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La vie du missionnaire aux Indes chez les nouveaux chrétiens

PONDICHÉRY La vie du missionnaire aux indes chez les nouveaux chrétiens
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    PONDICHÉRY

    La vie du missionnaire aux indes chez les nouveaux chrétiens

    Ici, chez les nouveaux chrétiens, la vie c'est le mouvement, et le missionnaire un oiseau sur la branche prêt à s'envoler partout où on l'appelle. C'est bien le cas de le dire, les jours se suivent et ne se ressemblent pas. Hier n'a pas la physionomie d'aujourd'hui. Aujourd'hui ne ressemblera pas à demain, et demain sera tout différent d'après-demain. Hier j'étais au sud de mon district, à 23 milles de ma résidence, et aujourd'hui une pauvre vieille, qui ne veut pas mourir sans une dernière absolution, me transporte à l'est.
    Quelquefois, fatigué de deux ou trois courses consécutives, je me prends à penser au repos du lendemain, car le dimanche est proche, le sermon n'est pas préparé, un peu de répit permettrait une petite préparation ho mélique. Allons donc ! Châteaux en Espagne tout cela ! De grand matin un messager arrive poudreux, haletant : « Père, mon frère cadet a la fièvre, viens vite à l'Extrême Onction ». Comment résister à un appel aussi pressant ! Adieu, sermon, homélie, à moins que la réflexion vous vienne en courant, à dos de cheval. Pour moi je déclare que le soleil neutralise toutes mes facultés intellectuelles.
    Chaque année le missionnaire parcourt son district, visite les stations, les villages les plus reculés. C'est le bon temps : temps de travail pour le prêtre, d'amélioration pour les chrétiens, temps de conversion pour les païens. Si vous voulez bien m'accompagner, nous allons partir pour Adenour, village à 15 milles du Villupuram. Auparavant il nous faudra débattre, pendant deux heures entières, avec le voiturier le prix de la charrette qui transporte les bagages. Dans ce pays, rien n'est à prix fixe comme dans les grands magasins de nouveautés en France. L'Indien demande toujours beaucoup plus qu'il ne croie recevoir. Vous refusez son prix, il s'en va. Mais c'est une fausse sortie. Habituellement, à peine a-t-il fait quelques pas qu'il revient, l'air tout contrit, vous dire que c'est à cause de vous qu'il accepte à si bas prix. Enfin, dira-t-il en poussant un soupir qu'il s'efforce de rendre mélancolique : « Il faut bien que mon ventre vive ». Vous diminuez encore d'un bon quart le prix discuté, et en route alors. Table, chaises, natte, oreillers, confessionnal, bannières, ornements, batterie de cuisine sont entassés dans le véhicule. Cahin-caha, les boeufs s'en vont au petit pas, avec cette lenteur qu'ils ont dans tous les pays...
    Estimez-vous heureux si un accident n'arrive pas : un boeuf qui boîte, le timon de la voiture qui casse, ou bien ce qui n'est pas rare, votre voiturier qui a trop caressé la dive bouteille verse votre mobilier dans un fossé et s'endort à côté...
    Voilà les bagages partis. Le missionnaire partira le lendemain sur son cheval suivi de tout son état-major : sacristain, catéchiste, pion, chacun portant les insignes de la charge dont il est revêtu.
    Gardez-vous bien d'arriver à la sourdine dans un village, ce serait mal débuter. Les Indiens, gens fort cérémonieux, amoureux de la musique endiablée, du bruit des pétards et des bombes seraient fort mécontents si vous leur faisiez rater leur petit effet par une arrivée en avalanche ; surtout nos nouveaux chrétiens, qui aiment tant leur Sami, vous garderaient une pointe de rancune si vous refusiez les honneurs qu'ils veulent vous faire subir. Je dis subir, car quel tourment ! Entendre cette musique désordonnée, ces cris joyeux, mais trop sonores pour un tympan d'au-delà l'océan ! Je me souviens que, l'année dernière, j'arrivai ainsi à l'improviste dans un village néo-chrétien, un jour avant le moment fixé pour la réception. En route je souriais dans ma longue barbe, en pensant à la surprise que j'allais causer à mes chrétiens. Tomber au milieu d'eux, les surprendre, leur dire : « me voici » ; jouir de leur étonnement serait pour moi un petit spectacle.
    J'arrive donc le soir à cinq heures, devant la petite église en terre du lieu.
    Les chrétiens construisaient alors un arc de triomphe à mon intention. Je trouve des visages consternés, des gens pas contents du tout : la musique était absente ; la poudre était encore à sécher ; la réception était manquée. J'avais cru de ce chef esquiver tout l'infernal tapage musical.
    Mais je comptais sans la malice de mes paroissiens qui, à part eux, ruminaient leur petite vengeance. Le soir après la prière en commun, au moment où je portais à la bouche ma première cueillere de riz, un coup de canon formidable ébranle les airs. Les tambours résonnent, les clarinettes crient, pleurent, les feux de bengalie s'allument, çà et là les fusées s'envolent crépitantes et comme rageuses de ne pouvoir monter jusqu'aux étoiles le tout dans le décor d'une de ces nuits d'Orient douces comme les beaux yeux d'un séraphin.
    ... Ce soir-là pour la première fois de ma vie je dus souper en musique. Et quelle musique ! Ô mes oreilles ! Le lendemain, je subis un petit discours des chefs du village qui me démontrèrent, fort éloquemment d'ailleurs, qu'à l'avenir il ne fallait pas arriver à l'improviste. Je le leur promis et tout le monde fut content. « Le Père est jeune et nouveau, disaient-ils, il ne connaît pas nos usages ». Donc nous voilà installés dans la modeste chapelle en terre qui, pendant huit jours, va nous servir de cathédrale, de salon, de dortoir et de cour de justice. A l'oeuvre maintenant. Le lendemain matin après la messe, les enfants arrivent sous la conduite du catéchiste, pour apprendre les prières. Les plus âgés profiteront de la présence du Père pour se préparer au grand acte de la première communion. Tous les matins, instruction.
    Dans la journée, examen des procès, et il y en a de typiques. L'humanité est partout la même. Un vieux grand-père meurt et laisse à ses enfants beaucoup de dettes... et un boeuf aussi vieux à peu près que le grand-père. Qui l'eut cru ? Ce paisible animal fut un brandon de discorde dans la famille. L'aîné vendit le boeuf, et loyalement offrit la moitié du prix de vente à son cadet. Refus du cadet, qui veut prendre le boeuf tout entier et indemniser son aîné. Celui-ci s'entête dans son idée, celui-là dans la sienne, et voilà deux hommes à se haïr, mais là, cordialement. L'affaire est portée à mon tribunal avec un luxe inouï de témoins et de détails superflus. Après maints pourparlers, l'affaire s'arrange. L'aîné et le cadet, d'un commun accord, achètent un jeune boeuf qui servira aux deux frères pour le labourage.
    Et cette autre scène plus intime : Madame n'est pas commode tous les jours Monsieur a aussi ses petits moments. Qui n'a pas ses défauts ! De là résultent de petites disputes fréquentes, sans importance si vous le voulez, mais criées si fort, arrosées de tant de larmes plus ou moins orthodoxes, entrecoupées de sanglots plus ou moins sincères. Les voisins en rient, et les commères en bavardent pendant six mois. Les femmes disent : « Quel brutal que ce mari ! » les hommes : « Quelle mauvaise langue que cette femme! »
    Les deux coupables sermonnés accomplissent sur leurs genoux un petit voyage autour de l'église, deux fois, trois fois, six fois, répété suivant la gravité du fait. Et la paix revient dans le ménage jusqu'au premier... coup de vent.
    Dans la journée, entre onze heures et midi, vous croyez être tranquille, pouvoir, sans être interrompu, réciter votre bréviaire, manger votre riz et faire un peu de sieste à l'heure où le soleil appesantit vos paupières. Mais vous avez compté sans les vieilles, qui viennent lentement appuyées sur un long bambou, les cheveux en broussailles, vous confier mille petites calomnies sur le compte de leur belle-fille : une paresseuse, une gourmande, une vaniteuse, un brouille ménage qui met des pierres dans le riz pour rompre plus vite les dents branlantes de la pauvre belle-mère... La litanie se termine ordinairement par une demande de deux ou trois aunes de toile. Etonnez-vous après cela que les missionnaires tendent la main !!!
    Mais voici avril avec son soleil de plomb et ses vents brûlants. Adieu, voyages, vie errante, c'est l'heure du travail at home. Les jeunes fiancés viendront chercher la bénédiction nuptiale. Les enfants des villages qui n'ont pas été visités viendront pour la première Communion et les catéchumènes pour le Baptême. Autour de la maison du Père, c'est pendant trois ou quatre mois un débordement de vie, un va et vient continuel, un bruit incessant. A droite les enfants chantent à tue-tête les prières, à gauche les catéchumènes débutent par le signe de la Croix. Ainsi la vie jusqu'à la fin d'août. Au commencement de septembre, vous suspendrez un instant vos travaux pour aller à la retraite, puis vous recommencerez vos courses apostoliques. Tel le laboureur au moment de la semailles parcourt ses sillons, ainsi le missionnaire s'en va, chaque année, jeter la bonne semence dans les coeurs. La moisson arrivée, la récolte a lieu sur place, et toutes ces belles gerbes spirituelles vont remplir les greniers du Père de famille et réjouir les anges.

    1906/342-346
    342-346
    Inde
    1906
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