Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

La salle des Martyrs

LA SALLE DES MARTYRS En 1859, après une visite au Séminaire des Missions Etrangères, Louis Veuillot écrivait (1) :
Add this



    LA SALLE DES MARTYRS





    En 1859, après une visite au Séminaire des Missions Etrangères, Louis Veuillot écrivait (1) :


    « Fondé il y a deux siècles, le Séminaire des Missions Etrangères, fermé par la Révolution, s'est relevé plus florissant. Tertullien disait aux persécuteurs de l'Eglise naissante : « Le sang des martyrs est une semence de chrétiens ! » Ouvrez les yeux : ici ont frappé la flèche du sauvage, le fouet et la hache du mandarin, le couperet du révolutionnaire ; ici ont triomphé la torche et le marteau. Les murs sont rebâtis, le jardin est plein de fleurs, il n'y a point de cellule vide. Deux sources intarissables sont ouvertes ici : l'une est la chapelle, l'humble temple du Dieu vivant où l'on immole tous les jours la victime qui ôte les péchés du monde ; l'autre est la Chambre des Martyrs, où l'on garde les reliques des membres de la communauté qui ont confessé Dieu par la perte de la vie. Là sont les glaives qui les ont frappés, les cangues et les chaînes qu'ils ont portées, les cordes et les fouets qui ont déchiré leur chair, les linges teints de leur sang, quelques restes de leurs haillons, quelques débris de leurs ossements sacrés, qui, probablement, dès ce bas monde, ont tressailli à la vue du Fils de Dieu. Dans tous les coeurs ces trésors ont allumé un feu qui ne s'éteindra pas ».





    (1) Çà et là, par Louis VEUILLOT, Lib. Victor Palmé, 6e édition, tome II, livre XII, page 221.





    Et dans son livre, les Prêtres des Missions Etrangères, Georges Goyau notait à propos de cette même Salle des Martyrs (1) :


    « Ce musée affecte le caractère auguste d'un sanctuaire depuis que Léon XIII en 1900, Pie X en 1909, Pie XI en 1925, béatifièrent tour à tour, le premier deux évêques et sept prêtres de la Société, le second un évêque et trois prêtres, le troisième un évêque et deux prêtres. La pensée des martyrs suit jusque dans l'église des Missions les membres et les visiteurs du Séminaire ; les dépouilles de Borie, de Gagelin, de Jaccard, ont été portées de la Salle des Martyrs dans la crypte de l'église ; elles attendent en ce souterrain l'heure de la résurrection ; leur présence fait lien entre les diverses générations de la Société, celles où déjà s'est recrutée l'Eglise triomphante, et celles d'aujourd'hui, celles de demain, mêlées ou prédestinées à toutes les vicissitudes de l'Eglise militante. Missionnaires et aspirants, sous un même toit, se sentent quotidiennement de la famille même des martyrs ».


    En cette année 1943 qui en marque le centenaire, comment ne pas évoquer l'histoire et la description de ce sanctuaire ? Beaucoup d'amis des missions le connaissent de nom, trop peu ont eu la faveur de le visiter et d'en vénérer les précieux souvenirs, souvenirs des vaillants dont les sueurs, les larmes et le sang fécondèrent le champ du Maître.


    En qualifiant de martyrs nos héros de l'apostolat, nous ne préjugeons pas des décisions de l'Eglise à l'égard de ceux pour qui elle n'a pas encore sanctionné officiellement le titre de témoins du Christ.





    (1) Les Prêtres des Missions Etrangères, par Georges GOYAU, de l'Académie française (collection « Les grands ordres monastiques et religieux », éditions Bernard Grasset).











    I





    Une page d'histoire





    L'origine de la Salle des Martyrs remonte à l'époque des grandes persécutions du Tonkin et de Cochinchine, dans la première moitié du XIXe siècle. La Société des Missions Etrangères comptait déjà alors bien des martyrs : dès sa fondation, plusieurs avaient eu l'honneur et la grâce de verser leur sang pour Notre Seigneur ; mais le XIXe siècle allait être le plus fécond en victimes. C'est par dizaines qu'en Chine, au Thibet, en Annam, au Tonkin, en Corée, les missionnaires français devaient périr « sous la hache du bourreau ». L'annonce de leur mort glorieuse était saluée rue du Bac par des chants de reconnaissance; elle excitait l'enthousiasme des jeunes aspirants impatients d'aller prendre leur place.


    Pour entretenir cet ardent esprit de générosité, les directeurs du séminaire exprimèrent, en 1842, à Mgr Retord, vicaire apostolique du Tonkin occidental, le désir de posséder des reliques de Mgr Borie, décapité pour la foi en 1838. L'évêque accéda avec joie à cette requête et pria un de ses missionnaires, le P. Masson, de procéder à l'exhumation des restes du martyr. Deux jeunes chrétiens annamites les transportèrent à Macao, où ils les remirent au P. Libois, procureur; celui-ci apposa le sceau des Missions Etrangères sur la malle chinoise contenant les reliques, et la confia, en janvier 1843, à M. de Cazalis, commandant du vaisseau l'Orient, en partance pour Bordeaux.


    Dans les derniers jours de juin, le trésor était déposé entre les mains de M. de Cambis, économe du grand séminaire de cette ville. Il en assura la garde jusqu'à l'arrivée des PP. Tesson et Jurines, directeurs du séminaire des Missions Etrangères, députés pour aller en prendre possession.


    Vers la mi-juillet, les premières reliques insignes arrivèrent donc à la Rue du Bac. Elles furent reçues avec honneur et joie, et déposées, nous dit une relation du temps, « dans un local fermé à double clef, où l'on ne pénétrait qu'en présence de témoins », jusqu'au jeudi 3 août, jour fixé pour la reconnaissance officielle des ossements.


    Cette cérémonie revêtit un caractère très solennel. Mgr Affre, archevêque de Paris, délégua pour la présider son vicaire général, M. Eglée, assisté de M. Hiron, pro secrétaire de l'archevêché. Le P. Langlois, supérieur du séminaire des Missions Etrangères, tous les directeurs et aspirants missionnaires étaient présents; parmi les personnalités, on comptait Mgr Lobo, évêque de Viseu (Portugal), cinq docteurs, des membres du conseil de la Propagation de la Foi, et un tout jeune clerc, Pierre-Henri Borie, frère du martyr et futur missionnaire de Malacca. Au dire du procès-verbal, la reconnaissance des reliques eut lieu « dans une salle basse de la maison », vraisemblablement la salle actuelle du conseil, qui donne sur le jardin.


    Après vérification des scellés, les ossements de Mgr Borie furent enlevés de la malle chinoise qui les avait contenus jusqu'alors et, une fois inventoriés, déposés dans une châsse en acajou « munie de glaces ovales sur ses quatre faces », dûment fermée par apposition d'un sceau aux armes de Mgr Affre. Puis une procession s'organisa, et le précieux reliquaire fut transporté dans une chambre du premier étage avec plusieurs objets ayant appartenu à l'évêque martyr.


    Ce jour-là, la Salle des Martyrs était créée.


    Au cours des années suivantes, elle s'enrichit de nouveaux apports : en 1847, des ossements des PP. Jaccard et Gagelin, en 1857, de ceux de Mgr Dufresse, en 1865, de ceux des PP. Vénard et Schoeffler. Bientôt affluèrent cangues, sabres, sentences d'exécution, tableaux représentant des scènes de supplice, tant et si bien que la chambre devint trop étroite et qu'une nouvelle organisation dut être envisagée.


    Le 1er novembre 1867, le transfert des reliques dans une salle plus vaste et plus accessible aux visiteurs fut effectué : c'est la Salle des Martyrs actuelle, située au rez-de-chaussée, près de l'escalier d'honneur du séminaire.


    Cependant les béatifications successives imposèrent encore de nouveaux changements. Les corps des Bienheureux furent enlevés pour être déposés dans d'élégantes châsses sous les douze autels de la crypte, devenu ainsi un martyrium analogue à ceux des catacombes romaines. De plus, bien des reliques secondaires, dignes d'un culte particulier, furent rassemblées dans une chapelle, nommée Chapelle des Bienheureux, située au rez-de-chaussée et donnant sur la terrasse du jardin.


    La Salle des Martyrs est néanmoins demeurée très riche en souvenirs. Elle continue même à s'enrichir chaque année, car le catalogue des martyrs n'est pas clos. Les dernières victimes sanglantes de l'apostolat en Extrême-Orient sont de 1940, et le Séminaire des Missions Etrangères reste, même au XXe siècle, selon l'expression du cardinal Touchet, évêque d'Orléans, l'Ecole Polytechnique du Martyre.


    C'est là que chaque matin les aspirants missionnaires, avant de regagner leurs cellules, vont méditer les exemples des aînés et puiser, à leur contact, les forces dont ils auront besoin durant le jour pour accomplir leur préparation aux labeurs futurs. Par cette fréquentation quotidienne, ils acquièrent l'esprit de générosité et de sacrifice.


    Pénétrons avec eux dans ce sanctuaire.


    Sur la porte, une aquarelle, peinte récemment par un aspirant aux missions, représente un missionnaire dont la tête vient d'être séparée du tronc par le glaive du bourreau annamite debout à ses côtés...


    Comme le font tous les jours les futurs missionnaires lors de leur visite à la Salle des Martyrs, comme aussi la mère d'un futur apôtre du Tonkin (1), visitant en 1882 cette salle que son fils lui avait souvent dépeinte, recueillons-nous un instant pour demander à ces héros, dont plusieurs sont nos contemporains, une étincelle du feu sacré dont ils étaient embrasés...





    (1). Le P. Nempon, originaire du Nord, mort en 1889, à vingt-sept ans.





    II





    Les tableaux de la Salle





    Sur les murs, dix-sept tableaux reproduisent des scènes de persécution et de martyre, scènes qui parlent aux yeux et font mieux comprendre le sens des nombreuses reliques exposées dans les vitrines.


    Pour ne pas être fastidieux en décrivant chacun d'entre eux, écartons ceux qui ont trait à des indigènes et retenons seulement ici ceux qui concernent spécialement des missionnaires de notre Société.


    D'un art plutôt primitif, sans ombres ni perspective telle que nous l'entendons en Europe, ils font d'autant plus apparaître l'exactitude des détails nous révèlent, arrestation, interrogatoire, marche au supplice, exécution, souvent représentés sur la même peinture. L'oeil est de suite frappé de cette combinaison de costumes aux couleurs exotiques et bizarres et de ces scènes sanglantes qui pour nous sont des souvenirs historiques.





    ***





    Voici d'abord le martyre du Bienheureux Marchand, un Franc-Comtois. Après avoir fait tardivement ses études, il était arrivé diacre au séminaire des Missions Etrangères en 1828 et s'en était allé en Cochinchine l'année suivante, juste pour y subir la plus affreuse des persécutions, celle du roi Minh-mang. Il aurait 'pu s'enfuir, il se contenta de se cacher, ne voulant pas abandonner son troupeau ; pris à Saigon, il fut transféré à Hué, et c'est près de cette ville, à Tho-duc, qu'il subit, le 30 novembre 1835, le supplice des cent plaies que nous voyons peint sur le tableau.


    Le missionnaire est attaché à un poteau, quatre bourreaux armés de coutelas et de tenailles sont à ses côtés ; des chaînes, une pince gisent à ses pieds. Auparavant il a déjà enduré, lors d'un interrogatoire, de cruelles souffrances provoquées par un autre supplice, celui des tenailles rougies au feu. Le tam-tam vient de donner le signal de l'exécution, les bourreaux, armés de pinces et de crocs en fer, tranchent d'un seul coup des lambeaux de chair, répétant cette même opération sur différents points du corps... Pendant ce temps, l'un d'entre eux compte les plaies, jusqu'à ce qu'enfin la victime ensanglantée tombe d'épuisement... Et après le dernier soupir, le soldat tranche la tête de l'apôtre pendant qu'un autre, à l'aide d'une hache, fend son corps en quatre.





    ***





    Tout à côté, sur un autre tableau, un missionnaire à genoux, dévêtu jusqu'à la ceinture, les mains liées derrière le dos, l'épaule gauche ruisselante de sang, la tête sur le point d'être abattue sous le coutelas du bourreau, c'est le Bienheureux Dumoulin Borie, un Limousin de la Corrèze.


    Venu sous-diacre en 1829 du grand séminaire de Tulle à celui de la Rue du Bac et, dès l'année suivante envoyé au Tonkin, il n'avait pu y pénétrer qu'en 1832. La persécution de Minh-mang faisait alors rage dans cette province comme en Cochinchine. Aussi sa vie apostolique se passa à errer de chrétienté en chrétienté, de cachette en cachette, dans le dévouement le plus absolu au salut de ses ouailles, jusqu'au moment où il fut arrêté en 1838 sur la dénonciation d'un chrétien pris de peur. Mis en prison, c'est là qu'il fut informé de sa nomination épiscopale, mais il n'y fit jamais allusion ; la lourde croix du Sauveur qu'il portait dans les fers était pour lui préférable à celle d'évêque. Son exécution eut lieu le 24 novembre 1838, près de la citadelle de Dong-hoi, à deux cents kilomètres au nord de Hué.


    Le tableau représente dans leur réalisme brutal les principaux actes du martyre du Bienheureux : un bourreau, pris de boisson, renouvelle sept fois, de sa main mal affermie, le coup qui doit décapiter le missionnaire, cela sous les yeux de deux mandarins montés sur des éléphants et abrités de parasols, insignes de leur autorité. Des soldats de l'escorte portent le tam-tam. Parmi eux, on en voit un tout en larmes : c'est un chrétien. Au pied de la victime, la sentence d'exécution fichée en terre, puis, tout près de celle-ci, sa cangue de captif dont l'authentique, en bambou et traverses de bois, se trouve placée là sous le tableau : elle pèse vingt-quatre livres...


    Digne d'un tel fils, la mère du Bienheureux Dumoulin Borie avait accepté qu'il devînt prêtre, puis missionnaire. En lui annonçant sa mort prochaine pour la foi, le prisonnier de Jésus-Christ commençait par ces mots : « Je vous annonce un troisième sacrifice que le Seigneur attend... » Or cette vaillante mère allait encore donner bientôt aux missions un second enfant, Pierre-Henri, futur missionnaire en Malaisie.





    ***





    Autre tableau, qui nous expose non plus le supplice lui-même, mais quelques détails complémentaires sur le martyre du Bienheureux Bonnard. En bas, des soldats transportent le corps et la tête de celui-ci sur une grande barque d'où, par ordre du mandarin, ils seront jetés au fleuve. Des jonques de pêcheurs attendent, elles sont montées par des chrétiens qui retireront les précieuses reliques immergées. Dans la partie supérieure, on voit une salle du séminaire de Vinh-tri ; revêtu d'habits sacerdotaux, le corps de la victime est étendu, la tête rapprochée du tronc; autour de lui sont groupés, dans l'attente de la cérémonie des funérailles, des chrétiens, des séminaristes, l'héroïque évêque Mgr Retord, un futur martyr le P. Tinh. Au fond, sous des palmiers, une croix funéraire indique la tombe du Bienheureux.


    Nous aurons plus loin l'occasion de parler des vertus et du courage avec lequel il consomma son sacrifice.


    Originaire de Lyon, le P. Bonnard était seulement tonsuré quand il se présenta en 1846 au séminaire des Missions Étrangères. Deux années après, devenu prêtre, il partait pour l'Asie, mais il n'arriva au Tonkin qu'en 1850, alors que sévissait la sanglante persécution du roi Tu duc. Il se trouvait dans la chrétienté de Boï-xuyen quand il fut arrêté, puis emmené à Nam-dinh ; c'est à une lieue et demie de cette ville qu'il fut décapité pour la foi le Ier mai 1852. Il n'avait guère plus de vingt-huit ans, mais, « enchaîné pour le Christ », ainsi qu'il signait la veille de sa mort, il avait été trouvé digne de sceller de son sang sa foi en Notre Seigneur.





    ***





    Nous voici maintenant transportés en Chine, dans la province du Kouang-si, avec deux tableaux ayant trait au martyre du Bienheureux Chapdelaine :


    Assis entre deux auxiliaires, un mandarin siège à son tribunal avec, à sa portée sur une table, du papier, un encrier et des pinceaux. A ses pieds, trois captifs à genoux que l'on veut obliger à fouler une croix en signe d'apostasie. Près d'eux, leurs instruments de supplice, cangue, cordes, rotins, semelles de cuir, bâtons de bambou. Dans une cage à droite, le missionnaire, ses mains et sa tête prises comme par un étau dans des ouvertures qui dépassent l'orifice de la cage. A gauche, enfermée dans une autre cage, la veuve Agnès Tsao Kouy-in, qui sera martyrisée elle aussi. Enfin, tout près du P. Chapdelaine, un nouveau chrétien, baptisé depuis cinq jours seulement, est chargé de la lourde cangue chinoise (certaines pèsent jusqu'à cent livres). C'est le Bienheureux Laurant Pe-man.


    Un second tableau représente le martyre proprement dit : le Bienheureux Chapdelaine est agenouillé sur une chaîne fortement tendue; des cordes retiennent ses bras en croix au-dessus de barres transversales, sa tête est attachée par la chevelure à un pieu. Puis on l'aperçoit suspendu dans sa cage de bois, cette cage où il agonisa, cinq heures durant, jusqu'à ce qu'un mouvement convulsif la fût tomber à terre au moment où il rendit l'âme. Au fond, au dernier plan, les murs de la ville de Silin, près de laquelle le corps fut décapité : la tête du martyr est fixée à une arbre par la chevelure ; des enfants du voisinage la prennent pour cible, à coup de pierres ils la font se détacher et rouler à leurs pieds. Or la foudre, quelques jours plus tard, frappe cet arbre, endommage le prétoire où le jugement a eu lieu et renverse une pagode voisine. Tout cela est représenté sommairement sur la peinture.


    Le Bienheureux Chapdelaine était venu de Normandie à l'âge de trente-sept ans pour prendre la route qui conduit aux missions. Prêtre à trente ans, vicaire pendant sept années au diocèse de Coutances avant de pouvoir répondre à l'appel des âmes païennes, il partit pour la Chine en 1852 et fut désigné pour aller évangéliser la province du Kouang-si, privée de missionnaire depuis plus de cent ans. Il avait déjà converti plusieurs familles en différents villages quand il fut, le 24 février 1856, arrêté par ordre du mandarin de Silin et condamné à la décapitation, peine que notre héros n'eut pas à subir de son vivant, puisqu'il mourut étranglé dans sa cage de bois au bout de quatre ou cinq jours de prison.





    ***





    Lors de l'envoi du tableau relatif au Bienheureux Schoeffler, Mgr Retord, son évêque, écrivait les lignes suivantes aux directeurs du séminaire des Missions Etrangères :


    « Voilà donc comment se font les martyrs : un imposant cortège de mandarins sur leurs éléphants et de soldats sous les armes, un grand concours de spectateurs de tout genre et, au milieu de cet appareil, un jeune apôtre, le cur enflammé d'amour, les mains liées derrière le dos, les yeux élevés vers le ciel où il lui tarde de s'élancer ; un prêtre français d'une instruction brillante, d'une haute vertu, à genoux sur la terre et, près de lui, le bourreau qui brandit son sabre pour lui trancher la tête ! Oui, messieurs, voilà comment se font les martyrs. Peut-être les connaisseurs trouveront-ils ce tableau peu conforme aux règles de l'art, car il est l'oeuvre d'un artiste qui n'a jamais étudié la peinture ni dans les livres ni à l'école d'aucun maître. Mais peu vous importera la beauté du travail ; c'est le sujet en lui-même qui fixera votre pieuse curiosité : vous apprécierez aussi l'intention de celui qui vous l'envoie, comme un faible témoignage de reconnaissance pour l'intérêt que vous avez toujours porté à sa mission ».


    Originaire de Lorraine, arrivé du diocèse de Nancy au séminaire de la Rue du Bac, le Bienheureux Schoeffler partit en 1846, mais ne parvint au Tonkin que deux années plus tard. La persécution battait alors son plein. Chargé de district de Sontay, il fut capturé par les satellites du mandarin en mars 1851 et condamné à avoir la tête tranchée. Sur le tableau, la citadelle représentée à droite est celle de la ville de Sontay, aux abords de laquelle le martyr fut décapité. Le bourreau dut frapper trois coups de sabre avant de réussir à détacher la tête du tronc : « Le petit coup de sabre, avait écrit le P. Schoeffler peu après son arrivée en mission, serait-il réservé à quelqu'un d'entre nous ? Oh! Quelle grâce ! Jusquici je n'ai osé la demander, mais, maintenant, chaque jour, au Saint Sacrifice, j'offre mon sang à Jésus pour celui qu'Il a versé pour moi. Oh! Quil est doux de présenter un petit verre de sang à Jésus ! » La prière du généreux athlète du Christ fut exaucée le Ier mai 1852.





    ***





    Sur cet autre tableau, quelle est cette victime dont nous voyons le tronc fendu en deux, les jambes et les bras séparés du corps, la tête entre les mains du bourreau qui l'a saisie par une oreille ? C'est le Bienheureux Cornay, un Poitevin de Loudun, dont le martyre s'était déroulé également, quelques années plus tôt, en 1837, près de la citadelle de Sontay au Tonkin. Le mandarin à cheval préside à l'exécution ; il a son porte-voix à la bouche ; la cymbale vient de retentir. Alors ont lieu le massacre et la scène de boucherie représentée ici. Le bourreau principal, celui qui tient la tête du missionnaire, porte le sabre à ses lèvres et en suce le sang dont il est recouvert ; un autre bourreau cherche le foie et le coeur pour les manger afin de devenir vaillant et fort comme la victime... Le tapis rouge sur lequel le Bienheureux fut coupé en morceaux est là dans une vitrine : les taches sombres sont du sang coagulé. D'autres traces plus apparentes révèlent des entailles faites dans le tapis par les coups de sabre. A côté de cette précieuse relique, voilà le pantalon du martyr, les liens qui ont servi à l'attacher, des fragments de corde et de pieux employés au même usage.


    Le Bienheureux Cornay avait déjà reçu les ordres mineurs au grand séminaire de Poitiers, sans songer encore aux Missions Etrangères, quand il entendit un missionnaire de passage faire une conférence apostolique. Dès lors la résolution du jeune homme est prise, il sera missionnaire. Il met ce projet à exécution dès octobre 1830. Parti diacre en 1831, des empêchements l'arrêtent sur la route de Setchoan. Ordonné prêtre à Hanoi en 1834, il apprend la langue annamite et reste enfin définitivement au Tonkin. Pris au village de Bau nô, enfermé dans une cage et emprisonné à Sontay en juin 1837, il y est mis à mort le 20 septembre dans les circonstances atroces que l'on vient de lire.


    Avant son supplice, il avait écrit à sa famille les lignes que voici : « Lorsque vous recevrez cette lettre, mon cher père et ma chère mère, ne vous affligez pas de ma mort ; en consentant à mon départ, vous avez déjà fait la plus grande partie du sacrifice. Lorsque vous avez lu les relations des maux qui désolent ce malheureux pays, inquiets sur mon sort, ne vous a-t-il pas fallu le renouveler ? Bientôt en recevant les derniers adieux de votre fils, vous aurez à l'achever. Comme je supplie le Seigneur de vous donner part à la récompense, puisque vous en avez une si grande au sacrifice ! Déjà, dans mes fers, j'offre mes souffrances pour vous ».


    L'année suivante, les Annales de la Propagation de la Foi publiaient le récit émouvant du martyre du P, Cornay, récit qui fut à l'origine de la vocation apostolique de l'angélique Théophane Vénard.





    III





    Les Reliques proprement dites





    Portons maintenant notre attention sur les principaux souvenirs exposés dans la Salle. Mais la place nous fait défaut pour les mentionner tous et les situer dans le cadre d'où ils nous sont parvenus. Plusieurs parmi eux ont appartenu aux martyrs dont nous venons de parler ainsi qu'à d'autres Bienheureux.


    Voici tout d'abord une chaîne de captif. Elle entoure des objets non moins précieux, à cause de la personnalité de celui dont ils rappellent la vie, les souffrances et l'héroïque trépas. Ce sont des reliques du Bienheureux Théophane Vénard : son diurnal, des statuettes, sa discipline, sa consécration à la sainte Vierge, autographe signé de son sang, sa canne de bambou sur laquelle on peut lire, écrit tout entier de sa main, le Je vous salue, Marie. Voilà aussi un vêtement noir en soie annamite : une chrétienne le racheta après le supplice ; le martyr l'avait fait préparer intentionnellement et s'en était vêtu pour ce grand jour de fête. Ici un hameçon qui, passé dans une oreille, servit à repêcher sa tête jetée au fleuve, et enfin le petit sachet qui renferma cette tête pendant neuf jours. Les nombreux lecteurs de la vie de notre angélique martyre comprendront à quel point de telles reliques sont précieuses à sa famille religieuse. Pour d'autres, moins avertis, disons seulement que le Bienheureux Th. Vénard était venu, sous-diacre, du Poitou, s'engager dans notre milice missionnaire. Prêtre en 1852, il arrivait en 1854 au Tonkin et, après six années pendant lesquelles, malgré une santé chancelante et en pleine persécution, il fut apôtre dans toute la force du terme, il couronna sa belle vie par le supplice de la décapitation près de Hanoi, sur les bords du Fleuve Rouge, le 2 février 1861. Quelques jours auparavant, il avait écrit à sa soeur : « Peut-être demain je vais être conduit à la mort, heureuse mort, n'est-ce pas ? Mort désirée qui conduit à la vie ».


    Tout près des reliques du Bienheureux Théophane, un morceau de linge rougi du sang du Bienheureux Néron nous rappelle le souvenir de ce Jurassien, décapité lui aussi au Tonkin, près de Sontay, trois mois auparavant. Après avoir commencé ses études à vingt ans au séminaire de Nozeroy, il les avait continuées à celui de la Rue du Bac et les avait vues couronnées du sacerdoce en 1848. L'année suivante, il était déjà rendu en mission, et là, tour à tour apôtre dans la brousse, professeur, supérieur de séminaire, compositeur de livres annamites, il n'avait négligé aucun moyen de grossir le nombre des chrétiens. Arrêté à Yen-tap, puis incarcéré pendant trois mois à Sontay, il s'était imposé, sans altération pour sa santé, un jeûne complet de vingt-trois jours. Le 3 novembre 1860, sa tête tombait, éclaboussant le linge ici conservé. Sa renommée de vertu était telle que le bourreau chargé de procéder à son exécution chercha à se faire remplacer, et qu'avant de donner l'ordre de mise à mort, le mandarin militaire lui fit cette excuse : « Maître, pardonnez-moi, et souvenez-vous de moi quand vous serez dans votre nouvelle patrie ».


    Voici la chaîne qu'a portée le Bienheureux Jaccard, un morceau, également, de la toile du traversin qui lui servit dans sa famille, et surtout un ossement de ce généreux martyr ; subissant un interrogatoire pendant sa détention, il répondait fièrement : « Je ne crains pas la mort, je serai au comble de mes désirs si on me fait mourir pour la religion, et le plus tôt sera le mieux... Un instant de souffrance nie mettra en possession d'un immense bonheur ». Cet intrépide missionnaire était un Savoyard des environs de Chambéry, d'où il était venu minoré au séminaire des Missions Etrangères ; après son ordination sacerdotale en 1823, envoyé en Cochinchine, il n'avait pu y pénétrer que deux ans plus tard. Interprète à la cour de Minh-mang, il ne craignit pas de revendiquer la liberté de prêcher et, de fait, l'exerça. Dans la suite, deux fois condamné à mort, sa sentence fut commuée en celle d'une détention illimitée dans la prison d'Aï lao, pays malsain situé à la limite des contrées sauvages ; il y resta deux ans, puis on le transféra à Can-lo et enfin à Quang-tri. Plusieurs fois soumis à la torture, il fut enfin étranglé près de cette ville le 28 septembre 1838, en même temps qu'un jeune séminariste annamite nommé Thomas Thien.


    Pieusement conservé dans un reliquaire, cet ossement a appartenu au corps d'un vénérable évêque de Chine, le Bienheureux Jean-Gabriel Dufresse, martyrisé en 1815 à l'âge de soixante-cinq ans à Chengtu, capitale du Setchoan.


    Originaire du Puy-de-Dôme, ce Bienheureux avait commencé ses études en Auvergne et était venu les terminer à Paris. C'est du séminaire de Saint-Sulpice qu'il arriva diacre à celui de la Rue du Bac, où il fut ordonné prêtre en 1774 avant de partir, l'année suivante, pour la Chine. Dix ans plus tard, lors de la persécution, il s'était livré sur l'ordre de son évêque coadjuteur et avait été incarcéré à Pékin. Remis en liberté, il revint au Setchoan en passant par Manille et Macao. De retour à Chengtu en 1789, provicaire en 1793, évêque en 1800, il convoquait en 1803 le célèbre synode du Setchoan dont les décrets ont été, sur la proposition de la S.C. de la Propagande, suivis dans la Chine tout entière jusqu'à l'époque contemporaine. En 1805, les édits de proscription contre le christianisme ayant reparu, la persécution prit une intensité nouvelle à partir de 1810 : l'évêque se déplaçait de chrétienté en chrétienté, de refuge en refuge ; souvent traqué, il finit par être arrêté en mai 1815 et reconduit à Chengtu. C'est là qu'il subit, le 14 septembre, la peine capitale sur la place publique, près de la porte du nord de la ville.


    Le Bienheureux Chapdelaine nous est déjà connu. Quand sa tête tomba de l'arbre où elle avait été suspendue par la chevelure, celle-ci était restée fixée à la branche par le noeud qui l'y tenait attachée ; elle est exposée ici à notre vénération, voisinant à côté d'une lunette d'approche, de souliers indigènes et d'un mouchoir du missionnaire.


    Puis voici des reliques d'un autre martyr de Chine, le Bienheureux Néel : ses cheveux blonds, nattés aussi à la chinoise, et la corde qui retint exposées pendant dix-huit jours, au-dessus des murs de la ville de Kai-tcheou (Kouytcheou), les têtes de l'apôtre et de ses quatre compagnons de martyre. D'origine lyonnaise, le Bienheureux Néel, à vingt-trois ans, avait quitté son pays pour suivre sa vocation l'appelant aux missions. Trois années plus tard, en 1858, ordonné prêtre, il partait pour la Chine. Chargé de l'administration d'une vingtaine de chrétientés, il allait en fonder une nouvelle quand il fut arrêté le 18 février 1862 ; son calvaire, commencé par une course éperdue de quatre kilomètres derrière un cheval à la queue duquel sa chevelure avait été préalablement attachée, se continua ensuite dans une prison où les coups accompagnaient les interrogatoires. Le jour même de son arrestation, il était décapité pour la foi : il venait de baptiser son premier catéchumène, Jean Tchang, qui subit le martyre avec lui.


    Pendant que s'instruisait la cause des martyrs qui devaient être béatifiés en 1900, celle de l'un des Vénérables, le Normand Gilles Delamotte, fut écartée parce que sa mort, arrivée en prison avant que soit promulguée la sentence de condamnation, ne pouvait de ce fait être considérée comme un véritable martyre. Mais les objets ayant appartenu au missionnaire, entre autres son bréviaire, ont cependant leur prix : ils sont d'un confesseur de la foi qui eut à subir plusieurs fois d'affreuses tortures, dont le supplice des tenailles froides, tortures qui provoquèrent probablement sa mort rapide le 3 octobre 1840.


    Ces chaînes, trop courtes pour la taille de missionnaires européens et les obligeant à marcher la tête repliée sur le corps, cette plaque de fer sur laquelle se lisaient les mots « Religion perverse », ces anneaux rouillés, portés pendant trente-cinq ans par un chrétien d'Annam mort en prison, ces cordes qui ont servi à ligoter et à étrangler des martyrs les bourreaux trouvaient un malin plaisir à les relâcher puis à les serrer de nouveau pour faire durer le supplice voilà tout autant de souvenirs devant lesquels se trempe le caractère des futurs missionnaires et prennent corps de fermes résolutions.





    En prière devant les Reliques de la Salle des Martyrs





    Parmi les confesseurs de la foi, chefs ou confrères de nos martyrs d'Indochine, il en est un dont la mémoire est davantage ici mise en relief, celle de Mgr Retord, un Lyonnais, chef de deux générations de martyrs pendant les persécutions de Minh-mang et de Tuduc. Voici de lui un chapelet, une médaille, deux sceaux épiscopaux avec la devise Fac me cruce inebriari, réalisée si parfaitement par le vénérable évêque, un chandelier, sa crosse, son anneau pastoral. Cet héroïque confesseur de la foi devait mourir seul dans une cabane au milieu des forêts du Tonkin en 1858.





    ***





    C'est Mgr Retord que nous avons vu, dans la galerie des tableaux, présider les obsèques du Bienheureux Bonnard. C'est à lui également que le futur martyr écrivait des lettres toutes remplies du feu apostolique en attendant sa sentence d'exécution, lettres émouvantes pour les coeurs les moins sensibles et dont l'une est ici conservé.


    Celle-ci, écrite sans plume il se servit d'un pinceau, sans encre un bâtonnet d'encre chinoise dut être dilué dans de l'eau et sans papier à lettre celui que nous voyons consiste en cinq feuilles faites de paille de riz, buvant l'encre dès qu'elle y est apposée, celle-ci est à lire en son entier. La voici transcrite intégralement, les lecteurs en excuseront quelques incorrections bien compréhensibles par suite des circonstances dans lesquelles elle a été composée :





    « Monseigneur,


    « Je ne vous écris que deux ou trois mots pour cette fois ; n'ayant ni plume, ni papier, ni encre, je ne puis faire autrement. Je suis, comme vous savez, en prison avec la cangue, les chaînes, et les ceps pendant la nuit. On m'a pardonné les ceps jusqu'à aujourd'hui, mais je m'aperçois que si je ne leur donne pas d'argent bientôt, il faudra bien supporter le tout. Quant à la cangue et à la chaîne, je les garde le jour et la nuit. Croyez-vous que j'en suis bien peiné? Non, je m'en réjouis, au contraire, parce que je me dis que la croix de Jésus était bien plus pesante que ma cangue, les chaînes qui liaient Jésus étaient bien plus difficiles à supporter, et je suis heureux de me dire avec saint Paul : « Vinctus in Christo » (I).


    « Depuis mon enfance, j'avais souhaité et désiré cet heureux sort, et je l'avais demandé au Seigneur avec ardeur et avec amour. Maintenant il me semble que le Seigneur m'exauce, comment pourrais-je me plaindre? Non, certainement. J'en bénis le Seigneur et l'en remercie de toute mon âme.


    « Cependant, quelquefois, mon âme est un peu triste en pensant : 1° toute la peine que vous a causée ma prise si inopinée et si inattendue, et tous les malheurs qu'elle entraîne ; 2° les deux chers enfants qui ont été pris avec moi et souffrent avec moi me fendent le coeur et me f ont quelquefois verser des larmes ; 3° je suis encore jeune, j'aurais désiré vous aider et servir ces chers chrétiens que j'aimais tant, j'aurais voulu les aider encore quelque temps avant de verser mon sang pour eux, mais je me console un peu en pensant que le Seigneur ne m'en jugeait pas digne, vu les fautes bien nombreuses que je faisais en administrant les augustes et sublimes sacrements.


    « Toutes ces pensées m'arrachent quelquefois des larmes, mais je tâche de me consoler en pensant que (c'est) la volonté de Dieu qui l'a décidé ainsi, or la volonté (de) Dieu m'est plus chère que tout le reste, et puis si ma jeunesse et mon inexpérience ont péché en quelque chose au sujet de ma prise, j'espère que votre bonté paternelle me saura bien pardonner...


    « Ainsi je me confie tout entier à la bonté divine et (à) sa volonté sainte. Du reste, si la chair et le sang sont quelquefois un peu tristes, Jésus, réduit à l'agonie au Jardin des Oliviers, ne m'apprend-il pas à souffrir avec patience tout ce qu'il m'envoie pour son amour ? Ainsi donc, mon Père et mon Seigneur, je suis heureux de souffrir et voudrais souffrir bien davantage pour expier tant de fautes que j'ai commises. Ainsi je serais tenté de me plaindre auprès de Votre Grandeur de ce que votre bonté et l'affection que les chrétiens me portent diminuent beaucoup mes souffrances qui me sont si précieuses. Mais comme Simon le Cyrénéen aida Jésus à porter sa croix, je suis vivement touché et attendri de toutes les bontés et les égards que l'on a pour moi, et je ne saurais jamais les oublier.


    « Ainsi donc, Monseigneur, continuez à m'écrire le plus que vous pourrez, vos lettres sont pour moi une huile qui coule sur mon cur et le soulage... J'étais si heureux de servir Votre Grandeur et de vivre auprès de si charmants confrères, que la seule pensée que je m'en vais vous quitter tous m'arrache quelquefois de grosses larmes.





    (I) Prisonnier pour le Christ





    « Je m'arrête parce que je crains un peu d'être soupçonné, et je me recommande d'une façon toute spéciale à vous, Monseigneur, à tous mes confrères et à tous ceux qui se rappellent mon souvenir.


    « Je vous précède dans le ciel, mais je ferai bien en sorte de ne jamais vous oublier, et de vous tirer après moi s'il est possible.


    « Si je puis vous écrire, comme je crois que cela ne sera pas très difficile, je tâcherai de vous écrire encore d'une manière plus précise sur toutes les particularités de mon affaire.


    « Adieu, veuillez agréer de votre serviteur Vinctus in Christo,





    « BONNARD. »





    Cette lettre se passe de commentaire, tant les vertus d'humilité, de constance et d'amour de Dieu du Bienheureux Bonnard s'y manifestent à chaque ligne. Un tel missionnaire était digne du martyre. Vénérons ici quelques-unes de ses reliques : sa boîte à bétel, son cachet aux initiales surmontées de la croix, un morceau de cangue, un pantalon et l'habit qu'il portait en marchant au supplice. Elles en côtoient d'autres, venues aussi du Tonkin, et qui ont appartenu au Bienheureux Schoeffler, mis à mort exactement un an avant lui : un pauvre couvert de table, un scapulaire, le pantalon qu'il avait sur lui au moment du martyre, enfin la sentence d'exécution, fichée en terre pendant l'exécution ; celle-ci porte les caractères chinois indiquant le motif de la condamnation avec la date : « 4e année de Tu duc, le 2 de la 4e lune ».





    ***





    Il est un pays d'Asie où le catholicisme s'est implanté sans prédication missionnaire préalable, mais où le sang des martyrs coula avec abondance, on l'a souvent appelé de son nom indigène, « le pays du Matin Calme » : il s'agit de la Corée, le « Royaume ermite », ainsi désigné autrefois à cause de la quasi impossibilité pour les étrangers d'y pénétrer.


    Vassale de la Chine, la Corée envoyait chaque année une ambassade à Pékin. Or, au cours d'une de ces ambassades, un lettré se procura un livre catholique. Revenu chez lui, il le lit attentivement, est saisi de la beauté du christianisme, s'en fait le prosélyte et gagne bientôt quelques lettrés qui décident de quitter le monde pour suivre les préceptes de Notre Seigneur. Ceci se passait en 1777. Les années suivantes, nouvelles ambassades à la cour de l'Empire du Milieu, nouveaux livres rapportés de Pékin en Corée. Des relations s'établissent alors entre l'évêque de Pékin et les catéchumènes. Dans la suite, ceux-ci, se voyant déjà nombreux, environ quatre mille, et n'ayant pu obtenir de prêtres pour s'occuper d'eux, décident de s'en donner eux-mêmes, ils constituent ainsi une hiérarchie en élisant prêtres les sujets les plus marquants. L'un même est désigné comme évêque. L'administration de cette étrange chrétienté se fait de cette façon pendant deux ans après lesquels l'évêque de Pékin, mis au courant, les éclaire sur l'invalidité de telles nominations et promet de leur envoyer un prêtre. Tous se soumettent et accueillent avec joie le messager tant désiré, un prêtre chinois. Bientôt une persécution éclate ; ce prêtre et beaucoup de chrétiens sont massacrés ; voilà de nouveau l'Église coréenne sans pasteur. Trente années se passeront avant que d'autres ouvriers apostoliques puissent aller recueillir la succession, mais le bon grain mis en terre continue, malgré tout, de se développer. Informée enfin des faits qui viennent d'être racontés, la Sacrée Congrégation de la Propagande charge alors la Société des Missions Etrangères de Paris d'évangéliser la Corée. Nos missionnaires partent aussitôt prendre possession de cette nouvelle vigne, mais ils sont vite dénoncés. La persécution reprend de plus belle et ils meurent martyrs de la foi en 1839. Ce sont les Bienheureux Imbert, Maubant et Chastan, mis sur les autels en 1925.


    Le Bienheureux Imbert était un Provençal. A douze ans, ne sachant pas encore les lettres de l'alphabet, il commença à apprendre à lire avec l'aide d'une brave villageoise de son pays natal. Quelques années plus tard, après de rapides études chez les Pères de la Retraite chrétienne à Aix, il était bachelier. Le diplôme du futur martyr est conservé ici dans une vitrine. Du grand séminaire d'Aix, il arriva minoré à celui des Missions Étrangères, où il fut ordonné prêtre en 1819. Destiné au Setchoan (Chine), mais ne pouvant s'y rendre, il prêta tout d'abord le concours de son ministère en Malaisie et ensuite au Tonkin ; ce ne fut qu'en 1825 qu'il atteignit enfin sa mission. Très zélé, se dépensant sans compter, il était depuis quelque temps supérieur du séminaire quand il apprit que la Corée venait d'être confiée à la Société des Missions Étrangères. Il s'offrit alors pour en être un des premiers apôtres. Cette offre ne fut pas de suite agréée, mais, à la mort de Mgr Burguière, premier évêque de Corée, il fut choisi pour lui succéder ; c'était en 1836. Parti de Setchoan l'année suivante, il put commencer son ministère en langue coréenne au bout de trois mois. Évangélisateur prévoyant, il préparait déjà trois jeunes gens en vue du sacerdoce, se cachant et continuant de prêcher, quand il fut trahi par un misérable et préféra se livrer plutôt que d'attirer de plus grandes calamités sur les chrétiens. Incarcéré à Séoul, il y subit le supplice de la courbure des os et reçut la bastonnade en punition de son refus d'apostasie. Pensant que la persécution prendrait fin si ses missionnaires se livraient eux aussi comme il l'avait fait lui-même, il donna l'ordre aux PP. Chastan et Maubant de se constituer prisonniers.


    Le Bienheureux Chastan était originaire des Hautes-Alpes. Après son ordination sacerdotale à Gap, il avait été admis au séminaire de la Rue du Bac. Quelques mois plus tard, envoyé à Macao pour y recevoir sa destination, il fut d'abord professeur au Collège général de Penang (Malaisie). Volontaire pour la nouvelle Mission de Corée, mais dans l'impossibilité d'y pénétrer, il fut, en attendant, missionnaire pendant deux années au Chantong (Chine). Arrivé en Corée au début de 1837, il était déjà à même de commencer son ministère après Pâques et se livrait tout entier à son labeur apostolique dans les chrétientés des environs de Séoul quand lui parvint le message de Mgr Imbert.


    Le Bienheureux Maubant, du diocèse de Bayeux, avait d'abord été vicaire en Normandie avant d'entrer en 1831 au séminaire des Missions. Parti pour le Setchoan l'année suivante, il rencontra Mgr Burguière en route pour la Corée, s'offrit à lui et fut accepté, mais il n'arriva à destination qu'en 1836, après être resté une année en Tartarie. Il avait déjà baptisé deux cents adultes quand, quelques mois plus tard, le P. Chastan d'abord, puis Mgr Imbert, vinrent le rejoindre. Après s'être constitués prisonniers sur la demande de leur évêque, les deux missionnaires furent conduits à Séoul, la capitale, où, à la suite d'interrogatoires et de tortures diverses, ils s'entendirent condamnés à être décapités avec Mgr Imbert.


    Le 21 septembre 1839, l'Église comptait trois martyrs de plus ; elle devait leur accorder en 1925, ainsi qu'à soixante-seize Coréens, martyrs eux aussi, les honneurs de la béatification. Quelques linges, extraits autrefois de leurs tombeaux, rappellent ici leur émouvante histoire.


    La Mission de Corée allait-elle être abandonnée? Ce n'eût pas été conforme aux traditions apostoliques de la Société des Missions Etrangères. En cette même année 1839, le P. Ferréol partait pour en devenir le chef spirituel, et il devait peu à peu être suivi d'autres pionniers de Jésus-Christ.


    Cependant la persécution ne désarma pas. Les missionnaires travaillèrent dans l'ombre jusqu'en 1866, année où le sang chrétien se remit à couler sous le glaive des bourreaux. A côté de nombreux fidèles, neuf missionnaires moururent alors martyrs; ils seront demain sur les autels, du moins pouvons-nous l'espérer.


    Parmi eux on compte deux évêques, Mgr Berneux (du Mans) et son coadjuteur Mgr Daveluy (d'Amiens) ; les noms de sept de leurs missionnaires sont inscrits dans le même procès de béatification qui s'instruit à Rome, ce sont ceux des PP. de Bretenières, Dorie, Beaulieu, Petitnicolas, Pourthié, Aumaître et Huin.


    Mgr Berneux fut d'abord missionnaire au Tonkin, puis incarcéré à Hué pendant deux ans et condamné à mort avec quatre confrères ; l'intervention d'un officier de marine français les rendit tous à la liberté. Il gagna alors la Mandchourie où, pendant onze ans, il se dévoua corps et âme au développement et à la sanctification de chrétientés très éloignées les unes des autres. Il dirigeait la Mission de Corée depuis 1856 en qualité d'évêque, déployant une activité et un zèle admirables, gouvernant avec autant de bonté que de fermeté, ayant établi un séminaire et deux imprimeries, quand le régent du royaume décréta la persécution. Arrêté, jeté en prison, plusieurs fois torturé, il fut enfin condamné à être décapité. Ce fut le 8 mars 1866 qu'il couronna sa vie d'apôtre par le même martyre que celui dont il avait failli cueillir la palme en Annam en 1843. De lui nous pouvons vénérer, à côté de sa crosse épiscopale, un habit chinois, des burettes et des livres, une lettre pastorale en coréen, une lettre au catéchiste Ni, des cheveux et un fragment du pantalon qu'il portait au moment de son supplice.


    Son coadjuteur Mgr Daveluy avait d'abord été destiné au Japon, mais pendant son séjour à Macao, Mgr Ferréol l'obtint pour la Corée, où ils pénétrèrent ensemble en 1845. Tour à tour ou simultanément missionnaire missionnant, directeur du séminaire, compositeur et traducteur d'ouvrages en langue coréenne, il s'était appliqué à faire le plus de bien possible ; nommé coadjuteur de son évêque et sacré en 1857, la charge épiscopale ne l'empêcha pas de continuer les mêmes travaux. Aussi, quand il fut arrêté en 1866, il venait de porter son zèle apostolique à Keu-to-ri. Son jugement fut pour lui l'occasion de faire plusieurs fois l'apologie du christianisme. Après avoir subi différentes tortures, telles que butonnade sur les jambes, coups de planche, poncture avec des bâtons aiguisés, il fut enfin condamné à mort, et ce fut le jour du Vendredi Saint, 30 mars 1866, qu'il eut la tête tranchée.


    Sept autres missionnaires, on l'a dit plus haut, mêlèrent leur sang à celui de ces deux évêques. Avec Mgr Berneux, trois jeunes missionnaires, partis de France à peine deux années auparavant, étaient décapités comme lui. L'un, d'une famille noble de Bourgogne, Just de Bretenières, joignait la grâce d'une éducation soignée à une piété angélique. Humble et mortifié, il s'était préparé de longue date au martyre qu'il désirait de toute son âme. Ses deux confrères, Bernard Beaulieu, Gascon d'origine, et le Vendéen Henri Dorie, avaient été heureux également de leur désignation pour la Corée. Jetés en prison, tous trois eurent à subir les supplices de la bastonnade et de la poncture des bâtons ; ils souffrirent avec courage le martyre qu'ils avaient appelé de leurs voeux.


    Les quatre autres partagèrent la destinée de Mgr Daveluy vingt-deux jours après le premier massacre. Deux d'entre eux étaient déjà anciens missionnaires : le P. Pourthié, un Albigeois, en Corée depuis dix ans, y remplissait la charge de provicaire ; le P. Petitnicolas, un Vosgien, avait été un an vicaire dans son diocèse d'origine avant de partir pour la mission de Pondichéry, mais sa santé ne pouvant se faire aux chaleurs de l'Inde, il s'en était allé se dévouer en Corée pour y trouver le martyre une dizaine d'années plus tard. Le troisième, le P. Aumaître, né dans la Charente, se trouvait depuis 1863 dans cette même mission et avait été chargé d'un district dix-huit mois avant son arrestation. Quant au dernier, le P. Huin, il n'y avait pas encore un an qu'il était arrivé quand il subit le martyre. Originaire du diocèse de Langres, pendant deux années il s'était dévoué dans sa petite patrie avant de pouvoir réaliser ses aspirations apostoliques. Voici son surplis et un cahier manuscrit laissé par lui lors de son départ. Ils voisinent avec des livres du P. Beaulieu et divers objets du P. Aumaître : montre, fer à hosties, image d'ordination, bourse, coupe de ciboire, statue de la Sainte Vierge, ferrure de boîte à calice et, enfin, quelques bouts de cierges qui étaient prêts à lui servir quand il fut arrêté.





    ***





    Elle est belle également et tout aussi édifiante, l'histoire des origines chrétiennes du Japon. Beaucoup de nos lecteurs la connaissent déjà, au moins dans ses grandes lignes : redisons-la une fois de plus, pour l'édification de ceux qui ne l'ont jamais entendue.


    C'est le 15 août 1549 que saint François-Xavier avait abordé au Japon, et les succès apostoliques n'avaient pas tardé à récompenser ses efforts. Vers 1600, plusieurs centaines de milliers de chrétiens étaient déjà administrés par les successeurs du saint apôtre. Mais en 1593 s'était déchaînée une grande persécution qui anéantit peu à peu les plus beaux espoirs. Elle fit un grand nombre de martyrs parmi lesquels vingt-six ont été canonisés et deux cent cinq béatifiés. Les missionnaires non exécutés furent chassés de l'empire, et le pays demeura fermé aux Européens jusqu'en 1858, c'est-à-dire deux cent soixante-cinq ans plus tard. A cette époque, quelques ports furent ouverts aux commerçants étrangers. Rome, par ailleurs, avait confié dès 1844 aux prêtres des Missions Etrangères de Paris la charge de reprendre l'évangélisation de l'Empire du Soleil Levant. En 1865, la première église était ouverte au culte à Nagasaki, mais dans l'esprit du gouvernement du mikado elle ne devait servir qu'aux étrangers de passage ou en résidence au Japon ; il restait interdit de prêcher aux païens. Or voici de ce qui arriva :


    Le 17 mars 1866, le P. Petitjean voit une quinzaine de personnes se présenter dans cette église. Elles venaient en curieuses, et aussi avec l'idée d'éclairer un doute. Quelques-unes posèrent sans tarder trois questions au missionnaire : « Où est l'image de la Vierge Marie ? » « Est-ce le grand chef de Rome qui vous a envoyé? » « Avez-vous des enfants ? » (Ils voulaient se rendre compte si les missionnaires gardaient la chasteté de leur état.) C'étaient les trois signes légués par les successeurs de saint François-Xavier à leurs ancêtres pour reconnaître les vrais apôtres et les distinguer des hérétiques ; culte de la Sainte Vierge, primauté du Saint Siège, célibat ecclésiastique. Après avoir entendu les réponses faites par le P. Petit jean, tous se jettent à ses pieds en disant : « Notre coeur est le même que le vôtre ». Par leur intermédiaire, le Père découvre bientôt un certain nombre de villages où, malgré les persécutions, s'étaient conservées les pratiques chrétiennes depuis près de trois siècles, sans le secours du prêtre et sans autre sacrement que le baptême, qui continuait à être administré en secret dans les familles. Au bout de peu de temps, on put dénombrer ainsi environ quinze mille chrétiens.


    Cette histoire, unique dans les fastes de l'Eglise, constitue le plus bel exemple connu d'une persévérance séculaire au milieu des plus terribles épreuves. Une grosse médaille de la très Sainte Vierge et un crucifix de métal trouvés chez ces vieux chrétiens japonais sont conservés à la Salle des Martyrs pour commémorer d'aussi prestigieux souvenirs.





    ***





    Parmi tant de glorieux trophées, il manquerait quelque chose à notre énumération, et nos hommages seraient incomplets si nous ne rapprochions de leurs Pères dans la Foi, dans un même culte de vénération, les fils élevés à un égal degré d'héroïsme et les objets sanctifiés par leurs supplices. Une Société religieuse, dont le but principal est la constitution d'Églises indigènes autonomes, se doit de mettre en relief les martyrs asiatiques qui ont montré le même courage que les apôtres européens.


    Nombreux en effet sont ici les souvenirs de prêtres, catéchistes et simples chrétiens, annamites, chinois ou coréens, disciples formés par nos martyrs, dans l'espoir d'un avenir, plus ou moins proche, où les ouvriers apostoliques verraient, selon les termes des constitutions, « un clergé et un ordre hiérarchique tel que Jésus-Christ et les Apôtres l'ont établi dans l'Eglise ». Ce but atteint par endroit, les missionnaires consentent alors avec joie « à céder tous leurs établissements et à se retirer pour aller travailler ailleurs ».


    Des linges, qui voisinent avec les reliques des Néron et Vénard, sont imprégnés du sang de martyrs natifs du Tonkin. Ces morceaux de cangues ont blessé leurs épaules pendant une dure captivité, cette croix incrustée de nacre, sur laquelle se lit en caractères chinois le millénaire 1861, a été recueillie au milieu de cadavres chrétiens tonkinois morts pour la foi. N'excite-t-il pas l'émotion, le vêtement de ce Chinois du Kouytcheou, baptisé dans son sang en 1865 ? Néophyte depuis huit jours seulement, il fut massacré avec d'anciens chrétiens parce qu'il s'était déclaré chrétien comme eux. Il se nommait Lieou : Mgr Faune le surnomma Adauctus pour désigner qu'il avait été ajouté, bien que n'ayant pas reçu le baptême d'eau, aux autres martyrs. Et à la vue de cette chemisette d'un enfant de quatre mois tué entre les bras de sa mère, comment ne pas se souvenir du massacre ordonné par Hérode lors de la naissance du divin Sauveur !


    En Chine, comme ailleurs, les fidèles recueillent pieusement les herbes et les fleurs qui poussent sur les tombeaux des martyrs. Voici donc quelques plantes desséchées, cueillies jadis sur celui du Bienheureux Pierre Ou, un catéchiste du Kouytcheou, étranglé en 1814, après plus de deux années passées dans les fers. Un peu plus loin, c'est encore une relique d'un autre catéchiste de la même province : le bâillon qui a servi à fermer la bouche du Bienheureux Pierre Lieou, étranglé lui aussi vingt ans plus tard, à l'âge de soixante-seize ans ; il avait été pendant treize années exilé en Tartarie.


    Un tableau, peint sur toile, représente le Bienheureux Philippe Minh, prêtre annamite mort pour la foi en Cochinchine en 1853. Ancien élève du Collège général de Penang (Malaisie), d'où sont sortis plusieurs centaines de prêtres indigènes au XIXe siècle, figure des plus sympathiques, d'une piété exemplaire, Philippe Minh fut le premier d'une légion de quarante-neuf martyrs, tous anciens élèves de ce même séminaire au siècle dernier. Parmi eux cinq ont été déjà béatifiés ; ce sont les Bienheureux Philippe Minh, Paul Loc, Pierre Qui, Jean Hoan et Pierre Luu. Ils font honneur aux Pères des Missions Étrangères qui, sans avoir attendu les consignes récentes sur la nécessité des clergés indigènes, les ont formés aux vertus sacerdotales et apostoliques. Un bréviaire rappelle ici le souvenir du Bienheureux Pierre Qui, puis voici des morceaux d'étoffes, des os du Bienheureux Paul Loc, des burettes et une custode ayant servi au Bienheureux Jean Hoan.





    ***





    Sur la fin du XIXe siècle et au début du XXe, de 1866 à 1906, se place une période au cours de laquelle on a vu les vocations apostoliques françaises doubler en nombre et le développement des missions marcher de pair. Elle fut fécondée par le sang de près de cent des nôtres, généreux athlètes tombés sur le sillon à eux confié par le divin Maître. Le Thibet, la Chine, l'Indochine, la Mandchourie devinrent les arènes de leurs combats et les témoins de leurs victoires.


    Déjà en 1854, sur l'instigation des autorités thibétaines, un Poitevin, le P. Bourry, et un Lorrain, le P. Krick, celui-ci préfet apostolique, avaient été massacrés ensemble à Sommeu, village du sud du Thibet. Une croix, des médailles, un signet de missel, trouvés chez des sauvages Michemis, leurs meurtriers, rappellent le souvenir de ces deux pionniers dont les noms ouvrent le glorieux martyrologe de la dure Mission du Thibet.


    En 1881, c'était un Franc Comtois de la Haute-Saône, le P. Brieux, qui tombait sous le fer de pillards Sanguen, soudoyés par les lamas : voici la chemise qu'il portait le jour de son massacre, la flûte qui a distrait l'apôtre dans ses moments de détente, puis une pauvre veste d'étoffe indigène percée de coups de poignards, sa montre trouvée sur lui après la mort, et enfin, à côté du sabre et du poignard encore teints du sang de la généreuse victime, sa chevelure nattée à laquelle est adhérent un morceau de cuir chevelu détaché par le coutelas... En 1905, le P. Dubernard, un Corrézien qui se dévouait depuis plus de quarante ans au Thibet, tombait à son tour après une vie des mieux remplies ; son calice est ici conservé avec vénération. La même année, les PP. Mussot, de la Haute-Saône, Bourdonnec, des Côtes-du-Nord, et Soulié, de l'Aveyron, avaient aussi l'honneur de sceller leur foi de leur sang après vingt ans et plus d'apostolat : la Salle des Martyrs garde un habit chinois du P. Mussot. D'autres missionnaires encore devaient mourir de la même façon, tragique dans les années suivantes et sur le même théâtre d'apostolat ; le dernier en date est le P. Nussbaum, massacré à Pamé le 17 septembre 1940.


    Nombreuses également ont été les victimes dans l'immense Chine. Il faut savoir se borner, c'est pourquoi, renvoyant le lecteur au tableau général publié plus loin, nous ne signalerons ici que les noms de nos confrères, assassinés ou massacrés sans forme de procès, dont la Salle des Martyrs conserve quelques souvenirs.


    Citons le P. Mabileau, Breton de Paimbuf, massacré en 1865, au Setchoan, où il était provicaire. Ses blessures furent dénombrées jusqu'au chiffre de quatre-vingt-deux. Voici ses vêtements sacerdotaux confectionnés en Chine, des linges d'autel, du linge de corps, des habits chinois, puis trois lettres autographes, qui voisinent avec deux autres de son successeur, martyr comme lui, le P. Rigaud, de Besançon, massacré devant l'autel en haine du nom chrétien en 1869. Le district qu'ils évangélisaient était une terre prédestinée pour le martyre : le P. Hue, originaire de l'Orne, qui succéda au P. Rigaud, devait y tomber à son tour avec un prêtre indigène, le P. Tay, en 1873. Nous voyons conservés ici des vêtements chinois du P. Hue, un ordo, un oreiller, une couverture, une soutane.


    En 1883, au Yunnan, province voisine du Setchoan, le P. Terrasse, enfant du Velay, arrivé en Chine depuis quelques années, tombait, près de Tali, lardé de coups de lances. Les meurtriers rendaient ensuite hommage à son courage en dévorant son coeur et son foie. Quelques poils de barbe, un linge rappellent son souvenir. En 1897, dans la région du Kouangsi illustrée par le martyre du Bienheureux Chapdelaine, un Rouergat, débarqué récemment en mission, le P. Mazel, était tué en haine du christianisme et de la France, voici sa couverture encore tachée du sang répandu par le jeune apôtre. L'année suivante, un autre missionnaire payait de sa vie son amour pour les néophytes qu'il venait d'enfanter à la foi. Il s'agit du P. Chanès, du diocèse du Puy, massacré au Kouangtong par les païens de Paktong avec la connivence des autorités locales. Une large feuille de papier indigène est là, imbibée du sang recueilli à l'endroit où il fut tué avec plusieurs chrétiens. Son calice, un ornement sacerdotal, une veste et un pantalon chinois lui ayant appartenu sont exposés à côté d'un autre calice, celui d'un Bordelais mis à mort au Kientchang en 1911, le P. Castanet, missionnaire en Chine depuis vingt ans. Le couteau qui servit à tuer celui-ci est suspendu près du calice dans lequel, chaque matin, il offrait la divine Victime.


    Martyrs aussi, sans doute, au moins devant Dieu, sinon devant les hommes, ces innombrables fidèles massacrés avec leurs missionnaires pendant la persécution des années 1883, 1884 et 1885, lors de la guerre du Tonkin. Dans l'esprit des auteurs de ces hécatombes, il se mêla sûrement un motif d'ordre politique, mais il n'en est pas moins vrai, les interrogatoires d'alors le prouvent avec évidence, que missionnaires et chrétiens furent en même temps mis à mort par haine de la religion catholique. Inclinons-nous donc devant leurs pieux souvenirs. Ils ont appartenu à des Lyonnais, tels les PP. Bechet, du Tonkin, Rival, Manissol et Tamet du Laos, Châtelet de Cochinchine orientale, à d'autres encore, comme le P. Séguret, un Rouergat, et le P. Antoine, un Vosgien, tous deux aussi au Laos, le P. Dupont, un Angevin, massacré en Annam : ce sont des fragments d'étoffes, des burettes, un calice avec sa patène, une aube de sous-diaconat, des morceaux de soutane, un chapeau ecclésiastique. Au sujet du P. Châtelet, signalons spécialement une clochette teinte de son sang et le couperet qui servit à le mettre à mort avant d'être employé à exécuter le bourreau lui-même. Pendant cette époque troublée, dans toute l'Indochine, les martyrs furent innombrables : rien que dans la région de Quinhon, en une seule année, il y en aurait eu environ vingt-cinq mille, preuve irréfragable de la force d'âme qui caractérise la généralité des chrétiens annamites.


    Plus rapprochés de nous et presque nos contemporains, tels nous apparaissent ceux qui sont tombés victimes de la terrible persécution des Boxeurs surgie, en 1900, dans la Chine septentrionale et en Mandchourie. Là tombèrent dix des nôtres lors des carnages fomentés par la xénophobie et la haine du catholicisme. Parmi eux on compte un évêque, Mgr Guillon, du diocèse de Chambéry. Cet énergique prélat succomba en compagnie du P. Emonet, Savoyard comme lui, du P. Ly, prêtre indigène, et de deux religieuses de la Providence de Portieux. Quand il vit les bandits entrer dans sa cathédrale de Moukden où il était assiégé, il donna une dernière absolution à tous et, debout sur le palier de l'autel, la croix en main, il attendit la mort. Atteint d'une balle, il s'affaissa en disant ces sublimes paroles : « Votre évêque meurt le premier, mes enfants, suivez-moi tous au ciel ! » Sa crosse est conservée à côté de celles de Mgr Berneux et de Mgr Retord.


    Puis voici la chaîne portée par le P. Georjon, du diocèse du Puy. Son supplice fut effroyable. Avant de lui trancher la tête, on lui coupa les bras et les oreilles, la peau du front lui fut rabattue sur les yeux... Voici le bréviaire et un manuel de piété du P. Le Guével, jeune Breton de Vannes ; il venait d'arriver en mission et mourut avec le P. Louis Bourgeois, un Bisontin, après s'être tous deux héroïquement défendus pour protéger des orphelines et des chrétiens. Une chemise et des chaussettes du P. Agnius, de Lille, tué en même temps que les PP. Viaud, de Nantes, et Bayart, de Lille lui aussi, rappellent encore toutes ces victimes des sanglantes hécatombes de 1900.


    Un souvenir du premier évêque de Mandchourie, Mgr Verrolles, Normand de Caen, ne paraît pas déplacé près de ceux de ses fils massacrés quelques années après sa mort. Il n'est pas martyr, il n'est même pas confesseur de la foi, mais pendant sa vie il a été un saint à miracles, et c'est pourquoi ses bas violets ont été conservés ici. Pie IX revint de Gaète à Rome sur ses instances : « C'est un petit évêque de Chine qui a réussi à me faire rentrer », disait le pape à son retour aux cardinaux. Il mourut en 1878 en Mandchourie après quarante ans d'épiscopat.


    Pour terminer cette sèche énumération d'apôtres mis à mort dans l'Empire du Milieu, signalons encore deux missionnaires tombés récemment victimes des troubles qui ensanglantent l'immense Chine depuis le début du conflit sino-japonais. Ils se dévouaient en Chine méridionale, dans une petite île du golfe du Tonkin qui porte le nom de Waichow. Ils auraient pu quitter cette île avant son investissement, mais, bons pasteurs, ils ne voulurent pas abandonner leurs ouailles et périrent pour elles le 29 juin 1940. Ce sont les PP. Son-nefraud, Breton d'Ille-et-Vilaine, et Castiau, Belge du diocèse de Tournai.





    ***





    Missionnaire, lui aussi, en Chine où il s'était dévoué pendant plusieurs années avant de revenir malade en France, le P. Houillon, du diocèse de Saint-Dié, avait été vicaire successivement à Rupt-sur-Moselle, Vagney et Hadol. Il se trouvait à Paris quand il fut arrêté lors des troubles de la Commune en 1871. A sa sortie de la Roquette le 27 mai, des fédérés le saisirent à nouveau et le massacrèrent sans pitié, lui procurant ainsi à Paris le martyre qu'il n'avait pas trouvé en Chine. Son nom figure parmi ceux de la cause de béatification introduite par le diocèse de Paris pour les victimes de la Commune. Nous avons de lui à la Salle des Martyrs son crucifix de missionnaire et le passeport chinois français dont il s'était servi pendant le temps de son apostolat au Setchoan.


    Enfin, nous avons le bonheur de posséder ici un précieux souvenir du principal fondateur de la Société des Missions Etrangères de Paris, l'étole pastorale de Mgr Pallu. La mémoire de cet évêque vénéré méritait bien de planer au-dessus de celle de tant de ses fils, apôtres comme lui des plages infidèles, martyrs auxquels il avait tracé la voie et donné l'essentiel des constitutions qui régissent encore les Missions Etrangères.


    Né à Tours en 1626, il était déjà chanoine quand, en 1657, après bien des démarches infructueuses, il obtint de Rome que soient nommés des évêques pour les missions d'Extrême-Orient. Mgr Pallu et Mgr Lambert de la Motte furent les deux premiers qui portèrent le titre de vicaires apostoliques. C'était en 1658. Dès lors il décida la fondation du séminaire des Missions Etrangères et posa les bases de l'organisation de la Société du même nom, bases assez larges pour pouvoir s'adapter aux circonstances de temps et de lieux. Parti de France en 1662, il gagna la Perse et l'Inde à pied et parvint enfin au Siam au bout de vingt-quatre mois. Là, s'étant heurté à de grandes difficultés de la part des Portugais, il revint à Rome, toujours à pied, rendre compte au pape de sa mission et lui demander des pouvoirs plus étendus. Bientôt il repart de nouveau, s'embarque à Port-Louis sur un bateau à voiles et retourne au Siam où il arrive, cette fois, en vingt-deux mois et demi. Il y f onde un séminaire et cherche à gagner le Tonkin où il a été envoyé, mais, près du cap Varella, sur les côtes d'Annam, une tempête formidable pousse son bateau désemparé du côté des îles Philippines. Les Espagnols, alors en guerre avec la France, le retiennent en captivité à Manille pendant trois ans après lesquels ils le font transporter en Espagne en passant par l'Amérique. Ainsi Mgr Pallu fut probablement le premier à avoir fait le tour du monde en allant toujours à l'ouest. A Madrid, le roi et la reine lui firent des excuses ; il repartit alors pour Paris, et ensuite pour Rome. Une troisième fois, il regagna l'Extrême-Orient et mourut enfin en Chine, dans la province du Foukien, en 1684. Ses restes sont actuellement conservés dans la crypte de l'établissement de Nazareth qui servait, dans l'île de Hongkong, jusqu'à la guerre sino-japonaise, de maison de retraite pour les missionnaires.


    Les visiteurs s'étonnent quelquefois de trouver, à côté des souvenirs de nos missionnaires martyrs, des reliques d'autres personnalités qui n'ont jamais été des nôtres. Mais ne sommes-nous pas tous fils de la même Eglise de Jésus-Christ pour laquelle sont tombés nos aînés parmi les peuples d'Extrême-Orient? Et ces reliques venues d'ailleurs sont, presque toutes, celles d'apôtres qui ont travaillé à défricher des champs semblables aux nôtres dans les nations païennes.


    Voici un plan autographe d'allocution de saint Vincent de Paul, le fondateur des Lazaristes, nos frères d'apostolat en Chine. Voici encore les lettres de pouvoirs et un mouchoir du saint curé d'Ars, Jean Marie Vianney, le modèle des prêtres adonnés au ministère des âmes.


    Ces parties de vêtements sont du Bienheureux Hénarès, un évêque dominicain espagnol martyrisé au Tonkin en 1838. Ce fragment de cage est du Bienheureux Delgado, autre évêque dominicain mort en prison la même année à la veille d'être décapité. Cette crosse, cette mozette, ces cheveux ont appartenu au Bienheureux Diaz, encore un évêque dominicain qui eut la tête tranchée au Tonkin en 1857. Ces morceaux d'habits viennent des Bienheureux Clet et Perboyre, missionnaires lazaristes de Chine où ils furent massacrés, le premier en 1820 et le second en 1840. Dans ce reliquaire, une dent est du Bienheureux Berrio-Ochoa, missionnaire dominicain décapité au Tonkin en 1861 et une vertèbre du cou est du Bienheureux Diaz. Ils ont rivalisé de courage avec les apôtres des Missions Etrangères ; la Salle des Martyrs les a rapprochés en un même hommage.








    1943/267-297
    267-297
    France
    1943
    Aucune image