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La Religion des Annamites

La Religion des Annamites En pays d'Annam, l'apostolat chez les infidèles est certes un beau ministère, mais combien difficile ! En principe, la liberté de conscience est inscrite dans les traités, mais existe-t-elle en réalité ? L'Annamite a-t-il l'esprit religieux ? Cherche-t-il la vérité ? Et comment l'y conduire ?....
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    La Religion des Annamites

    En pays d'Annam, l'apostolat chez les infidèles est certes un beau ministère, mais combien difficile ! En principe, la liberté de conscience est inscrite dans les traités, mais existe-t-elle en réalité ? L'Annamite a-t-il l'esprit religieux ? Cherche-t-il la vérité ? Et comment l'y conduire ?....
    Notre philosophie, à base de logique aristotélicienne, nous fait regarder la vérité comme une ligne droite de laquelle on ne peut ni ne doit se détourner. Cette ligne inflexible de la vérité n'existe pas dans nos pays d'Extrême-Orient. Là, il n'y a, en fait, qu'une religion : celle de la famille, mais de la famille passée, de la tradition. C'est cette religion que l'on nomme habituellement le culte des ancêtres ».
    Le regard fixé vers cette ascendance morte, le vivant doit y plier toute son existence. Branche de ce tronc enfoui dans le sol et dont les racines plongent dans un lointain passé, il doit user sa vie à révérer ce tronc pourri. De là découlera pour lui tout bonheur, toute prospérité, bonheur terrestre, bien entendu, prospérité temporelle. Pour l'homme d'Extrême-Orient il ne saurait exister d'autres réalités que celles de la terre.
    Aussi la santé, la vie, la mort, la réussite dans les affaires, l'avancement dans la hiérarchie mandarinale, tout dépendra de l'emplacement du tombeau des ancêtres, du chef de la famille surtout. Ce tombeau est-il orienté dans un sens favorable selon les prescriptions de la géomancie ? Un vent propice, une source d'eau limpide viendront enrichir les enfants du défunt, surtout si ceux-ci sont fidèles à rendre aux mânes des ancêtres un culte sacré, à présenter à leur tablette mortuaire la bouchée de bétel quotidienne, à leur offrir aux anniversaires, au nouvel an, etc., les sacrifices rituels prescrits par le code et par la coutume. Le cérémonial de ce culte est minutieusement réglé dans tous ses détails.
    L'aîné de la famille en est le prêtre. C'est chez lui que se trouve l'autel des ancêtres, au milieu duquel, parfois sur un trône doré, se dresse la planchette qui porte gravés les noms posthumes du mort. C'est là qu'est censée résider, au moins au moment des sacrifices, la troisième âme, la plus subtile, des défunts. Pendant que, sur l'autel, fument les bâtonnets d'encens, c'est l'aîné qui y dépose le plateau chargé de viande, de riz et d'alcool, l'offre aux ancêtres, les invite à venir respirer le fumet et à s'unir dans la communion de leurs descendants.
    Généralement des biens ont été légués par testament pour assurer la pérennité des sacrifices. Ces biens sont inaliénables ; l'aîné en a l'usufruit, mais ne peut les vendre. On les appelle rizières ou terrains « de l'encens et du feu » : l'encens des bâtonnets parfumés, le feu des bougies ou des lampes. Si les revenus de la rizière ancestrale sont insuffisants ou s'il n'y en a pas, tous les membres de la famille doivent verser à l'aîné une cotisation qui lui permette de faire face aux frais de la fête.
    Déjà, par ce seul culte familial, l'individu est ligoté d'une manière telle qu'il ne pourra s'en arracher sans un douloureux déchirement, qui se renouvellera à chaque fête en l'honneur du mort.
    Mais le culte des morts ne s'arrête pas là. Chaque village n'est au tond, qu'une famille élargie. Il a ses génies protecteurs, véritables patrons, de qui dépendent son bonheur et sa prospérité : ancêtres qui ont laissé un nom dans le village, ou bien puissances mystérieuses, forces cachées de la nature qui ont été divinisées et dont un sorcier intéressé a su taire valoir la vertu bienfaisante. Tout le village est embrigadé derrière ces divinités. Des jours sont rigoureusement fixés, où doivent leur être offerts des sacrifices de victuailles. Les prêtres de ces génies sont les notables du village. Avec l'âge ils ont acquis le droit de s'asseoir aux premières places ; les plus gros morceaux leur reviennent, qu'on leur portera chez eux s'ils sont empêchés de venir les manger à la maison commune. Arrivés au sommet de la hiérarchie locale, ils n'ont plus qu'à manger, et ce sont les jeunes, les nouveaux venus qui font les frais de la ripaille.
    L'Empereur d'Annam vient de promulguer un décret ordonnant de ne plus offrir, dans les sacrifices, que des fleurs et de l'encens. C'est une innovation sensationnelle, qui sera, sans doute, longue à entrer dans les moeurs.
    Mais les pouvoirs de ces notables ne s'arrêtent pas à ces sacrifices rituels. Ils sont en même temps, les maîtres tout puissants du village ; c'est eux qui commandent, c'est eux qui imposent leur volonté, et ils sauront bien trouver le moyen de forcer même les plus réfractaires à s'y soumettre. L'individu, déjà lié par les droits de la famille, l'est encore davantage par ceux du village. Sa personnalité ne compte pas : simple molécule fondue dans la masse, comment pourrait-il s'en arracher sans être brisé, à moins d'être assez fort, assez intrigant pour emporter avec lui un bloc important de cette masse ?
    Ah ! Si le catholicisme n'était pas si inflexible sur sa règle de vérité ! Si ses adeptes, tout en adorant le vrai Dieu, pouvaient continuer de coopérer au culte des génies, de verser leur quote-part pour payer les sacrifices et permettre aux notables de se goberger à leurs frais, que se serait facile ! Personne n'interdirait plus les conversions. C'est ainsi que le bouddhisme s'est superposé au culte primitif, avec lequel il fait bon ménage. On le laisse tranquille. Personne n'inquiète les bonnes femmes qui aiment à marmonner leur chapelet bouddhique aux pieds de l'idole pansue à la face épanouie et aux oreilles en plat à barbe. Mais le catholicisme est tellement intransigeant et intraitable, récusant tout mélange du faux et du vrai! « On ne peut servir deux maîtres ». Dit - il. Allons donc ! En Extrême-Orient on en sert tant à la fois ! Nulle part n'est aussi vrai le mot de Bossuet : « Tout ici est Dieu, sauf Dieu lui-même ». Mais ces dizaines, ces centaines, ces milliers de divinités ou de génies ne sont qu'une efflorescence autour de deux croyances primordiales : le culte des ancêtres et celui des génies de villages.
    Vienne donc un membre de la famille à se convertir au catholicisme, aussitôt c'est comme une brisure qui s'y produit. Sa religion lui interdit de participer aux sacrifices, de payer sa quote-part, de s'asseoir avec la parenté au pied de l'autel familial et de communier aux ancêtres en mangeant sous leurs yeux le festin rituel qui vient de leur être offert. Il sera dès lors un excommunié, mis au ban de la parenté ; on lui jettera au visage l'injure sanglante : « Il a renié son père et sa mère ! »
    Il est aisé de comprendre que ces pratiques, qui ont créé des habitudes et une mentalité spéciale, sont un des plus grands obstacles à la diffusion du catholicisme en Annam.

    A. BOURLET.
    Missionnaire, du Tonkin

    1935/16-17
    16-17
    Vietnam
    1935
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