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La statue de Mgr Pigneau de Béhaine

La statue de Mgr Pigneau de Béhaine Évêque d'Adran, Vicaire apostolique de Cochinchine. La statue de Mgr Pigneau de Béhaine, évêque d'Adran et vicaire apostolique de Cochinchine au dix-huitième siècle, vient d'être inaugurée sur la plus belle place de Saigon, la capitale de notre colonie d'Indo Chine. Avant de raconter les fêtes qui ont eu lieu en cette occasion, résumons brièvement la carrière de l'évêque missionnaire :
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    La statue de Mgr Pigneau de Béhaine
    Évêque d'Adran,
    Vicaire apostolique de Cochinchine.
    La statue de Mgr Pigneau de Béhaine, évêque d'Adran et vicaire apostolique de Cochinchine au dix-huitième siècle, vient d'être inaugurée sur la plus belle place de Saigon, la capitale de notre colonie d'Indo Chine.
    Avant de raconter les fêtes qui ont eu lieu en cette occasion, résumons brièvement la carrière de l'évêque missionnaire :
    Mgr Pierre Joseph Georges Pigneau de Béhaine naquit à Origny, dans le département de l'Aisne, le 3 novembre 1741. Il commença ses études au collège de Laon, les continua à Paris au séminaire de la Sainte-Famille ou des Trente-Trois, et les acheva au Séminaire des Missions-Étrangères.
    Il partit pour l'Extrême-Orient en 1765. Il fut d'abord professeur au collège général qui, à cette époque, était installé à Hon-dat, dans le golfe du Cambodge. Les Siamois ayant envahi cette partie du royaume annamite, M. Pigneau fut jeté en prison, où il resta plusieurs mois. Délivré, il partit pour Pondichéry avec les débris du collège et se fixa à Viram-patnam. Il y reçut en 1771 les bulles qui le nommaient évêque d'Adran. Il fut sacré à Madras en 1774 et, en 1776, il repartit pour la Cochinchine. Ce pays était alors en proie aux horreurs de la guerre civile ; le souverain légitime, Nguyen-Anh, plus connu sous le nom de Gia Long, avait été chassé de Hué, sa capitale, par les rebelles tay-son. Espérant que notre pays trouverait grand profit à s'établir en Cochinchine, Mgr Pigneau offrit à Nguyen-Anh le secours de la France et réussit à le lui faire accepter. Il vint alors à Paris avec le fils aîné du roi détrôné, le prince Canh, âgé de cinq à six ans, et, grâce à son habileté, fit conclure entre la France et la Cochinchine un traité qui fut signé le 28 novembre 1787 et qui nous donnait de nombreux avantages commerciaux.
    Malheureusement, le gouvernement de Louis XVI ne tint pas les promesses qu'il avait faites et n'envoya pas au roi de Cochinchine les troupes qu'il s'était engagé à expédier. Mgr Pigneau ne se découragea pas et, à force de courage et de persévérance, conduisit à Saigon deux navires chargés de munitions, avec une centaine d'officiers et de soldats français.
    Tout faible qu'il fut, ce secours, composé d'hommes d'élite, suffit pour assurer la victoire de Nguyen-Anh et lui permettre de reconquérir le trône de ses ancêtres.
    Le rôle politique de Mgr d'Adran a particulièrement frappé l'esprit des historiens et des colonisateurs de notre époque ; mais son rôle religieux ne fut pas moins important. On pourra s'en convaincre en lisant la biographie qu'un de nos confrères, M. Louvet, a consacrée au grand et saint évêque, sous ce titre : Missionnaire et patriote, Mgr d'Adran.
    Mgr Pigneau de Béhaine mourut le 9 octobre 1799. Son protégé, Gia Long, fit à celui que, par respect il appelait le Maître, des funérailles splendides ; il prononça sur sa tombe un discours extrêmement élogieux, dont nous donnons plus loin la traduction, et il lui éleva un tombeau que le temps et les persécutions ont respecté.
    C'est à cet évêque missionnaire que, le 10 mars dernier, notre colonie de Cochinchine a élevé une statue.
    La première idée de l'érection de cette statue revient à Mgr Colombert1. Son successeur, Mgr Dépierre2, qui devait le suivre de si près dans la tombe, n'eut pas la joie de voir la réalisation du vu formé par son regretté prédécesseur. Toutefois, c'est sur son initiative que, le 28 avril 1897, une réunion composée de tous les hauts fonctionnaires de la colonie et présidée par M. Doumer, gouverneur général de l'Indo Chine, fut organisée, afin de délibérer sur l'opportunité et la convenance d'élever un monument à la mémoire de l'évêque d'Adran.
    Ce projet ayant été adopté à l'unanimité, on fixa, pour l'inauguration du monument, la date du 16 décembre 1899, qui devait ramener le centième anniversaire des funérailles vraiment royales que le roi Gia Long 3 fit à l'évêque d'Adran.
    De cette première réunion sortit, avec l'approbation du projet, un comité d'action composé des personnalités les plus honorables de Saigon ; la souscription publique, en vue de recueillir les fonds nécessaires, fut aussitôt lancée. Les listes firent en très peu de temps le tour de toute l'Indo Chine française, en passant par la cour de Hué et par toutes les provinces de l'Annam, et atteignirent le chiffre de 50,000 fr., y compris une somme de 3,000 francs accordée par M. le ministre des Beaux-Arts, sur la demande de M. Le Myre de Vilers, député de la Cochinchine.
    Le conseil municipal de la ville de Saigon s'unissant à ce mouvement de sympathies qui affluaient vers l'évêque missionnaire et patriote, autorisa, par délibération en date du 8 janvier 1898, l'érection de sa statue sur la place de la cathédrale.
    La statue elle-même fut commandée au sculpteur bien connu, M. Lormier, et pour la fonte on s'adressa à la maison Barbedienne, très réputée pour ce genre de travaux.
    M. Blanchet, directeur de la Compagnie des Messageries fluviales de Cochinchine 4, étant en France à cette époque, fut spécialement délégué par le Comité, dont il était vice-président, afin de s'aboucher et de s'entendre avec l'artiste et le fondeur, pour que la statue se trouvât à Saigon le 16 décembre 1899, jour fixé pour la cérémonie de son érection. Mais des obstacles qu'on n'avait pu prévoir amenèrent des retards, et la statue ne put être inaugurée à l'époque fixée.

    1. Décédé le 31 décembre 1894.
    2. Décédé le 17 octobre 1898.
    3. Après son couronnement, Nguyen-Anh prit le nom de Gia Long.
    4. Il Iest encore aujourdhui, et en même temps président de la Chambre de commerce de Saigon.

    Il n'est que juste de rendre ici un très spécial hommage au zèle de M. Blanchet, et de reconnaître que c'est à sa grande bonne volonté, à sa remarquable activité et à son inaltérable persévérance que tout s'est enfin trouvé prêt pour le 10 mars 1902.
    Ce jour-là, au milieu de la foule considérable venue comme pour applaudir à l'oeuvre réalisée par Mgr d'Adran, l'inauguration a eu lieu à 7 heures du matin.
    L'évêque est représenté debout, plus grand que nature (2m90), sa main droite, tendue, tient le traité de Versailles (28 novembre 1787) que sa diplomatie avait obtenu de Louis XVI, et qui assurait à Gia Long, empereur d'Annam, l'alliance et le secours de la France.
    Sa main gauche, abaissée, tombe doucement sur celle du prince Canh, son royal élève, qui, debout à ses côtés, semble être présenté par lui au peuple. Le socle, en beau granit rouge d'Écosse, mesure trois mètres de haut. Détail qui ne manque pas d'intérêt : M. Lormier avait fait le voyage de France en Cochinchine, pour veiller par lui-même à tous les préparatifs ; il a pu ainsi assister au triomphe de son oeuvre.
    Les Travaux publics firent tous les préparatifs avec un goût exquis. Les tribunes destinées aux invités et aux personnages de marque, celles destinées à la musique militaire et au chur de la maîtrise de la cathédrale étaient ornées de beaux palmiers, au milieu desquels flottaient les couleurs de France.

    ***

    Le jour de l'inauguration est arrivé. C'est un de ces beaux jours d'Extrême Orient, où la lumière du soleil vient apporter un éclat spécial en faisant ressortir les ornementations diverses des fleurs et des palmes mêlées aux pavillons.
    Dès 6 heures du matin, les nombreuses délégations des paroisses annamites des environs de Saigon viennent avec leurs bannières et se massent autour de la pelouse, au milieu de laquelle s'élève la statue de l'évêque d'Adran. La foule augmente à chaque instant et bientôt la grande place de la cathédrale a une animation inaccoutumée.
    Quelques minutes avant 7 heures, les six cloches de la belle église construite par la France font entendre leur joyeuse sonnerie des grandes solennités. L'Église, la France, l'Annam sont là réunis au complet et viennent joindre leurs hommages pour honorer dignement le héros du jour, Mgr d'Adran, qui sut unir pendant toute sa vie trois amours auxquels il s'était consacré : l'amour de l'Église dont il était le représentant ; l'amour de la France dont il était le fils, l'amour de l'Annam dont il était le missionnaire et dont plus tard il devait être le sauveur.
    A 7 heures précises, M. Doumer, gouverneur général, arrive présider la cérémonie. Reçu par Mgr Mossard, Mgr Caspar 1, M. Cuniac, maire de la ville, M. Blanchet, président du Comité pour l'érection de la statue, M. le gouverneur général, suivi de son état-major et de son secrétaire annamite chrétien, va prendre la place qui lui est réservée. A ses côtés se trouvent les amiraux Pottier et Bayle, commandants de l'escadre française d'Extrême-Orient et leur état-major, les autorités militaires et civiles de la colonie, ainsi que de nombreux missionnaires. La cérémonie commence.

    (1) Vicaire apostolique de la Cochinchine septentrionale,(Hué), venu à Saigon pour cette circonstance.

    Dans un excellent discours, M. Blanchet, au nom du Comité, confie le monument à la ville ; le maire, M. Cuniac, l'accepte.
    Le voile, qui jusque-là recouvrait la statue, tombe, et pendant que Mgr Mossard, revêtu du rochet et de la mosette, bénit la statue, la musique militaire entonne le chant patriotique. C'est la France saluant un de ses illustres enfants.
    Mgr Mossard prend ensuite la parole 1 ; il expose, avec une grande justesse de vues, que, dans ce monde même, la divine Providence fait tendre tous les efforts des hommes vers sa gloire.
    Un haut dignitaire annamite, le Phu Nghiem 2, revêtu de tous les insignes de son grade, parle au nom du peuple annamite, et vient joindre sa voix à celle de l'évêque et du lieutenant-gouverneur, M. de Lamothe, pour reconnaître les bienfaits apportés au pays par Mgr Pigneau de Béhaine.
    Enfin, les discours terminés, une cantate composée pour la circonstance est chantée par les voix enfantines de la maîtrise. Ces voix d'enfants annamites semblaient être des voix d'espérance célébrant à l'avance les gloires et les belles promesses d'avenir réservées à ce peuple qui, chaque jour plus nombreux, vient se ranger à l'ombre de la croix.

    1. Nous reproduisons plus loin son discours.
    2. Titre annamite désignant un grand mandarin.

    1902/150-156
    150-156
    Vietnam
    1902
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