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La semaine Sainte à Phatdiem

La semaine Sainte à Phatdiem La fête la plus goûtée des chrétiens de Phatdiem et la plus curieuse à voir pour les étrangers, c'est celle du Vendredi Saint. Beaucoup de chrétiens de Phatdiem sont originaires des missions espagnoles voisines. Or, en Espagne, on aime les grandes manifestations auxquelles prend part le peuple tout entier. Les plus grandioses peut-être sont celles où les fidèles sont seuls acteurs, le clergé demeurant simple spectateur et se bornant à empêcher le désordre.
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    La semaine Sainte à Phatdiem

    La fête la plus goûtée des chrétiens de Phatdiem et la plus curieuse à voir pour les étrangers, c'est celle du Vendredi Saint.
    Beaucoup de chrétiens de Phatdiem sont originaires des missions espagnoles voisines. Or, en Espagne, on aime les grandes manifestations auxquelles prend part le peuple tout entier. Les plus grandioses peut-être sont celles où les fidèles sont seuls acteurs, le clergé demeurant simple spectateur et se bornant à empêcher le désordre.
    Ces vieilles coutumes espagnoles ont été transportées en pays de mission et y sont goûtées autant sinon plus qu'en Espagne même. Aussi le P. Six (1) eut-il grand soin de ne point laisser perdre ces pieuses traditions ; il leur donna même plus d'ampleur, si bien que les fêtes de la Semaine Sainte débordaient presque sur tout le Carême. Il avait formé un corps de légionnaires volontaires ayant à leur tête un chef, naturellement baptisé Pilate. Aux jours des grandes processions, on les voit circuler à travers la foule, commandés par leur chef monté sur un cheval fringant. Ils ne manquent aucune des cérémonies de la Grande Semaine, mais c'est surtout la nuit du Jeudi Saint qui est l'heure de leur triomphe.

    (1) Prêtre annamite, confesseur de la Foi pendant la persécution, fondateur de la chrétienté de Phatdiem ; y construisit une belle église en style annamite, devenue cathédrale. Le gouvernement annamite le nomma Délégué royal et Commandeur de l'Ordre du Dragon d'Annam ; le gouvernement français lui conféra la rosette d'Officier de la Légion d'honneur. Il mourut en 1899. Sa mémoire demeure ineffaçable dans l'esprit et le coeur de ses compatriotes.

    Le soir tombe dans une délicieuse douceur de printemps. Pilate rassemble ses troupes et, pour se faire entendre au milieu du brouhaha, beugle ses ordres à travers un porte-voix.
    La nuit vient : des torches s'avancent, des clameurs retentissent. Jésus est arrêté au Jardin des Oliviers. Pilate, triomphant, fait éclater un chapelet de pétards et Jésus est conduit en procession à l'église. Le jugement est simplifié, les grands prêtres ne paraissent même pas, et tout de suite a lieu le crucifiement. Une statue articulée de grandeur naturelle représente le Christ ; elle est clouée au milieu du chur sur une grande croix. Un rideau cache le spectacle, mais on entend les coups de marteau, auxquels font écho les gémissements et les pleurs de la foule assemblée dans l'église. Bientôt la croix est dressée, le voile qui la cache est tiré et, à la lueur fumeuse des lampes, on voit le Christ, la tête inclinée, se dresser sur son gibet au milieu du sanctuaire dénudé, devant le tabernacle vide. Un long gémissement mêlé de larmes monte vers lui.
    Alors commencent les prières et les lentes méditations sur la Passion. Il est dix heures du soir environ quand elles sont terminées : les chanteuses ont laissé tomber, de leur voix émue, les derniers sons des impropères, traduits en annamite. Le Christ est détaché de la croix. Un personnage habillé en femme et en grand deuil, fantôme blanc au visage recouvert d'un voile qui tombe comme un capuchon de cagoule, se tient au pied de la croix : c'est la Sainte Vierge. Aidée de saint Jean et de Madeleine, elle reçoit dans ses bras le corps de son Fils. En une longue lamentation elle rappelle d'une voix baignée de larmes les jours heureux près de Jésus enfant, ses appréhensions pendant sa vie publique ; elle dit sa douleur de pauvre veuve. Sa voix gémissante monte seule dans le silence angoissé de la foule, soutenue seulement par l'écho des lamentations discrètes de Madeleine et de Jean. Toute l'assistance laisse couler des larmes réelles et les unit aux larmes de Marie. C'est un spectacle poignant auquel on ne peut assister sans se laisser aller à pleurer soi-même. Enfin on arrache Jésus aux bras de sa mère et on le dépose dans un cercueil, un cercueil à jour dont les parois sont remplacées par une sorte de soie transparente, et les funérailles commencent, grandioses, dans le goût du pays dAnnam.
    La procession s'organise aux sons d'un gong strident. Un long cortège de notables, en grands vêtements de cérémonie, ouvre la marche ; ils sont précédés et encadrés de torches, et chacun d'eux tient à la main un photophore allumé. Après eux viennent d'autres notables, porteurs des instruments de la Passion, parmi lesquels il en est un d'une forme étrange, que les non initiés arrivent difficilement à identifier. C'est une sorte de pomme d'arrosoir percée de grands trous. Voici ce qu'elle représente. En Annam l'éponge était jadis inconnue ; les missionnaires, pour en donner l'idée aux indigènes, la comparaient à un nid de frelons ; les Annamites prirent le mot à la lettre et le cône en question est un nid de frelons, en l'espèce l'éponge qui fut imbibée de fiel et présentée à Notre Seigneur pour apaiser sa soif.
    Ensuite s'avance le cercueil, porté par quatre des principaux notables : devant eux deux joueurs de clarinette funèbre gonflent leurs joues et tirent de leur instrument de véritables sanglots. Les pleureuses suivent, grands fantômes blancs au visage couvert par le capuce ; ce sont les jeunes filles des meilleures familles de la paroisse. Elles exhalent leur douleur en un chant rythmé composé par le P. Six lui-même : cette complainte en ton mineur exprime une tristesse poignante. Les matrones viennent enfin, en longue théorie, égrenant leur chapelet ; elles aussi sont en grand deuil, c'est-à-dire en blanc, sans quoi elles ne seraient pas admises à faire partie du cortège.
    On marche à petits pas, comme aux enterrements annamites. La procession sort de l'église, se déroule autour du grand étang devant le porche, le contourne et se dirige lentement vers la grotte qui doit servir de sépulture ; la longueur du trajet est d'environ 500 mètres : on met une heure pour le parcourir.
    Les mille lumières de cette fantastique procession aux flambeaux se reflètent dans l'eau de l'étang, les coups de gong déchirent le silence de la nuit de leurs vibrations sinistres, la voix gémissante des clarinettes de deuil sème l'angoisse dans les coeurs, les chants plaintifs, le murmure des prières, tout cet amalgame compose une harmonie de souffrance qui étreint l'âme.
    Enfin le cercueil arrive devant la grotte. Il s'arrête un instant pour que l'assistance, pressée tout autour, puisse contempler une dernière fois le corps sacré et exhale un suprême accès de douleur. Et voici étrange anachronisme ! Que retentissent les sons plaintifs de la Marche funèbre de Chopin. Le P. Six n'avait pas prévu cela : de son temps les fanfares n'étaient pas encore inventées. Mais la cérémonie se termine pax une complainte d'adieu de sa composition chantée par les pleureuses.
    Il ne reste plus qu'à déposer le corps dans la grotte, au milieu des cris de douleur de la Sainte Vierge, de saint Jean et de Madeleine.
    Alors commence la veillée de prière qui durera jusqu'au Samedi Saint, interrompue seulement par les offices liturgiques.
    Quelle impression doivent emporter de ce spectacle les enfants, qui, oubliant le sommeil, sont là, ouvrant tout grand, leurs yeux, s'imprègnent des souffrances du Christ ! Rien ne saurait mieux graver dans leur coeur le prix de leur rédemption.
    La fête se termine par la résurrection. Tout à fait originale aussi cette cérémonie dans le goût annamite.
    Chaque chrétienté a son saint patron, auquel elle tient beaucoup. C'est là une vieille coutume chrétienne qui cadre si bien avec les habitudes du pays ! Chaque village païen, en effet, n'a-t-il pas son génie protecteur, honoré particulièrement dans les grandes circonstances et promené en de pompeuses processions ? Le P. Six était trop annamite dans l'âme pour ne pas sanctifier la coutume païenne. Son premier soin fut donc de donner un patron à chaque chrétienté. Il décida, de plus, que deux fois par an, à Pâques et à la Toussaint, les saints patrons de toutes les chrétientés viendraient assister à la messe à l'église de Phatdiem et prendraient part à une procession solennelle dans les rues du bourg. Il avait même installé autour de son église des piédestaux monumentaux qui restaient vides à longueur d'année et ne servaient qu'en ces deux occasions de trônes aux statues des saints.
    Le Samedi Saint les processions arrivaient donc de toutes les chrétientés ; les saints patrons étaient portés sur de riches brancards laqués or sur fond rouge et s'avançaient majes tueuse ment aux sons d'une petite nouba dont les fifres, avec quelques instruments à cordes, assuraient le chant, ce pendant que tambourins et cymbales en composaient le fond.
    Arrivés au bourg, les brancards se rangeaient par ordre de préséance dans la grande rue : peu avant le coucher du soleil ils se trouvaient tous présents à l'appel. Au signal donné ils s'ébranlaient et la procession se rendait devant la grotte où repose le Christ. Là les légionnaires montent la garde autour du sépulcre. Soudain, à un signal donné par Ponce Pilate, ils sont renversés ; plusieurs s'enfuient en criant : « Ressuscité ! Le Christ est ressuscité ! ». La clameur se répercute dans la foule : « Le Christ est ressuscité ! ». Alors éclatent les pétards qui disent la joie et le triomphe. Une statue du Christ ressuscité, tenant en main son étendard victorieux, prend place sur un brancard ; les tamtams sonnent, les fifres jettent leurs notes stridentes, les crincrins grincent, tandis que les Saints, glorieux sur leur trône d'or, conduisent dans l'église le Christ triomphant. Sa statue est placée sur un degré élevé derrière l'autel, les saints rangés tout autour se préparent à assister à la solennité du lendemain.
    Pendant que la foule se livre à sa joie expansive, les confessionnaux sont assiégés, comme il arrive du reste, à chaque fête.
    Pâques ! Dès l'aurore commencent les messes basses et les prêtres qui distribuent la sainte Communion arrivent à peine à assurer le service régulier des messes aux heures fixées d'avance.
    Après les messes basses, l'office pontifical. La chorale formée depuis quelques années exécute sans trop nasiller les chants liturgiques. Il est 11 heures quand, suant à grosses gouttes sous les premiers feux de la chaleur printanière, les prêtres peuvent enfin prendre un peu de repos.
    Vers cinq heures, le soir, après le salut solennel du Saint-Sacrement, les saints, placés d'avance sur leurs brancards respectifs, s'ébranlent pour accompagner en procession à travers les rues le Christ ressuscité. Cette fois, c'est une procession liturgique : le clergé, les écoles et les diverses confréries de la paroisse y prennent part.
    La fête terminée, les saints patrons n'ont plus qu'à regagner, au son des instruments de musique, l'église de leur chrétienté, où ils restent bien sagement jusqu'à la Toussaint. Ils reviendront alors pour chanter tous ensemble leur triomphe céleste.
    Ainsi sont commémorés chaque année à Phatdiem les grands mystères de la Semaine Sainte.
    A. Bourlet,
    Missionnaire de Thanh-hoa.

    1936/59-68
    59-68
    Vietnam
    1936
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