et monte verticalement dans les airs à une hauteur de 500 mètres. Par l'est, le sud et le sud ouest, elle s'élève graduellement au-dessus de la plaine, avec son versant hérissé de rochers semblables à d'énormes galets jetés et entassés là par la main des Titans.
    Dans le dédale de ces rochers passe, décrivant une longue spirale autour de la montagne, le chemin, fait d'une longue série d'escaliers, qui monte à la citadelle; tous les 40 ou 50 mètres des bastions et des redoutes protègent ce chemin.
    Près du sommet, la montagne est déchirée, une large et profonde crevasse sépare le versant de la masse rocheuse cylindrique. Une sorte de pont-levis jeté sur cette crevasse permet de la franchir et d'entrer dans la citadelle.
    Les abords de celle-ci sont encore défendus par plusieurs lignes de murailles semblables à celles d'en bas, moins épaisses cependant. C'est un travail formidable, et on souscrit volontiers à l'affirmation d'un écrivain militaire anglais : « qu'une dizaine d'hommes résolus, retranchés dans une pareille position, pourraient tenir en échec une armée de 10.000 assiégeants ».
    Contemplée de la plaine, la cime de Rajah chéri paraît un point fort mince, où seuls les oiseaux de proie peuvent prendre leurs ébats.
    Quand on arrive en haut on est tout surpris de trouver une superficie assez vaste pour y cantonner toute une armée.

    1. Voir Annales des M.-E., sept.-oct. 1924, n° 157, p. 186.

    Le plus remarquable monument de la citadelle, est une pagode fort ancienne, très bien conservée, construite en pierres de granit taillées et sculptées. Elle est placée sur le bord de la paroi rocheuse à l'endroit où celle-ci surplombe la plaine.
    Dans la citadelle, il y a des greniers sur le modèle de ceux d'en bas, mais plus petits. Un bâtiment en forme de cube, sans art et sans style, qui s'élève sur un raidillon, était peut-être la résidence du Rajah quand on le portait là-haut couché dans son palanquin.
    Sous ce bâtiment, on montre, une vaste cachette ou souterrain appelé la trésorerie du roi.
    Tout près, sous une masse de terre et de roches, quand on a franchi le seuil d'un orifice noir qui effraie d'abord comme s'il annonçait le repaire d'un fauve, on descend dans un labyrinthe débouchant sur une caverne spacieuse.
    L'attrait principal de ce lieu est un bassin profond, ménagé par la nature elle-même dans la roche, et rempli en été comme en hiver d'une eau délicieuse. C'est l'endroit préféré par les visiteurs pour déjeuner.
    De tous les engins qui de ce nid d'aigle crachaient le feu et le fer sur les assaillants, il ne reste plus dans la citadelle qu'un canon absolument intact, de gros calibre. Ce n'est pas un 420 assurément; il est de taille tout de même. Il mesure 40 cm d'épaisseur sur 4 mètres de longueur. Sur la culasse, on peut lire une inscription en anglais et une inscription en sanscrit. Il gît là mélancoliquement sur une pente, d'où il dégringolera bien un jour dans une avalanche de terre et de pierres se détachant de la montagne. Qui l'a fait venir sur cette cime ? Mystère. Comment l'a-t-on hissé ? Par des bras d'hommes sans doute : quelques douzaines de porteurs indous ont un jour défilé dans l'étroit chemin de la citadelle chantant en cadence, et portant cette énorme masse de métal. Voilà pour Rajahgherri.
    Parlons de Krishnagherri.
    Des roches granitiques ici encore bloquent la montagne, et la rendent inaccessible par la partie de son versant qui est en dehors des remparts.
    Dans l'intérieur de la forteresse, deux escaliers rectilignes et parallèles, protégés autrefois par des bastions aujourd'hui détruits, conduisent en haut.
    Pour les gravir, il faut avoir de bons jarrets et de bons poumons. Un jour j'en ai fait l'ascension en compagnie de notre Archevêque, un montagnard. Plus d'une fois nous dûmes nous arrêter pour reprendre haleine. Comme celui de Rajahgherri, le sommet de Krishnagherri est défendu par des murailles et des remparts. L'intérieur de la citadelle fort exigu est obstrué par de multiples bâtiments qui s'y mêlent en désordre. Il y a encore ici des greniers, des constructions en forme de cubes. Pas deux de ces bâtiments ne sont sur le même niveau ni sur la même ligne : on ne peut aller de l'un à l'autre sans grimper ou descendre, et franchir des escaliers.
    La pagode où était honoré, Krishna, le dieu protecteur de la place, s'est écroulée, les belles pierres sculptées jonchent le sol, dispersées de tous les côtés. Plus d'une fois j'ai admiré là et couvé aussi de regards d'envie deux assemblages de pierres finement travaillées, qui eussent fait, sans qu'on eût rien à y changer, deux tabernacles merveilleux pour le Dieu de l'Eucharistie.
    Sur le point culminant de Krishnagherri, se dresse un curieux pavillon octogonal, fort gracieux, de style mauresque, qui consiste en un système d'arcades s'équilibrant, et portées sur de frêles piliers. Ce pavillon, ouvert dans toutes les directions de la Rose des vents, est un observatoire splendide pour contempler la plaine à 40 milles à la ronde. De ce point de vue, on peut identifier tous les villages de la contrée, indiqués par leur étang qui ressemble à une minuscule lentille argentée. On voit également, au pied de la montage de Krishnagherri, l'église, la maison et les bâtiments du missionnaire entourés de tamariniers.

    ***

    L'histoire du royaume de Gingee est confuse jusqu'à la fin du XVIe siècle. On sait qu'il était administré par un souverain vassal des rois de Vyanagar dans l'Inde centrale.
    Ce sont les souverains de Vyanagar qui firent construire la forteresse de Gingee, très certainement d'après les plans et les indications de techniciens européens. Même en ce temps là, les aventuriers portugais, français, vénitiens, condottieri audacieux, ne devaient pas manquer à la Cour de ces potentats asiatiques, où ils s'étaient réfugiés après avoir vu de très près la hart dans leur patrie, et où leurs services étaient très appréciés.
    Au commencement du XVIIe siècle les musulmans enlevèrent Gingee aux rois de Vyanagar. Puis en 1697, le fameux chef mahratte Siwaji prit la forteresse. Son fils Ramo ne sut pas la garder et se la laissa enlever par les musulmans.
    En 1710, les musulmans ayant des soucis sur d'autres théâtres confièrent la place à un puissant chef radjput du nord, Sarup Singh, lui enjoignant de payer pour cette place et la contrée qui en dépendait de grosses redevances. Sarup Singh et son fils Tej Singh Le Tej Singh de la ballade) s'affranchirent bientôt de ces redevances ; d'où grand dépit des musulmans qui prirent la place une troisième fois, faisant périr Tej Singh.
    Dans toutes ces batailles entre Asiatiques autour de Gingee et dont l'enjeu était la forteresse, la cavalerie de Saint-Georges et la trahison durent probablement jouer un rôle prépondérant.

    C'est pendant l'occupation musulmane soutenue et favorisée par l'Angleterre que nos compatriotes s'emparèrent de la forteresse, accomplissant ce jour-là un exploit égal aux plus beaux faits d'armes rapportés dans les annales de la bravoure française.
    Voici comment cette prouesse est racontée par l'historien Orme.
    « Un détachement composé de 250 Européens et 1.200 Cipayes, commandé par Bussy, prit les devants avec 4 pièces de campagne, procédant par marches lentes, et se proposant de prendre la place par surprise. Le gros de l'armée venait par derrière, sous la conduite de M. d'Auteuil, forçant les étapes. Quand il fut en vue de Gingee, Bussy constata que 5.000 hommes, échappés du champ de bataille de Tiruvadi, s'étaient rassemblés aux abords de la ville, avaient établi leur camp sous les remparts de la cité (remparts qui n'existent plus aujourd'hui), qu'ils disposaient de pièces d'artillerie manoeuvrées par des Européens. Bussy attendit le gros de l'armée, et dès qu'il l'aperçut attaqua les défenseurs de la ville. Ceux-ci firent peu de résistance, surtout lorsqu'ils virent arriver M. d'Auteuil ; ils se dispersèrent dans toutes les directions. Les Français s'emparèrent de l'artillerie après avoir tué tous les Européens. Ils firent sauter les portes, perdant seulement 4 hommes dans cette opération; pénétrant dans la ville, avec l'artillerie et les munitions, se retranchant derrière les chariots qui portaient les bagages, ils installèrent les canons dans toutes les rues et avenues. Ils supportaient le feu des trois citadelles. Les musulmans lançant des fusées cherchaient à mettre le feu aux munitions. Pendant la première partie de la nuit, ils bombardèrent la forteresse avec des canons et des mortiers. Le coucher de la lune était le signal convenu pour assaillir à la fois les trois citadelles. Les Européens seuls devaient prendre part à cette opération. Ils attaquèrent les trois citadelles, enlevant les bastions l'un après l'autre, sabrant tous ceux qui leur résistaient. Au sommet de Rajahgherri seulement les assaillants eurent un petit fléchissement. Puis se ressaisissant, ils font sauter les portes avec des pétards et pénètrent dans la citadelle ». C'était en 1750.
    Ainsi une poignée de braves avait fait ce qui dépassait les forces d'une armée.
    Les Français gardèrent Gingee pendant 11 ans, malgré plusieurs tentatives faites par les Anglais pour les en déloger.
    En 1761, Pondichéry ayant été pris par les Anglais, le ravitaillement de Gingee devint impossible. La garnison française, commandée par un officier du nom de Mac Gregor, fut par la famine obligée de se rendre; mais elle ne capitula qu'après avoir obtenu les honneurs de la guerre.
    Ces souvenirs rendent la forteresse chère à tous les coeurs français. Les vieux remparts reçoivent assez souvent la visite de nos compatriotes.
    Le gouverneur de Pondichéry, les fonctionnaires qui ont quelque culture et qui s'intéressent aux choses de notre histoire nationale, ne manquent pas de profiter du court stage qu'ils font dans la colonie française, pour entreprendre au moins une fois le voyage de Gingee. L'administration anglaise est d'ailleurs fort déférente à l'égard de ces hôtes qui ne font que passer.
    Des visiteurs d'une espèce qui a disparu aujourd'hui fréquentaient beaucoup la forteresse autrefois. C'étaient les chercheurs de trésors. Sans doute ils faisaient souvent chou blanc. Cependant il est possible que quelques-uns d'entre eux aient parfois déterré du butin. Naturellement ils se sont bien gardés de mettre leur nom dans les gazettes.
    Voici ce qui arriva, il y a une vingtaine d'années, à un missionnaire de Gingee. Le pettah, c'est-à-dire la vieille citée, s'étendait us qu'à l'emplacement où est établi aujourd'hui lé presbytère.
    Or, un jour, ce confrère fouillant le sol, je ne sais à quel propos, mit au jour un petit pot de terre cuite contenant de minuscules bijoux d'or et des pièces de monnaie. Les bijoux étaient d'une mode aujourd'hui disparue. Les pièces de monnaie portaient des inscriptions musulmanes. Ces petits morceaux de métal pour des amateurs pouvaient avoir une certaine valeur archéologique et numismatique. Mais un missionnaire qui loge toujours le diable dans sa poche, n'a guère le temps de quérir des amateurs. Ce confrère était tourmenté par ses chrétiens qui eux-mêmes étaient tourmentés par la famine.

    Le moindre grain de mil
    Ferait mieux mon affaire,

    se dit-il; et il monnaya sa trouvaille chez un orfèvre du pays pour une cinquantaine de francs qu'il n'eut pas besoin de déposer à la caisse d'épargne.
    Mais, me demandera-t-on peut-être, la dynastie qui a régné à Gingee est-elle complètement éteinte? N'en reste-t-il pas quelque rejeton dont la généalogie est bien établie? Je réponds d'autant plus volontiers à cette question, qu'elle me fournit l'occasion, avant de clore cette lettre, de parler enfin un peu d'apostolat après avoir tant parlé d'archéologie et d'histoire.
    J'ai dit plus haut qu'un vent de grâce soufflait sur la région de Gingee quand j'y arrivais il y a 31 ans. Dans le filet que je jetais avec l'enthousiasme et l'ardeur de mes 25 ans, c'était du fretin paria que je trouvais. Or un jour je vis arriver un Indou, fort beau, fort distingué, ne ressemblant aucunement aux Dravidiens qui constituaient mon troupeau. Il était accompagné de sa fille, une enfant de 13 ou 14 ans. Il me déclina ses titres, me dit qu'il était Radjpute, qu'il était le dernier survivant des Yarghirs de Melacherri, collatéraux des rajahs de Gingee, et qu'il demandait à se faire chrétien. J'ouvris de grands yeux. Mais en Asie comme en Europe, les fumistes ne manquent pas. Avant d'accueillir pareille recrue, je crus prudent de prendre des informations.
    J'appris que cet homme ne me trompait pas, qu'effectivement il était le dernier descendant des Yarghirs de Melacherri, parents des rois de Gingee. Le gouvernement reconnaissait ses titres et lui accordait certaines franchises. Il était déjà appauvri ; cependant à Melacherri, village situé à deux milles de Gingee, où il résidait, les autres Indous avaient pour lui beaucoup d'égards. Sa maison, quoique délabrée, n'était désignée que sous le nom d'Aramanci, le palais des Yarghirs. Dans sa famille on ne parlait que la langue des Radjputes. Il portait un nom Radjpute que nous avions déjà entendu : II s'appelait Sarup Singh.
    Malgré des renseignements si favorables, j'hésitais à l'admettre au catéchuménat. Baptiser un Radjpute c'est bien, me disais-je; mais après? Qu'est-ce que j'en ferai? Où lui trouverai-je des alliances dans ce pays de castes si exclusives les unes des autres? Plus d'une fois je le renvoyai, lui disant de revenir, pensant que ses désirs de se faire chrétien passeraient comme un feu de paille.
    Un matin, rentrant à Gingee après quelques jours d'absence, je trouvai Sarup Singh installé, avec toute sa famille composée de sa femme et de ses deux filles, au milieu de mes catéchumènes parias, et apprenant les prières et le catéchisme. Pour me forcer la main, pour couper aussi les ports entre les Indous et lui, il avait le matin même mangé le déjeuner que lui avait apprêté mon cuisinier. Avec quelle facilité cette petite équipe de Radjputes apprit les prières! Avec quelle supériorité elle comprit les vérités de notre religion !
    Sarup Singh reçut le baptême avec toute sa famille. Quelque temps après, dans la gazette de la province où, par les soins du Gouvernement, sont consignés les principaux événements de la région, je lisais cette note écrite par une plume protestante, inspirée par la pitié ou le mépris, peut-être par les deux :
    « Sarup Singh, le dernier rejeton des Yarghirs de Gingee-Melacherri, s'est fait catholique romain. Sic transit ». Sarup Singh qui avait tout abandonné pour suivre Notre Seigneur, ne recueillit pas le centuple sur la terre. La suite de son histoire fut un long enchaînement de malheurs.
    Sa fille aînée Mariambraï (Marie), jeune personne accomplie que, faute de prétendant Radjpute, on dut marier à un brahme converti de Madras, mourut en donnant le jour à une fille, après deux ans de mariage. Sa soeur cadette, Marthambrai, échappa à la petite vérole, mais devint idiote. Sarup Singh, surpris la nuit par un cyclone qui passa sur le pays et fit des milliers de victimes, fut trouvé le matin mort sur le bord d'un chemin. Sa pauvre veuve, brisée par tant d'épreuves, se résigna cependant, et mourut il y a deux ans. Ainsi s'éteignirent les derniers survivants des anciens maîtres de Gingee.

    Quand notre monde aura roulé son orbe encore dans l'espace pendant quelques siècles, peut-être des dynasties florissantes aujourd'hui auront-elles subi à leur tour le sort de celles des Rajahs de Gingee et des Jarghirs de Melacherri ; ce sera alors le cas de dire très justement: Sic transit gloria mundi.
    1924/217-226
    217-226
    Inde
    1924
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