Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

La réélection de Mgr de guébriant

La réélection de Mgr de guébriant La France religieuse est en joie : Mgr de Guébriant vient d'être réélu, pour dix ans, supérieur des Missions Etrangères.
Add this
    La réélection de Mgr de guébriant

    La France religieuse est en joie : Mgr de Guébriant vient d'être réélu, pour dix ans, supérieur des Missions Etrangères.
    Aux alentours de 1660, quelques prêtres, à Paris, s'occupaient d'ouvrir un séminaire pour le recrutement d'une nouvelle compagnie sacerdotale, destinée aux missions ; un Carme, qui avait le titre d'évêque de Babylone, leur faisait cadeau d'une maison qu'une femme pieuse lui avait autrefois donnée ; messieurs les membres de la Compagnie du Saint-Sacrement, dont les pieuses initiatives étaient à la veille de devenir suspectes au pouvoir, couronnaient la longue série de leurs bonnes oeuvres en aidant à cette fondation ; et lorsque s'inaugurait, à l'angle de l'actuelle rue de Babylone et de l'actuelle rue du Bac, la chapelle où des générations de jeunes clercs, prêts à tout, même à la mort, devaient agenouiller devant l'autel leurs rêves d'action et leur acceptation du martyre ; l'orateur qui commentait ce nouvel épisode de la vie de l'Eglise, et qui fut ainsi comme le parrain de la Société des Missions Etrangères, n'était autre que Bossuet.
    Cette Société, telle que l'avaient conçue les vicaires apostoliques, Pallu et La Mothe-Lambert, voulait être, tout simplement, un groupement de prêtres de France, qui implanteraient la foi chrétienne dans le lointain Orient. Les chrétientés qu'ils fonderaient ne seraient pas de lointains appendices de l'Eglise de France ; ce seraient des chrétiens indigènes, où l'on recruterait, dès qu'on le pourrait, des prêtres indigènes, et qui trouveraient ainsi, sur leurs terroirs mêmes, les éléments de leur vitalité ; leur ambition n'était nullement de jeter dans le sol chinois ou dans le sol cochinchinois, au profit de leur Société, les assises d'une colonisation spirituelle, mais de préparer l'heure, proche ou lointaine, ou chrétientés de Chine et chrétientés de Cochinchine, devenues adultes, devenues prospères, et dûment pourvues d'une hiérarchie chinoise ou cochinchinoise, pourraient se passer d'eux.
    Deux cent soixante-dix ans ont passé ; et dans cette dernière quinzaine, rue du Bac, aux lieux mêmes où jadis Bossuet prêcha, la Société des Missions Etrangères tenait d'importantes assises. De Chine, d'Indochine, du Japon, des vicaires apostoliques arrivaient pour y prendre part. Il s'agissait de mesurer les résultats obtenus, d'envisager l'idéal à poursuivre, de confronter les faits avec les rêves, avec des rêves qui, si ambitieux qu'ils puissent paraître, ont l'exacte et impérieuse portée d'un devoir ; il s'agissait d'adapter aux besoins nouveaux certains détails de l'organisation de la Société ; il s'agissait enfin de lui donner un chef, S. G. Mgr de Guébriant étant arrivé au terme de ses fonctions.

    ***

    Sa réélection, dont tout d'abord il inclinait à répudier l'honneur, et dont il a fini par accepter le fardeau, fut l'événement capital d'une assemblée que traversait un souffle de Pentecôte.
    Voilà quarante-cinq ans que le jeune abbé de Guébriant, devenu sous-diacre au séminaire de Saint-Sulpice, était ordonné prêtre, rue du Bac, et s'en allait au Setchuen méridional. La tension de rapports entre France et Chine, résultant de l'expédition du Tonkin, exposait parfois les missionnaires de Chine à une situation critique : l'énergie de cet apôtre breton égalait tous les périls.
    Un jour de l'année 1907, en compagnie du futur général d'Ollone, il renouait la grande tradition missionnaire, cette tradition dont les sciences géographiques furent de tout temps les bénéficiaires : il s'en allait vers la Chine inconnue, car il y avait encore une Chine inconnue, la région des Montagnes froides, habitée par les Lolos noirs, et que jamais n'avait foulée le pied d'aucun Européen : les deux voyageurs, le soldat et le prêtre, l'exploraient.
    Evêque en 1910, il devenait, à ce titre, vicaire apostolique du Kientchang, désormais mission autonome ; puis, en 1916, vicaire apostolique de Canton. Le vicariat de Canton, c'était présentement un domaine trop étendu pour que, d'un bout à l'autre, le regard d'un chef spirituel pût s'y poser efficacement ; Mgr de Guébriant sentait l'heure venue pour qu'un tel territoire fût démembré. Des lois absurdes, dont le souvenir est une gêne pour l'idée même du respect dû à la loi, des lois qui voulaient desservir l'Eglise et qui ont surtout desservi la patrie avaient tari le recrutement des missionnaires de France ; en vain Mgr de Guébriant aurait-il cherché, dans les congrégations françaises, des forces missionnaires pour occuper ces postes nouveaux, il ne les eût point trouvées.
    Des Salésiens italiens de Dom Bosco, des missionnaires américains de Maryknoll, se trouvaient disponibles, pour s'occuper des territoires qu'on détachait du vicariat de Canton ; Rome fit appel à leur concours.
    Lorsque Rome, en 1919, voulait confier à un missionnaire expert la haute fonction de visiteur apostolique des missions en Chine, c'est à ce prélat de France qu'elle s'adressait : plusieurs mois durant, il allait porter à tous les missionnaires de Chine, quel que fût leur institut religieux, quelle que fût leur nationalité, les instructions de Benoit XV, et leur dire la sollicitude du Pape pour cette avant-garde de l'Eglise. Cette catholicité chinoise, sur laquelle allait se poser, d'étape en étape, le regard de Mgr de Guébriant, avait dû à la France de la monarchie de Juillet et à la France du Second Empire les libertés qui lui avaient permis de s'épanouir ; et Mgr de Guébriant, en acceptant l'honneur que lui faisait Rome, se réjouissait qu'un prélat originaire de cette même France fût désigné, trois quarts de siècle plus tard, pour constater l'usage qui avait été fait de ces libertés. Cet honneur même le désignait au suffrage de l'assemblée générale des Missions Etrangères lorsque à Hongkong, en 1921, elle dut nommer un nouveau supérieur : Mgr de Guébriant fut l'élu. Rome alors voulut qu'avant de rentrer à la rue du Bac, il fît une autre visite apostolique, celle de la Sibérie : en sa personne, l'idée missionnaire vint affirmer, dans cette fraction de l'Empire Soviétique, son droit d'exister et son droit de progresser.
    Les neuf ans qui viennent de se clore, et durant lesquels il a géré la Société, ont été marqués par un progrès très notable de l'évangélisation. Vicariats et préfectures apostoliques se sont multipliés ; dix-sept ont été créés au profit d'autres instituts, sur des territoires qui jusque-là appartenaient à la Société des Missions Etrangères ; et dans quatre autres régions, les chrétientés qu'elle avait formées étaient assez mûres pour qu'elle pût les confier, définitivement, à la direction des clergés indigènes. La Société, pourtant, qui possédait, avant ces amputations de son domaine territorial, seize cent quatre-vingt mille fidèles, en compte aujourd'hui cent mille de plus ; le chiffre de ses évêques est passé de quarante et un à quarante-six ; celui des prêtres indigènes qui furent ses disciples et qui sont ses collaborateurs, de onze cents à plus de quatorze cents ; celui des séminaristes indigènes, de deux mille cinq cents à trois mille cent. Le royaume de la Société des Missions Etrangères s'est restreint en largeur ; mais, numériquement, son importance s'est singulièrement accrue. Ce sont là des victoires comme les aime ce chef spirituel qu'est Mgr de Guébriant, et l'on comprend que, dans un élan d'affectueuse admiration, l'Assemblée qui vient de se clore l'ait chargé de réaliser, pendant dix années encore, un programme d'apostolat qui ne recherche pas les succès de façade, mais les progrès en profondeur, et qui les obtient.

    Georges GOYAU, de l'Académie française.

    1930/204-207
    204-207
    France
    1930
    Aucune image