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La révolution en Chine 1

La révolution en Chine PAR M. SOUVEY (Suite1). Ses progrès rapides à travers le pays tout entier. Combats devant Han-keou. Prise de Ta-ki-men. 1. Annales des M.-E., n° 87, p. 60.
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    La révolution en Chine



    PAR M. SOUVEY



    (Suite1).



    Ses progrès rapides à travers le pays tout entier.



    Combats devant Han-keou. Prise de Ta-ki-men.



    1. Annales des M.-E., n° 87, p. 60.



    Maîtres de la triple ville de Han-keou et ayant entre leurs mains des forteresses regardées comme imprenables, les Réformistes songent à attaquer les troupes restées fidèles à l'Empereur, et qui ont battu en retraite sous la direction du général Tchan-piao, établissant leur camp près de la gare fluviale de Han-keou, au kilomètre 10 de la voie ferrée Han-keou-Pékin. Dès le 17 octobre au soir, commence le mouvement d'attaque, on prend ses dispositions pour marcher contre le camp des Impériaux. Le lendemain, l'action est engagée par l'artillerie, mais on ne rencontre pas grande résistance. Les croiseurs de la flotte de l'amiral Sah Tcheng-ping semblent un moment vouloir prendre part à la lutte ; cependant leur tir est des plus mal dirigés, on dirait que les pointeurs cherchent à éviter les positions où se trouvent les forces républicaines. Les troupes réformistes mises en ligne ne sont que les jeunes recrues sachant à peine se servir de leur fusil aussi l'infanterie fait-elle une consommation extraordinaire de munitions, et bientôt, par suite des ordres du général commandant les rebelles, les approvisionnements viennent à manquer. Vers midi il faut cesser le feu. Cependant les Impériaux ne profitent point de ce répit, et quelques heures après la bataille recommençait. L'armée impériale, alors, voyant les républicains avancer de plus en plus, se retire au-delà de la gare fluviale, pour se retrancher près du camp, tandis que la flotte par son tir arrête finalement la marche en avant des assaillants. Plusieurs des obus des vaisseaux de guerre tombent dans la concession Allemande et y causent la plus grande surprise... ; en effet, on constata en les relevant que ces projectiles étaient tout simplement des obus en bois peint ! Soit qu'il faille attribuer pareil sabotage à l'avarice des intendants militaires chargés des approvisionnements, soit que les vaisseaux se soient servi de ce genre d'obus pour tir à blanc afin d'en imposer aux rebelles. En tout cas, ces projectiles feront certainement meilleure figure dans un musée que sur un champ de bataille. Le seul résultat de la journée est la prise de la gare de Ta-ki-men ; les rebelles n'ont eu qu'une trentaine de blessés.

    Bien que les troupes loyalistes n'aient obtenu aucun avantage, Pékin fait publier une note du ministre de la guerre annonçant que les rebelles ont été repoussés et ont perdu un certain nombre d'hommes, de chevaux et d'approvisionnements ; apparemment le flottement que l'on a remarqué au milieu de l'action parmi les troupes réformistes a donné naissance à cette appréciation erronée.

    Pendant ce temps, à Ou-tchang, le général en chef Lai Yun-Hong fait arrêter et comparaître devant un conseil de guerre le général qui commandait les troupes: le malheureux est reconnu coupable de trahison pour avoir volontairement exposé ses hommes en leur refusant des munitions sur le champ de bataille : il sera fusillé.



    Le commandant en chef des Réformistes.



    Avant d'aller plus loin il est bon de dire ici quelques mots du général sur qui repose tout l'espoir de la Révolution. Lai Yun-hong, appelé aussi Song-tch'ing, est né à Houang-p'i, province du Hou-pé. Il fit ses études au collège naval du Nord Pe-yang, et y obtint un diplôme de première classe. Après avoir terminé ses études, il fut nommé officier d'artillerie sur le croiseur Tchen yan. Il prit part à la bataille navale contre les Japonais lors de la guerre sino-japonaise, et lorsque la flotte chinoise eut été défaite et que les équipages se rendirent au vainqueur, il essaya de s'enfuir à la nage et il fut recueilli à bord d'un torpilleur. Un peu plus tard, il alla au Japon avec 20 de ses camarades pour y parfaire ses études ; puis il revint dans son pays.

    Lorsque Tchang Tchi-tong fut nommé vice-roi du Hou-nan et du Hou-pé, il se proposa d'organiser une division de troupes entraînées à l'européenne, et l'officier Lai lui fut recommandé par les notables. Tout le soin de Lai fut alors de réformer l'armée ; il employa ainsi 25 années à entraîner les troupes et à grossir leurs effectifs. Bien que le général Tchang-piao fût son supérieur hiérarchique, en fait c'était sur lui que reposait toute la charge de créer une armée moderne. Bientôt il s'attira l'affection du vice-roi par sa bravoure, son intelligence, son incorruptibilité et son influence personnelle.

    Lorsque le bureau pour la réorganisation de l'armée dans l'empire divisa la garnison de Out-chang en une division complète, la VIIIe, et en une semi-division, la XXIe, il fut nommé au commandement de la VIIIe division, tandis que Tchang-piao était promu général en chef et commandant de la XXIe. Mais, par suite de l'obséquiosité de Tchang-piao et des égards qu'il prodiguait au vice-roi, Lai Yun-hong ne put jamais arriver à avoir le commandement supérieur des troupes. A l'arrivée de Joui-tcheng, ce fut encore Tchang-piao qui prit l'ascendant et Lai resta sans espoir de supplanter son rival. Ce fut peut-être une des causes qui le portèrent à prendre le parti des Réformistes. Il fournit un gros appoint à la cause de la Révolution, car il compte de nombreux amis parmi les officiers et il a su par sa droiture et sa bienveillance s'attirer l'estime et l'attachement des troupes qu'il commande et qui lui sont toutes dévouées.



    Bataille du Kilomètre 10. Prise du camp des Impériaux.



    De bon matin, le 19 octobre, on remarque une grande agitation dans les campements réformistes : les troupes se déploient en ligne de bataille et vont prendre position dans le champ de course avec une batterie de trois canons. Les vaisseaux de guerre répondent bientôt au feu de l'artillerie, mais sans autre résultat que celui d'incendier un groupe de chaumières en avant des Réformistes. Sous le couvert de la fumée épaisse qui se dégage de l'incendie, les Républicains peuvent continuer leur marche en avant sans être autrement inquiétés. L'Infanterie républicaine traverse au pas accéléré le champ de course, qui présente un terrain entièrement à découvert et exposé au tir de la flotte ; puis, elle va se retrancher le long de la voie ferrée, attaquant de là les avant-postes impériaux. La flotte, voyant que le combat ne paraît pas avantageux aux troupes loyalistes, se met à manoeuvrer, se déplaçant en décrivant des cercles comme pour empêcher les forts de Ou-tchang de pointer sur elle leurs canons. Puis, vers 1 heure et demie après midi, elle se retire au-delà de la crique du 7e Mille.

    Un fait assez curieux à signaler est que les coulies semblent dès lors remplir les fonctions d'éclaireurs : le camp des impériaux est là près de la Gare, ils y pénètrent les premiers, entrent dans les tentes et les maisons (construites à l'origine pour servir de résidence aux ingénieurs belges de la ligne). On craint un guet à pens. Néanmoins, nulle part on ne voit les impériaux. Les troupes républicaines pénètrent alors dans le camp, et restent en alerte, tandis que l'on fait venir des wagonnets pour emporter le butin et que les coulies y empilent habits, vivres, argent et munitions. Il est 2 heures 7 minutes après-midi, la victoire est complète, et n'a coûté qu'environ 70 blessés aux vainqueurs. L'armée victorieuse rentre à Han-keou vers 5h. du soir et est reçue en triomphe par les habitants. Pendant ce temps les Impériaux se retirent jusqu'à la gare du Kilomètre 20 sur la ligne Han-keou-Pékin.

    A quoi attribuer cette molle résistance des Impériaux? Peut-être faut-il en chercher la cause dans la désorganisation subite du commandement supérieur des troupes restées fidèles. En effet, tandis que, depuis le jour où a éclaté la révolution, la Cour semblait ignorer totalement le généralissime réformiste Lai Yun-hong, dès le 13 octobre, elle infligeait un blâme sévère au général resté fidèle, Tchang-piao. « Il est clair, dit l'édit, de voir qu'en temps ordinaire les troupes impériales étaient instruites sans méthode. Avant ces événements, Tchang-piao n'a pris aucune précaution, et, lorsqu'ils sont survenus, il n'a pas su diriger ses hommes et les retenir dans le devoir. Finalement il a pris la fuite. Vraiment il viole toute discipline et ses fautes sont impardonnables. Nous ordonnons qu'il soit dégradé de suite..... S'il se conduit encore comme un poltron et comme un lâche, il sera puni d'une façon exemplaire ».



    Yuen Che-kai.



    Connu comme le réorganisateur de l'armée chinoise, Yuen Chekai, après avoir ainsi rendu de grands services au gouvernement Mandchou et occupé de hautes positions, tomba tout-à coup en défaveur par suite de l'ombrage qu'il portait à quelques princes. Depuis qu'il avait quitté la cour, Yuen vivait retirée dans son pays natal, Tchang té fou (prov. Ho-nan), s'occupant simplement de l'éducation de ses enfants.

    N'ayant plus aucun homme bien en vue et bien accrédité auprès des puissances étrangères et sur le dévouement duquel elle pût compter, la cour, depuis quelque temps déjà, à cause de la situation troublée du pays, s'était mise en relation avec Yuen et lui avait même offert le poste de vice-roi du Se-tchoan. Yuen avait refusé, car l'ex vice-roi du Tche-li et l'ex-conseiller de l'empire ne pouvait accepter de rentrer dans la vie politique que par la grande porte, avec tous les honneurs.

    Peu après le prince Tching démissionna de sa place de président du conseil des ministres, croyant avoir Yuen pour successeur ; mais par suite de l'opposition énergique et irréductible manifestée par quelques membres de la famille impériale, le grand homme d'Etat ne put être appelé à ce poste, et la démission du prince Tching ne fut pas acceptée.

    La prise de Ou-tchang vint faire une profonde impression sur les membres du gouvernement ; l'on décida une fois de plus de faire des ouvertures à Yuen, et l'on pria son fils, conseiller au ministère de l'agriculture, de bien vouloir servir d'intermédiaire. L'entrevue entre le père et le fils eut lieu, et Yuen Che-kai accepta d'avance la haute mission qu'on devait lui confier en posant toutefois quelques conditions relatives aux mesures à prendre et tendant à sauvegarder la situation. « J'accepte, dit-il, parce que S. M. feue l'Impératrice douairière m'a toujours témoigné de la considération, et je ne puis oublier que, sur son lit de mort, elle voulut bien prendre la peine de me recommander à ses successeurs ».

    Yuen Che kai télégraphie au Trône que, s'il accepte la vice-royauté du Hou-kouang (provinces du Hou-nan et du Hou-pé) qui lui est offerte, ses services tendront simplement à abattre la révolution et à supprimer les rebelles ; mais bientôt apprenant qu'on lui adjoint le général Yin-tchang et l'amiral Sah Tcheng-ping, il refuse le poste.



    Plan de guerre.



    Le gouvernement chinois adopte alors le plan de former trois armées, au cas où la révolution prendrait de plus grandes proportions. La première armée, sous le commandement du général Yin-Tchang, ministre de la guerre, se composera de la IIe division, d'une partie de la Ille et de la IVe, c'est elle qui prendra part aux premiers combats et aura pour mission de reconquérir Han-keou.

    Sa base de concentration sera Sin-yang tcheou (prov. du Ho-nan), ville importante située à environ 240 kil, de Han-keou, sur la ligne du chemin de fer reliant Pékin au Fleuve Bleu, et le point terminus de la route carrossable venant du Nord. Déjà les troupes rassemblées dans cette localité atteignent le chiffre de 12.000 hommes ; elles formeront deux groupes : L'un, comprenant 5.000 combattants, formera le corps d'attaque, tandis que l'autre, fort de 7.000 hommes, sera chargé d'assurer la liberté des communications avec Pékin. Ces effectifs sont composés de Chinois et de Mandchoux, mais il est à remarquer que les généraux impériaux exposent toujours en première ligne les troupes chinoises, car les soldats mandchoux ne se soucient nullement de remplir les postes dangereux.

    La deuxième armée sera sous les ordres du général Fong Kouo-tchang, sous-chef d'état-major général, et comprendra le reste de la IVe division et la Ve. Enfin, la troisième armée, formée par la garde impériale et la XXe division, sera confiée au chef de l'état-major général, le prince Tsai-tao. Les troupes dont peut disposer le gouvernement paraissent insuffisantes, aussi le ministre de la guerre installe-t-il à Tien-tsin un bureau de recrutement qu'il charge en même temps d'acheter des armes et des munitions pour l'armée impériale. Le général Yin-tchang réserve les trois lignes télégraphiques aboutissant à Pékin à l'usage exclusif du gouvernement, et il devient pratiquement impossible de recevoir des messages privés ; on est obligé de faire des représentations à Pékin et une circulaire du ministre des communications publie un nouveau règlement pour l'administration des télégraphes impériaux chinois.



    Le rôle des puissances.



    Le gouvernement de Washington interroge les différentes puissances pour s'entendre sur les meilleurs moyens à adopter afin de protéger la vie et les propriétés des étrangers résidant en Chine, au cas ou la Révolution prendrait une tournure plus menaçante. En voulant provoquer une entente générale, les Etats-Unis désirent par là engager les autres nations et empêcher qu'aucune delles ne puisse prendre en Chine quelque mesure importante sans en avoir au préalable informé les autres puissances. Ils désirent le maintien de l'intégrité du territoire de l'empire chinois, et l'autonomie de son administration.

    L'Angleterre et l'Allemagne adressent alors aux gouvernements Russe et Japonais une requête formelle, les priant de ne point chercher à tirer profit des troubles actuels pour obtenir des avantages politiques spéciaux chaque nation devra observer la plus stricte neutralité à l'égard de la Chine. En conséquence de cette attitude, le syndicat français, anglais, américain, allemand, qui avait consenti à la Chine un emprunt de un milliard de francs, en différera le paiement jusqu'à ce que l'ordre soit rétabli dans le pays. Aucune nation ne consent à faire au gouvernement impérial chinois un emprunt de guerre.



    La situation à Pékin.



    Le Gouvernement commence à se poser sérieusement la question de se réformer lui-même. L'Assemblée nationale, dont les membres sont maintenant réunis dans la capitale de l'Empire, est ouverte officiellement le 22 octobre. Le discours du Trône qui y est prononcé ne fait pas la moindre allusion à la Révolution ; mais, d'autre part, il insiste sur le grand désir de l'Empereur de former un gouvernement constitutionnel.

    Des bruits de victoire arrivent de Han-keou où une bataille a eu lieu le 25 octobre sans le moindre résultat, les troupes républicaines ayant perdu pendant l'après midi les emplacements où elles s'étaient avancées le matin, en sorte que chacun se retrouve le soir sur les mêmes positions. Malgré le télégramme annonçant ce succès plus fictif que réel, la nouvelle de la défection des capitales de plusieurs provinces fait régner une grande panique dans Pékin, et dès lors la cour songe à se ménager un lieu de refuge, au cas où elle viendrait à être attaquée jusque dans ses palais. Le Gouverneur militaire de Jéhol1 (Je-ho-eul), reçoit l'ordre de se préparer à recevoir d'un moment à l'autre la Cour désireuse d'aller faire une partie de chasse2.



    1. Je-ho-cul (rivière chaude).

    2. Résidence Impériale de la famille impériale, située dans les environs de Tchen té fou ; son parc est entouré d'un mur crénelé de 25 kil de tour.



    De Canton arrivent d'autres mauvaises nouvelles : une effervescence extraordinaire règne dans la capitale du Kouang-tong : le vice roi, S. E. Tchang Ming-ki a été obligé de disperser ses troupes pour empêcher qu'elles ne se soulèvent et lui forcent la main ; la presse cantonaise ne cesse de répandre de faux bruits, de publier de faux télégrammes annonçant que tout le pays est en révolution et que seul le Kouang-tong est en retard, alors qu'il a toujours été à la tête du mouvement. Le vice-roi, cependant, espère en l'arrivée du nouveau maréchal Tartare, S. E. Fong-shan, qui vient remplacer S. E.Fou-Tch'i assassiné au commencement de 1911. Tchang Ming-ki comptait que le nouvel arrivant organiserait la résistance et maintiendrait de force la ville dans la fidélité à l'Empereur. Une cruelle déception l'attendait, car les comités Réformistes sachant Fongshan un homme dur et un rude soldat ne connaissant point les demi-mesures, avaient décidé que, coûte que coûte, il fallait le mettre à mort, avant qu'il eût pris possession de sa charge. En effet, comme S. E. Fong-shan venant de Hong-kong, se rendait à sa résidence, de tous côtés on avait posté des réformistes armés de bombes, et l'un d'eux s'était même dévoué en allant l'attendre jusqu'à la porte de son prétoire, afin de le frapper au cas où ses complices ne réussiraient pas à le tuer sur le parcours. Le cortège venait de passer la porte Sheong-moun-tai et s'était engagé dans la rue Ts'ongfong-shan, lorsque éclate un bruit terrifiant : des deux côtés de la rue plusieurs maisons s'écroulent et prennent feu ; une dizaine de personnes sont tuées et une quarantaine de soldats ou de passants sont blessés ; huit maisons deviennent la proie de l'incendie. La terreur est telle que l'on ne songe même pas à faire d'arrestation. Ce n'est que plus tard que l'on retrouve les restes du malheureux maréchal tartare qui avaient été ensevelis sous un mur éboulé, et on ne peut les identifier que grâce au collier de mandarin que portait la victime. La province du Kouang-tong peut être considérée désormais comme perdue pour la cause impériale.

    Le 25 octobre, l'Assemblée nationale tient à Pékin sa seconde session. Cette séance est très animée : on demande qu'il soit porté une accusation contre Sheng Hsuen-houé, plus connu sous le nom de Sheng Kong-po, le ministre des Postes et Communications, que l'on dit avoir compromis le pays en négociant un emprunt pour les chemins de fer, en favorisant les étrangers à cette occasion. Les membres de l'Assemblée paraissent très excités et refusent même d'entendre les explications que le ministre pourrait donner pour sa défense. Le Président, Li kia tchou, fait un rapport au Gouvernement, accusant Sheng parce que : accapareur du pouvoir, d'une avidité insatiable, se moquant des lois, compromettant le bon ordre, trompant le Grand (l'Empereur) et tyrannisant le Bas (le Peuple). La Cour est obligée d'accorder le renvoi de Sheng, ce qui paraît être l'extrême capitulation du gouvernement Mandchou, car les Européens regardent Sheng comme un fonctionnaire éclairé et capable, que l'on sacrifie aux passions populaires. Bientôt paraît l'édit destituant le ministre, le 5e jour de la IVe lune (26 octobre).

    Le même jour le gouvernement de Pékin publie un autre édit dans lequel il semble se faire aussi petit que possible et rejeter sur les mandarins et les fonctionnaires la responsabilité de toutes les mesures qui ont provoqué un mécontentement général.

    Tandis que Pékin s'efforce ainsi de s'effacer de plus en plus, le gouvernement républicain de Han-keou cherche à monter à l'horizon. Le général Lai Yun-hong informe le corps consulaire de Han-keou qu'il est le président de la République chinoise : mais cette communication reste sans réponse. Le nouveau président de la République propose aussi de prendre en mains l'administration des douanes de Tchang-sha ; cependant, devant les représentations que lui font les consuls, il consent à ce que les revenus restent jusqu'à nouvel ordre au crédit de l'inspecteur général des douanes. C'est le besoin de s'assurer des fonds qui portait le général Lai à prendre la gestion des rentrées de la douane ; c'est également la pénurie d'argent qui force à adresser au corps diplomatique de Pékin une note ou le gouvernement mandchou demande qu'on l'autorise à différer le paiement des mensualités de l'indemnité des boxeurs. Ceci jette les ministres étrangers dans une grande anxiété, car l'importance des intérêts mis ainsi en jeux peut nécessiter une intervention européenne dont on redoute les conséquences.



    Bataille de Liou-kia-miao (27 octobre).



    Après tant de faux bruits de victoire, nous allons enfin assister au premier avantage véritablement sérieux remporté par les troupes loyalistes. Les Républicains, ayant décider d'attaquer à nouveau, les Impériaux, mettent en ligne une force de 3000 hommes. Des deux côtés les combattants sont en nombre égal, mais les Impériaux sont mieux armés, mieux entraînés. La matinée est occupée par un duel d'artillerie auquel prend part la flotte ; bientôt les vaisseaux de guerre se retirent, car les canons des rebelles sont bien pointés et l'on voit les obus tomber au beau milieu du pont de l'un des croiseurs.

    Bien que le tir de l'infanterie impériale soit mal dirigé, les Impériaux avancent sans cesse sous le feu de leurs adversaires, profitant des moindres replis de terrain pour s'y appuyer. Ils parviennent ainsi à établir une batterie à bonne portée des assaillants.

    Une batterie républicaine de 5 canons lui répond, mais avec des projectiles ordinaires peu aptes à causer de grands ravages dans les rangs ennemis, tandis que les pièces des impériaux tirent des obus à balles qui fauchent littéralement la plaine. Les Réformistes dès lors doivent battre en retraite, ce qu'ils font avec un peu de désordre ; néanmoins ils conservent leur entrain, car on les voit profiter de tous les abris qui se présentent à eux pour faire des retours offensifs. La bataille se continue jusqu'au coucher du soleil, les rebelles rentrent alors dans la ville chinoise de Han-keou. A 5 h. 1/2 les Impériaux se sont avancés jusqu'à la hauteur du champ de course et restent maîtres indiscutés de la gare du Kilomètre 10 et de la localité de Liou-kia-miao. On estime à 600 morts les pertes des Réformistes, et à 400 tués, celles des Impériaux.

    On dirait que cette victoire fait renaître de grandes espérances parmi les Impériaux ; l'amiral Sah Tcheng-ping reprend confiance dans sa flotte et se décide enfin à vouloir bombarder les forteresses rebelles. Dans la soirée du 27, il envoie une notification officielle à l'amiral anglais Winsloe pour lui annoncer qu'il commencera le bombardement de Ou-tchang demain à 3 h. de l'après-midi. On s'attend à ce que ce combat soit long et violent, car les forts de Ou-tchang ont des pièces puissantes et nombreuses ; de plus la garnison des forteresses est formée par les soldats bien entraînés de l'armée moderne. Le corps consulaire fait donc circuler un avis ordonnant aux femmes et aux enfants des concessions de se retirer en lieu sûr. On détache également tous les appontements en bordure des concessions et on les remorque à 25 kilom, plus en avant, à Yang lou.



    Nouvelle bataille du Kilomètre 10 (28 Octobre).



    L'escadre de l'amiral Sah, composée de 3 croiseurs et de 10 canonnières, se trouvait le 28 près de Yang-lou, elle devait commencer le bombardement de Ou-tchang vers 3 h. de l'après-midi, comptant bien qu'à ce moment l'armée Impériale aurait fini de s'emparer de la cité chinoise de Han-keou. Mais ce calcul se trouva déjoué d'abord par la résistance qu'offrirent les Réformistes aux troupes Impériales, puis surtout par l'établissement, pendant la nuit du 27 au 28, de nouvelles batteries républicaines, pièces de gros calibre, sur la rive droite du Yang-tse, presque en face du mouillage habituel de l'escadre.

    L'escadre arrive de bon matin à la hauteur des concessions, les batteries ouvrent le feu les premières, les vaisseaux ne leur répondent qu'au sixième coup, ils sont bientôt contraints de se retirer, après avoir eu une canonnière mise hors de combat et échouée sur la rive.

    L'infanterie, renforcée hier par l'arrivée de 800 Réformistes du Hou-nan et par la défection de deux compagnies des troupes de Yin-tchang passées aux rebelles en emmenant avec eux une batterie de 4 canons, attaque les Impériaux au champ de course et les force à se replier, jusqu'au-delà de la gare fluviale du kilomètre 10 qui est prise momentanément par les Réformistes. Les Impériaux, en se retirant, avaient abandonné deux canons qui sont enlevés par les vainqueurs. Cependant, vers midi, les Impériaux reçoivent du renfort et reprennent la lutte, en se servant de leurs canons à tir rapide « maxims ». De leur côté, les Réformistes, emportés par l'ardeur de la victoire, s'avancent imprudemment en rangs serrés : ils sont arrêtés par les ravages des obus à balle et n'ont à opposer à l'artillerie abondamment fournie des Impériaux que deux paires de canons établis près de la gare fluviale ; leur victoire du matin a été trop rapide pour qu'ils aient eu le temps de se retrancher sur les positions conquises. Il leur faut à nouveau battre en retraite.



    JUILLET AOÛT 1912, N° 88.



    Les Impériaux usent d'un stratagème pour surprendre leurs adversaires : ils arborent le drapeau blanc, signe d'adhésion à la révolution et prennent le brassard révolutionnaire. Les Républicains, remarquant un groupe de soldats ainsi parés, pensent qu'ils ont affaire à des déserteurs et les laissent approcher assez près. Leur crédulité est mise bientôt à rude épreuve et un combat très meurtrier s'ensuit avec de grosses pertes de part et d'autre.

    Un peu avant 4 heures de l'après-midi, la flotte remonte le fleuve afin d'essayer une nouvelle tentative pour forcer le passage sous le feu des batteries républicaines et aller prendre position devant Han-keou. Mais les rebelles ripostent avec une telle vigueur que la flotte est contrainte encore une fois de se retirer après avoir subi quelques dégâts. L'escadre redescend alors vers Yan-lou.

    Pendant ce temps, les Réformistes se retirent vers Han-keou en défendant pied à pied le terrain contre l'infanterie impériale.

    Mise en échec d'un côté, la Révolution fait des progrès dans le reste du pays : durant la nuit du 28 au 29 la ville de I-tchang passe définitivement au pouvoir des Réformistes, qui commandent ainsi tout le cours moyen du fleuve Bleu, et ont par là plus de facilités pour se ravitailler.



    Bataille de Han-keou (29-30-31 octobre).



    Arrivés devant la cité chinoise de Han-keou, les Impériaux en entreprennent la conquête ; le dimanche matin 29 octobre, après un vif engagement à l'ouest du champ de course, les Impériaux commencent l'attaque de la ville dont leur artillerie a déjà incendié quelques maisons. Ils se buttent à une résistance intrépide : le combat est surtout acharné rue Sin-sheng, car de part et d'autre on tenait à être maître de cette rue. Les Impériaux payèrent très cher le petit avantage qu'ils obtinrent, les Réformistes luttèrent en désespérés, engageant un combat très sanglant de rue à rue ou de maison à maison, montant sur les toits pour décimer de là les troupes loyalistes.

    Le sort de cette journée est décidé par un mouvement tournant qui contraint les rebelles à repasser de l'autre côté du Han ho près des usines de Han yang. A la nuit, tombante, les Impériaux restent maîtres de la rue, mais au lieu de garder leurs positions, ils se livrent au pillage des maisons tombées entre leurs mains, puis ils se retirent vers leur camp pour jouir plus à l'aise du fruit de leurs brigandages.

    Le résultat fut que, le lendemain matin, lorsqu'ils revinrent, ils trouvèrent la rue Sin-sheng toujours occupée par les Réformistes et pour racheter leur vain plaisir de la veille ils durent encore se battre toute la journée du 30, subir de grosses pertes d'hommes et brûler de grandes quantités de munitions avant de pouvoir rentrer en possession des avantages remportés la veille.

    Le 31, les Impériaux incendient les maisons des faubourgs extérieurs. Ta-ki-men est complètement détruit par les flammes.



    Incendie de Han-keou (1-2 et 3 novembre).



    Harassés par les combats de ces jours derniers, les Impériaux ne se soucient plus d'engager de telles luttes, et ils mettent à exécution leur plan infernal de confier aux flammes le soin de leur frayer une route vers les forteresses dont ils n'ont pu encore s'approcher.

    Ils jettent sur la cité chinoise de Han-keou des explosifs incendiaires du dernier modèle de la maison Krupp, et en quelques instants un immense incendie est allumé. Les Réformistes massés en grand nombre sur les berges du Han-ho répondent avec ardeur à l'artillerie impériale, tandis que les forts de Ou-tchang tirent avec des obus à balles. La lutte en ce jour revêtit un caractère terrible, on ne fit aucun prisonnier et l'on n'accorda de quartier à personne ; on tua même sur place les blessés. Pendant ce temps l'incendie se propageait rapidement, sans qu'aucun effort humain pût l'arrêter ; il embrase toute la ville comprise entre Song-nang-miao et Nang-shen-miao.

    La ville continue à brûler pendant deux jours. Le spectacle qu'offre ce vaste brasier est effroyable, surtout la nuit, on se croirait devant un véritable enfer. Depuis ce temps, bien souvent l'on a cherché à se rendre compte de la raison stratégique qui avait poussé les Impériaux à pareille abomination, mais on n'en a pu découvrir aucune. Heureusement, dès le 24 octobre, plus de 200000 habitants de Han-keou avaient réussi à quitter la ville, s'embarquant pour Shanghai ou se réfugiant dans les campagnes avoisinantes. Il restait cependant dans la cité une population de plusieurs centaines de milliers d'habitants, et l'on eut l'affreux spectacle de pauvres gens jetés ainsi dans la rue sans abri, et perdant toute leur fortune dans cet immense brasier, se livrant à des scènes de désespoir.

    Naturellement, pareille monstruosité provoqua de toutes parts un tollé général contre l'armée de bandits qui avait osé commettre ce crime de lèse humanité, et les Chambres de Commerce protestèrent violemment à Pékin. De même le Corps Diplomatique de Pékin fit au Trône des remontrances au nom de l'humanité pour déplorer les excès qui venaient de se commettre à Han-keou.

    (A suivre).




    1912/192-203
    192-203
    Chine
    1912
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