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La vie d'un infirmier dans un train sanitaire

La vie d'un infirmier dans un train sanitaire LETTRE DE M. J.-L. BOULANGER, Directeur au Séminaire des Missions Étrangères.
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    La vie d'un infirmier dans un train sanitaire

    LETTRE DE M. J.-L. BOULANGER,

    Directeur au Séminaire des Missions Étrangères.

    Il y a quelques semaines, nous étions au garage, tout près de N..., lorsque arriva l'ordre du départ. Tandis que nous prenions nos dernières dispositions, un train passe à côté de nous, et je m'entends appeler à mon grand étonnement, je me retourne pour apercevoir la silhouette du P. Compagnon qui m'envoyait le bonjour. Pauvre Père, j'apprends qu'il a payé de sa vie son courageux dévouement. Quant à nous, nous nous ébranlions peu de temps après pour Sainte-Menehould, et nous arrivions la nuit dans une petite station à environ 5 ou 6 kilomètres de Verdun. Une station de tout repos, où il y a bien une demi-douzaine de maisons, entourées de bois, enrichies d'un lavoir où je suis allé consciencieusement laver mes chemises et autres menus objets. Nous sommes restés en ce délicieux endroit pendant quatre ou cinq jours, et puis une belle après-midi la locomotive est venue nous chercher pour Verdun. J'oubliais de vous dire qu'un soir, nos oreilles avaient été régalées d'une superbe canonnade qui faisait vibrer les vitres de nos wagons. On ne voyait rien, mais je vous affirme qu'on entendait bien.
    Près de la gare de Verdun, dans un champ, nous pouvons admirer l'entonnoir creusé par un obus de 380. Les bâtiments de la gare n'ont pas souffert.
    Quand le train s'ébranle, je mets la tête à la portière, car en ce pays on peut voir quelque chose. Et en effet, à certains endroits où les collines s'abaissent en ondulations moins sensibles, j'aperçois dans le lointain comme de belles fusées d'artifice qui montent lentement dans le sombre de l'horizon, des lueurs semblables aux éclairs de chaleur un soir d'été se succèdent rapidement, le bruit sourd des détonations arrivent jusqu'à nous. Le ciel est fouillé par les rayons de deux puissants projecteurs, que, d'après la situation, je suppose être boches... et nous filons loin du champ de bataille que j'ai ainsi un peu entrevu. Arrivés à N... le jeudi matin nous en repartons vers 9 heures. Ah, j'ai enfin le plaisir de serrer la main au P. Bouffanais tandis qu'il aide à ravitailler nos blessés.
    A Dijon, halte pour le souper de nos malades ; c'est l'une des gares où ils sont le mieux: bouillon, viande, fromage, confitures, pain d'épices, bière, café. Ils sont contents, et l'un d'eux semble singulièrement étonné que les infirmiers ne participent pas à ces bonnes choses. C'est la consigne.
    La nuit vient. Dans notre compartiment, un caporal, dont la cuisse a été traversée par un éclat d'obus, dort sur une banquette. Un autre, blessé à la tête, s'étend par terre sur une couverture, avec sa capote pour oreiller ; l'autre banquette sert aux deux infirmiers.
    A 3 heures 1/2 réveil à Lyon, café au lait pour les blessés ; on en débarque quelques-uns, et notre train file le long de la rive droite du Rhône dans la direction de Privas. Ici et là on débarque quelques-uns de nos voyageurs, si bien qu'avant d'arriver à destination, mon wagon était vide et déjà agrémenté d'un utile coup de balai. Nous étions à Privas à midi. Après une promenade d'une heure à travers la petite ville, qui compte environ 7.000 à 8.000 habitants, je reviens à la gare, et à 16 h. 1/2 nous partons pour Lyon.
    Quand nous nous sommes réveillés, nous étions en gare depuis plusieurs heures.
    Un prêtre du train m'appelle, et nous allons vers 5 h. 1/2 dire notre messe dans une église du voisinage. Au retour, après avoir pris le café, je me rends à la gare des Brotteaux, dont nous ne sommes pas éloignés, pour assister à l'arrivée d'un convoi de grands blessés revenant d'Allemagne. Ces pauvres gens paraissent, je vous assure, bien contents.
    Au fur et à mesure que les automobiles les emmènent, le détachement de dragons qui fait la haie sur la place présente les armes, les trompettes sonnent au champ, les enfants des écoles massés sur les trottoirs agitent leurs drapeaux et jettent des fleurs.
    Je passe l'après-midi avec notre procureur de Marseille, le P. Milliet, mobilisé, je devrais dire immobiliser à Lyon. Le soir je réintègre mon domicile. Une couverture roulée me sert de traversin, mon essuie-main de taie d'oreiller, et je m'étends sur la banquette, enroulé frileusement dans une autre couverture. Le train pourra partir à 1 h. du matin ; point n'y prendrai garde ; c'est seulement au grand jour que je me lèverai pour profiter d'un arrêt, afin de me glisser dans un autre wagon où je célébrerai la messe, et en servirai une seconde, pendant que le train continuera sa course.
    Le samedi à 6 h. du soir, nous sommes à N..., et on nous annonce que le lendemain nous irons à Bar-le-Duc. C'est pourquoi le dimanche matin j'étais debout à 4 h. 1/2. Après nos messes, nous astiquons les carreaux et frottons les cuivres de notre maison roulante ; ce sera une façon militaire de sanctifier notre dimanche. A 3 h. du soir nous filons sur Bar-le-Duc où nous arrivons vers 6 h ; à 7 h. le chargement était fini.
    Le lundi matin nous débarquions nos blessés à N..., et le même soir nous repartions pour Toul où nous voici probablement au repos pour plusieurs jours. Notre train est garé à côté de la petite ligne qui relie Toul à Thiaucourt mon pays natal !

    1915/90-92
    90-92
    France
    1915
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