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La ville de Gingee 1

PONDICHÉRY La ville de Gingee Par le P. Godec, Missionnaire apostolique.
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    PONDICHÉRY

    La ville de Gingee

    Par le P. Godec,
    Missionnaire apostolique.

    Gingee, la capitale d'un des multiples royaumes qui se partageaient autrefois la péninsule, est aujourd'hui une modeste bourgade constituée par trois villages bien distincts, quoique à peine séparés. C'est aussi le centre d'une chrétienté. Celle-ci existait déjà au temps du B. Jean de Britto et reçut la visite de cet apôtre. Quelques centaines de néophytes baptisés, surtout depuis la grande famine de 1878, sont venus grossir le petit troupeau primitivement réuni par les missionnaires du Carnatique.
    C'est là, qu'il y a trente et un ans, je fus envoyé pour faire mes premières armes. Il m'en coûtait de me séparer du cher P. Fourcade, le grand missionnaire d'Alladhy, près de qui j'avais pendant dix mois étudié les rudiments de la langue tamoule. Mais j'étais jeune en ce temps-là ; et on m'avait tant vanté les chemins de Gingee, on m'avait fait des descriptions si alléchantes de la forteresse de toute la contrée couverte de montagnes, de gorges, de jungles qui faisaient, assurait-on, un contraste si frappant avec la plaine nue et torréfiée par le soleil formant la région d'Alladhy, que je n'échappai point à la fascination d'un lieu où j'allais trouver tant de poésie!

    Je restai deux ans dans le district de Gingee. La beauté des sites, le charme de la forteresse, la poésie des montagnes, en un mot, tout le mirage s'évanouit bien vite pour faire place à de nombreux soucis.
    Un souffle de grâce passait à ce moment sur le district, suscitant de nombreuses conversions. J'eus à m'occuper des catéchumènes qui se préparaient au baptême. Puis, comme l'installation était nouvelle, que mon prédécesseur était parti sans avoir eu le temps d'achever l'église, la maison du missionnaire, je dus faire le métier de briquetier et de gâcheur de mortier pour terminer toutes les constructions. Ces deux années passées à Gingee furent fiévreusement occupées.
    Cependant, je ne quittai pas le district sans avoir fait connaissance avec la célèbre forteresse et les souvenirs historiques qui s'y rattachaient. Les missionnaires employés aux oeuvres d'enseignement étaient plus nombreux alors qu'aujourd'hui. Aussi plus d'une fois, les professeurs de Pondichéry, enquête d'un séjour pour les vacances, vinrent à Gingee me demander l'hospitalité. Invité par ces visiteurs à les accompagner dans leurs excursions, à leur servir même de guide, je dus me renseigner sur ce que je devais leur montrer.
    Ce sont ces souvenirs historiques recueillis à Gingee, que je voudrais offrir aux lecteurs des Annales des Missions Étrangères.

    ***

    La forteresse de Gingee est un triangle formé par trois montagnes ayant chacune une citadelle sur son sommet, et réunies entre elles à leur base par une ligne de douves, de murailles, de remparts, d'une longueur de 5 kilomètres.
    Ces murailles sont un travail cyclopéen. Par quelle balistique, les lourdes Masses de pierre dont elles sont formées ont-elles été soulevées de terre ? Par quel art, ces blocs d'un granit dur comme du porphyre, qui n'ont pas été taillés mais seulement cassés, se superposent-ils si verticalement et présentent-ils une surface si unie ? Par quelle combinaison s'alignent-ils si correctement, se juxtaposent-ils si exactement, bien qu'ils affectent des formes si variées : trapèzes, triangles, parallélogrammes ? On dirait qu'on a transporté sur ces murailles, ayant soin de ne pas les intervertir, les fragments d'une roche bien unie et bien droite qu'on a fait éclater.
    Deux ouvertures dans ces puissantes murailles, deux embrasures uniques dans cette longue ceinture de 5 kilomètres, ménagées sous d'épais linteaux d'une belle venue architecturale, permettent de pénétrer dans l'enceinte de la forteresse, et de visiter les nombreux monuments qui y sont enfermés.
    Le plus remarquable est une pagode. Les souverains asiatiques ne pensaient pas qu'on puisse se passer de Dieu et mettaient la religion au premier plan. Une grande partie de cette pagode s'est écroulée. Il en reste debout une partie qui permet de reconstituer la beauté de l'ensemble. Quelle somme de travail représentent ces monolithes taillés en forme de dragon, d'éléphant ; ces colonnes par centaines, rondes, octogonales, finement sculptées, avec les longues dalles rectangulaires qu'elles supportaient et qui couvraient toute la pagode! Toutes ces pièces, délicatement travaillées, gisent pêle-mêle sur le sol, protégées contre l'usure du temps et les ravages des hommes par la dureté du granit dont elles sont faites. Plus d'un missionnaire, passant près de ces ruines, a dû couver de regards d'envie ces belles pierres, en songeant au parti qu'il en pourrait tirer pour construire une église. Mais les agents du gouvernement veillent avec un soin jaloux à ce qu'aucune pièce ne soit emportée. Pourtant, par un de ces procédés aimables qu'emploient parfois entre eux des adversaires un instant réconciliés, une dérogation a été faite à cette règle en faveur des Français. Le socle qui supporte la statue de Dupleix à Pondichéry, et aussi la colonnade qui y orne l'entrée du pier proviennent de cette pagode.
    A propos de cette pagode, et au sujet de l'art indou en général, une remarque trouve sa place ici : L'art indou manque d'ailes, il est incapable de s'élancer et d'entreprendre des conceptions grandioses, il est étriqué, terre à terre, comme la religion dont il s'inspire Mais il excelle dans le fini des détails. Aucun prodige de patience ne l'effraie, aucune difficulté ne l'arrête.
    A deux cents mètres de la pagode sont deux monuments à peu près intacts, faisant avec elle un contraste complet: deux constructions massives, géantes, faites de blocs de granit assez semblables à ceux des murailles de l'enceinte. Ce sont les greniers où étaient conservées les provisions pour les défenseurs de la forteresse. Le plus grand est long de 50 mètres et large de 9. Les murs épais de plus de 2 mètres portent une voûte ogivale haute de 15 mètres, percée d'ouvertures par lesquelles on versait le grain dans les compartiments du grenier. Un escalier extérieur conduit sur les murs, à un chemin de ronde qui court tout autour de la voûte, et est protégé par un parapet percé de créneaux et de meurtrières. L'intérieur de ces greniers présente un phénomène d'acoustique singulier, les moindres paroles y sont répétées par de multiples échos.
    A quelques pas de ces greniers, escaladant une petite éminence, derrière un rideau fait d'arbres et de rochers, on se trouve en face d'un étang sacré, un immense bassin plutôt, car les eaux qu'il renferme sont celles des pluies recueillies dans une large et profonde dépression de roches,
    Le site est ravissant ; les arbres aux branches enchevêtrées dans d'épaisses lianes, les rochers affectant mille formes, se mirent dans l'eau, où de nombreux poissons prennent leurs ébats. On respire ici la solitude et le silence. On dirait que cet endroit est maintenant encore tel qu'il était quand il sortit des mains de Dieu au jour de la création. Pourtant ce lieu paradisiaque fut, il y a deux cents ans, souillé par un rite affreux.
    Sur le bord de l'étang, on montre l'emplacement où fut brûlée la dernière reine indoue de Gingee, la jeune femme de Tej Singh, lorsque, le prince ayant été pris et tué dans une sortie contre les musulmans qui assiégeaient la forteresse, sa veuve ne voulant pas lui survivre, et se conformant aux coutumes Rajpoutes, s'étendit elle-même sur le bûcher. Les malheurs des deux époux royaux ont excité l'inspiration des bardes, et sont devenus le sujet d'une ballade touchante souvent fredonnée parmi les Indiens.
    Dépassant un autre rideau de verdure, nous trouvons un temple consacré à Hanouma, le dieu incarné en singe, dont les prouesses et aussi les écarts ont été célébrés dans plusieurs livres de la célèbre épopée du Ramayana. L'image colossale de cette divinité se détache, sculptée en relief sur le roc. Un dévot a cru faire oeuvre pie et oeuvre d'esthétique à la fois en l'enduisant d'une épaisse couche d'ocre rouge à l'huile.
    La pagode est au pied de cette statue. Elle était en ruines, un autre dévot a obtenu du gouvernement la permission de la restaurer.
    La dernière fois que je parcourus ces parages, j'y rencontrai une nombreuse caravane de riches Indous, venus de loin pour offrir des sacrifices à cette grotesque idole. Pauvres Indous, ils repoussent avec obstination le message du Christ qu'on leur apporte depuis cinq cents ans, et ils s'accommodent docilement des avatars d'un dieu singe!
    Revenons sur nos pas; à vouloir aller plus loin, nous nous butterions contre les murailles et les remparts qui enserrent la montagne de ce côté.
    Voici une rangée de maisons basses : elles servaient à loger les troupes de la forteresse.
    Tout près d'un amas de décombres, deux magnifiques dalles, ayant chacune 3 mètres de côté, attirent les regards. On les appelle la dalle du Roi et la dalle de la Reine. Elles sont faites de granit, mais un laborieux polissage leur a donné l'éclat et le fini du marbre. C'est sur ces dalles que les souverains prenaient la douche, opération fort solennelle et accompagnée de nombreux rites, le bain ayant la vertu de purifier non seulement les corps, mais aussi les âmes.
    Ce grand bâtiment en quadrilatère, percé d'arcades mauresques, c'est le palais où résidait le personnel féminin de la forteresse. Tout autour d'une cour quadrangulaire, une rangée d'arches supporte la terrasse des vérandas où les dames prenaient le frais en sortant de leur chambre, où sans doute aussi elles se communiquaient les petites intrigues et les menus commérages. Sur le milieu d'un des côtés du quadrilatère s'élève une tour à huit étages, construite dans le style du bâtiment et percée également d'arcades mauresques.
    Tous les monuments que nous avons vus sont l'oeuvre des souverains indous qui ont régné à Gingee : je dis, tous les monuments, même ceux que, à cause de leurs apparences mauresques, on serait tenté d'attribuer aux musulmans.
    Les musulmans ont laissé ici très peu de chose ; à peine quelques minarets. Les Français encore moins. Les guérites qui, tous les trois ou quatre cents mètres, s'élèvent sur les remparts, sont l'oeuvre de nos compatriotes. Ce sont de longs cylindres couverts d'un chapeau chinois, tellement étroits que la sentinelle était obligée de s'y tenir debout. Sans doute, les Asiatiques y montaient quelquefois la garde, et les compagnons de Bussy avaient peur qu'ils s'endormissent.
    Pendant certains mois de l'été, la chaleur réverbérée par les roches accumulées sur la montagne fait de la forteresse une fournaise. I1 faut alors prendre son coeur à deux mains pour s'y aventurer même le soir. Mais, pendant la saison des pluies, quand les eaux ont rafraîchi la terre et mis en fête tous les bosquets et tous les arbres, quel plaisir de visiter ces monuments et ces ruines, de parcourir ce paysage, d'admirer le merveilleux cadre que lui font les montagnes et la verdure de la jungle ! J'ai vu et connu à Gingee un français, M. Maurice Maindron, gendre du poète d'Herédia, remarquable écrivain lui-même, et correspondant de la Revue des Deux Mondes. Le charme de Gingee, les attraits de la vieille cité indoue avaient pris un tel empire sur ce Parisien et ce fin connaisseur, qu'il avait fait deux fois le voyage de l'Inde, pour le seul plaisir d'étudier et d'admirer ses monuments et ses ruines.
    Voilà ce que l'amour de l'art fait entreprendre à un homme de lettres. L'amour des âmes devrait bien tenter d'autres voyageurs.
    (A suivre.)
    1924/187-191
    187-191
    Inde
    1924
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