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La terreur rouge

La terreur rouge Pour renseigner brièvement le lecteur, notons qu'il ne s'agit, dans les lignes qui vont suivre, que de trois régions situées dans l'immense province de Kouang-Tong (Canton) qui compte 40 millions d'habitants, répartis sur 559.000 km2. Vicariat apostolique de Canton : 1 évêque, S.G. Mgr Fourquet ; 19 missionnaires français ; 22 prêtres chinois; 126 églises ou chapelles ; près de 14.000 fidèles.
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    La terreur rouge

    Pour renseigner brièvement le lecteur, notons qu'il ne s'agit, dans les lignes qui vont suivre, que de trois régions situées dans l'immense province de Kouang-Tong (Canton) qui compte 40 millions d'habitants, répartis sur 559.000 km2.
    Vicariat apostolique de Canton : 1 évêque, S.G. Mgr Fourquet ; 19 missionnaires français ; 22 prêtres chinois; 126 églises ou chapelles ; près de 14.000 fidèles.
    Vicariat apostolique de Swatow : 1 évêque, S. G. Mgr Rayssac ; 18 missionnaires français ; 10 prêtres chinois ; 302 églises ou chapelles, plus de 32.000 fidèles.
    Le Vicariat apostolique de Hongkong, que dirige S. G. Mgr Valtorta, des Missions Etrangères de Milan, évangélise sur le territoire chinois de Kouang-Tong, 3 sous-préfectures où les catholiques sont au nombre de 11.600, dont 7.000 dans le district de Swabue dont il sera question.

    ***

    Le dernier numéro des Annales annonçait télégraphiquement que la ville de Canton était tombée une seconde fois au pouvoir des Rouges, mais que la répression par les Nationalistes n'avait pas tardé à se faire sentir. Les révoltés avaient cependant eu le loisir de réduire en cendres un des plus beaux et des plus riches quartiers de la ville, ainsi que les quelques photos que nous publions peuvent en donner une idée. Une terreur intense pesa sur Canton durant plus de 50 heures.
    Mais qu'étaient devenus nos Missionnaires et leurs oeuvres ? Voilà ce que nous apprend une correspondance en date du 17 décembre :
    « Le samedi, 10 décembre, nous étions réunis pour la retraite annuelle. Elle devait commencer le surlendemain. Nous avions le très grand plaisir de posséder les RER. Pères Verdier de Nankin, Lucas de Shiuhing, Cairns de Kongmoon, Werner de Swatow, de Cooman de notre Maison de Nazareth, prédicateur de la retraite. Nous étions tout à la joie.
    Le lendemain, dimanche, vers 4 heures du matin, nous fûmes réveillés par une assez vive fusillade, nous n'y fumes d'abord aucune attention. Un général qui essaie d'en désarmer un autre, pensions nous.
    Bientôt la police du quartier nous annonça qu'il s'agissait d'un coup des Communistes.
    Agissant par surprise, le succès, dès le début, favorisa ces audacieux. Les heures s'écoulaient ; la fusillade et la canonnade, loin de ralentir, devenaient plus intenses. Vers midi, les Rouges s'étaient emparés de la plus grande partie de la ville. Mgr jugea alors prudent de proposer à ses hôtes de quitter notre ville et de se rendre à Hongkong, s'il y avait des bateaux en partance pour ce port. Faute de bateaux, ils seraient allés sur la concession de Shameen.
    A 2 heures p. m, nos chers hôtes s'embarquaient sur le Tai-chan. Ce bateau, qui devait quitter Canton à 3 h, ne put le faire. Il passa la nuit en face de Shameen, à côté des bateaux de guerre anglais. Il put partir le lendemain à 6 heures du matin.
    Dans la nuit du dimanche au lundi, la situation s'était aggravée. Au danger de la bataille dans les rues s'étaient ajoutées les horreurs de l'incendie. La panique s'emparait de la population.
    Dans l'après-midi du lundi, devant le T. S. Sacrement, Mgr fit le voeu de jeûner rigoureusement le lendemain et de continuer ce jeûne pendant dix ans, ce même jour du 13 décembre, fête de sainte Lucie, si le Vicariat, au moins dans son personnel, sortait indemne de cette affreuse bourrasque. Il fit part à ses prêtres, présents à l'Evêché, et aux chrétiens du voisinage, de la promesse qu'il avait faite à Dieu. La plupart limitèrent.
    Le lendemain, mardi, 13 décembre, à 11 h.13 du matin, nous apprenions que les soldats réguliers reprenaient l'avantage et que les Rouges se retiraient eu désordre, abandonnant leurs armes dans la rue et se débarrassant des rubans rouges appendus à 'leur cou ; c'était l'unique signe qui les distinguât du reste des citoyens. Depuis, la poursuite des Rouges continue. Tous les jours ils sont saisis et exécutés par centaines. Des Russes, artisans de tous ces désordres, ont été fusillés comme leurs camarades chinois.
    La bataille a pris fin, et les missionnaires présents à Canton out fait leur retraite. Elle s'est terminée aujourd'hui à midi ».
    Depuis ces événements, la ville est calme, mais comme nous le verrons, la province est loin d'être pacifiée. L'incendie maîtrisé sur un point, se rallume sur un autre.

    Les journaux chinois de Canton donnent de longs détails sur la lutte que se livrent les troupes du Gouvernement du Sud, sous les ordres du général Li-Tsai-Sam, contre les forces dites bolchevistes à la solde du général Cheung-fat-Kwai. Ils affirment qu'à chaque rencontre la victoire a été jusqu'ici favorable aux armées du Gouvernement. Une expédition aurait, toujours d'après les mêmes journaux, été spécialement organisée contre la République soviétique de Hoi-Lok-Fung. Cette petite République s'est taillé un fief dans la partie côtière de la province, entre la Rivière de l'Est et Swatow.
    Autre son de cloche. Le correspondant de l'Agence Fidès à Canton écrit : « Bien que la révolution soit impopulaire en raison des intrigues étrangères, les Rouges n'ont pas encore dit leur dernier mot. Un grand danger s'annonce au nord-ouest de la Chine, les peuplades sont musulmanes pour la plupart et se fournissent du côté des Rouges, comme l'ont déjà fait les Républiques musulmanes du Turkestan chinois et de la Mongolie extérieure. Il se pourrait bien que dans cette région, une lutte à mort s'engageât, sans tarder, entre les deux partis ».
    Et voici la dernière dépêche reçue de Hong-Hong, 20 février. Un banquet a été offert par le général Li Tsai-Sam, au palais du gouvernement provincial de Canton; en l'honneur du corps consulaire. Des toasts cordiaux échangés entre le chef de la province du Kouang-Toung et les représentants des puissances, marquèrent de part et d'autre le désir d'entente et de collaboration.
    Il est à noter que dans son toast, le consul général de Grande-Bretagne remarqua que si les relations amicales qui ont toujours existé entre HongKong et Canton furent inter rom pues pendant quelque temps, la cause en fut à « une certaine influence étrangère qui tendait à entraîner le mauve ment nationaliste chinois en dehors de ses buts ».
    Cette réunion a produit la meilleure impression et laisse présager une reprise rapide des relations commerciales.
    Espérons que les « affaires » du Bon Dieu en profiteront. L'entrefilet suivant, un peu antérieur (14 janvier), nous invite à l'optimisme, envers et malgré tout : « La fête de Noël a eu chez le P. Pierrat un éclat exceptionnel. Communions nombreuse, grande ferveur. Depuis quelque temps, le P. Pierrat, à la demande de la municipalité et des notables de l'endroit, a consenti à s'occuper de la crèche et de l'asile des vieillards de la ville de Tsang-Shing ».

    ***

    Dans les sous-préfectures qui relèvent de la Mission italienne: Le Morning Post (de Hongkong), à la date du 29 décembre, sous le titre suivant : « Soviet du bassin du Fleuve de l'Est. Affreuse expérience que font de ce régime les Missionnaires entre les mains des Rouges», donne des détails sur les désordres dont la Mission catholique de Swabue a eu à souffrir. Nous les résumons.
    Lundi, 26 décembre, un chrétien de Hoiphong arrivait à Hongkong et annonçait à Mgr Valtorta que le 22 du même mois, les PP. Robba, Bianchi et Wong, et les Soeurs Canossiennes Cleofe, Lizetta, Romana et quatre Soeurs chinoises furent arrêtés par ordre du Soviet sous inculpation de prêcher et de pratiquer la religion chrétienne. La résidence, l'église, le couvent, l'orphelinat avaient été saccagés, pillés et fermés.
    Mgr Valtorta se rendit aussitôt chez le Gouverneur de Hongkong pour lui demander assistance. Son Excellence mit Monseig neur en relations avec l'Amiral et il fut décidé que le croiseur Seraph se tiendrait prêt à partir pour Swabue à minuit. Mgr Valtorta et le P. Chan, qui s'étaient proposés pour interprètes, s'embarquèrent aussi.
    Au point du jour, le Seraph mouillait en face de Swabue. Une baleinière remorquée par un motor-boat conduisit à terre le commandant du croiseur, capitaine de frégate Wuilmot-Sitwel, Mgr Valtorta, le P. Chan et un détachement de marins.
    Des centaines de soldats chinois massés sur le rivage gesticulaient pour faire comprendre qu'il ne fallait pas s'approcher. Evidemment, il ne fut pas tenu compte ni de leurs désirs, ni de leurs menaces. A bord du croiseur, toutes précautions avaient été prises pour répondre convenablement à une agression possible. Lorsque la baleinière fut à quelques brasses da rivage, le défaut d'eau l'empêchant d'aller plus loin, un soldat bolcheviste se mit à l'eau et vint chercher une lettre que Mgr Val torta agitait de la main.
    Cette lettre était adressée au chef de la Tcheka locale. Mgr Valtorta y demandait la mise en liberté du personnel de la Mission catholique détenu en prison. Une demi-heure après, on répondit qu'on remettrait tout le personnel, excepté le P. Wong, sujet chinois avec lequel les Anglais n'avaient rien à voir. Il fut répondu que le P. Wong, né à Hongkong, était sujet anglais et qu'on exigeait sa mise en liberté immédiate. On donnait une demi-heure pour la réponse. Quelques instants après, tous les prisonniers, sans exception, étaient embarqués sur la baleinière; et de la sur le Seraph qui, en quelques heures rejoignait Hongkong.
    Ce récit que fait le journal anglais de ce qui passe dans la République soviétique de Hoi-Lok-Fung est, en tout points, semblable à ce qui se passe en Russie Des jeunes gens et jeunes filles de 15 à 18 ans dirigent le pays. Ils estiment qu'il vaut mieux massacrer mille innocents que de laisser sauf un anticommuniste. Sont condamnés sans jugement tous les capitalistes, propriétaires, fumeurs d'opium, joueurs, tenanciers de maisons publiques chrétiens. Le P. Wong, enfermé avec des centaines de prisonniers, voyait tous les jours passer devant lui ceux dont le tour était venu d'être exécutés. Son sort avait été réglé : il devait mourir le 27 décembre d'un genre de supplice spécial appelé en chinois « ling tze », ou supplice des cent plaies. Tel est, en résumé succinct, l'article du Morning Post.
    Depuis la parution de cet article, nous avons reçu le communiqué suivant du 7 janvier :
    Toujours très inquiet sur le sort des chrétiens de Swabue, Mgr Valtorla a fait un court voyage à Canton dans le but d'apitoyer les autorités provinciales sur le sort des habitants de la République soviétique de Hoi-Lok-Fung. Mais les Rouges consentiront-ils à se laisser battre par les Nationalistes ? That is Me question.

    ***

    De Swatow, au Nord de la province, nous arrivent des nouvelles encore plus désolantes. Nous les donnons à la suite, au risque de quelques redites. D'abord la communication suivante concernant ce vicariat :

    Canton, 7 janvier. Les journaux locaux de ce matin annoncent que dans le Hoi-Lok-Fung les Soviets sont très actifs. Ils sont revenus à la charge dans les marchés de Ho-Keou et Ho-in. On signale une famille chrétienne, composée de 96 membres, dont 9 seulement auraient survécu aux massacres organisés par PangPai et ses partisans.

    Swatow, 10 janvier. Nos bolchevistes continuent leurs exploits : le district des Pères Waguette et Tsai sont ruinés, près de cent chrétiens massacrés, plusieurs centaines sans abri. Les Pères se trouvent dans le district voisin un peu plus tranquille. Le Père Coiffart est ici, à Swatow. Les chrétiens du Père Becmeur, avec le concours des villages environnants, ont réussi à repousser les assaillants. Pendant ce temps, les militaires se battent entre eux et ne s'occupent pas du pauvre peuple ; il faut songer à sauver « la patrie », d'abord, le peuple ne vient qu'après...
    Nous recommandons à vos prières ; notre seule espérance est en Dieu, quia non est in alio aliquo salus.

    Swatow, 15 janvier. (Résumé.) Les communistes sont maîtres de la sous-préfecture de Lok-Fung. Dans cette région sont près de 3.000 chrétiens, un missionnaire et un prêtre indigène. Meurtres, pillages, incendies commis par les communistes ne se comptent plus: trois églises et tous les oratoires ont été saccagés; la chrétienté de Pou-thao, 80 âmes, détruite, maisons brûlées, 4 chrétiens massacrés, le reste dispersé. Celle de Ho-keou a subi le même sort, avec une vingtaine de massacrés et une quinzaine de jeunes femmes enlevées. Ailleurs, cinq autres chrétiens tués.

    Swatow, 20 janvier. La plus belle chrétienté de la Mission, Péné, n'est plus. Ce village, entièrement catholique, comptait un millier d'habitants et avait plus de 200 ans d'existence.
    Le 16 courant, au matin, il était attaqué par le s communistes: la bataille dura toute la journée ; les chrétiens eurent cinq morts. Le soir, les assaillants se retirèrent dans les villages voisins pour y passer la nuit. Les chrétiens, à bout de munitions, et pour ne pas être massacrés, prirent le parti d'évacuer à la faveur des ténèbres, et l'exode commença, avec le P. Becmeur, leur missionnaire, les chrétiens armés protégeaient le convoi.
    Ils se dirigent vers Swatow ; le P. Becmeur et quelques chrétiens sont déjà arrivés au port. Nous avons vidé tous les locaux possibles pour loger ces réfugiés. Avec vieillards, femmes et enfants, c'est une marche de 4 jours de Péné ici.
    Le marché de Khué-tham, à trois lieues de Péné, est bien menacé et il y a là cinq cents chrétiens (sans compter sans doute les réfugiés).
    Les Pères Tsai et Waguette se sont réfugiés à Hopo, avec des centaines de leurs chrétiens (Hopo est un district de 2.800 fidèles, environ, sous la direction du Père Auguste Veaux).
    Mgr Rayssac ajoute : Comment nourrir tous ces réfugiés ? Et quand pourront-ils rentrer chez eux, où la plupart ne trouveraient qu'une maison vide, si elle n'a pas été brûlée?
    J'ai demandé du secours à nos émigrés catholiques de Singapour et du Siam, et aussi s'ils pourraient recevoir des chrétiens. Le mieux et probablement le plus économique sera d'en envoyer le plus possible à l'étranger.
    Aujourd'hui, on fait monter à 20.000 le nombre des victimes, et beaucoup plus grand est le nombre de ceux qui ont dû fuir cette malheureuse région.

    Hongkong, 21 février. Depuis quelques jours, les Rouges terrorisent la région entre Swabue et Swatow, pillant, incendiant et massacrant des milliers d'habitants.
    Les réfugiés arrivent de Swatow par dizaines de milliers. Plusieurs milliers s'embarquent pour l'Indochine, Singapour et le Siam. La situation est calme à Canton où l'on prépare la réception du ministre britannique. La chasse aux Rouges continue méthodiquement. Chaque jour ont lieu plusieurs exécutions.

    Hongkong, 23 février. Khué-tam brûlé en partie, 600 chrétiens en fuite.

    Hongkong, 29 février « Picpucien massacré Pères Hainan Pakhoï aucun danger Signé: Pénicaud ». Il s'agit du P. Julliotte, supérieur des Picpuciens d'Hainan. Il aurait été tué par des soldats contre la brutalité desquels il cherchait à protéger deux fillettes chinoises. M. de Martel, ministre de France, aurait élevé immédiatement des plaintes officielles. Nos confrères savent que les P.P. des S.S. C.C. de Picpus travaillent depuis quatre ans, sous la juridiction du V.A. de Pakhoï dans l'île d'Hainan qui sera nous l'espérons érigée bientôt en mission autonome et confiée à leur charge.
    D'après une enquête menée par l'Agence Fidès, dans la Chine méridionale seulement et rien que pour l'année 1927, les communistes ont exterminé, dans les deux régions de Hoifung (Swabue Lukfung) plus de 150 chrétiens chinois en leur faisant subir et des martyres inimaginables.
    Que sera la statistique des martyrs de 1928 ?

    Paris, 24 février 1928.

    1928/54-59
    51-59
    Chine
    1928
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