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La révolution en Chine 2 (Suite et Fin)

La révolution en Chine PAR M. SOUVEY (Fin 1). La réforme du Gouvernent Impérial. Ces tristes événements firent une pénible impression, au lendemain de la promulgation d'une série d'édits redisant sur tous les tons l'amour de la Cour pour le peuple, et sa grande miséricorde.
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    La révolution en Chine

    PAR M. SOUVEY

    (Fin 1).

    La réforme du Gouvernent Impérial.


    Ces tristes événements firent une pénible impression, au lendemain de la promulgation d'une série d'édits redisant sur tous les tons l'amour de la Cour pour le peuple, et sa grande miséricorde.
    La situation n'étant toujours pas brillante, la Cour avait d'abord cherché à se concilier Yuen Che-kai, et, faisant droit à ses objections, l'avait nommé Grand Commissaire Impérial, mettant à sa disposition toutes les forces de terre et de mer dans le Nord et dans le bassin du Yang-tse. Mais ces faveurs ne parvinrent pas encore à décider Yuen à quitter la vie privée pour rentrer dans la vie politique, surtout à causes des complications de l'heure présente.
    Rien n'indique mieux combien la Cour de Pékin est réduite aux abois, que les nombreux décrets Impériaux promulgués le 30 octobre. Sentant que l'Empire lui échappe, par suite du mécontentement général de toute la population, marqué par les défections nombreuses qui déciment ses armées, le Gouvernement Mandchou cherche à se faire très humble devant son peuple et à faire appel à ses bons sentiments.

    1. Annales, des M.-E., n° 87, p. 60 ; n° 88, P. 192

    L'Assemblée Nationale, formée par les délégués du pays, connaît bien quels sont les véritables griefs de la population contre le Gouvernement, et se rend parfaitement compte que des réformes promptes et radicales sent absolument nécessaires, si l'on désire sauver la situation en gardant à l'empereur sa couronne. Le peuple veut d'une certaine façon contrôler les faits et gestes de son Souverain, il ne peut plus supporter l'idée d'un empereur maître absolu. Les Réformistes parlent de créer une grande République dans le genre de celle des Etats-Unis. Peut-être pourrait-on concilier toutes choses, en proposant à la Nation une constitution semblable à celle du gouvernement anglais. L'Assemblée décide donc de demander au Trône de la laisser délibérer sur un projet de constitution.
    Voici quelle fut la réponse faite au nom du jeune empereur :

    L'Assemblée nationale nous représente que la Constitution est un ensemble de lois qui devront être fidèlement observées par le Souverain et par le Peuple, et qu'il est bon ; par conséquent, que les Mandarins et le Peuple soient admis à donner leur avis sur ces propositions, avant leur adoption définitive. De plus, l'Assemblée dit qu'elle devra délibérer et porter son jugement sur ces lois, après qu'elles auront été rédigées provisoirement, et avant qu'elles ne soient revêtues de la sanction impériale, ce qui n'affectera en rien le principe demandant à ce que tout soit sanctionné par le Trône, ainsi que l'a voulu l'Empereur défunt.
    Il est ordonné par les présentes, à Pou-loun et à ses collaborateurs, d'obéir aux décisions fondamentales ratifiées par l'Empereur et d'élaborer promptement les articles de la Constitution. Ils soumettront ensuite le résultat de leurs travaux à l'Assemblée qui discutera leurs propositions avec grand soin, en attendant que nous leur donnions notre sanction, avant de les promulguer. Ceci est pour montrer la ferme volonté et la justice du Trône, ainsi que son grand désir de se réformer avec son peuple.

    On remarquera avec quelle adresse le Gouvernement, tout en décrétant une chose si nouvelle, semble pourtant ne faire que remplir les sages volontés des empereurs, les prédécesseurs du souverain actuel, et comme quoi ce décret n'est donné que comme la réalisation de plans prévus depuis longtemps déjà.
    Quoi qu'il en soit, l'Assemblée nationale obtenait par là une concession énorme dont on aurait pu désespérer en tout autre temps. Pour compléter sa victoire, elle voulait que le cabinet des ministres, dans la nouvelle Constitution, fût rendu responsable. Son but eût été difficile à atteindre, si les ministres fussent restés des membres de la famille impériale ; et cette considération la pousse à demander en même temps que les princes du sang, non plus que les nobles mandchoux, ne puissent être choisis désormais comme ministres de l'État. A cette demande, le Trône répond par une nouvelle capitulation.
    Mais nous ne sommes pas encore en présence du comble des humiliations volontaires auxquelles la Cour se soumet en ce jour. Pour redonner toute confiance au peuple, on fait faire au jeune empereur, à peine conscient de tout ce qui se passe autour de lui, une confession publique des fautes du Trône, et une amende honorable pour obtenir le pardon de la Nation. Mieux que tous les mauvais bruits que l'on répand, cet édit montre combien bas est tombé le courage et même la fortune du gouvernement de Pékin : Sheng Kong-po a été chassé de son poste, et on ne lui confiera plus de charges officielles ; les princes du sang et les nobles mandchoux se voient arracher leurs honneurs et leurs émoluments ; seuls les Chinois pourront devenir ministres d'État, enfin, un plein pardon va être accordé à tous les révolutionnaires.
    Une fois le plein pardon accordé aux coupables politiques, il fallait songer à réaliser la promesse d'écarter du cabinet des ministres tous les princes du sang et les nobles mandchoux. C'est la première réforme des rouages du gouvernement. Mais, pour ne pas donner un dessous par trop considérable aux ministres en charge en les cassant honteusement, la Cour s'est arrangée de façon que les ministres visés puissent prendre les devants et lui présenter d'eux-mêmes leur démission, paraissant se retirer de leur plein gré. C'est ce qui a lieu le 1er novembre.
    Pendant que le Trône avisait à la réorganisation d'un nouveau ministère, l'Assemblée nationale s'occupait activement de rédiger les bases de la Constitution promise, et le 3 novembre, elle soumettait au trône le programme que voici :

    ARTICLE I. La dynastie Ta-tching règne toujours et sa durée est infinie.
    ART. II. L'Empereur conserve toujours sa Majesté suprême. Nul ne peut l'attaquer ni l'offenser.
    ART. III. Les pouvoirs de l'Empereur sont définis par la Constitution.
    ART. IV. L'ordre de succession au trône est précisé par la Constitution.
    ART. V. Les lois constitutionnelles doivent être élaborées, discutées et votées par l'Assemblée, pour être promulguées par l'Empereur.
    ART, VI. Les modifications, additions ou suppressions à apporter aux articles des lois constitutionnelles, sont du ressort de l'Assemblée nationale.
    ART. VII. Les députés doivent être élus par le peuple, le nombre des électeurs devant être limité aux personnes remplissant les conditions requises par les règlements relatifs aux élections.

    SEPTEMBRE-OCTOBRE 1912, N° 89.

    ART. VIII. Le Président du Conseil des ministres doit être présenté par l'Assemblée nationale et nommé par l'Empereur. Les ministres d'Etat doivent être présentés par le Président du Conseil des ministres, et nommés par l'Empereur. Les membres de la famille impériale ne peuvent faire partie du Conseil des ministres ; ils ne peuvent non plus être appelés à remplir des charges officielles, même dans les provinces.
    ART. IX. Le président du Conseil des ministres peut être accusé par l'Assemblée nationale. Dès lors, un des cas suivants se produira : ou bien l'Assemblée nationale sera dissoute, ou bien le cabinet sera renversé. Toutefois, au cours du même mandat, le Conseil des ministres ne pourra provoquer deux fois la dissolution de l'Assemblée.
    ART. X. Les armées de terre et de mer sont aux ordres directs de l'Empereur, mais, si elles doivent être employées à l'intérieur du pays, il devra se conformer aux indications spéciales fournies par le Parlement, sans quoi la mobilisation des troupes n'aura pas lieu.
    ART. XI. Les décrets ne peuvent tenir lieu de loi, sauf dans certains cas de nécessité prévus dans des articles spéciaux. Tous les décrets doivent être conformes aux lois, et ne jamais les violer
    ART. XII. Aucun traité avec l'étranger ne peut être conclu sans l'assentiment de l'Assemblée nationale, Toutefois, si des questions de paix ou de guerre devaient être résolues à une époque où le Parlement ne siégerait point, la rectification des décisions par l'Assemblée nationale aurait lieu à la session suivante.
    ART. XIII. Le régime et les règlements administratifs doivent être établis par des lois.
    ART. XIV. Les dépenses de l'Etat peuvent être effectuées sur la base du budget de l'année précédente, tant que celui de l'année courante n'a pas, été voté par le Parlement. Les articles concernant les dépenses non sujettes à des changements ne peuvent être inscrits au projet du budget. Les dépenses extraordinaires, non prévues au budget, seront interdites.
    ART. XV. La liste civile de la maison de l'Empereur ; les augmentations ou réductions la concernant, doivent être votées par l'Assemblée
    ART. XVI.__ Le régime de la maison de l'Empereur ne doit pas être en désaccord avec la Constitution.
    ART. XVII. La haute cour de justice, pour les affaires d'Etat, sera constituée par les deux Chambres.
    ART. XVIII. Toutes les lois votées par l'Assemblée nationale doivent être promulguées par l'Empereur.
    ART. XIX. L'Assemblée nationale agira d'après les articles VIII, IX, X, XI, XII, XIII, IV et XV, jusqu'à l'ouverture du nouveau Parlement.
    Ces XIX articles furent approuvés par le Trône sans en rien changer, et la promulgation en fut annoncée le 4 novembre, dans un édi qui exhorte encore les révolutionnaires à suspendre les hostilités et à revenir à leur Souverain, pour jouir avec lui de la « paix nouvelle ».
    Parus quelques mois plus tôt, il est bien à croire que ces édits eussent produit une influence salutaire sur la population, et peut-être eussent-ils empêché la révolution d'éclater avec un ensemble si formidable. Mais ils arrivent trop tard ; ils semblent trop arrachés par la force des circonstances, et par conséquent, rédigés trop à contrecur pour que le peuple les croie vraiment sincères. L'on est surtout trop bien au courant de ce qu'a toujours signifié là bonne foi du gouvernement, pour se fier à tant de promesses.

    Progrès de la Révolution.

    De tous côtés arrivent aux Comités révolutionnaires des avertissements pour les mettre en garde contre des promesses trompeuses, et déclarer que ces édits, ayant été rédigés uniquement sous le coup de la peur, le jour où le gouvernement pourra reprendre sa liberté d'action, il en sera fait de toutes ses belles promesses. Les rebelles ne désarmeront pas, car ils n'ont aucune confiance dans la sincérité du pardon qui leur est soi-disant accordé, et ils ne se soucient point d'en faire l'expérience personnelle. Au reste, ils se sentent forts des nouvelles défections qui se sont produites durant cette semaine.
    En effet, le 29 octobre, c'est Tai-yuen fou, la capitale du Shan-si qui est gagnée à la révolution ; puis, le 31, a eu lieu la prise de Yun-nan sen, la capitale du Yun-nan, par les troupes devenues réformistes. Ce même jour, la révolution commençait au Kouang-si par la défection de Ou-tcheou, le principal port de la province, sur le Sikiang.
    Un succès de première importance venait encore d'augmenter leur puissance : déjà maîtres de tout le cours moyen du Fleuve Bleu, les comités réformistes réussissent, après un faible combat, à s'emparer de l'arsenal de Kiang-nan ; puis bientôt, c'est la ville chinoise de Shang-haï qui tombe entre leurs mains, et finalement les forts de Wousong. Le mouvement, commencé le 3 novembre à midi, par une révolte de la police, était pleinement victorieux le lendemain soir. Shanghai venait de changer de maîtres lorsque les Impériaux arrivèrent de Nan King et de Kiou-kiang avec quelques vaisseaux de guerre : canonnières, torpilleurs, et deux croiseurs. Ils étaient absolument à bout de vivres et de munitions ainsi que de charbon, et ils venaient pour se ravitailler à l'arsenal. Mais, devant la force des choses, ils se virent contraints d'arborer à leur tour le pavillon réformiste, et la flotte impériale du Yang-tse devint ainsi révolutionnaire sans coup férir. Elle était du reste parfaitement embouteillée dans le Fleuve Bleu, sans aucun moyen d'en sortir, depuis la chute de Shang haï et des forts de Kiang-yin, qui venaient également de changer de pavillon.
    Le 3 novembre, Koui-yang fou, capitale du Kouy-tcheou, proclame à son tour l'adhésion à la rébellion, à la suite d'une révolte de sa garnison. Ce même jour, la ville de Nan-tchang fou, capitale du Kiang-si, était prise par les troupes rebelles.

    Les Européens victimes des troubles de Chine.

    C'est ici que trouve sa place le récit des tristes événements de Si-ngan fou, dans lesquels périrent plusieurs membres de la mission protestante de la capitale du Chen-si. Profitant du désarroi qui succéda au changement de régime, une bande de brigands réussirent à pénétrer dans les faubourgs sud de la ville, et, vers minuit, le 23 octobre, y attaquaient une école tenue par Mme Beckman. Pénétrant dans l'établissement, ils massacrèrent la maîtresse d'école ainsi que cinq enfants : Ruth Beckman, âgée de 8 ans ; Oscar Bergstrom, 13 ans ; Hulda Bergstrom, 11 ans ; Georges Ahlstrand, 10 ans, et Hilda Nelson, 15 ans ; puis ils jetèrent les corps de leurs victimes dans un fossé. Mlles Vatné et Selma Beckman avaient réussi pourtant à s'échapper à travers la campagne, mais elles furent poursuivies, et le lendemain, elles tombaient entre les mains de leurs bourreaux qui les mirent à mort. Les autorités militaires réformistes, en apprenant la chose, furent grandement alarmées et exprimèrent toutes leurs condoléances aux amis et connaissances des infortunées victimes. Immédiatement, ils mirent l'école militaire à la disposition des ministres protestants qui restaient encore en ville, afin de la sauvegarder.
    Quelques jours plus tard, sur un autre point de la Chine, dans la nouvelle mission du Kien-tchang, la Société des Missions Étrangères avait à déplorer le massacre du dévoué Père Castanet.

    Nouveaux succès des Réformistes.

    L'homme en qui reposent toutes les espérances de la Cour paraît peu enthousiaste d'entrer en scène, au milieu de tous ces troubles. Nous avons vu Yuen Che-kai appelé à occuper la place de premier ministre par décret impérial. Aux pressantes invitations du trône, il répond en s'excusant de ne pouvoir accepter ; un nouvel édit est publié, faisant son éloge et lui ordonnant de se rendre immédiatement à Pékin pour y former le nouveau Cabinet.
    Malgré tous ses efforts, la cause mandchoue est loin de s'affermir. C'est maintenant tout le delta du fleuve Bleu qui va lui échapper. Dans la nuit du 4 au 5 novembre, c'est la ville de Sou-tcheou fou (500.000 habitants) capitale du Kiang-sou, qui passe aux Réformistes, et sa chute implique la rébellion de toute la partie méridionale du Kiang-sou.
    Durant la journée du 5, Hang-tcheou fou, ville de 300.000 habitants à l'extrémité du grand canal, et capitale du Tche-kiang, est gagnée à la révolution, et son gouverneur est emmené prisonnier à l'arsenal de Kiang-nan. Le même jour sont prises les villes de Shao-hing fou (500.000 habitants), la Venise de la Chine, et le port de Ning-po (260.000 habitants). La préfecture de Tai-tcheou passe aux Réformistes pendant la nuit du 5 au 6.
    Le 6, les rebelles s'emparent des forts de Ting-hai, dans l'île de Tchou-shan, et de ceux qui commandent l'entrée de la rivière de Ning-po. Ils s'emparent encore de la préfecture de Song-kiang au Kiang-sou.
    Une bande de brigands envahissent le 7 la ville de Yen-tcheou fou (15.000 hab.), et, ne sachant comment les repousser, les habitants demandent le secours des révolutionnaires. La ville passe ainsi entre les mains des rebelles. Kia-hing fou (Tche-kiang) et Ou-si-hien (Kiang-sou) sont également prises par les Réformistes.
    Le mercredi 8 novembre, deux autres villes du Tche-kiang se rendent encore aux rebelles : Ouen-tcheou fou (80.000 hab.) et Ninghai, ainsi que la ville de Hai-men (Kiang-sou).
    La panique à Pékin, durant ces jours, est à son comble, à tel point que, si quelques centaines de républicains armés se présentaient, ils pourraient se rendre maîtres de la capitale de l'Empire, sans rencontrer grande résistance. Le 6 novembre, arrive dans le sud de la Chine un faux télégramme annonçant la prise de Pékin, la fuite du prince Régent et du jeune Empereur, et l'arrestation du prince Tching, l'ex-premier ministre. Cette nouvelle n'a d'autre effet que celui de faire sortir les Chinois de Singapore, Saigon, Hongkong et Macao, de la réserve relative dans laquelle ils s'étaient tenus jusque-là. Cette fois, se croyant bien à jamais délivrés du joug mandchou, ils se livrent à des démonstrations de joie surpassant même les réjouissances auxquelles donne lieu la célébration des fêtes du nouvel an. Partout à Hongkong on brûle une immense quantité de pétards et l'on arbore aux fenêtres les couleurs révolutionnaires, sans que le Gouvernement anglais intervienne pour les faire ôter.
    Pour supprimer la rébellion au Chan-si, la Cour avait envoyé le général Ou Lou-tching qui, avant d'employer les armes, voulut essayer des moyens de conciliation pour avoir raison des rebelles? De fait, les troupes de Tai-yuen fou consentirent, à se joindre à lui pour aller combattre les brigands du Chen-si, à la condition qu'il placerait en première ligne les soldats mandchoux (on se souvient des dispositions prises par les généraux impériaux devant Han-keou). Les Mandchoux apprirent la chose, et sachant par ailleurs que le général était sur le point d'accepter cette proposition, ils prirent peur pour eux mêmes, soupçonnèrent le général de trahison, et durant la nuit, une trentaine d'entre eux pénétrèrent dans sa tente et le tuèrent. Une bataille s'ensuivit entre soldats mandchoux (1500 hommes) et chinois (2500 environ). Les Mandchoux s'enfuirent et arrivèrent jusqu'à Pékin.

    A Han-keou.

    A Han-keou, cependant, la situation devient plus mauvaise : de la belle armée de 20.000 combattants envoyée par Pékin, il ne reste plus guère que le tiers, soit 7.000 à 8.000 hommes, un tiers ayant fait sa soumission aux rebelles, et le reste ayant été tué, devant Han-keou et à travers les rues de la ville chinoise. Les opérations militaires, pourtant, continuent toujours ; ce ne sont que des escarmouches sans fin, ayant pour but de harasser les Impériaux, de les empêcher de traverser le Han ho et de resserrer le cercle d'investissement de Han-yang.
    La cause impériale semble fort compromise ; il s'agit de gagner du temps afin de permettre l'organisation d'une nouvelle armée. Yuen Che-kaï le comprend bien. Après avoir hésité à accepter sa nomination comme premier ministre, il prie encore le Trône de nommer un autre chef de Cabinet à sa place, pour lui permettre de suivre les pourparlers que l'on va entamer avec le général Lai Yun-hong. La Cour maintient sa décision, tandis que l'Assemblée nationale télégraphie à Lai Yun-hong de suspendre les hostilités, car l'on va s'efforcer de régler les points de dissentiment qui existent entre le Gouvernement et les Réformistes.
    A toutes ces belles déclarations, la direction républicaine de Shanghai qui, grâce à la présence parmi ses membres de S. E. Ou Ting-fang, jadis ministre de chine aux Etats Unis, commence à prendre une influence prépondérante parmi les Révolutionnaires, adresse au prince Tchoun, le Régent, la lettre suivante :

    A son Altesse, le Prince Régent, Pékin.

    Depuis les soulèvements du Se-tchoan et du Hou-pé, la publication du décret d'amendement du Trône a été suivie immédiatement par le meurtre atroce de pauvres habitants, et il en est résulté, dans l'espace de 10 jours, la défection pacifique de plus de 10 provinces. L'état général des circonstances montre, à n'en pas douter, que, en dehors du « républicanisme », il n'y a pas d'autres moyens d'éviter des sacrifices de vies humaines, de maintenir la paix entre les descendants de Man et ceux de Han. L'opinion publique est unanime sur ce point, et ceux des étrangers qui ont le sens commun ne voient pas les choses autrement. Donc, la forme d'un gouvernement monarchique constitutionnel ne peut à l'avenir être adopté pour la Chine.
    Dans l'intérêt de l'Empereur et de Votre Altesse, vous devriez faire maintenant vous-même comme Yao et Shen (ces deux empereurs ont abdiqué le trône en faveur de l'homme le meilleur qu'ils choisirent eux-mêmes) et donner à la Chine l'administrateur le meilleur. Il suffit que vous vous réveilliez et que vous changiez d'attitude, en coopérant à la « républicanisation » de la Chine, c'est-à-dire en traitant les citoyens avec justice et considération, ainsi que la pratique du monde civilisé le demande. Les citoyens, alors, à n'en pas douter, vous paieront en retour de la plus parfaite courtoisie et de tous leurs égards ; vous pourrez continuer à vivre dans les richesses et à maintenir votre Maison Impériale avec honneur, car la paix et la sécurité pour les Mandchoux n'est point chose exclue de nos desseins. Faute de ce changement de conduite, le cours de la guerre sera prolongé et la lutte prendra de plus grandes proportions : vous accumulerez et fortifierez les haines. Depuis que l'armée du Nord a commis des atrocités si barbares, comment le grand Trône pourrait-il encore se maintenir dans son isolement?
    Nous, Ou Ting-fang et les autres, ne pouvons nous arrêter à contempler cette lutte avec plaisir, c'est pourquoi nous prenons sur nous de vous adresser ce dernier conseil de notre loyauté. Notre voix est déjà rauque, et nos pleurs épuisés, et nous ne saurions en dire davantage.

    Signé: OU TING FANG TCHAN TCHEN-TANG.

    WOUEN TCHI WOUENG TSONG YAO.

    Nous voici maintenant arrivés au 9 novembre, jour néfaste s'il en fut pour les Mandchoux, car il leur apporte la nouvelle de la défection de toutes les provinces du sud. La ville de Canton, après que sa flotte elle-même eut été gagnée aux idées révolutionnaires, fut remise sans la moindre secousse par le vice-roi Tchang Ming-ki en personne, aux mains du nouveau gouvernement réformiste ; puis le vice-roi se sauva pendant la nuit sur la concession anglaise de Sha-min, et avec l'aide du consul de la Grande-Bretagne, quitta Canton à bord du torpilleur anglais « Handy », emportant avec lui plus d'un million de dollars pris dans le trésor provincial. Ce dernier crime l'a fait haïr des Cantonais.
    La capitale du Ngan-Houei, Ngan-king fou est occupée par les Réformistes, ainsi que Wou hou (122.000 habitants), un autre port sur le fleuve Bleu. Au Kouang-si, la ville de Kouy-lin, capitale de la province, a proclamé son indépendance depuis le 7 novembre. Le même jour grandes fêtes à Nan-ning pour se réjouir du nouvel état des choses.
    La capitale du Fo-kien, Fou-tcheou, commence également sa lutte pour l'indépendance, la bataille se poursuit la nuit du 9 au 10, et ce n'est que le 10 à 4 heures de l'après-midi que les Mandchoux se rendent pour éviter un massacre certain.
    A cette date du 10 novembre, on peut dire que tout le littoral de la Chine, depuis Tien-tsin jusqu'au Tonkin, est maintenant aux mains des Réformistes. Un mois exactement leur a suffi pour se rendre maîtres de presque tout l'Empire. Il ne reste plus guère que deux villes offrant une résistance sérieuse : Pékin et Nankin.

    Yuen Che-kai au pouvoir.

    Le 13 novembre seulement, se rendant finalement aux appels désespérés du trône, Yuen Che-kai arriva à Pékin, accompagné d'une escorte de 2000 hommes. C'est en lui que le gouvernement mandchou place désormais toute son espérance, et il le regarde comme l'homme indispensable, le véritable organisateur de la résistance à opposer à la marche toujours victorieuse de la révolution.
    Dès son arrivée, il est investi des pouvoirs de premier ministre. Il se trouve pour ainsi dire le seul maître de l'Empire. La première préoccupation qui réclame ses soins est la formation d'un nouveau cabinet. Un édit du 16 novembre nous fait connaître quels sont les élus :
    Woue-ou-pou, (direction des affaires étrangères) ; président, Liang Touan-yen ; vice-président, Hou Wei-to.
    Tou-tchi-pou (ministère des finances) : président, Yen-sieou ; vice-président, Tchen Kin-tao.
    Yu-tchouan-pou (postes et communications) : président, Yang She-k'i ; vice-président, Liang Joui-hao.
    Lou-tchouan-pou (armée) : président, Wang She-tcheng ; vice- président, Tien Ouen-lie.
    Fa-pou (lois) : président, Shen Kia-pen ; vice-président, Liang K'i- tch'ao.
    Nong-kong-shang-pou (agriculture, commerce, industrie et travaux publics) : président, Tchang-kien ; vice-président, Hi-yen.
    Hai-tchen-pou (marine) : président, amiral Sah Tcheng-ping ; vice-président, T'an Hio-hong.
    Houe-pou (éducation) : président, Tang king-tchong ; vice président, Yang-tou.
    Li-fan-pou (colonies) : président : Ta-sheou; vice-président, Yonghiun.
    Min-tcheng-pou (intérieur) : président, Tchao Ping-kiun ; vice-président, Wou-tchen.
    Les Légations déclarent que la composition de ce cabinet donne satisfaction, mais elles expriment le regret que l'on ait laissé dans l'ombre des hommes de valeur, et notamment Tchao Eul-sen, le vice-roi de la Mandchourie.
    Ce dernier personnage se trouvait alors aux prises avec le mouvement révolutionnaire qui s'était étendu jusqu'à la Mandchourie. Après avoir affirmé dans des entretiens privés qu'il resterait fidèle à l'empereur, jusqu'à la mort s'il le fallait, Tchao Eul-sen approuve, le 14 novembre, la pétition qui lui est adressée par la Société du gouvernement indépendant à Moukden et les corporations de marchands. Le changement de régime s'effectue dans sa province par la constitution d'un comité parlementaire dont il est élu président, après une assez vive discussion. Cette transformation du gouvernement existant ne créa aucune panique en ville parmi la population chinoise ; cependant beaucoup de familles des fonctionnaires mandchoux quittèrent la cité dans la crainte de troubles.
    Le même jour (14 novembre), le Chan-tong proclamait son indépendance, et le gouverneur impérial, Sun Pao-tchi était nommé à l'unanimité président de la nouvelle république.
    C'est également en ce jour, que, vers les 4 heures de l'après-midi, la ville de Amoy (Fo-kien) se déclare pour les Réformistes, et arbore partout l'étendard de l'adhésion à la Révolution. La fidélité de cette ville avait été fortement ébranlée par la chute de Fou-tcheou ; cependant le corps des marchands tenait à ce que l'on ne précipitât pas les évènements, au moins tant que les Réformistes n'auraient pas le chef compétent, capable de prendre de suite les rênes du nouveau gouvernement. Après une dernière délibération tenue par les marchands et les partisans des Réformistes, il fut décidé de se déclarer nettement en faveur du nouveau régime, et la ville passa ainsi sans secousse à la cause populaire.
    Dès les commencements de la révolution, les rebelles se sont distingués des autres en coupant la natte qui depuis si longtemps est le signe distinctif des Chinois, et qui désormais est regardée comme une marque d'asservissement à la dynastie abhorrée que l'on veut détrôner. Dans la ville de Nankin, qui seule présente de la résistance aux Réformistes, on a malheureusement à déplorer d'affreux massacres occasionnés pour ce seul motif. Quiconque est trouvé ne portant plus la tresse nationale est de suite mis à mort, sans autre forme de procès.
    Afin d'empêcher le renouvellement de ces massacres, dans sa séance du 20 novembre, l'Assemblée nationale vote à la majorité des voix la suppression de la natte, déclarant que : « l'apparition de la « Constitution en Chine doit provoquer une modification matérielle « apparente, telle la suppression de ta natte, cette coiffure excentrique ».
    A cette même séance de l'Assemblée nationale, une autre résolution est prise à la presque unanimité des voix, dans le but de demander au Trône l'adoption, sans retard, du calendrier grégorien, et la suppression des mois lunaires. L'Assemblée décide que la réforme du calendrier commencera à partir du 13e jour de la XIe lune de l'année présente, qui est la IIIe année du règne de Suen-t'ong. Ce jour marquera le point de départ d'une nouvelle ère, et sera le premier jour de l'an, c'est-à-dire le premier jour du premier mois de 1912.
    Toutes ces réformes sont sans doute utiles, mais elles ne sont pas des plus pressantes. Les finances sont dans un état lamentable, et c'est de ce côté surtout que devrait se porter l'attention du gouvernement impérial. Se trouvant dans des embarras dont il ne voit pas trop le moyen de sortir, le directeur de la Banque d'État, la Ta-tching, à Pékin, prend la fuite, et le sous-directeur démissionne. Les impôts ne rentrent plus depuis que les provinces, au nombre de 14, se sont séparées de Pékin. Par suite, on ne paie plus les intérêts dus sur les emprunts européens, ni les indemnités.
    Une autre province, le Se-tchoan, va bientôt passer complètement à la rébellion, malgré les grands efforts tentés par son vice-roi Tchao Eul-fong, pour la maintenir dans le bon ordre et la fidélité au régime mandchou. Le 22 novembre, la ville de Tchong king ouvre de plein gré ses portes aux révolutionnaires qui en prennent possession sans combat.

    Prise de Han-yang.

    Le 22 novembre commence une bataille terrible qui se continue pendant les journées des 23 et 24. Les Impériaux cherchent à traverser le Han-ho, sous Han-yang, pour faire leur jonction avec le détachement qui s'avance de Tsai-tien ; mais ils sont finalement repoussés avec de grosses pertes, et le général Lai Yun-long peut télégraphier au comité Réformiste de Shanghai, pour lui annoncer qu'il a gardé l'avantage. Les républicains ne peuvent retirer tout le profit possible de leur victoire, car les troupes de Tchang ne réussissent pas à traverser le Tang-tse pour refouler complètement les Impériaux.
    Mais des troupes fraîches arrivent encore du nord, c'est la 5e division représentant un total d'environ 10000 combattants. On va donc presser le siège de la forteresse. Du reste, grâce à l'obligeance de certains commerçants allemands, on dispose d'un ingénieux expédient donnant toute chance de réussir finalement à traverser le Han-ho.
    Les Impériaux, en effet, ne parvenaient pas à établir un pont de bateaux sur la rivière Han, l'artillerie républicaine détruisant tout ce qui se présentait à cet effet. Il leur fut donc conseillé de remplacer les bateaux par une grande quantité de tonneaux vides, reliés les uns aux autres, et supportant toute une rangée de planches offrant un passage facile. Si l'artillerie républicaine envoyait ses projectiles sur de tels radeaux, elle ne pourrait, à chaque coup bien dirigé, qu'éventrer l'un ou l'autre des fûts vides ; mais, vu le nombre des tonneaux entrant dans la construction de ces passerelles, il en resterait toujours assez pour rendre le passage praticable.
    Le 26 novembre, les Impériaux réussissent à s'emparer des forts de He-shan et de Mé-tse-shan, ce qui renforce le blocus de la forteresse. Le soir de ce même jour, à partir de 7 heures, commence un feu terrible d'artillerie ; l'infanterie impériale se masse sur les rives du Han-ho, s'efforçant, à la faveur des brouillards, de jeter sur la rivière quatre passerelles dans le genre de celles qui viennent d'être décrites. Comme on l'avait prévu, l'artillerie des forts est impuissante à détruire ces nouveaux flotteurs, et les Impériaux traversent la rivière sans autre embarras, l'artillerie protégeant leurs mouvements par un feu des plus nourris.
    Tout était dès lors au désavantage des Réformistes, d'autant plus que des dissensions avaient éclaté dans leurs rangs entre soldats du Hou-pé et du Hou-nan. Les mécontents, ne se doutant pas de la terrible leçon qui les attendait, et persuadés d'ailleurs que leur forteresse était imprenable, s'étaient en partie retirés de Han-yang pour aller plus loin vider leur querelle, laissant Han-yang pour ainsi dire sans défenseurs. Avant de partir, ils avaient également renvoyé les ouvriers de l'arsenal, leur payant à chacun une gratification, puis ils avaient rendu inutilisables les machines de l'arsenal et les gros canons de la forteresse, emmenant avec eux les pièces les plus importantes.
    Le matin du 27, l'infanterie républicaine, gardant les rives du Han-ho, du côté de Han-yang, dut donc se retirer devant les masses impériales qui débouchaient de la rivière ; puis les soldats républicains rentrèrent dans Han yang et, trouvant la place à peu près abandonnée par ses défenseurs, crurent à une trahison et songèrent à s'enfuir vers Ou-tchang. Les Impériaux purent ainsi entrer dans les forts de Han yang, vers les 11 heures du matin, sans rencontrer grande résistance.
    La retraite des républicains se changea en déroute : bon nombre d'entre eux se replièrent vers le nord, le long du Han-ho ; mais la majorité s'efforça de traverser le Yang-tse pour se réfugier dans Ou-tchang, et à cet effet ils réquisitionnèrent toute la flottille de petites barques qu'ils purent trouver. Malheureusement, pendant la traversée du Fleuve Bleu, ils furent exposés à un feu très meurtrier, venant non seulement des Impériaux, mais aussi des forts de Outchang, soit que ces derniers n'eussent point osé distinguer entre amis et ennemis, par crainte d'un piège, soit que le général LaiYun-hong eût fait tirer sur les fuyards pour les contraindre à soutenir la lutte, au lieu de se sauver ainsi en désordre. On devine dès lors le carnage qui eut lieu sur ce point : le fleuve fut bientôt couvert de cadavres et de débris d'embarcations. Les hôpitaux établis sur les concessions étaient le soir absolument bondés de blessés.
    Cependant, comme les canons de la forteresse de Han yang avaient été rendus inutilisables par les soldats du Hou-pé et du Hou-nan, les Impériaux ne peuvent poursuivre leur victoire, ni commencer de suite le bombardement de Ou-tchang, pour obtenir la capitulation de cette autre forteresse. Ils sont obligés de renoncer pour le moment à aller attaquer les Réformistes de l'autre côté du Fleuve Bleu, et doivent songer à se fortifier tout d'abord dans les positions conquises par une victoire si inespérée.
    La chute de Han yang clôture la première phase de la grande révolution chinoise, mais elle est loin d'en faire entrevoir la fin.
    Cette fin, nos lecteurs la connaissent, c'est l'abdication de l'Empereur, la proclamation de la République et la nomination de Yuen Che-kai, comme président de cette République.

    1912/255-267
    255-267
    Chine
    1912
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