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La Vengeance de la Sainte Vierge

La Vengeance de la Sainte Vierge C'était quelques mois après la fin de la grande guerre ; les volontaires annamites rentraient dans leur pays, mais, tout pleins encore du souvenir des jours passés en France, il leur en coûtait de se remettre au pénible travail de la rizière.
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    La Vengeance de la Sainte Vierge

    C'était quelques mois après la fin de la grande guerre ; les volontaires annamites rentraient dans leur pays, mais, tout pleins encore du souvenir des jours passés en France, il leur en coûtait de se remettre au pénible travail de la rizière.
    Je résidais alors à Thanh hoa, chef-lieu de la province, dont mon district englobait une grande partie et dont Samson était une chrétienté de fondation récente. Un jour vinrent me trouver deux volontaires libérés, depuis peu revenus de France. Ils y avaient été employés comme conducteurs de camions et désiraient se placer comme chauffeurs. Pensant que ma « protection » leur permettrait d'obtenir plus facilement un emploi de ce genre, ils venaient me demander à embrasser le christianisme. Ils étaient du village de Hoachung, à 5 kilomètres de Samson.
    Je leur expliquai qu'il était difficile de satisfaire à leur demande, que je voulais bien m'intéresser à eux, mais que les accepter comme catéchumènes, cela dépendait des dispositions de leur famille et enfin qu'il fallait, pour que je pusse leur donner un catéchiste, qu'ils formassent un groupe un peu important.
    Comme c'était l'été, je me rendais de temps en temps à la plage pour le service religieux ; j'en profiterais pour aller les visiter. Rendez-vous fut pris et au jour fixé je me trouvai à Hoachung. Je savais que là vivait, en rupture des lois du mariage, un vieux chrétien égaré dans la foule païenne : c'était une bonne occasion pour tenter de le repêcher.
    Mes deux anciens militaires furent exacts au rendez-vous : ils avaient longuement conféré avec leur parenté, mais personne, pour le moment, ne voulait entendre parler de conversion. Ne voyant rien à faire de ce côté, je partis à la recherche de la brebis égarée : elle demeura introuvable ; elle avait pris la fuite.
    Je pensais donc avoir fait un voyage absolument inutile, lorsque mes deux guides, aussi déçus que moi, se concertent et me disent: « Mais, Père, il y a encore le sorcier catholique ». Un sorcier catholique! Voilà un phénomène plutôt rare, et je ne veux pas partir sans l'avoir vu. On me conduit et je me trouve bientôt chez un aveugle d'une cinquantaine d'années ; il loge dans un réduit misérable ; mais, par contre, près de lui s'élève une case proprette où, autour d'un autel chargé de fleurs artificielles, s'étale tout un arsenal de sorcellerie. Et le bonhomme n'est pas un sorcier vulgaire, comme ces si nombreuses pythonisses qui entrent en transe aux sons d'un tambourin, se disent possédées d'un génie, répondent aux questions qu'on leur pose et prescrivent des remèdes soi-disant dictés par une puissance supérieure. Lui, il est bel et bien un grand sorcier, disciple de Laotseu, qui fait métier d'évoquer les morts, exorcise les malades, ouvre les prisons où gémissent les âmes souffrantes et compose des philtres magiques porte-bonheur ou érotiques capables d'attendrir le coeur le plus farouche. Il est aveugle, mais il a son grand diable de fils qui exerce aussi le métier et lui donne, au besoin, un coup de main.
    Le bonhomme est tout étonné de ma visite ; il se demande ce que je peux bien venir chercher dans son antre.
    Bonjour, vieux grand-père, lui dis-je ; il paraît que tu es chrétien et, par dessus le marché, sorcier. Un sorcier chrétien, j'ai voulu voir cela.
    Oh ! Me répond-il, chrétien, non, je ne le suis pas. Curieux de ma nature, alors que j'avais mes yeux j'ai seulement lu vos livres de religion, ce qui fait que je connais un peu le catholicisme.
    Je l'interroge alors et constate qu'il a dit vrai. Pour l'encourager, je lui explique qu'il ne lui manque plus qu'une chose pour se convertir, c'est de prier afin d'obtenir la grâce qui l'illuminera et fera naître la foi en son cur ; puis je lui récite le Pater et l'Ave Maria.
    Oh! s'écrie le sorcier, il y a longtemps que je connais ces prières ; je sais même réciter le chapelet : je le dis tous les jours avec ma petite-fille que voici.
    Et il montre du doigt un brimborion de 6 à 7 ans, accroupi à ses pieds, vêtu de son innocence et d'un rayon de soleil.
    Dans ce cas, mon ami, tu seras certainement chrétien : il est inouï que quelqu'un reste païen après avoir ainsi prié la Sainte Vierge. Cependant je ne puis envoyer ici un catéchiste pour toi tout seul; il faut que tu recrutes un groupe de volontaires désireux de devenir chrétiens.
    Ainsi fut fait. Quand le groupe fut assez instruit, tous reçurent le baptême, et tout se passa bien pendant un certain temps. Le sorcier m'avait vendu son terrain, y compris la case du génie, dont j'avais fait une salle de catéchuménat. Malheureusement l'argent que j'avais versé au vendeur fut vite épuisé et lorsque son fils se vit obligé de travailler de ses mains pour vivre, il trouva que c'était bien de la fatigue. Il préféra, et son père dut le suivre, retourner à ses superstitions, d'abord en cachette, puis ouvertement. Après deux ans il était ostensiblement revenu à son ancien métier. Le père cependant assurait les chrétiens qu'il conservait la foi au fond de son coeur et ne croyait nullement aux fumisteries dont il se servait pour exploiter les badauds.
    Les années passèrent, mais un beau jour le sorcier tombe malade ; il sent qu'il va mourir.
    Oh! dit-il aux chrétiens, allez vite chercher le Père ; je ne veux pas aller rôtir en enfer.
    On vint donc me trouver.
    Mais se figure-t-il, le brave homme, que je vais aller comme cela tout de go lui administrer les sacrements ? Ce serait vraiment trop simple et trop facile. Retourne à la maison, répondis-je à l'émissaire, et dis-lui qu'il doit tout d'abord brûler ou détruire tout son attirail de diableries, puis faire publiquement, devant les chrétiens et les païens, une profession explicite de foi catholique avec la promesse de renoncer pour toujours à la sorcellerie.
    Ayant reçu ma réponse, le malade se soumit immédiatement. Je me rendis alors près de lui et il renouvela son acte de repentir et de confession publique : alors seulement je lui administrai les derniers sacrements qu'il reçut avec grande ferveur.
    La Sainte Vierge s'était vengée.

    A. BOURLET,
    Missionnaire de Thanh-hoa,

    1937/166-168
    166-168
    Vietnam
    1937
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