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La Société des Missions Étrangères et le clergé indigène

La Société des Missions Étrangères et le clergé indigène
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    La Société des Missions Étrangères et le clergé indigène

    Dès la fondation de la Société des Missions Etrangères, la Congrégation de la Propagande donnait aux premiers Vicaires apostoliques des Instructions leur recommandant « d'instruire des indigènes et de n'épargner ni soins, ni travaux, pour en former plusieurs à l'état ecclésiastique ». « Le principal motif pour lequel la Sacrée Congrégation vous envoie comme évêques dans ces régions, est l'instruction des jeunes gens, afin qu'ils puissent être promus au sacerdoce et même à l'épiscopat. Dirigez-les donc avec le plus grand soin ; ayez toujours devant les yeux ce but, qui est le vôtre, d'élever et de conduire aux saints Ordres des sujets nombreux et capables ».
    Telle fut la première entreprise des Vicaires apostoliques. Arrivés au Siam, ils fondent à Juthia un Séminaire ou Collège général qui admettra des élèves de toutes les missions : Cochinchinois, Tonkinois, Chinois, et plus tard Indiens, Coréens et Japonais. Dès 1668, Mgr Lambert de la Motte ordonnait des prêtres indigènes, anciens catéchistes, hommes de vertu et d'expérience. Cette ordination fut suivie de plusieurs autres. En 1680, le Tonkin possédait une vingtaine de prêtres annamites, et la Cochinchine une dizaine. Ainsi, moins de vingt ans après l'arrivée en Extrême-Orient des premiers Vicaires apostoliques, le clergé indigène existe.
    Ruiné en 1767 par l'invasion birmane, le Collège général fut transféré successivement à Hondat, en Cochinchine, puis à Virampatnam, près de Pondichéry. Par suite des troubles politiques et des guerres, il cessa d'exister de 1781 à 1807 : par les soins du P. Letondal, procureur de la Société à Macao, il fut rétabli alors dans l'île de Pinang, en Malaisie, où il est encore aujourd'hui.
    Les services rendus par le Collège général aux Missions de la Société durant plus de deux siècles ne sauraient être surestimés. Il a formé des centaines de prêtres indigènes qui, rentrés dans leur pays d'origine, y ont exercé le saint ministère avec conscience, dignité et dévouement. Parmi eux, 49 ont versé leur sang en témoignage de leur foi, et, sur ce nombre, 5 ont été mis par l'Eglise au rang des Bienheureux. Y a-t-il beaucoup de séminaires qui puisent revendiquer une telle liste de martyrs ?
    Depuis 1921, le Collège général est devenu un grand séminaire où des élèves de toutes nos minssions, et même de missions confiées à d'autres Sociétés, font des études supérieures de philosophie et de théologie.
    Au 1er janvier 1933, le nombre des élèves était de 116, dont 97 appartenant à 16 missions de notre Société et 19 à 4 missions d'autres Instituts.

    ***

    L'existence du Collège général n'empêcha pas les Vicaires apostoliques de créer dans leurs missions des petits et des grands séminaires. Le P. Deydier en installa un au Tonkin en 1666 ; en 1790, Mgr Longer avait 4 petits séminaires ; Mgr Retord en eut jusqu'à 8, comptant plus de 300 élèves. Au Setchoan, le P. de la Baluère, sur l'ordre de Mgr de Lionne, en avait fondé un en 1702, lequel, pour se soustraire aux perquisitions des mandarins, dut, pendant longtemps, passer du Setchoan au Yunnan et du Yunnan au Setchoan. Il en fut dé même partout, aux Indes, au Japon, en Corée, dès que la Société prit la charge de ces missions. Désolées par les persécutions, nos missions ne comptaient en 1860 que 11 séminaires avec 400 ou 500 élèves, non compris les 150 élèves du Collège général. En 1880, 30 séminaires et 1.480 élèves ; en 1900, 41 séminaires et 2.133 élèves ; en 1931, 57 séminaires et 3.372 élèves.
    Ces chiffres sont la preuve incontestable de la sollicitude avec laquelle les Vicaires apostoliques ont toujours traité la question du clergé indigène. Quelle que soit la dureté des temps, cette sollicitude ne sommeille jamais. Consciente qu'un rouage essentiel manque au fonctionnement d'une mission si elle est privée de séminaire, l'autorité religieuse ne recule pas devant les entreprises les plus audacieuses pour combler cette lacune. Quand une conduite revêt un tel caractère d'énergie et de ténacité, ce n'est même pas assez de parler de sollicitude, on oserait presque dire de l'acharnement.
    Le zèle déployé par les Vicaires apostoliques pour le recrutement et la formation du clergé indigène et donc au dessus de toute contestation, mais il ne suffit pas à lui seul : il lui faut, pour réaliser ses vues, le concours des simples missionnaires, et de celui-là on ne parle peut-être pas assez.
    En embrassant la vie apostolique, un aspirant missionnaire a en vue, avant tout, la conversion des païens. Il s'est assigné un idéal où la vie active, et dans la brousse même la plus sauvage, tient généralement toute la place ; l'éventualité d'une vie de professeur n'a pas été envisagée, ou, si l'idée s'en est présentée, elle a été repoussée comme une pensée importune à écarter sans plus ample examen. Tels sont généralement les sentiments du jeune partant. Que si, arrivé en mission, il lui est ordonné d'aller échouer dans un séminaire et de consacrer toutes ses énergies à une oeuvre intéressante assurément, mais si monotone à ses yeux, si contraire à ses désirs, le sacrifice sera certes très méritoire, et le sera d'autant plus que plus lourdement lui pèsera l'immolation de ses goûts et de sa volonté. Mis en face de ce travail inattendu, il l'accomplit cependant avec une régularité exemplaire, et cela des années et des dizaines d'années durant. Immolant, sans les oublier, ses premières aspirations sur l'autel du devoir, il a accepté avec une courageuse soumission la part la moins convoitée du labeur apostolique. Sacrifice sans éclat, sacrifice tout intérieur, dont le grand mérite est dans le secret dont il s'entoure et dans le renouvellement généreux qui le perpétue depuis des générations !
    Quiconque, connaissant même sommairement l'histoire des missions, se rend compte de ce zèle ardent et persévérant des évêques et des missionnaires pour la formation d'un clergé indigène à la hauteur de sa tâche, ne peut leur refuser le tribut d'admiration et de reconnaissance qu'ils méritent pour avoir mené à bonne fin, au prix de difficultés dont Dieu seul eut le secret, la grande oeuvre à laquelle ils ont consacré toutes leurs énergies et tout leur dévouement.
    Après cela, n'est-il pas déconcertant et profondément attristant de voir une critique, qui n'a d'excuse que son ignorance, jeter la suspicion sur les missions sur certaines missions surtout, en les accusant d'avoir négligé l'oeuvre même qu'elles ont placée au premier rang de leurs préoccupations ? Comment expliquer que, sous prétexte de prendre la défense du clergé indigène, on porte une aussi étrange accusation contre ceux qui l'ont créé, formé, développé et sont prêts comme ils l'ont prouvé, à lui céder leur place le jour où il sera à même de se passer d'eux ? Il s'est trouvé pourtant des publicistes improvisés qui, avec une inconscience imperturbable traitant de sujets dont ils n'avaient pas une connaissance suffisante, ont violé à la fois la vérité, la justice et la charité. Et parmi ceux-là on eut le regret de rencontrer des membres d'un Ordre illustre, réputé pour sa connaissance du passé, spécialiste des questions d'érudition, qui ne craignirent pas d'appliquer à un sujet relevant de l'histoire des procédés fantaisistes qui ne sont tolérés que pour les travaux de pure imagination.
    C'est le fait d'esprits ardents, bien intentionnés, il faut le croire, mais trop portés, malgré leur inexpérience, à précipiter la marche en avant, voulant prendre la tête au lieu de rester modestement à leur place dans le rang. Le clergé indigène est un sujet qu'ils affectionnent tout particulièrement, mais, comme ils en ignorent presque tout, il n'est pas étonnant de les entendre dire qu'on a fait trop peu, qu'on s'y est mal pris, qu'au lieu de ceci il aurait fallu cela, etc. Bref, ouvrant tout grand le trésor de leur science missiologique, ils en distribuent le contenu aux plus vieux Instituts missionnaires, à peu près comme les choses se passeraient dans une classe où les rôles de maîtres et d'élèves seraient intervertis. De tels procédés ne mériteraient pas qu'on les réfute, ni même qu'on en parle, s'ils ne risquaient d'égarer l'opinion en lui faisant croire qu'elle a mal placé sa confiance et ses aumônes. Les chiffres cités plus haut répondent éloquemment à des objections dictées par une incompétence évidente. Rappelons encore que la Société des Missions Etrangères, en ces dernières années, a vu détacher des territoires qui lui étaient confiés 5 missions cédées au clergé indigène, japonais, chinois ou indien : de ce fait elle a perdu plus de 120 de ses prêtres indigènes ; il lui en reste encore 1.490, et ses missionnaires en activité de service ne dépassent pas le millier. Quelle réplique opposer à un tel argument ?...

    ***

    Aussi bien les zélés protagonistes de la cause du clergé indigène ne peuvent nier ces faits ni contester ces chiffres ; mais, prétendent-ils, ce clergé devrait être plus nombreux. Pourquoi ne pas en multiplier le contingent au lieu de le mesurer comme au compte-gouttes ?
    A cela on pourrait répondre tout d'abord que ce n'est pas seulement en Extrême-Orient que la pénurie de prêtres se fait sentir. Dans le Nouveau Monde il s'est perdu des milliers de baptisés faute de prêtres, et dans l'Ancien ne s'en perd-il pas un grand nombre, notamment dans les grandes villes, et pour la même raison ? S'il y a, en ces pays d'Europe ou d'Amérique, des raisons qui expliquent cette insuffisance de clergé, à plus forte raison il en est en pays de mission : ce sont les obstacles spéciaux qui obstruent le chemin de la vérité, obstacles qu'il n'est pas possible de franchir ou d'écarter comme on le voudrait, et c'est de ces difficultés que ne se rendent pas suffisamment compte les théoriciens d'une idéale missiologie. Résumons-en quelques-unes à leur intention.
    Le premier obstacle au recrutement d'un clergé indigène provient des conditions défavorables dans lesquelles s'exerçait l'apostolat. Ici persécutions périodiques, là neutralité dénuée de bienveillance, partout fanatisme superstitieux : voilà des influences nettement hostiles aux progrès de l'évangélisation, sur lesquelles il est inutile d'insister. Mais il y a aussi des influences qui auraient dû la favoriser et qui lui ont fait défaut. Il lui aurait fallu, d'abord, l'appui du monde catholique ; or celui-ci, en général, s'est désintéressé du problème missionnaire et s'est ainsi soustrait à l'un de ses grands devoirs. Il aurait fallu aussi que, dans les pays catholiques, tant de vocations, pour des causes diverses, ne se détournassent pas des missions. Il aurait fallu enfin que les gouvernements catholiques, au lieu de se montrer indifférents, parfois opposés aux missions, les soutinssent de tout leur pouvoir. Si ces trois conditions avaient été remplies, on n'aurait pas à déplorer le scandale du milliard de païens après dix-neuf siècles de prédication évangélique, et les missions s'il y en avait encore,
    ne seraient pas dans l'état de détresse où elles se débattent de leur mieux.
    Un autre obstacle à un recrutement plus abondant du clergé indigène, c'est l'insuffisance des ressources matérielles. Si l'on veut des prêtres, il faut les élever et les instruire, et cela entièrement aux frais de la mission. Quand ce travail, qui pour chacun d'eux a duré 14 ou 15 ans, a été achevé, on a dû laisser en route tous ceux qui, pour raison de santé, d'inaptitude ou de découragement, ont quitté le séminaire, et il n'est resté que relativement peu de sujets à élever au sacerdoce. Et encore, en les ordonnant prêtres, on a contracté l'obligation de pourvoir à tous leurs besoins leur vie durant. Nos critiques savent-ils qu'on n'a pas le droit d'agir autrement, c'est-à-dire qu'une mission ne peut avoir plus de prêtres qu'elle n'en peut entretenir ? C'est là un article du Code de Droit Canonique qu'ignorent les partisans du nombre ; mais les évêques missionnaires le connaissent et souvent ils ont dû, à leur grand regret, refuser des sujets au séminaire, faute de ressources pour leur assurer le modeste traitement requis. De plus, l'installation d'un prêtre dans un poste nouveau implique la construction d'un presbytère, d'une église, d'une ou plusieurs écoles avec le personnel voulu : dépenses relativement considérables qui, une fois inscrites au passif du budget de la mission, ne doivent plus en disparaître.
    Et il ne serait pas seulement inutile, mais imprudent de compter sur la générosité des néophytes pour alléger ce fardeau des dépenses. La plupart sont pauvres et la perspective d'avoir à contribuer pécuniairement à la vie du district risquerait de les éloigner de la religion et même d'arrêter un mouvement espéré de conversions.
    Le manque de fonds est l'un des principaux obstacles que l'on rencontre sur la route du bien. En France, par exemple, il est le cauchemar qui pèse sur les écoles libres, sur l'oeuvre des vocations sacerdotales. Dès lors comment espérer raisonnablement que les chosés aillent mieux en pays infidèle et qu'on y puisse brûler les étapes ?
    Enfin un autre obstacle, le plus grand peut-être, au recrutement du clergé indigène, provient de la difficulté de ce recrutement lui-même. Pour avoir des séminaristes qui deviendront des prêtres, les missionnaires s'adressent surtout aux familles d'anciens chrétiens. Sans exclure absolument les enfants des nouveaux convertis, l'expérience a prouvé qu'il faut plusieurs générations de christianisme pour développer l'esprit chrétien, préparation nécessaire au sacerdoce.
    En règle générale, les fils uniques sont éliminés, parce que, étant données les moeurs des pays d'Extrême-Orient, les parents sont toujours tentés de les reprendre tôt ou tard.
    Les quelques familles riches de nos missions n'acceptent pas facilement que leurs enfants prennent le chemin du séminaire. Les familles pauvres, au contraire, voient dans cette perspective une garantie de sécurité pour les leurs et même pour toute la famille ; aussi les cèdent-ils volontiers.
    C'est donc dans un milieu modeste que se fait surtout le recrutement sacerdotal. Il y a longtemps, du reste, qu'il en est ainsi : Non multi nobiles, non multi potentes, disait déjà saint Paul, et il en sera ainsi longtemps encore.
    Sur 100 enfants qui ont commencé leurs études au petit séminaire, le nombre de ceux qui arrivent à la prêtrise peut varier de 12 à 20 selon les missions. C'est une proportion qui n'est pas inférieure à celle que l'on obtient dans les pays catholiques. Il y a lieu d'espérer que, d'année en année, le déchet sera moins considérable et que, Dieu aidant, les séminaires de nos missions jetteront dans la bataille engagée contre le paganisme des phalanges nombreuses de prêtres remplis d'un zèle fervent et persévérant. Pour obtenir ce résultat, nos missionnaires n'ont pas à appliquer des théories nouvelles, ils n'ont qu'à continuer les pratiques, confirmées par une expérience séculaire, auxquelles ils ont apporté tout leur zèle et tout leur dévouement.
    1933/55-61
    55-61
    France
    1933
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