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La Sainte Montagne du Japon 1

La Sainte Montagne du Japon PAR M. CESSELIN Missionnaire apostolique « Père, avez-vous fait le Fuji? Non, pas encore. Ça, c'est regrettable : soyez bien convaincu, en effet, qu'il manquera toujours quelque chose à votre éducation japonaise tant que vous n'aurez pas fait le Fuji ». Voilà ce que l'on entend souvent dire, si l'on se trouve avoir dressé sa tente dans l'une des treize provinces d'où le mont Fuji est visible.
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    La Sainte Montagne du Japon

    PAR M. CESSELIN
    Missionnaire apostolique

    « Père, avez-vous fait le Fuji?
    Non, pas encore.
    Ça, c'est regrettable : soyez bien convaincu, en effet, qu'il manquera toujours quelque chose à votre éducation japonaise tant que vous n'aurez pas fait le Fuji ».
    Voilà ce que l'on entend souvent dire, si l'on se trouve avoir dressé sa tente dans l'une des treize provinces d'où le mont Fuji est visible.
    Ainsi, sauriez-vous cadencer vos salutations de plongeons révérencieux comme un pantin mécanique ; sauriez-vous jongler avec les bâtonnets et manger sans jamais laisser tomber un seul grain de riz ; sauriez-vous humer le thé en faisant entendre ces sifflements étranges qui sont le dernier mot de la politesse en cet admirable pays ; seriez-vous arrivé à parler le japonais avec l'aisance de « l'eau que l'on fait couler sur une planche dressée debout» ; seriez-vous même arrivé, après avoir « blanchi vos yeux » sur des dictionnaires chinois, à faire dire de vous : « Cet Européen sait des caractères, ce n'est pas « un aveugle aux yeux ouverts » ; en un mot, auriez-vous réussi à dépouiller l'Européen pour revêtir le Japonais que cela ne suffirait pas encore ; comme couronnement d'une série d'indispensables métamorphoses, il vous resterait à faire l'ascension du mont Fuji.
    On ne s'habitue pas à une nouvelle langue et à de nouvelles coutumes et on ne se crée pas une nouvelle mentalité aussi facilement que l'on échange des gants de peau contre des gants de laine ; mais l'ascension du Fuji est des plus faciles, surtout si l'on profite du temps où l'on a encore du jarret.
    Mon adaptation au Japon s'en est-elle trouvé hâtée ? Je ne le pense pas. Mais au moins je puis désormais répondre affirmativement à qui me demande si j'ai fait la sainte montagne.

    ***

    Le mont Fuji, sans rival au Japon, est un volcan qui se distingue par sa forme conique d'une régularité parfaite et son élévation à une grande hauteur au-dessus du niveau de la mer (3780 mètres). Cette montagne qui commande les baies de Tokio et de Suruga aurait, dit la tradition, été produite, en l'an 286 avant Jésus-Christ, par le même tremblement de terre qui creusa le grand lac de Biwa. Mais comme une distance de 200 kilomètres environ sépare le Fuji du lac Biwa, il est plus vraisemblable d'admettre que la même secousse qui fit surgir le Fuji creusa le chapelet de lacs qui enserrent sa base. Depuis la dernière et terrible éruption de 1707, le Fuji reste dénudé dans sa partie supérieure. A lire les vieilles légendes japonaises, on constate que depuis l'antiquité le mont Fuji a fourni un thème inépuisable aux peintres qui l'ont représenté dans leurs peintures et aux poètes qui l'ont chanté dans leurs poésies. Il apparaît de tous côtés, sous la forme d'un éventail entr'ouvert, suspendu par son manche à la voûte céleste.
    Toujours on retrouve une reproduction du mont Fuji dans les jardins où un incontestable sentiment de la nature a agencé des réductions microscopiques des sites célèbres. Dans la maison du riche comme dans la chaumière branlante du pauvre, on ne manque pas de rencontrer, accroché quelque part, un des tableaux où le peintre Hokusai fait apparaître le grand volcan entre des premiers plans toujours variés.
    Pour tout le monde, c'est de bon ton de posséder quelque tableau du Fuji ; pour beaucoup, ces vues du Fuji sont de vrais talismans.
    C'est qu'en effet le Fuji a la réputation d'être une montagne tout à fait sainte parmi les saintes montagnes du Japon. La déesse de la montagne a nom Ko-no-hana-saku-ya-hime. « La princesse qui fait épanouir les fleurs des arbres ». C'est une appellation un peu longue pour le commun des pèlerins ; aussi confondant la montagne avec sa déesse, les paysans ont-ils coutume de dire simplement : « La sainte Montagne ».
    Ce fut au commencement du mois d'août que me vint la tentation de faire l'ascension de la sainte Montagne qui, pendant les deux mois de l'été consacrés à son pèlerinage, fait l'effet d'une colossale fourmilière, sur laquelle on voit grimper, descendre et zigzaguer en tous les sens les colonies de fourmis blanches que sont les pèlerins. Après deux jours agréables passés à la léproserie de Gotemba, en compagnie de ce charmant P. Bertrand, dont on ne peut qu'admirer l'obscur mais combien sublime dévouement, je décidai de regagner Matsumoto en passant par le sommet du Fuji. Vu à vol d'oiseau, ce trajet paraît assez court, mais en pays de montagnes, la ligne droite ressemble fort au chemin des écoliers.

    ***

    Une heure et demie après avoir quitté le P. Bertrand je me trouvai, vers les 9 heures du matin, au bureau du tramway qui conduit au pied de Fuji. Tout autour, des hôtels enguirlandés de petits drapeaux bariolés et de petites bannières de confréries religieuses ; partout des pèlerins vêtus de blanc au milieu desquels, au dire de l'un deux, je faisais l'effet d'un corbeau perdu dans une bande de canards blancs. Il ne faut pas s'étonner de voir courir ainsi, sans souci, de pèlerinage en pèlerinage, ces paysans Japonais, que l'on se représente ordinairement si actifs ; c'est que justement les mois de juillet et d'août, pendant lesquels l'ascension du Fuji est possible, correspondent au temps de loisir qui leur est laissé après le repiquage pénible du riz dans l'eau et la boue. A les voir, ces confréries de pèlerins Japonais, on en vient à se rappeler qu'en notre Europe du XIIIe siècle des milliers de pèlerins allaient ainsi par groupes au pèlerinage de Saint-Jacques de Compostelle, promenant leur bâton sur une infinité de terres inconnues et cousant à leur vêtement les coquilles des rivages qu'ils avaient longés.
    Les pèlerins que je vis à Gotemba étaient chaussés de sandales en paille et portaient des habits blancs ; le vêtement de dessus était particulièrement maculé de cachets rouges ; les uns étaient coiffés d'un énorme chapeau fait de carex et en forme d'abat-jour, avec leur signalement d'identité écrit en dessous ; d'autres portaient ce chapeau accroché sur le dos comme une carapace et avaient la tête bandée d'un mouchoir bariolé comme pour se raidir dans quelque effort ; tous avaient leur long bourdon de famille de 1m 82, qui s'est déjà heurté aux pierres de bien des saintes montagnes ; un cordon relève leurs manches flottantes ; à leur ceinture pend une clochette aux incessants tintements ; tous ont l'indispensable éventail glissé tantôt dans le cou tantôt dans la ceinture ; la plupart portent enroulé au poignet le chapelet de Bouddha de 108 grains.
    A dire vrai, ils étaient intéressants à voir ces pèlerins ! Ils étaient là, circulant, trottinant et causant avec cette obséquiosité extrême-orientale faite de grâce enveloppante et d'un art de plaire tout féminin. Parmi eux, certains se tenaient immobiles, l'éventail à la main et le regard voilé de lunettes à branches d'or ou montées sur une épaisse armature de cuivre ; la plupart, le visage émacié, aminci, semblaient poursuivre un rêve ou quelque pensée subtile et très loin du barbare Occidental que j'étais. Parmi ceux-ci, l'un d'eux m'amusait beaucoup : c'était un bon vieux à tête de bibelot de pâle ivoire, dont la face de peau basanée se constellait d'accents circonflexes chaque fois qu'il voyait faire l'article à un pétulant marchand de Tokio, qui s'était joint au groupe des pèlerins pour voyager gaiement et à bon compte, tout en faisant de la réclame. Mais c'est surtout autour des puits que nos pèlerins en partance sont intéressants à voir : ils sont là, à s'ébrouer, à piaffer autour de petits cuviers ou de sceaux en bois, en se gargarisant avec des râlements et des contorsions désespérées de quelqu'un qui voudrait faire ressortir de force un moucheron égaré au fond de l'estomac.
    D'ici et delà, on voit un voyageur fendre les groupes d'un air de sergent-fourrier et demander à un tel s'il a bien ses trois paires de sandales réglementaires, à tel autre s'il n'a pas oublié sa blague à tabac. Ces personnages importants sont les chefs de groupes de pèlerins. Ce sont ordinairement d'anciens pèlerins chargés de guider les nouveaux : ils sont choisis dans chaque localité ou dans chaque quartier par une élection à laquelle prennent part tous ceux qui souscrivent chaque mois à l'oeuvre des pèlerinages. Chaque groupe ou chaque corporation a son signe de ralliement : soit un mouchoir, soit un éventail portant des caractères conventionnels.
    Adossés aux cloisons du bureau, de bons vieux, aux jupes retroussées pour marcher plus librement, égrenaient machinalement leur chapelet, en répétant sans trêve la formule Namu Amida Butsu « Je vous adore éternel Bouddha » ou l'invocation de Nichiren Namu myo-ho renge-kyo « Oh, loi admirable du Lotus, protégez-nous ».
    Ces prières généralement incompréhensibles pour ces campagnards, on les entend partout dans les temples, dans les cimetières, dans les sentiers battus par les pèlerins et jusque dans les wagons qui sont souvent littéralement bondés.

    ***

    Les voitures étaient trop peu nombreuses pour permettre un écoulement rapide des pèlerins ; néanmoins pas le moindre signe d'impatience et pas la moindre poussée quelque peu brusque. Une atmosphère de résignation fataliste semblait peser sur tous ces groupes.
    Le véhicule, dans lequel je m'entretenais avec une douzaine de pèlerins, avait fait plus que son temps. Par contre, le cheval qui le tirait était trop bien râblé pour être de race japonaise ; il tint à faire honneur à son origine étrangère, et réédita pour nous à maintes reprises la progression des différentes allures qu'on lui avait fait exécuter au temps où il était un noble cheval d'armes. Ce fut pendant deux heures et demie sur des rails posés au petit bonheur une vraie séance de Montagnes Busses.
    Arrivés à Subashiri (à 10 kilomètres de Gotemba) le point terminus du tramway, mes compagnons de voiture filent aux gargotes voisines acheter des patates fumantes ou des pâtisseries. C'est de mode maintenant de vanter la sobriété japonaise ; on va presque jusqu'à en faire un des facteurs de leurs derniers succès militaires dans les plaines de la Mandchourie. Qu'en est-il en somme de cette légendaire sobriété? Les Japonais sont sobres en ce sens qu'ils ne sont ni gros mangeurs, ni grands buveurs et se contentent de peu à la fois ; mais ce n'est pas à eux qu'il faut demander s'ils ont des heures de repas bien fixées, ils sont toujours à grignoter. Quand on voyage à pieds en compagnie de Japonais, il est difficile de s'empêcher de songer à des cabris qui ne peuvent faire quelques bonds sans attraper d'ici de là une touffe d'herbe. Les pèlerins, avec lesquels je voyageais, ne consommaient pas beaucoup à la fois, c'est vrai, mais ils ne cessaient de faire travailler leurs molaires. Au milieu des diling-diling des clochettes et des invocations plutôt langoureuses des pèlerins, éclataient en fusées les rires de quelques Européens et d'étudiants japonais, qui avaient fait de l'ascension du Fuji le numéro le plus attrayant de leur programme de vacances.
    Subashiri, où passent la plupart des pèlerins et des touristes qui font l'ascension du Fuji, tient plutôt du campement provisoire ou du bazar. C'est un ramassis de boutiques et de gargotes frangées d'innombrables petites bannières multicolores claquant au vent. Là, on engage les guides porteurs que l'on appelle communément les Forts de la montagne (Goriki), qui sont bien moins fiers de leur réputation que nos Forts de la halle, car bien des gringalets ont pu se faufiler dans la corporation. Tant qu'il reste un peu de neige sur les phares du Fuji, les Forts de la montagne ne consentent pas à bouger ; ce n'est guère que du commencement de juillet au commencement de septembre qu'ils louent leurs services. A Subashiri on peut louer aussi des chevaux de bât jusqu'à l'endroit appelé Renvoi des chevaux, Uma-gaeshi.
    Comme je m'intéressais à regarder les uns monter sur des selles en bois assez massives, les autres charger les bêtes de provisions, de vêtements ouatés et de couvertures, une bonne vieille campagnarde de 60 ans environ s'approche sans façon de moi et me dit : «Tous ces préparatifs ont l'air de vous amuser, Monsieur l'étranger ; eh bien, pour moi, savez-vous, ça ne me dit rien du tout, car les touristes nous ont gâté notre sainte Montagne. Il fallait voir avec quel recueillement on faisait autrefois cette ascension, et surtout le jour de la première ascension ou le jour de l'ouverture de la Montagne 1 Yama biraki. A cette époque, dés groupes de pèlerins étaient conduits par les yama-bushi, ces saints ermites bouddhistes qui vivaient au fond des montagnes. Ce n'est qu'après avoir fait les dernières prières rituelles au petit temple que vous apercevez au bas de Subashiri, que l'on se mettait en route de manières à arriver au sommet du Fuji pour le lever du soleil : mais hélas ! Aujourdhui les temps sont changés et c'est en fiévreux qu'il faut faire les pèlerinages.
    C'est vrai, ma bonne vieille, lui répliquai-je, les dévots de votre envergure ont sans doute bien à se plaindre de ne pouvoir plus clamer sans distraction Namu Amida Butsu. Cependant, tout bien compté, vous devez vous réjouir de ce que le vent du progrès ait soufflé jusque sur la sainte Montagne, puisque vous autres, les femmes, il vous est permis aujourd'hui de grimper jusqu'au faîte, alors qu'autrefois il vous était défendu de dépasser la huitième station, n'est-il pas vrai ? » Et la vieille, égayée, de perdre sa contenance sérieuse, et sa figure de se tendre, de se craqueler et de se rider. Elle s'incline, sa clochette chante diling diling ; je m'incline ; nous nous réinclinons ; on se souhaite bonne ascension, bonne santé et l'on se sépare.

    1. L'inauguration des ascensions doit se faire régulièrement, d'après les fervents de la sainte Montagne, le premier jour du sixième mois lunaire.

    Un étudiant, qui venait de descendre le Fuji, me croise et m'envoie un sympathique : «Il fait bien chaud aujourd'hui, bon « voyage! » Un autre : « Monsieur l'étranger, ayez bien soin de « vous et faites bon voyage ».
    C'est un vrai déluge de politesses. Je n'ai jamais trouvé les Japonais aussi charmants que pendant mon voyage au Fuji. Serait-ce l'effet bienfaisant et moralisateur des larges horizons ?

    ***

    De Subashiri au Renvoi des chevaux l'étape est courte et facile : deux kilomètres seulement. Je me mêle à un groupe d'étudiants et on s'en va devançant des pèlerins qui montent en assiégeant le ciel de leur « Namu Amida Butsu, et en croisant d'autres qui secouent sur nos têtes leur caverneux : « Namu myo-ho renge-ryo ». Tous vont et viennent, l'éventail à la main et d'un pas tranquille, cadencé par le diling-diling des clochettes. A partir de Subashiri, aux habituelles et mélancoliques invocations s'ajoute une nouvelle formule. : Kokkon shojo o yama Raisei. « Puissent nos six sens 1 être purs et le temps convenable sur la sainte Montagne ».
    On arrive au Renvoi des chevaux, à la lisière du bois ; là, doivent mettre pied à terre ceux qui étaient à cheval.
    Désormais c'en est fait de l'inégalité des conditions et « tout le monde va à pieds, » comme le crie d'un air goguenard à un élégant de la capitale un jeune collégien tout bouillant d'entrain. Je remarque là que presque tous les pèlerins qui reviennent du sommet achètent des bâtonnets. L'un d'eux m'explique le plus poliment du monde qu'il est d'usage d'en rapporter en souvenir de l'ascension du Fuji. Il paraîtrait que l'usage de ces bâtonnets en rhodendron préserve des maux de reins.
    La distance qui sépare le Renvoi des chevaux du sommet du Fuji est divisée en dix parties appelées go, dont la longueur va en augmentant régulièrement du premier au dernier. Quant à la raison qui a fait prendre ici le go mesure de capacité équivalant à 0 kilom. 18 comme mesure de longueur, la voici ;

    1. Les six organes des sens d'après les bouddhistes sont : les yeux, les oreilles, le nez, la langue, le corps, le cur.

    SEPTEMBRE-OCTOBRE 1908, N° 65.

    Faites un petit tas conique de 10 go de riz sec ; si vous le sectionnez idéalement en couches de la valeur d'un go ces couches iront en s'épaississant de la base au sommet.
    Or le Fuji, lorsqu'il est couvert de neige, rappelle assez la forme de ce tas conique de riz, d'où l'usage d'appliquer les dénominations de premier go, deuxième go etc aux différentes haltes qui se trouvent établies sur sa partie supérieure.
    Du Renvoi des chevaux au sommet, l'ascension prend environ 5 heures. Il est vrai qu'on pourrait monter et descendre le Fuji le même jour, mais il est préférable de se reposer en route, de manière à atteindre le faîte juste à temps pour assister au lever du soleil.
    En route donc pour le premier go ou la première station. De bien maigres broussailles encore pendant quelque temps, et bientôt la verdure nous fausse compagnie. C'est à sa nature volcanique que le Fuji doit de ne pas laisser voir dans sa partie supérieure ces plantes alpestres qu'on trouve en été sur les autres montagnes élevées du Japon.
    C'est à peine, si passé 3000 mètres on peut découvrir quelques rares herbes sur le versant exposé au midi.
    Il est d'usage de s'arrêter à la première où à la deuxième station pour se reposer et revêtir des habits ouatés.
    (A suivre).
    1908/274-282
    274-282
    Japon
    1908
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