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La révolution en Chine : Ses débuts, prise de Ou-Tchang, Han-Keou & Han Yang

La révolution en Chine : Ses débuts, prise de Ou-Tchang, Han-Keou & Han Yang PAR M. SOUVEY Sous procureur des Missions Étrangères à Hong-kong. AVANT de raconter les faits pairs le détail, il est bon de se rappeler l'importance des villes qui furent le berceau de ce soulèvement si formidable et de se rendre ainsi compte de l'habileté des fauteurs de cette rébellion.
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    La révolution en Chine :

    Ses débuts, prise de Ou-Tchang, Han-Keou & Han Yang

    PAR M. SOUVEY

    Sous procureur des Missions Étrangères à Hong-kong.

    AVANT de raconter les faits pairs le détail, il est bon de se rappeler l'importance des villes qui furent le berceau de ce soulèvement si formidable et de se rendre ainsi compte de l'habileté des fauteurs de cette rébellion.
    Ou Tchang ou Wu Tchang, distant d'environ 970 kilomètres de Shang haï, capitale de Hou-pé, est une ville qui peut avoir 400.000 habitants, elle est située en face de Han-keou, sur la rive droite du Yang-tse. A vrai dire, les trois cités de Ou Tchang, Han-keou et Han yang ne forment qu'une seule ville et le plus gros centre commercial chinois.
    Han-keou, 626.000 habitants et Han-yang, 200.000 habitants, situées sur la rive gauche du Yang-tse, ne sont séparées l'une de l'autre que par le cours de Han ho, tandis que le Yang-tse, qui peut avoir en cet endroit de 1500 à 1800 mètres de largeur, les sépare toutes deux de Ou-tchang.
    Ou Tchang est la résidence du vice-roi des deux Hou (le Hou-nan et le Hou-pé) : c'est surtout la ville officielle et militaire. C'est là que sont stationnées la VIIIe et la XXIe divisions de l'armée moderne.
    Han yang est le plus gros centre industriel de Chine : on y trouve des forges, des hauts-fourneaux, une manufacture d'armes et de poudre sans fumée, un arsenal, des fonderies, des filatures de soie et de coton, et de grands chantiers de bois de construction.
    Han-keou comprend deux villes bien distinctes : la ville européenne, avec les concessions étrangères, et la ville chinoise. C'est là que se trouve le point terminus de la grande voie ferrée Pékin-Han-keou et c'est-là également que viendra plus tard aboutir la ligne Hong-kong-Canton-Han-keou. C'est le grand marché du musc et des fourrures du Thibet, des soies du Se-tchoan, des thés du Hou-pé et du Hou-nan, de la houille, de l'anthracite et des bois de construction du Hou-nan.

    PREMIERS SYMPTÔMES DE RÉVOLTE.

    C'est le 10 octobre que la révolution éclata ; cependant quelque soudaine qu'elle paraisse avoir été, on pouvait déjà la pressentir depuis quelques jours : des signes non équivoques l'avaient annoncée. En effet, on pouvait lire dans le Hankow Daily News du 2 octobre le petit entrefilet suivant qui, après les faits accomplis, est d'un assez grand intérêt : « Samedi (30 septembre) et hier il y a eu à Han-keou et à Ou-tchang une grande excitation, car l'on a découvert dans cette dernière ville un complot révolutionnaire. Les autorités ont elles-mêmes confirmé cette nouvelle, déclarant qu'elles savaient qu'un fort mouvement de désaffection s'était produit parmi certains corps de troupes. Cependant, les autorités se rendant bien compte de la gravité de la situation ont pris toutes les mesures nécessaires pour prévenir un soulèvement ».
    En réalité, rien d'anormal ne se produisit durant les premiers, jours d'octobre, du moins du côté des mutins, car pour ce qui regarde l'administration de la ville, on remplaça les gardes de la vieille armée par des piquets de soldats des nouvelles troupes et la police fut augmentée et redoubla de vigilance. Le corps consulaire de Han-keou crut à ce moment qu'il était de son devoir de prendre des précautions pour assurer la sécurité des nationaux étrangers contre tout mauvais coup, et il télégraphia pour demander davantage de canonnières. En même temps, le commandant du corps des volontaires des concessions recevait l'ordre de se tenir prêt à parer à toute éventualité. Il y avait à ce moment à Han-keou devant les concessions 5 canonnières : deux anglaises : « Nightingale » et Thistle, » une américaine « Héléna, » une allemande « Vaterland » et une japonaise « Fushima »

    L'OCCASION DU SOULÈVEMENT.

    Le chef du mouvement réformiste à Han-keou est Sen-Yu, le frère du fameux docteur Sun Yat-Sen ; c'est lui qui était chargé de préparer les esprits à la révolution. Par toute la Chine des comités réformistes travaillaient en même temps sur la foule du peuple pour la disposer en faveur de la révolte et du renversement de la dynastie, et la révolution, d'après les, plans adoptés et décidés d'avance, devait éclater en, un même jour dans toutes les capitales des dix-huit provinces, afin que le Gouvernement fût tout à fait pris au dépourvu et que dès les premiers jours la révolution fût victorieuse sans que Pékin pût l'arrêter. Le jour fixé pour ce grand mouvement était le ler jour de la neuvième lune, soit le dimanche 22 octobre. Un événement fortuit vint tout précipiter et faillit tout compromettre.
    Durant l'après-midi du 9 octobre, une bombe éclate par hasard sur la concession russe : l'alarme est aussitôt donnée : les tenanciers de l'immeuble où l'accident s'était produit cherchent à supprimer par les flammes toute trace des travaux compromettants auxquels ils se livraient en ce lieu, ils répandent du pétrole partout et allument un incendie. Ils réussissent ensuite à s'enfuir par une fenêtre donnant sur l'arrière du bâtiment. L'incendie est heureusement éteint et l'on découvre tout un laboratoire parfaitement monté pour ta fabrication de la dynamite : il y avait aussi là de petits drapeaux devant servir pour faire des signaux, des paquets : d'insignes réformistes sur lesquels sont inscrits des nombres, ce qui marque que le parti révolutionnaire est bien organisé et répartit avec soin en sections. On met également la main sur une carte de Ou-tchang sur laquelle les réformistes ont tracé leur plan d'attaque.
    On prit de suite des mesures pour arrêter les chefs du mouvement : l'un d'eux fait partie de la garde du vice-roi : on le mande à la vice-royauté, ne sachant encore ce qui s'est passé il vient sans méfiance, mais bientôt se voyant découvert il répond avec assurance aux questions qui lui sont posées. « Pourquoi vous êtes vous fait réformiste ? Parce que les Mandchous ont usurpé les droits des fils de Han (le peuple chinois) et qu'ils les tyrannisent. Quel est le but que vous poursuivez « C'est d'assassiner Tie-Tchong, le conseiller de la division de la province du Hou-pé et le vice-roi, S. E. Joui-Tcheng ». Comme on continue à le questionner, il s'indigne et réplique que le gouvernement mandchou n'a pas le droit de lui poser ces questions. Il est décapité aussitôt devant l'entrée principale du yamen. On arrête aussi 8 soldats en train de voler un canon dans la caserne des troupes à Ou Tchang : ils sont fusillés sur place.
    S. E. Joui-Tcheng vice-roi du Hou-pé apprit ainsi que les rebelles avaient décidé d'attaquer son yamen et en conséquence il prit immédiatement les dispositions qu'il crut suffisantes pour parer le coup. Depuis quelques jours déjà il allait chaque soir se réfugier pour la nuit à bord des vaisseaux à l'ancre dans le port, et avait envoyé par prudence sa famille, ainsi que celle de S. E. Tsen-Tchun-Hsun, vice-roi nommé du Se-tchoan se réfugier sur les concessions européennes à Han-keou.
    Le grand chef réformiste Sen-Yu, en apprenant ce qui venait de se passer, alla trouver le général Lai Yun-Hong, commandant de la VIIIe division des troupes modernes qu'il savait bien disposé en faveur de sa cause, et le supplia de se mettre à la tète des troupes. Le général lui objecta que s'il précipitait les événements il risquait d'arriver à un échec et de tout perdre, car son mouvement ne serait pas suivi dans les diverses provinces Jet le gouvernement enverrait de suite des troupes pour étouffer la révolution dans son berceau. Mais Sen-Yu répliqua que désormais, leurs plans ayant été saisis par les autorités, il fallait agir vite s'ils voulaient conserver encore quelque espoir de succès, autrement ce serait pour eux seulement l'affaire de quelques jours, et ils ne pourraient plus tenir devant les perquisitions minutieuses engagées de toutes parts, ils seraient arrêtés et tous leurs beaux rêves réduits à néant par le glaive du bourreau. Lai Yun-Hong ne put encore se décider à se mettre à la tête des troupes pour donner plus de chance au mouvement, il assura simplement Sea-Yu qu'il n'opposerait aucun obstacle à la réussite de ses plans, au contraire, et que pour ce qui le concernait il pouvait compter sur sa parfaite discrétion. Sen-Yu livré à lui-même se convainc de plus en plus que seule une action prompte et audacieuse peut le tirer de ce mauvais pas, il rassemble ses partisans pour commencer la révolte la nuit même.
    Les documents confisqués chez les fabricants de bombes révélèrent l'existence d'un plan réformiste tendant à faire du Hou-pé la base d'opération des révolutionnaires pour rayonner de là sur toute la vallée du Yang-tse. Le vice-roi adresse à Pékin un rapport télégraphique sur les événements de la journée. Voici la réponse qui lui fut expédiée plus tard, alors qu'il était déjà fugitif devant la révolution déchaînée :

    EDIT IMPÉRIAL.

    21e jour de la VIIIe lune (11 octobre).

    Joui-Tcheng nous a adressé le rapport au trône suivant : « Nous avions été informé que les Keming-tang se cachaient à Ou-tchang et avaient décidé de se soulever pendant la nuit du 19e jour. Dès l'abord nous donnâmes des ordres à nos subordonnés pour s'en emparer et nous reçûmes un rapport télégraphique de Tsi-yao-shan disant qu'à Han-keou on venait d'arrêter un chef du nom de Lieou-Yao-Tcho, et que l'on avait saisi de faux sceaux, de fausses proclamations, et de fausses communications officielles en grand nombre. Alors, avec le généralissime Tchang-Piao nous avons envoyé des officiers et des soldats dans la capitale de la province : ceux-ci ont arrêté des rebelles au nombre de 72 et se sont emparés de beaucoup d'armes et de cartouches. Lieou-Jou-Koui qui avait fait ouvrir le feu sur les troupes, Yang-Hong-Shang qui avait caché en secret des armes, et Pang-Tchou-Fan qui par ses paroles avait excité les rebelles, ont tous été exécutés après enquête. Et autres considérations... »
    Ces révolutionnaires qui se sont soulevés dans le Hou-pé avaient trop clairement et évidemment l'idée de se moquer des lois. Ce vice-roi a apaisé les troubles dès leur apparition et les a arrêtés aussitôt. Les fonctionnaires, tant civils que militaires, qui ont pris part à la répression, doivent être encouragés, et peuvent être félicités pour leur courage. Outre Lieou-Jou-Koui et ses complices qui ont été décapités, nous ordonnons que tous les rebelles qui ont été arrêtés soient jugés avec sévérité et punis selon toute la rigueur de la loi. Le vice-roi devra d'abord donner des instructions à tous les fonctionnaires civils et militaires locaux pour enquêter sévèrement et arrêter les rebelles en fuite. En outre, il devra lancer des proclamations pour permettre à ceux qui ont été partisans des rebelles par force de se convertir et de se corriger. Les inspecteurs de police et les fonctionnaires civils et militaires locaux qui ont été négligents, mais qui ont aidé de toutes leurs forces à arrêter les rebelles, seront tous pardonnés dans une large mesure. Quant aux fonctionnaires qui ont fait preuve de courage dans ces affaires, nous autorisons le vice-roi à en choisir quelques-uns pour nous les recommander, sans qu'il lui soit permis d'exagérer. Pour le reste, on agira selon ce qui a été décidé.

    Sceau du prince TCHING.

    Signatures de YI-KOUANG, de NA TONG, de SIU-SUE-TCHANG.

    Le Soulèvement.


    Dans la journée du 10 octobre, Sen-Yu prend ses dernières dispositions et s'assure le concours de ses partisans fidèles. Le soulèvement est fixé pour le soir à 8 h ; le signal en sera donné par des fusées lumineuses que l'on lancera en trois points différents de la ville.
    A 8 h. du soir partent les trois signaux annoncés. On lance une fusée près du théâtre, une seconde près de la cité tartare et la troisième près de la mission catholique ; aussitôt les réformistes commencent la rébellion sous la conduite de Sen-Yu. Ils ne sont que 600 hommes résolus, mais ils sont sûrs des sympathies de la population et savent que même l'armée ne leur opposera pas grande résistance, car elle est à moitié gagnée à leur cause et son généralissime est absent de la ville, depuis quelques jours il va coucher à bord des vaisseaux de guerre, tandis que le commandant en second a promis de ne faire aucune résistance. Les réformistes se divisent en deux groupes : l'un, dirigé par Sen-Yu se rend au yamen du vice-roi et en massacre les gardes mandchous ; l'autre en vahit la cité tartare et commence l'extermination de tous les soldats mandchous qu'y s'y trouvent. Ce coup d'audace, faute de chefs pour organiser la résistance, réussit sans grande difficulté : ce n'est que vers 3 h. du matin que l'on entame un combat de rues contre les soldats voulant rester fidèles au vieux régime. Pendant ce temps Sen-Yu fait fermer les portes de la ville et en prend les clefs.
    De grand matin Sen-Yu retourne trouver le général Lai Yun-Hong pour lui exposer la situation et il le force à prendre en main la direction des troupes en faveur de la révolution. L'armée déjà bien travaillée par les agitateurs réformistes se déclare alors presque toute en faveur du mouvement : l'artillerie, le génie, la cavalerie et 2 bataillons d'infanterie se révoltent avec le général Lai : seuls 4 bataillons d'infanterie restent fidèles.
    Le vice-roi ordonne au croiseur sur lequel il était réfugié de se rapprocher de Han-keou. Le croiseur vint jeter l'ancre à l'arrière de la canonnière anglaise « Thistle ». S. E. Joui-Tcheng pria alors le commandant du canonnière « Thistle, » le lieutenant M. Baillie-Hamilton de bien vouloir prendre sur lui d'empêcher les rebelles de traverser le fleuve afin qu'ils ne vinssent pas à Han-keou renouveler leurs sinistres exploits. Le commandant de la canonnière se rend aux désirs du vice-roi, et de concert avec les commandants des autres canonnières (sauf de « l'Helena » qui venait de repartir pour Shang haï) il assura la police du fleuve.
    Les rebelles cherchèrent à s'emparer de S. B. Tsen, vice-roi nommé du Se-tchoan et en route pour prendre possession de son poste : ils auraient voulu en faire leur chef. Mais Tsen se déguisa en coupant ses moustaches et en s'habillant comme un chinois du commun, puis, se mêlant à la foule, il parvint à s'échapper par la porte Min-tchang. Il passa ensuite à Han-keou dans une petite barque.
    A 5 h. du matin les cloches des concessions se mettent à sonner le tocsin pour appeler les volontaires sous les armes et assurer la protection des résidents contre un mauvais coup possible.
    Les rebelles se voyant en possession d'un renfort si précieux commencèrent par forcer les troupes restées loyales à se retirer. Le commandement de toute la ville est remis au général Lai Yun-Hong et la loi martiale est proclamée immédiatement, afin que l'on puisse réprimer plus efficacement les désordres que ne manqueront pas de créer les réfugiés habitant dans Han-keou : on dit que ces derniers sont au nombre de 40.000, qui, n'ayant rien à perdre, sont par le fait même capables de tout. La foule se précipite également dans la ville tartare commence le massacre de tout ce qui est mandchou : tandis que les réformistes n'ont mis à mort que les Mandchous qu'ils ont trouvés armés ou leur opposant de la résistance, la populace tue indistinctement femmes et enfants, jeunes et vieux, elle se montre partout impitoyable. Quiconque paraissait être de la race maudite est mis à mort sans merci : on interrogeait les suspects et s'ils se troublaient pour répondre ou s'ils parlaient avec un accent spécial, l'accent particulier aux Mandchous, ils étaient massacrés.
    Le mercredi 11 octobre au matin, toute la ville murée de Ou-tchang était aux mains des rebelles. Le vice-roi Joui-Tcheng télégraphie à Péking les événements de la nuit, assurant là Cour que s'il s'est enfui ce n'est pas qu'il eût peur de mourir, mais parce qu'il ne veut pas mourir avant que lai ville n'ait été reprise par les réguliers.
    Les soldats devenus réformistes ont conservé leur uniforme des troupes impériales, habits couleur khaki, et portent comme seul signe distinctif un brassard blanc au bras gauche. Ils établissent des canons sur les murailles de la ville pour bombarder le yamen du vice-roi et la trésorerie. Pendant ce temps un autre parti va s'emparer des forts qui dominent les hauteurs et réussit sans rencontrer de résistance sérieuse. Une fois maîtres des forts, les rebelles ouvrent le feu sur les canonnières qui cherchaient par leur tir à arrêter le succès, de la rébellion. Puis la foule brûle les mandarinats, bon nombre des mandarins qui n'ont pu s'enfuir sont tués ou faits prisonniers. Le vice-consul d'Angleterre, ne sachant quelle est la situation faite aux Européens résidant à Ou tchang, veut entrer en ville pour prendre des informations, mais il est arrêté par les rebelles qui l'empêchent de pénétrer dans la ville, et en même temps l'assurent que les Européens n'ont absolument rien à craindre de leur part et qu'ils sont au contraire protégés par eux et bien traités.
    Une fois maîtres de la ville, les réformistes nomment comme chef du nouveau gouvernement, Tsang Koua-Long, un grand lettré qui a le grade de Han Lin (académicien), le général Lai n'étant que le généralissime des troupes est pourtant de fait le chef de la ville puisque la loi martiale est proclamée. Le quartier général des re-belles est établi dans les locaux du conseil de cabinet du Hou-pé. On fait aussitôt afficher une proclamation pour assurer le bon ordre de la ville et inspirer de sérieuses réflexions aux malandrins qui voudraient profiter des premiers moments de désarroi pour créer des difficultés. Voici cette déclaration :

    VIIIe lune de la 4609e année de la dynastie des Houang.
    Moi, le général de l'armée du Hou-pé, j'entreprends de renverser le gouvernement Mandchou et de reconquérir les droits du peuple de Han. Que les habitants maintiennent le bon ordre et ne contreviennent pas à la loi martiale.
    Ceux qui cacheront les fonctionnaires du gouvernement seront décapités.
    Ceux qui feront tort aux étrangers seront décapités.
    Ceux qui maltraiteront les commerçants seront décapités.
    Ceux qui nuiront au commerce seront décapités.
    Ceux qui se livreront à la débauche ou à l'adultère, les meurtriers et les incendiaires seront décapités.
    Ceux qui attaqueront les volontaires étrangers seront décapités.
    Ceux qui voudront fermer leurs boutiques seront décapités.
    Au contraire ceux qui fourniront des vivres aux troupes réformistes seront récompensés.
    Ceux qui protègeront les concessions étrangères seront grandement récompensés.
    Ceux qui garderont les églises seront grandement récompensés.
    Ceux qui induiront le peuple à se soumettre à la révolution seront grandement récompensés.
    Ceux qui encourageront les gens de la campagne à se joindre à nous seront récompensés.
    Ceux qui nous renseigneront sur les mouvements de l'ennemi seront récompensés.
    Ceux qui maintiendront la prospérité du commerce seront récompensés.

    LAY YUN-HONG.

    Puis le général écrit aux consuls de Han-keou leur promettant de donner sa protection aux Européens, mais insistant pour que les étrangers ne s'immiscent pas dans les affaires des réformistes et observent la plus stricte neutralité.
    Pendant ce temps, les préparatifs de résistance des concessions contre une attaque possible étaient menés avec activité, tous les quartiers étaient gardés par des volontaires en armes. Les consuls télégraphient à nouveau que l'on dépêche à Han-keou davantage de vaisseaux de guerre. C'est alors que S. E. Joui-Tcheng, désespérant de pouvoir rien faire contre les rebelles, sollicite l'intervention des troupes européennes pour l'aider à reconquérir sa capitale : mais les consuls déclinent prudemment cette proposition.
    A Pékin le cabinet des Ministres en apprenant ces événements fut grandement alarmé, et l'on manda aussitôt le ministre du comité consultatif de l'armée, ainsi que le président du ministère de la guerre pour examiner en commun la situation. En même temps on donnait des instructions au ministre de l'Intérieur et au commandant en chef de l'infanterie en garnison à Pékin pour qu'ils prissent toutes les précautions voulues afin de garder la capitale. Le trône de son côté faisait paraître le décret suivant qui fut promulgué à Pékin le 12 octobre :

    Edit à l'adresse de Joui-Tcheng vice-roi des deux Hou.

    Nous avons reçu de Joui-Tcheng un rapport télégraphique.... Nous restons grandement surpris à la lecture de cette dépêche. Les troupes et les révolutionnaires, dans ce soulèvement, se sont ligués ensemble, et depuis longtemps ils tramaient leur complot. Mais Joui-Tcheng n'a pris aucune précaution et n'a fait aucun préparatif, c'est pourquoi les troubles ont éclaté tout d'un coup, et la capitale de sa province est tombée aux mains des rebelles.
    Il a certainement abusé de nos faveurs et négligé sa charge : son offense est impardonnable. Joui-Tcheng, vice-roi du Hou-kouang, est par les présentes cassé de sa charge, et il lui est enjoint de s'efforcer de rendre service pendant qu'il est sous le coup de sa faute. Il sera vice-roi intérimaire du Hou-kouang, et nous verrons comment disposer de ses services pour l'avenir. Il doit reprendre immédiatement sa capitale sans le moindre retard ; s'il s'écoule quelque temps notable avant qu'il obtienne aucun résultat, il sera sévèrement puni.
    Il est ordonné à l'état-major général et au ministre de la guerre, Yin-Tchang d'envoyer deux divisions de troupes au Hou-pé afin d'écraser les rebelles. Le ministre de la marine enverra en même temps des vaisseaux de guerre sous les ordres de l'amiral Sah Tcheng-Ping. Ce dernier s'avancera pour soutenir les troupes de terre. Le même ministre commandera aussi à l'amiral Tcheng Yun-Ho, de mener immédiatement sur le théâtre des hostilités les forces navales du Yang-tse.
    Il est ordonné à Yin-Tchang de prendre le commandement des troupes et de partir de suite. Toutes les troupes du Hou-pé, ainsi que les troupes de renfort devront être sous ses ordres. Joui-Tcheng devra agir de concert avec lui, afin que l'on prenne rapidement des mesures efficaces qui mettront fin à la révolution sans lui laisser le temps de se propager davantage.

    Cachet du prince TCHING.

    Signatures de NA TONG et de SIU SHE-TCHANG.

    En même temps la Cour envoyait à Tsen Tchun-Hsun la dépêche suivante :

    Parce que les révolutionnaires du Hou-pé se sont soulevés, les malfaiteurs du Se-tchoan recommencent à troubler l'ordre du pays. Vous devez donc vous rendre immédiatement dans cette province.
    Mais le brave vice-roi Tsen, suffisamment instruit par la mauvaise aventure à laquelle il venait d'échapper dans Ou-tchang, s'empressait de redescendre à Shang haï pour y être plus en sûreté.
    S. E. Joui-Tcheng, à la réception de la dépêche officielle flétrissant sa conduite, se hâta de télégraphier à la Cour demandant des armes afin de pouvoir combattre les rebelles. D'autre part, le gouverneur du Hou-nan organisait des trains spéciaux pour envoyer des troupes à Han-keou. Les gouverneurs et vice-rois des provinces maritimes reçoivent l'ordre d'empêcher les réformistes de descendre le Yang-tse et d'aller au loin renouveler leurs exploits. L'amiral Sah, alors à Shang haï, part pour Han-keouavec les deux croiseurs mouillés devant Houang-pou. L'amiral anglais, A. L. Winsloe, commandant en chef de l'escadre anglaise des mers de Chine, se met également en route pour aller protéger les concessions : il part avec les canonnières « Ala-crity » et « Kinsha » et les deux corvettes « Clio » et « Cadmus ». Déjà une canonnière américaine, l' « El Cano » était arrivée à Han-keou pour y remplacer l' « Helena », et deux autres torpilleurs américains le « Dale » et le « Decatur» étaient partis le matin du 11 de Shang haï.
    En attendant les troupes rebelles poursuivent leur victoire et usant d'un stratagème arrivent à s'emparer sans coup férir de l'arsenal de Han yang. Un détachement de réformistes, habillés comme les troupes impériales mais ne portant pas le brassard distinctif, monte sur les barques et se dirige en désordre vers l'arsenal en ramant en toute hâte comme s'ils avaient à échapper à la poursuite d'un ennemi. Les gardiens de l'arsenal voyant arriver les barques crurent que c'étaient des fuyards, le reste des soldats restés fidèles à la cause impériale, et ouvrirent les portes des bassins pour leur donner un refuge. Mais les soldats aussitôt entrés sortirent leur brassard de rebelles, et sommèrent la garnison de se rendre, ce qui fut fait de suite, car il n'y avait plus moyen de résister. Puis les réformistes se rendent maîtres successivement de la manufacture d'armes, de la manufacture de poudre sans fumée, de la poudrière, de la grande usine métallurgique et de l'hôtel des Monnaies, qui venait justement de commencer depuis quelques jours la frappe des nouvelles monnaies de cuivre, et, par conséquent, se trouvait bien fourni de matière première. Le butin réalisé est considérable ; on l'évalue à 2.000.000 de taëls pris à la Monnaie, plus les provisions trouvées à l'arsenal et à la manufacture d'armes, soit : 48 canons système Krupp, 20.000 fusils, 3.000.000 de cartouches plus une grosse quantité de poudre dans la poudrière.
    A Ou-tchang, ce sont les banques qui sont occupées par les rebelles, et l'on confisque 5.000.000 de taëls dans les banques officielles ; le tout est versé à la caisse du nouveau Gouvernement. Sans perdre de temps on met à profit le matériel de la manufacture d'armes et de poudre : les ouvriers continuent à y travailler pour le compte des réformistes, leurs équipes sont doublées, elles se relèvent de 6 heures en 6 heures la nuit comme le jour, et de la sorte on arrive à confectionner 32.000 cartouches par journée de 24 heures.
    La révolution se trouve donc solidement établie à Ou Tchang : elle dispose de larges sommes d'argent, de nombreux fusils et de munitions dont la quantité va croissant chaque jour. Quoique ayant devancé le jour fixé pour le grand soulèvement, les réformistes ont déjà bon espoir de gagner leur cause cette fois. Les petites bourgades dans le voisinage de Han-keou se révoltent également, et le bruit des événements arrivé jusqu'au Ho-nan y provoque le départ d'un contingent de 1.000 rebelles, se dirigeant vers Han-keou pour y soutenir la rébellion.
    Maîtres des banques, les réformistes interdisent la circulation des billets de banque nationaux et émettent de nouveaux billets ; cependant ils dépensent 1.000.000 de taëls pour racheter les billets du gouvernement impérial et empêchent ainsi une crise financière.
    Le 12 octobre, à Ou-tchang, les rebelles montent des canons sur le mont Kouy-san et de là bombardent les vaisseaux de guerre chinois dans le port ; la flotte est contrainte de se retirer. Du reste le corps consulaire de Han-keou dut intervenir aussitôt pour demander aux vaisseaux de s'éloigner car leur position rendait dangereux pour les concessions le tir des canons rebelles.
    Quelques-uns des réformistes songent à détruire la voie ferrée de Pékin pour empêcher le gouvernement d'envoyer des troupes le combattre. Mais le général Lai intervient défendant d'endommager la voie au point de la détruire, car cette ligne doit servir plu tard à les aider : il permet simplement que l'on déboulonne les rails çà et là. Loin de vouloir démolir le pont fameux du Hoang-ho, comme on l'avait craint tout d'abord, le chef des rebelles déclare qu'il faudra veiller à le conserver intact, car les impériaux pourraient bien le faire sauter plus tard quand leur cause sera désespérée. Cependant le gouvernement de Pékin craignant lui aussi que l'on ne détruise ce pont envoie un corps de 3000 hommes pour le défendre, et les réformistes ne tentent aucun mouvement de ce côté.
    On arbore à Ou-tchang le drapeau réformiste : il est tricolore, rouge, blanc, bleu et porte les 4 caractères Sin, Han, Mieh, Han « la nouvelle dynastie chinoise ». Cet étendard fait son apparition un peu de tous côtés, dans les provinces voisines où les idées révolutionnaires gagnent de jour en jour de nouveaux adeptes. Naturellement pendant ce temps les affaires commerciales souffrent beaucoup : Lai Yun-Hong fait afficher une proclamation conseillant aux commerçants de ne pas s'effrayer, mais de continuer leur négoce comme d'habitude.
    Dans la nuit du 12 au 13 le feu éclate près du bureau télégraphique de Han-keou, et les employés télégraphistes pris de frayeur se sauvent, les communications sont ainsi interrompues. Les rebelles s'emparent du télégraphe et ne transmettent plus que les dépêches diplomatiques chiffrées et celles en clair écrites en anglais que les maisons étrangères veulent envoyer. Cependant tout le trafic est suspendu ; les bateaux marchands ne prennent plus de marchandises ; partout on attend la tournure que vont prendre les événements.
    Les rebelles incendient deux stations de chemin de fer sur la ligne Pékin Han keou. Profitant de la tranquillité qui leur est laissée par lés troupes impériales, les réformistes songent à augmenter leurs effectifs, en enrôlant dès partisans. Ce n'est pas l'un des spectacles les moins curieux que présente en ce moment Ou-tchang que celui des innombrables bureaux de recrutement installés en plein air dans les rues de la cité : une table et une chaise en font tous les frais ; les volontaires affluent de toutes parts, car les réformistes habillent bien leurs troupes, et, fait inouï en Chine, les paient exactement. Quand un volontaire se présente, avant d'accepter son adhésion, on lui fait prêter le serment suivant :

    Je soussigné, du village de......dans la préfecture de.....de la province du Hou-pé, présenté par M......comprenant que le but du gouvernement, de l'armée et du peuple est de chasser les Mandchous et de recouvrer les droits perdus des fils de Han, d'établir un gouvernement pour le peuple et de promouvoir la liberté et l'égalité, déclare vouloir de mon plein gré être enrôlé parmi les membres de l'association centrale du Hou-pé. Désormais j'obéirai pour toujours à tous ses règlements et à toutes ses décisions, et si je venais à en violer aucun, je suis disposé à subir la punition que j'aurai méritée. Je prie respectueusement le conseiller général Song Tchio-Tchen de bien vouloir soumettre cette déclaration à l'approbation du secrétaire général Liou, et j'espère qu'elle parviendra à la connaissance du président du gouvernement de l'armée du peuple par l'intermédiaire de Shong Tchen-Hong.

    Signature de l'introducteur.
    Signature du volontaire.
    4609ème année de la dynastie des Houang, VIIIème Lune.

    Les réformistes, après avoir proclamé la république au Hou-pé, instituent une Société de la croix rouge en prévision des combats futurs qu'il faudra engager avec les impériaux. On crée aussi un tribunal qui juge selon la loi martiale, car l'agitation des premiers jours commence à passer et l'on peut songer à s'organiser sérieusement. Jusqu'ici, quand on prenait un voleur sur le fait il était aussitôt décapité sans autre forme de procès : ce moyen radical a de fait servi à purger la ville de tous les gens mal intentionnés qui pensaient avoir toute liberté d'incendier, de voler et de piller durant ces jours de désarroi.
    Près des concessions quatre Japonais incendient un pâté de maisons qui se trouvaient à proximité d'une banque dans le dessein apparemment de pouvoir mettre la banque à sac, tandis que l'incendie détournerait l'attention de la police, mais trois d'entre eux sont arrêtés et remis entre les mains de l'amiral japonais Kawashima arrivé hier avec le croiseur « Tsushima». Les trois incendiaires arrêtés dénoncent leur complice espérant par là se faire pardonner, mais après que l'on eut réussi à se saisir du quatrième coupable tous furent fusillés sur le pont du vaisseau amiral. Les rebellés aussi se montraient impitoyables pour tous ces gens sans aveu, les décapitant, puis exposant leur tète à la porte des maisons où ils avaient essayé de causer du dommage, afin que ceux qui seraient encore tentés de marcher sur leurs traces sachent bien quel sort leur était réservé.
    On était obligé de prendre ces mesures si rigoureuses de part et d'autre pour éviter des complications regrettables, et surtout pour maintenir la foule en lui rappelant qu'il' existait toujours une autorité réclamant impérieusement le maintien du bon ordre. En effet, la populace cédant à la passion aveugle de détruire chercha dans la nuit du 12 octobre à saccager la concession allemande, mais des troupes de débarquement dispersèrent l'attroupement à coups de crosses. Ce qui causa le plus d'ennuis au nouveau gouvernement fut le grand nombre de malfaiteurs que la foule lâcha à travers la ville en allant ouvrir les prisons et délivrer tous les détenus sans faire aucune distinction : ce ne fut qu'à force de rigueur que l'on parvint à maintenir la police de la ville.
    En présence de toute cette confusion, on redouble de vigilance sur les concessions ; l'amiral japonais, étant le plus haut gradé parmi les officiers présents, assume le commandement des forces internationales. Le projet de défense des concessions a été arrêté : les volontaires des diverses nationalités défendront les concessions, tandis que les marins garderont les divers consulats. Tous les papiers importants des consulats sont portés à bord des vaisseaux de guerre de leur nationalité respective. Les domestiques chinois des résidents Européens apprenant qu'en cas de danger leurs maîtres se réfugieraient à bord des vaisseaux de guerre et comprenant que pour eux si Ise trouveraient alors abandonnés à la merci des assaillants veulent prendre leurs précautions et se retirer en lieu sûr. Pour les faire rester on est obligé de tenir conseil et de prendre la décision de les laisser s'établir eux et toute leur famille sur les concessions : pareille autorisation est également accordée aux Chinois bien connus et desquels on peut répondre.
    Tandis que le consul d'Angleterre recommande sans cesse à ses nationaux de quitter au plus vite la ville pour redescendre à Shang haï, le consul de France, M. Reau, fait preuve d'une activité et d'une énergie dont on ne saurait trop le féliciter. Dès le premier jour il s'oppose énergiquement et avec raison à l'évacuation des concessions, et c'est grâce à son assurance que les résidents français restent à leur poste. Tandis que toutes les Anglaises et les Américaines s'embarquent pour Shang haï, une seule Française part et encore est ce pour une toute autre cause que la peur.
    Organisation de la répression.

    A Pékin le gouvernement est rempli d'effroi et songe à mettre la ville en état de siège, craignant que les réformistes ne prennent la capitale par un coup de main. Le cabinet télégraphie aux généraux Keong Kouai-Tai et Louk-Tching d'amener leurs troupes pour protéger la cité impériale. Les deux compagnies de soldats du Kouang-tong destinées tout d'abord à aller combattre les révolutionnaires du Se-tchoan arrivent à Shang haï où elles reçoivent l'ordre de partir pour Han-keou sous les ordres du vice-roi Tsen Tchun-Hsun. Mais ce dernier, arrivé à Shang haï, télégraphie à Pékin qu'une maladie l'empêche de pouvoir accepter la vice-royauté du Se-tchoan. La VIe division de l'armée moderne doit prendre le train à Feng-tai pour Ou-tchang, deux divisions de troupes mi-mandchous et mi-chinoises quittent peu à peu Pékin en plusieurs trains. Des dispositions sont prises pour que le 17 octobre on ait ainsi dépêché 34 trains emportant au total 24.000 hommes. Mais le train ne va tout d'abord que jusqu'à Pao-ting fou, car on craint que la ligne n'ait été abîmée par les rebelles à partir de cette ville. Le général Keong Kouai-Tai est nommé commandant en chef des troupes sous les murs de Pékin, tandis que les généraux Louk-Tching et Yek Nai Him vont commander les deux divisions en route pour le Hou-pé. Yek Nai Him est envoyé comme grand conseiller du ministre Yin-Tchang et du général Louk-Tching.

    La Cour n'accepte pas les raisons de santé alléguées par Tsen et le 14 est publié le décret suivant :

    23e jour de la VIIIe lune.

    Nous ordonnons à Yuen Chi-Kai d'occuper le poste de vice-roi du Hou-kouang et en même temps de prendre la direction générale des affaires concernant la répression de là révolte.
    Nous ordonnons à Tsen Tchun-Hsun d'occuper le poste de vice-roi du Se-tchoan et de s'occuper de la question de la destruction des rebelles.
    Nous leur donnons l'ordre à tous les deux de se rendre au plus vite à leur poste. Il est inutile qu'ils viennent à Pékin pour y être reçus en audience impériale. Ces deux vice-rois ont depuis longtemps reçu les bienfaits de l'Etat. La situation est très critique, ils doivent l'envisager avec courage et faire tous leurs efforts en face des difficultés de leur charge. Ils ne peuvent refuser leur poste. Afin de répondre aux obligations qui leur incombe, lorsque Yuen Chi-Kai et Tsen Tchun-Hsun seront arrivés à leur poste Joui-Tcheng et Tchao Eul-Fong leur remettront respectivement leurs pouvoirs sans le moindre délai. Respect à ceci.

    Un autre décret spécifie les pouvoirs conférés à Yuen Chi-Kai :

    Le commandement de toutes les troupes qui viennent d'arriver dans le Hou-pé de différents côtés, comme troupes de renfort, lui est réservé. Nous ordonnons aussi à Yuen Chi-Kai de prendre le commandement des forces de terre et de mer qui accompagnent Yin-Tchang et l'amiral Sah et de se joindre à ces deux officiers pour s'occuper de leur déplacement et les envoyer sur le théâtre des troubles afin de les apaiser au plus vite.

    Voici donc que Yuen Chi-Kai sort à nouveau de la prudente obscurité dans laquelle il s'était retiré après sa disgrâce. La Cour maintenant semble mettre tout son espoir en lui, mais on ne sait pas encore quelle sera la réponse du général tombé dans l'oubli de la Cour depuis si longtemps, et auquel le trône semble ne rendre ses faveurs que parce qu'il se trouve acculé à des difficultés qu'il ne peut plus surmonter.

    Les forces Internationales.

    A la date du 15 octobre il y a devant Ou-tchang plus de 10 vaisseaux de guerre chinois de toute classe et à peu près autant de vaisseaux de guerre étrangers. La canonnière française « Décidée » est partie de Shang haï le 10 pour Han-keou avec escale aux différents ports du Yang-tse. Le gouvernement japonais envoie à Han-keou le « Tatsuta » venant de Port Arthur, ainsi que le « Makigumo » et une flotille de torpilleurs qui partent de Yokosuka ; il fait aussi des préparatifs pour dépêcher le croiseur « Akitsushima » et le torpilleur « Shikinami ». L'escadre allemande de Tsing-tao reçoit les ordres suivants : le croiseur « Leipzig » remontera à Han-keou, la canonnière « Iltis » partira de suite pour Han-keou, et le croiseur « Nurnberg » restera à Shang-haï en disponibilité. Le vice-amiral von Krosigk, commandant en chef de l'escadre allemande dans les mers de Chine part pour Ou-tchang viâ Nanking avec le croiseur « Gneisenau » et le torpilleur S. 90. et reste en correspondance constante avec Tsingtao par la télégraphie sans fil. Le croiseur français « Dupleix » battant pavillon de l'amiral Lacroix de Castries, commandant en chef de notre escadre des mers de Chine, et le croiseur « Kléber » actuellement au Japon sont rappelés à Shang haï. Les Russes envoient de Vladivostok la canonnière « Mandjour ». Enfin l'Italie donne l'ordre à ses trois croiseurs les plus rapides de se tenir prêts à appareiller d'un moment à l'autre pour la Chine.
    A Han-keou l'arrivée du vice-amiral américain John Hubbard produit quelque modification dans le commandement supérieur des troupes internationales. Le vice-amiral américain étant plus ancien dans son grade que le vice-amiral Kawashima prend le commandement de la flotte, tandis que le vice amiral Kawashima reçoit le commandement des troupes de terre : volontaires et corps de débarquement.
    Le gouvernement républicain donne aux chefs étrangers l'assurance que la sécurité des concessions ne sera aucunement mise en danger et offre même de faire garder les concessions par ses soldats si l'on conserve quelques craintes,
    Pour rassurer les populations de la province et la gagner à sa cause, le général Lai Yun-Hong fait publier la proclamation suivante :

    Nous, Lai Yun-Hong, général en chef des troupes du nouveau gouvernement chinois, Nous lançons cette proclamation conformément aux ordres de notre gouvernement pour dire ce qui suit à vous peuple chinois : N'ayez pas peur de l'arrivée de nos troupes, elles n'ont pour but que de vous sauver, mais non de travailler pour leur compte personnel Je conduis l'armée nationale contre les Mandchous non pour mon avantage ou à cause de mon mérite personnel, mais pour notre bien à tous. C'est afin de vous arracher aux brasiers allumés contre vous par les Mandchous et à la mer de douleurs dans laquelle ils vous ont plongés. Pourquoi les Mandchous vous ont-ils fait souffrir ? C'est parce qu'ils sont d'une nation différente et vous rejettent comme on le ferait d'un fétu de paille.
    Jusqu'à ce jour vous avez pu savoir que les Mandchous ne sont pas les descendants de Han. Bien que vous ayez été très loyaux et fidèles avec eux, ils n'ont rien fait pour reconnaître vos bons services.

    Voilà ce que je ne puis plus supporter davantage et nous nous rassemblons tous sous notre véritable drapeau pour détruire ce qui nous porte tort et nous semble une injure, étant parfaitement disposés du reste à déployer tous les efforts qui sont en notre pouvoir pour procurer votre plus grand bien.
    Autrefois ils se nourrissaient de notre chair, et maintenant nous nous reposerons sur leur peau.
    Ceux qui sont en faveur de ce juste soulèvement doivent faire inscrire leurs noms : qu'ils viennent près de nous se renseigner sur notre but et sur les moyens de reconquérir notre royaume « l'Empire du Milieu et le Royaume des Fleurs ». Il est temps maintenant que nous réorganisions notre patrie et que nous remplissions dûment notre devoir comme doit le faire un bon citoyen du Tchang-houa.
    Nous souhaitons, nos bien chers Frères, qu'il n'y ait pas de mésentente parmi vous.
    Vous tous, étudiants, fermiers, ouvriers et marchands, devez vous efforcer dans un parfait accord de chasser les sauvages. Je souhaite enfin que tous vous vous traitiez avec justice.
    Puissent tous mes bien chers Frères écouter mes paroles.

    Par ordre,
    TSONG KOUA-LONG

    19e jour de VIIIe lune de la 4609e année de la dynastie Houang.

    Cette proclamation écrite en merveilleuse prose chinoise par le pinceau de l'académicien Tsong Koua-Long, le nouveau Président de la République, produit un grand effet sur les foules el contribue à accroître davantage le nombre des recrues se présentant pour soutenir les réformistes.
    Les soldats campés le long de la ligne Pékin-Han-keou dans le voisinage de cette dernière ville se joignent aux révolutionnaires et continuent à garder la voie ferrée pour le compte des rebelles. Les troupes de secours qui ont été envoyées du Ho-nan sont contraintes de rebrousser chemin par suite de cette nouvelle défection. Bientôt arrivent les volontaires du Ho-nan, qui ont quitté leur pays pour voler au secours des réformistes dès les premiers bruits de soulèvement. Ils arrivent dans Han-keou au nombre de 3000, en chantant avec les défenseurs de la ville la Marseillaise chinoise.
    L'hymne que l'on appelle Marseillaise chinoise est un chant venu de Canton, c'est un salut à la Liberté : en voici une traduction :

    I

    O Liberté, l'un des plus grands biens du Ciel,
    Unis en la paix, tu verras sur cette terre
    Dix mille merveilles nouvelles.
    Grave comme un esprit, grand comme un géant,
    Elle arrive jusqu'à nous,
    Les nuages pour char, le vent pour coursier,
    Viens gouverner la terre.
    Par pitié pour le noir enfer de noire esclavage,
    Viens nous éclairer d'un rayon de soleil !

    II

    O blanche Europe, tu es vraiment
    La Fille gâtée du Ciel.
    Le pain, le vin, tu as tout en abondance.
    Pour moi, j'aime la Liberté comme une épouse.
    Le jour, dans mes pensées, le soir, dans mes rêves
    Je revois toutes les misères de ma Patrie.
    Mais la nature inconstante de la Liberté
    M'empêche de l'atteindre.
    Hélas ! Mes Frères sont des esclaves !

    III

    Le vent est si harmonieux, la rose si brillante,
    Les fleurs si parfumées.
    Les hommes deviennent tous des rois.
    Et pourtant n'oublions pas ce que le peuple souffre.
    A Pékin il faut courber la tête
    Devant le Roi, notre Empereur.
    Hélas ! La Liberté est morte
    La Grande Asie n'est plus
    Qu'un immense désert !

    IV

    Au vingtième siècle que tous travaillent
    A ouvrir cette ère nouvelle.
    Que d'une voix unanime tous les hommes courageux
    Appellent la réforme du ciel et de la terre.
    Que jusqu'au pic Houang-Teun l'âme du peuple rugisse !
    Washington, Napoléon, ô vous deux, fils de la Liberté,
    Venez vous incarner en eux !
    Han-Yun, notre ancêtre, dirige nous !
    Génie de la Liberté accours, protège-nous !

    Ce qui surprend le plus dans cet hymne à la Liberté, c'est d'y rencontrer les noms de Napoléon et de Washington : on voit par là combien les Chinois qui ont fait leurs études à l'étranger sont devenus grands admirateurs de ces deux génies. Le rêve des chefs de la révolution actuelle est de marcher sur leurs traces pour rendre à la Chine les services que ces deux « fils de la Liberté » rendirent à leur patrie.

    CONCLUSION.

    Le gouvernement mandchou doit maintenant faire face à la plus formidable coalition qu'il ait eu à combattre depuis la fameuse révolte des Taïpings de 1851. En terminant l'exposé de cette première phase de la lutte de la Chine pour son indépendance, il pourra être de quelque intérêt de comparer les chances de ces deux rébellions à soixante ans de distance et les forces que le gouvernement mandchou eut à sa disposition dans les deux cas.
    Les Taïpings firent leur première apparition dans les villages éloignés du nord de la province du Kouang-tong ; à cette époque aucun télégramme ne disait heure par heure leurs évolutions. Ils n'avaient ni chemin de fer, ni vapeur pour leur porter des renforts et des approvisionnements. Ils n'avaient ni armes, ni entraînement, ni d'autres chefs que de simples fils de fermiers. C'est par suite d'une pure chance qu'ils parvinrent à s'emparer de mille livres de poudre dans les magasins de l'Empire. Ils n'avaient alors ni arsenal, ni hôtel des Monnaies dans leur rayon d'action. De plus, le théâtre même de leurs exploits semblait leur ménager peu de chances de succès ; bien loin dans le sud de l'empire ils devaient avoir de grandes difficultés à gagner à leur cause des partisans dans les autres provinces car le sentiment de patriotisme était alors peu développé dans le peuple. Chaque province vivait alors sans trop se préoccuper des régions voisines, et les Chinois du nord et du centre restaient plutôt indifférents à la lutte entreprise dans le sud, sans y voir la cause d'un même peuple et d'Un même pays. Il est bon d'ajouter encore que les Taïpings agissaient avec un plan restreint et mal défini. Ce n'est que par suite des circonstances, à l'arrivée des forces impériales, qui les refoulèrent vers le nord que s'ouvrit l'ère des conquêtes.
    Notons maintenant le contraste que présente la révolution d'aujourd'hui.
    Les réformistes commencent cette fois là où les Taïpings se sont dispersés, au coeur même de l'empire : ils débutent avec des troupes exercées à la guerre comme jamais soldats chinois n'ont été exercés jusqu'à présent. Ils se soulèvent ayant un but bien marqué : le renversement du gouvernement de Mandchou, et ils savent qu'ils ont là un cri de ralliement qui groupera autour d'eux tous leurs compatriotes, car l'idée de Patrie a fait beaucoup de progrès dans l'âme chinoise. Ils ont fait main basse sur un arsenal et se sont fournis d'armes comme celles dont se servent les armées européennes, et désormais leurs provisions de guerre vont en augmentant de jour en jour.
    Les chefs des révolutionnaires d'aujourd'hui sont des officiers qui ont été instruits au Japon, en Europe, en Amérique, ont acquis une science qui fait envie aux plus capables de leurs adversaires.
    Le plus grand point en leur faveur, chose inouïe il y a soixante ans, c'est de voir les officiers et soldats au service des Mandchous déserter et passer dans le camp révolutionnaire. Le Mandchou semble n'avoir plus d'amis, ni personne sur qui il puisse compter entièrement. D'autre part les soldats chinois qui restent dans l'armée impériale n'ont pas beaucoup le coeur à se battre, car ils savent que la cause qu'ils défendent n'est plus populaire, tandis que les troupes réformistes sont enflammées de zèle pour leur pays et excitées par le sentiment des innombrables fautes commises par le gouvernement et ses représentants officiels dans les provinces.
    Au moment de la rébellion des Taïpings, le gouvernement comptait des hommes de renom tels que Tso Tsong-Tang, Tseng-KouoFan et Li Hong-Tchang sur lesquels il pouvait s'appuyer. Aujourd'hui la plupart des hommes de valeur ont été tenus jalousement à l'écart par le gouvernement : les uns sont en disgrâce, et les autres ont à lutter contre un parti qui cherche à les faire tomber en défaveur.
    Pour ce qui est des puissances étrangères, au moment des Taïpings, seule l'Angleterre se trouvait dans une situation avantageuse pour profiter de la rébellion : le désir d'assurer la prospérité de son commerce lui fit soutenir le gouvernement mandchou, ce qui amena la répression de la rébellion. De nos jours, l'Angleterre n'est plus seule : toutes les grandes nations surveillent de très près les événements de Chine, et de ce fait l'intervention d'une seule puissance agissant à son gré est rendue impossible. Le manque de loyauté des Mandchous à observer les traités signés lui a beaucoup aliéné les sympathies de l'étranger, et il est commun d'entendre dire à présent : « Quel que soit le nouveau Gouvernement qui sortira de cette révolution, il ne pourra être pire que l'ancien ».
    A côté de tous les avantages en faveur des réformistes il y a peu à dire à l'avantage du gouvernement mandchou. Depuis la révolte des Taïpings, Pékin a bien appris quelque chose cependant, et si toute passion était écartée de l'administration, il pourrait en pareil cas de nécessité se montrer à la hauteur de sa tâche, La révolte éclatant juste au moment où le gouvernement venait de masser ses troupes en vue des grandes manuvres d'automne lui met sous la main une armée toute mobilisée et prête à entrer en campagne. De plus les nouvelles voies de communication lui donnent davantage de facilités pour mobiliser toutes ses troupes et les transporter rapidement sur le théâtre de la révolte.
    Si Pékin a usé sagement des nombreux emprunts que lui ont consentis jusqu'ici les puissances, son trésor doit être bien garni et pourra supporter facilement les dépenses de la guerre. Les réformistes ne reçoivent leurs fonds que des souscriptions volontaires, auront-ils les capitaux suffisants pour tenir une longue campagne ?

    1912/59-79
    59-79
    Chine
    1912
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