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La Sainte Montagne du Japon 2 (Suite et Fin)

La Sainte Montagne du Japon PAR M. CESSELIN Missionnaire apostolique (FIN 1) Les pèlerins qui craignent trop le froid passent la nuit là pour saluer au lever du soleil la manifestation des trois divinités bouddhiques, c'est-à-dire Mida, Kwannon et Seishi.
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    La Sainte Montagne du Japon

    PAR M. CESSELIN
    Missionnaire apostolique

    (FIN 1)

    Les pèlerins qui craignent trop le froid passent la nuit là pour saluer au lever du soleil la manifestation des trois divinités bouddhiques, c'est-à-dire Mida, Kwannon et Seishi.
    A cette première station sont installés un petit poste de secours et un bureau de poste. Au fur et à mesure qu'on monte, le vent frais du soir s'élève et étouffe un peu les diling-diling des clochettes et les fatigantes invocations des pèlerins. Comme le ciel d'Occident commence à s'empourprer, « Ah ! Quel bonheur ! Me crie un touriste de mon groupe, ciel rouge ce soir, c'est du beau temps pour demain ! » Je lui réponds qu'en France on dit aussi : « Rouge soir, blanc matin, c'est la journée du pèlerin ». Et mon bonhomme ne fut pas peu surpris, je vous assure, d'entendre pour la première fois que les remarques météorologiques basées sur les phénomènes célestes sont à peu près identiques dans les pays de même latitude et de climat analogue.
    On s'arrête un instant pour regarder le soleil mourir sur les montagnes dans un éblouissement désespéré. Des gerbes de lumière bordent d'une frange dorée les crêtes capricieuses, et les derniers nuages qui accompagnent le royal départ du soleil couchant sont relevés d'un filet d'or. Maintenant que le disque majestueux a disparu, voici que déjà l'on voit au loin s'élever des vallées profondes un brouillard auquel la demi-obscurité du crépuscule donne je ne sais quel aspect de profonde mélancolie.
    Encore un dernier effort et nous approchons de la huitième station ; le froid se fait déjà sentir, le vent fait tourbillonner une poussière aveuglante de cendres, la lumière s'adoucit et l'horizon s'estompe : c'est la nuit qui tombe sur nous.


    1. Ann. M.-E., n° 65, p. 274

    La hutte du huitième go est assez spacieuse : une cinquantaine de personnes pourraient s'y entasser. Cet abri est une masure trapue faite de morceaux de lave ; la toiture elle-même est couverte de pierres pour donner le moins de prise possible au vent. Les pèlerins entrent en criant un cordial bonsoir à l'assistance, enlèvent leur grand chapeau, se déchargent de leurs petits paquets, s'épongent, s'assoient où ils peuvent et soufflent.
    Le maître de céans respecte leur fatigue et les laisse souffler. Il n'a plus rien de l'obséquiosité importune de ses collègues de la plaine : la montagne l'a civilisé.
    Les touristes au palais délicat étalent leurs provisions qu'un Fort de la montagne a apportées ; la plupart des hôtes se contentent de ce qu'ils trouvent à la hutte, c'est-à-dire de riz, de poisson sec, d'oeufs et de pâtisseries. On aperçoit, cependant, dans un coin quelques boîtes de conserve et un tonnelet de vin de riz. Les pèlerins arrivés depuis un certain temps déjà étaient là accroupis, tout ramassés dans une idée fixe, songeant à la famille ou à l'épouse qui, en ce moment même, fait peut-être les cent tours liturgiques autour du temple du village natal.
    J'aperçois dans un coin de la hutte deux officiers japonais de l'Armée du salut, bien reconnaissables à leur casquette à bordure rouge, et un groupe de touristes étrangers : un monsieur, une dame et de jeunes demoiselles. Je n'avais guère le temps d'être curieux, la faim me pressait. Je vais remplir un bol dans un petit cuveau de riz posé auprès du foyer, j'achète trois oeufs et reviens m'accroupir sur le bout de natte où j'avais pu m'installer. Ayant placé le bol entre mes genoux, je me disposais à casser les oeufs sur le riz, quand la dame étrangère vint me dire : « Père, laissez donc vos bâtonnets et venez souper avec nous ». Si l'unique lampe qui éclairait ce réduit n'avait pas été aussi fumeuse, ma figure eût facilement trahi mon étonnement.
    Comment voudriez-vous donc, en effet, qu'on ne soit pas quelque peu renversé de s'entendre si inopinément inviter en français, à partager un repas à l'européenne dans la huitième hutte de la sainte Montagne du Japon ? Ah quelle fête pour mes oreilles d'entendre du français après toute une journée de diling-diling et de Namo-Amida-Butsu !
    Vite je lâche bol et bâtonnet, riz et oeuf cassé, je suis la dame qui emporte mes deux autres oeufs ; j'enjambe deux dormeurs et me voilà dans un monde nouveau.
    Les présentations ne prirent pas grand temps et nous nous abandonnâmes à une joie qui devint bientôt bruyante.
    Ces braves gens étaient des catholiques canadiens. Nous étions presque compatriotes ; nous fûmes bientôt amis.
    Notre repas, cela va sans dire, fut assaisonné du meilleur appétit et de la plus franche gaîté, et je crois que j'aurais volontiers prolongé nos causeries, si mes charmants amphytrions ne m'avaient avoué leur fatigue par les mouvements de plus en plus lourds de leurs paupières. Après avoir décidé de reprendre l'ascension ensemble le lendemain de grand matin, on se souhaita une bonne nuit.
    A peine avais-je regagné le bout de natte où ma sacoche, mon chapeau et mon indispensable parapluie témoignaient de ma prise de possession, que les deux officiers de l'Armée du salut vinrent parler de religion et me dire combien ils avaient de respect pour le catholicisme. « Décidément, me disais-je en moi-même, lorsqu'ils me quittèrent, c'est une atmosphère bienfaisante que celle qui caresse le Fuji ; je conseillerai désormais aux misanthropes d'aller y faire une cure ».
    Là-dessus je sortis dehors pour achever mes dévotions dans le calme religieux de la nuit. Une légère brume couvrait le Fuji comme d'un manteau de gaze et l'air était très frais ; au loin de sourds diling-diling qui amèneraient tout naturellement le Ranz des vaches sur les lèvres d'un enfant de la poétique Helvétie. Un peu plus bas papillotent des lanternes de couleurs ; on les voit s'approcher et se balancer à l'extrémité de bâtons flexibles ; les voix deviennent de plus en plus distinctes et des figures se dessinent ; c'était un dernier groupe de cinq courageux touristes. Je rentre avec eux dans l'abri en pierres où les conversations avaient cessé.
    C'était un étrange entassement de gros paysans qui dormaient la bouche ouverte comme des poissons morts, d'étudiants enroulés dans leur capote et de petites vieilles qui avaient les cordons de leur petit cabas roulés autour du poignet. Ici des piles de chapeaux, de sandales en paille et de manteaux en papier huilé, là se dressaient des faisceaux de bourdons. Sur tout cet attirail d'un campement de pèlerins et de touristes pesait une odeur âcre de tabac et de sueur humaine. Une lampe minuscule brûlait discrètement dans une encoignure devant les figures bouffies des dieux dé la richesse Ebisu et Daikokuten. Accrochée à un étais tout noir de suie fumait toujours la lampe qui empêchait les retardataires de bousculer et de troubler les dormeurs.
    Je cherchai à m'étendre et ce ne fut pas sans quelque peine, que je réussis à partager une natte de 1 m, 82 sur 0 m, 90 avec un vieux pèlerin ; la même couverture poisseuse nous garantit un peu du froid, ma sacoche me tint lieu d'oreiller et j'ajustai mon chapeau sur la figure pour me mettre en garde contre le sable que le vent faisait glisser par le toit. J'entendis un vieux dévot, vrai moulin à prières, qui marmottait encore ses Namo-Amida-Butsu ; puis je ne perçus bientôt plus qu'un vent léger qui soufflait à travers les pierres mal jointes et tous ces bruits de la nuit qui dans la fatigue vous semblent un commencement de rêve.

    ***

    Vers trois heures, la porte rustique de notre réduit commence à grincer et les pèlerins les plus impatients sortent pour interroger le ciel. A trois heures et demie toute la maisonnée est debout. Les tasses d'eau chaude circulent, les groupes se réorganisent et I'évacuation commence. Cette fois je me joignis à mes bons Canadiens de la veille ; leurs deux Forts de la Montagne et leur interprète nous guident. Ce fut dur au premier moment ; à cette heure-là les fatigues de la veille vous reviennent ; il y a encore du sommeil dans les yeux et dans les jambes ; peu à peu cependant le froid finit par nous réveiller. Bien qu'un reste de tristesse plane encore dans l'atmosphère, on sent que le ciel va se dégager et se dépeupler d'étoiles.
    A partir de la huitième station le sentier est assez rapide, l'escalade se fait facilement cependant. On brûle le neuvième go et c'est en haletant quelque peu que l'on arrive au faite. Cette fois on se sent réveillé pour de bon.
    En atteignant le sommet, il faut passer sous une série de ces mystérieux portiques shintoïstes qui au Japon surmontent toute voie sacrée, et défiler entre des rangées de minuscules temples shintoïstes et bouddhiques, succursales ou reproductions des temples célèbres. Çà et là on aperçoit des petites pagodes, des monstres en pierre de tournure inconnue qui font des grimaces souriantes, des renards en pierre qui sommeillent sur leur socle de bois, des statues que l'on devine bouddhiques à leur visage sans expression, à leurs yeux sans regard, et dont l'attitude prétend exprimer la dévotion, la foi et la piété. Elles sont banales à force d'être monotones ces statues ou bornes milliaires, qui frayent la voie du salut aux disciples de Bouddha.
    Nous nous arrêtons un peu pour assister à l'arrivée des pèlerins. Le ton de leurs invocations s'élève, on sent qu'ils atteignent au but d'un rêve pieux, ébauché depuis plusieurs années déjà peut-être. Les diling-diling des clochettes deviennent assourdissants, les voix se font plus suppliantes, les inclinations profondes se multiplient, les offrandes pleuvent dans le tronc situé au pied de la statue de Sengen, fille du dieu des montagnes, honorée plus spécialement comme la déesse du Fuji, et le métal monnayé roule sur les nattes d'un petit temple qu'habitent la divinité, la chimère, et un gardien qui paraît fort occupé.
    C'est lui qui, en effet, tient à l'avant du temple le bureau de l'estampille où s'accomplit une formalité qui m'intéresse beaucoup. Accroupi sur une petite estrade, il a à ses côtés des pots d'encre rouge fort épaisse et une tirelire. Les pèlerins qui se présentent devant lui à la file indienne jettent de la monnaie sur les nattes et en glissent dans la tirelire ; alors de l'air le plus mystérieux du monde, notre bonhomme leur distribue des amulettes de papier et leur applique quelque part sur le dos ou le devant de leur espèce de casaque blanche un gros tampon fixé au bout d'un assez long manche. C'est ce que l'on appelle « le certificat de l'ascension de Fuji ». A chaque son clair de la piécette de monnaie que laisse tomber un pèlerin répond le bruit mat de l'étrange sceau. Cette formalité rappelle assez le geste des marqueurs, qui estampillent les marchandises sur la jetée de Yokohama, lors du déchargement des bateaux. Les habits d'un blanc douteux défilent, et ces habits deviennent une fois de plus maculés. On se fait une gloire de posséder de ces habits tout constellés de cachets rouges ou noirs et aux dessins variés, ils attestent que l'on a visité nombre de lieux sacrés. Ces vêtements faits ordinairement de grossière toile blanche ne se lavent jamais, ils sont conservés précieusement comme un talisman et une relique de famille et ne sont endossés que pour aller en pèlerinage. Il est aussi des pèlerins qui font marquer leur bourdon d'un fer rouge, comme cela se fait en Suisse pour le bâton sur lequel on inscrit le nom de la montagne qu'on vient de gravir.
    Nous allons nous asseoir sur des roches un peu à l'écart, pour tâcher de jouir dans le calme du silence du lever du soleil. Mais bientôt viennent tinter à nos oreilles les inévitables diling-diling qui nous annoncent une invasion de pèlerins. Nous nous résignons à les subir. Le moment solennel approche ; les invocations : « Je vous adore ô divin soleil, » éclatent en notes heurtées, rapides, nasillardes, les mains claquent et les fronts s'inclinent. Les habitants de l'empire du Soleil Levant se préparent à saluer et à adorer le soleil.
    Quelques étudiants qui, la veille, affectaient de branler la tête à toute croyance comme à toute superstition ne peuvent se défendre de la contagion ; leur naturel reprend le dessus, et on peut lire facilement sur leur figure l'étrange émotion qui les étreint, ils esquissent une inclination.

    ***

    Pendant que je me surprends à regretter mélancoliquement que le spectacle sublime qui va se présenter n'élève pas vers les cieux, jusqu'à l'Auteur de l'astre du jour, les coeurs comme les voeux de tous ces pèlerins et touristes à la mine béatement extatique et presque atterrée, voici que du fond de l'Orient des traits de feu annoncent le lever du soleil. L'Orient s'embrase, le voile des ténèbres tombe et l'astre apparaît et remplit l'espace. Les premiers rayons frappent du reflet de leurs feux la crète des flots qui semblent des montagnes de lumière, et leur réverbération répand sur l'immense nappe liquide une indescriptible féerie de couleurs. Les baies de Tokio et de Suruga étincellent et passent par une game de nuances les plus variés pour bientôt se bleuir et se franger d'argent. En même temps un spectacle peu commun attire nos regards du côté de l'Occident, où l'on voit se projeter et s'allonger, sur l'océan de brumes qui le baignent, l'ombre gigantesque du cône du Fuji Kage-Fuji. Ce phénomène grandiose, fait pour nous impressionner vivement, ne dure qu'un instant, l'instant que dure lui-même le lever du soleil.
    Il est jour, et le Fuji flotte ainsi qu'une île lumineuse sur la mer de léger brouillard matinal qui roule et rampe sur ses flancs comme un tapis de fourrure blanche.
    A la vue d'un pareil spectacle, on ne peut se défendre d'un certain enchantement, et le coeur s'élève tout naturellement vers le Dieu tout puissant. Notre émotion voudrait être recueillie, mais celle des pèlerins se traduit bruyamment. Les diling diling et les Namu Amida Butsu ou les O Tentô Sama se répètent avec une sorte de frénésie ; il y en a pour le compte de l'épouse, pour le fils qui va partir au régiment, pour les vieux parents ou les petits-enfants ; en un mot les pèlerins acquittent les intentions pieuses des leurs et celles dont ils ont été chargés par leurs voisins. Quelle obsédante musique que celle-là et combien agaçante surtout ! Ah pèlerins ! Vous vous plaignez amèrement de ce que les touristes vous ont gâté votre sainte montagne ; mais je crois bien que, si vous n'en étiez un décor indispensable, les touristes en arriveraient bientôt à maugréer contre vous et à dire : « Qui nous délivrera donc des pèlerins du diling diling de leurs clochettes et de leurs Namu-Amida-Butsu ?»
    Pour nous réchauffer un peu, car il faisait froid là-haut, nous nous arrachons à notre extase et parcourons la partie plus praticable de la crète. Une infinie poésie, pleine de tristesse, se dégage malgré un ciel admirable de colorations inouïes, à la vue du cratère béant du sein duquel se dressent des élévations de roches calcinées. De quelque côté qu'on promène ses regards, on jouit du panorama le plus grandiose. L'oeil plonge sur une mer de montagnes, de pics, de cols et de vallées qui s'en vont mourir harmonieusement aux rives de l'Océan.
    Le brouillard s'évanouit peu à peu ; il n'en reste plus qu'une légère collerette qui s'enroule vers la base, s'étire et va bientôt s'effilocher sur les bois qui cachent le pied du volcan.
    La couronne de lacs qui l'enserrent devient visible et dans chacun de ces lacs on voit le géant qui se réfléchit comme dans un miroir.
    Maintenant l'air est devenu pur, de cette transparence spéciale au Japon qui laisse voir les choses lointaines avec une netteté surprenante, et on peut distinguer au loin Tokio, le port de Yokohama, et tout près, sous les yeux, Gotemba, Numazu, Shizuoka et Kofu, où nos touristes Canadiens sont contents d'apprendre qu'il y a des chapelles que fréquentent d'anciens adorateurs du soleil devenus aujourd'hui des adorateurs du vrai Dieu.
    Les pics qui forment la crête du Fuji ont chacun une dénomination spéciale et rappellent les montagnes célèbres du Japon. Les pèlerins vont faire entendre le diling diling de leur clochette et répéter leur Namu-Amida-Butsu devant chacun de ces pics ; c'est ce que l'on appelle faire le tour du pot. ( Hachimawari.)
    Y a-t-il réellement de l'idolâtrie dans ces dévotions ? Epris d'art et de poésie, le Japonais s'imagine que toutes choses sentent comme lui, et qu'il doit être aimé de ses montagnes et de ses bosquets, comme il les aime lui-même. Son sentiment de l'invisible se traduit dans une sorte de vague panthéisme ; s'il ne pousse pas l'incrédulité jusqu'à la négation, la croyance ne va pas non plus chez lui jusqu'à la certitude morale.
    Aussi demandez à ces pèlerins s'ils sont plutôt bouddhistes que shintoïstes ou shintoïstes que bouddhistes, ils seront bien en peine pour vous le dire, ne le sachant pas eux-mêmes.
    Ballottée entre la bonté du shintoïsme et la tristesse sans fin du bouddhisme, le Japonais sacrifie tantôt à un culte, tantôt à l'autre, bien souvent même aux deux à la fois, suivant l'occasion, préoccupé qu'il est d'entretenir avec toutes les divinités des relations de politesse ; c'est comme les Romains au temps d'Auguste.

    Il faut en convenir, le Japonais en prend à son aise avec les dieux : clac clac, un battement de mains pour les avertir, une inclination silencieuse ou accompagnée d'une courte invocation, clac clac, et les hommages sont expédiés. L'usage des cartes de visite permet même aux dévots tout à fait nouveau style de satisfaire par procuration ou délégation à leurs devoirs. En effet, quand nous nous rapprochâmes des huttes, nous vîmes un pèlerin déposer sur le socle d'une statue la carte d'un de ses amis qui envoyait ses hommages au seigneur Nichiren.
    Guidés par un de nos Forts de la montagne nous entrons nous accroupir dans une hutte autour d'un grand brasero. Peu après, la cafetière de nos Canadiens commençait à chanter sa joyeuse chanson, pendant qu'un coup de vent nous apportait une bouffée d'âcre odeur de bâton d'encens et de poisson salé grillé sur les charbons.
    Pendant que nous prenions notre déjeuner avec un appétit que le froid aiguisait étrangement, je demandai aux pèlerins qui se reposaient près de nous, s'ils pouvaient m'expliquer le pourquoi du choix des montagnes comme lieux de prières. Quelque vagues que furent leurs réponses, elles me permirent de conclure que les Japonais prient sur les montagnes comme autrefois les Sémites sur les hauts lieux, au temps où les patriarches ne connaissaient point d'autres temples que les autels placés au sommet d'une montagne ou d'une colline. Comme aucune ombre de montagne ne vient se propager sur le haut lieu du Fuji, comme il domine les contrées environnantes et plane pour ainsi dire au-dessus du Japon, comme la fumée des baguettes d'encens peut s'élever sans contact avec la terre vers la voûte du Ciel, et comme de là la vue peut s'échapper vers les horizons infinis, inondés par le soleil ou baignés par la lune argentée, pendant les nuits rêveuses et féeriques de fin d'été et de commencement d'automne, les pèlerins viennent guidés par l'espérance qu'en se rapprochant des puissances célestes, ils en obtiendront plus facilement des grâces et des faveurs.
    Sans doute ils regrettent les temps où aucune humanité, sauf l'humanité priante, ne venait troubler le repos du sommet du Fuji et ces bons vieux temps de la vie fluide et flâneuse le long des routes ; mais ils n'ont pas l'air cependant de vouloir déserter la sainte montagne, car bien que le progrès se soit installé au sommet avec le bureau de police, le téléphone, la poste et une station météorologique, ils ne font qu'augmenter d'année en année attirés par les nouvelles commodités qu'apportent les découvertes modernes.
    Notre déjeuner fini, nous faisons encore quelques pas sur la crête et nous nous séparons comme si nous étions déjà de vieilles connaissances. Mes chers Canadiens repartent par le même sentier qui les a amenés, quant à moi je m'en vais seul dans une autre direction. Ce ne fut qu'une suite de glissades sur le sable. En trois heures je fus au pied de la montagne. Le lendemain au soir je me trouvais à la mission de Kofu : deux jours plus tard j'étais rentré à Satsumoto.
    Je puis dire maintenant que j'ai fait le Fuji.
    Namu-Amida-Butsu, Namu-Amida-Butsu.
    1908/324-333
    324-333
    Japon
    1908
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