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L'île de Pinang et sa Capitale Georgetown 1

L'île de Pinang et sa Capitale Georgetown PAR M. GROSJEAN Directeur au Séminaire des Missions Etrangères. M. Grosjean a eu l'occasion de demeurer une année à Pinang ; il a écrit pour sa famille et ses amis d'intéressants souvenirs de voyage, qu'il a bien voulu nous communiquer. Nous sommes heureux d'en publier une partie. L'ILE DE PINANG SITUATION. ASPECT
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    L'île de Pinang et sa Capitale Georgetown

    PAR M. GROSJEAN
    Directeur au Séminaire des Missions Etrangères.

    M. Grosjean a eu l'occasion de demeurer une année à Pinang ; il a écrit pour sa famille et ses amis d'intéressants souvenirs de voyage, qu'il a bien voulu nous communiquer. Nous sommes heureux d'en publier une partie.

    L'ILE DE PINANG

    SITUATION. ASPECT

    L'île de Pinang, à 3 kilomètres environ du continent malais, est située entre 5°30' latitude Nord et 98°11' longitude Est. Elle est de forme presque rectangulaire, et a 25 kilomètres de longueur sur 11 de largeur. Sa population dépasse 100000 habitants. Les Chinois sont les plus nombreux, puis viennent les Indiens, ensuite les Malais, enfin les Européens. On y trouve aussi quelques Siamois et quelques Birmans, des Japonais, des Javanais et des Parsis. Les Européens sont Anglais, Ecossais ou Irlandais pour la plupart. Les Allemands sont assez nombreux, puis quelques familles Portugaises, Espagnoles, Françaises, Italiennes et Autrichiennes.
    L'île a été achetée par le gouvernement Anglais en 1786.
    Au point de vue géologique, elle est montagneuse et granitique ; quelques sommets atteignent près de 1000 mètres. Il y a un certain nombre de gros massifs. Comme configuration, et comme qualité de granits, les montagnes de Pinang rappellent les ballons des Vosges. L'eau qui sort de ces montagnes, sauf la fraîcheur, est aussi limpide et aussi bonne que les sources des Vosges.
    Les Anglais y ont fait de belles routes, qu'actuellement sillonnent les chars à bufs, les calèches à deux chevaux, les bicyclettes, les automobiles et les tramways électriques. Dans la montagne, les routes ne sont que des chemins raboteux ou de vulgaires sentiers, parfois contournant de gros rochers, parfois serpentant sous bois à l'ombre des grands arbres. De temps en temps, pour empêcher ces sentiers d'être ravinés ou emportés par les grandes pluies d'août à décembre, les Chinois ont fixé de grosses branches d'arbres en travers, de sorte que ces sentiers ressemblent souvent à de gigantesques escaliers. Mais les ingénieurs et les entrepreneurs ont oublié de mesurer la hauteur des marches et la longueur ou la largeur des degrés. C'est au petit bonheur, et cela dépend de la grosseur du tronc ou de la branche que l'on avait sous la main.

    FAUNE

    Le gibier à poil ou à plume est plutôt rare ; on ne rencontre que le cochon sauvage, le singe, la tourterelle, la caille, et quelques oiseaux que l'on trouve partout : corbeaux, moineaux, hirondelles, pigeons, et des oiseaux propres aux pays chauds.
    Il y a un certain nombre d'espèces de chauves-souris. Deux entre autres m'ont plus particulièrement frappé. Une, pas très grosse, mais très carnassière. Elle va le soir dénicher les moineaux, en emporte un dans son bec, et le mange dans l'intérieur des maisons. Que de fois j'ai été réveillé la nuit par le bruit du bec d'une de ces vilaines bêtes suspendues aux poutres de ma chambre, et broyant un moineau dont, le lendemain matin, je retrouvais les grosses plumes du bout de la queue et de l'extrémité des ailes. L'autre chauve-souris est très grande, et se nourrit surtout de fruits. C'est un désastre pour les jardins fruitiers. On la tue pour la manger, et on dit que sa chair est excellente.
    Il y a des quantités de serpents, de toutes les tailles, de toutes les couleurs, depuis les plus inoffensifs, jusqu'aux plus dangereux.
    Les animaux domestiques sont le cheval, le buf, le zébus, le buffle, les oies, les canards (en grand nombre), les moutons et les chèvres. Il y a dés chiens dans toutes les maisons.
    Les Malais n'élèvent jamais de porcs, c'est contraire à leur religion ; les Chinois, par contre, en possèdent beaucoup ; les Indiens ont des chèvres.

    ARBRES ET FRUITS

    La végétation est intense. Les mois pluvieux sont de septembre à la fin de décembre ; les mois secs, de janvier à la fin de mars ; et d'avril à septembre, il ne se passe guère de jours sans qu'un orage vienne arroser la terre et rafraîchir l'atmosphère. Le soleil brille jusqu'au commencement de l'orage, se cache pendant une demi-heure ou une heure, et la pluie une fois tombée, il reparaît plus chaud et plus brillant qu'auparavant.
    Comme partout il y a des arbres sauvages et des arbres fruitiers. Pour les premiers je ne puis en dire grande chose, n'ayant guère parcouru les forêts. Je sais que le genre palmier est tout à fait répandu et varié ; j'en ai vu plus de cent espèces, au jardin botanique de la ville. Le bambou se trouve partout sauvage ou cultivé ; le bananier existe dans les jardins comme dans la forêt, ainsi qu'un bon nombre d'autres essences.
    Comme arbres fruitiers, il y a : le cocotier, qui sert à faire de l'huile et du coprah pour l'exportation ; l'huile de coco, cuite et exprimée le matin pour la cuisine de la journée, est délicieuse ; elle rancit très vite, et comme les Indiennes se servent de vieille huile de coco pour se graisser les cheveux, on peut reconnaître une Indienne,. de loin.
    Le cocotier sert à de multiples usages que je vais décrire. Ce palmier croît à Pinang avec une rare vigueur, j'en ai vu atteignant 20 mètres de hauteur, et leurs feuilles dépassant 5 mètres du tronc à l'extrémité. En considérant les usages auxquels servent les cocotiers, on peut les diviser en trois catégories :

    1° Arbres destinés à produire du vin de coco. D'ordinaire ces arbres ont des encoches faites à coups de hache tout le long du tronc, afin de faciliter l'ascension de l'Indien grimpeur, qui doit tous les soirs monter sur l'arbre. Quand le cocotier va fleurir, il pousse d'abord une gaine assez grosse et recourbée à la façon d'une corne ; les fleurs s'épanouissent sur cette gaine qui pourra porter un certain nombre de fruits. Quand un arbre est destiné à fournir du vin, dès que la gaine est poussée, un Indien de la caste des grimpeurs s'arme d'un couteau et d'une calebasse qu'il attache à sa ceinture, il monte sur l'arbre ; arrivé au sommet, il prend son couteau, coupe tous les bourgeons qui poussent sur la gaine, et taille l'extrémité de celle-ci en forme de bec de sifflet. Cela fini, il prend la calebasse, y introduit le bec de la gaine et fixe la calebasse aussi solidement que possible. Pendant 24 heures, la gaine laissera couler dans la calebasse un liquide plus ou moins abondant, quelquefois même jusqu'à un demi-litre. Au bout des 24 heures, ou mieux chaque soir, l'Indien suspend à sa ceinture une nouvelle calebasse vide et grimpe sur l'arbre ; il détache la calebasse pleine, la suspend à sa ceinture, a juste la calebasse vide à la gaine et redescend ; il fera la même manuvre tant que la gaine coulera et quand celle-ci sera tarie, une autre gaine aura poussé, et c'est sur elle que s'exercera le zèle du fabricant de devin ! Le liquide ainsi recueilli est âpre, nauséabond, mais rafraîchissant. Si on le goûte immédiatement après la récolte il ne monte pas à la tête. Ce n'est du reste pas à ce moment que les Indiens le boivent. Ils le portent à la maison et le font fermenter dans des vases spéciaux. Le liquide se trouble, devient blanc comme du lait et prend le nom de callou ; il est alors très capiteux, à en juger par les effets produits sur certains Indiens que, le soir on voit tituber, tomber dans un fossé ou être ramenés à la maison par leur femme, laquelle, profitant d'un moment de supériorité, administre à son seigneur une correction magistrale. Le bonhomme cherche bien à riposter, mais la tête est si lourde que la main ne peut se lever pour frapper, et le pied encore moins. Du reste, le lendemain, le souvenir de la veille à disparu, et la paix du ménage n'en est pas autrement troublée. C'est peut-être la raison pour laquelle l'Indien, ivre aux 9/10 et tombé au bord de la route, chante encore les bienfaits du divin callou.
    2° Arbres destinés à produire l'eau de coco et l'huile ordinaire. Quand on veut avoir des noix de coco pour vendre dans les auberges aux voyageurs altérés, on choisit des arbres encore jeunes, produisant de gros fruits. Ceux-ci sont cueillis à moitié mûrs. Leur couleur est verte, ils sont remplis d'eau, et une espèce de chair blanche ou de pulpe est formée à l'intérieur de la noix qu'elle tapisse sur une épaisseur de 5 millimètres à 1 centimètre, ordinairement sur une épaisseur de 1 centimètre. Quand on est altéré en route, on achète une noix de coco ; l'aubergiste avec sa hache ou un grand coutelas fait une entaille au sommet du fruit. Vous buvez alors l'eau à même la noix, ou vous la faites verser dans un grand bol pour la boire. Cette eau est délicieuse, bien qu'un peu fade, elle est très rafraîchissante, même un peu purgative si on en boit une certaine quantité. Si après avoir bu toute l'eau, vous voulez user de vos droits jusqu'au bout, vous faites ouvrir complètement la noix et avec un couteau vous séparez la pulpe de la noix, et la tournant un peu dans du sucre en poudre, vous la mangez. Le goût est excellent et rappelle un peu celui de la noisette fraîche. Si, au contraire, après avoir bu l'eau, vous abandonnez la noix, l'aubergiste en fait son profit. Après votre départ il l'ouvrira, détachera la pulpe et la fera cuire dans une marmite d'eau chaude. L'huile s'extraira d'elle-même au moment de l'ébullition de l'eau, couvrira la surface de cette dernière, et avec une cuillère l'aubergiste la recueillera et s'en servira pour préparer son repas. Consommée dans la journée cette huile est excellente.

    3° Arbres destinés à produire du coprah.
    On choisit les arbres les plus vieux et les plus grands. On attend pour la récolte que les fruits aient une couleur brun foncé et commencent à se dessécher. A ce moment ils n'ont plus ou presque plus d'eau, celle-ci s'est desséchée au soleil et a déposé tous ses principes à l'intérieur de la noix dont la pulpe a alors le maximum d'épaisseur. L'Indien qui va cueillir les fruits commence par bien fixer sur sa tête un vieux linge, car au sommet des arbres il y a souvent des fours milliers, et le grimpeur ne tient pas à avoir des fourmis dans sa longue chevelure, il s'en débarrasserait difficilement. Ensuite il s'attache les pieds à la hauteur des chevilles au moyen d'une corde qui lui permet un écartement d'une vingtaine de centimètres. Cette ligature l'aidera à serrer plus fortement l'arbre, et à se tenir le long du tronc comme s'il était sur une échelle. Après ces préparatifs, armé de son inévitable coutelas suspendu à sa ceinture, il grimpe avec une agilité incroyable. Arrivé au sommet, il s'appuie sur l'arbre avec ses pieds, embrasse l'arbre de son bras gauche, et de sa main droite prend son coutelas, élague les branches inutiles et sèches, et abat les fruits qui tombent à terre en produisant un bruit sec qui s'entend de très loin. Un tombereau, tiré par deux bufs ou deux zébus, passe; on y charge les fruits, et on les conduit dans un endroit sec où ils seront entassés et fermenteront pendant plusieurs semaines. Quand les noix seront jugées à point, on les dépouillera de l'écorce extérieure, comme on dépouille, chez nous, les noix de leur brou. Lorsqu'une noix est jolie et bien régulière, on la coupe ou on la scie avec soin pour en faire des bibelots : pots, tasses, cuillères... etc. Si au contraire, elle est laide, on lui donne quelques coups de hache et on la brise. Puis avec un couteau on enlève la pulpe intérieure que l'on fait sécher au soleil. Cette pulpe est ensuite mise dans des sacs et expédiée en Europe sous le nom de coprah. Traitée à Marseille ou ailleurs, elle donne d'abord une bonne huile, laquelle à peine sortie du feu se congèle très vite et prend la couleur du heure. On la vend sous les noms de : beurre de coco, beurre végétal, végétalien, cocoze... etc. La seconde huile extraite et de qualité inférieure sert à la fabrication du savon.

    Après le cocotier, je citerai l'aréquier. Autrefois cet arbre, genre palmier, devait être très cultivé à Pinang, puisque en malais, Poulo (île) Pinang (aréquier) signifie : Ile des aréquiers. Actuellement les aréquiers suffisent à peine pour la consommation. De la noix d'arec on tire le cachou, mais surtout on se sert de ce fruit pour préparer la chique de bétel. Quand un aréquier ne produit plus, on le coupe, et le chou supérieur est mangé en salade, et cette salade est délicieuse.

    Tchikou. Le tchikou est un joli petit arbre dont les fruits ont la grosseur et la forme d'une pomme moyenne. La chair est brune et ressemble comme goût et comme couleur à celle de la poire blette. On s'y habitue très vite.

    Mangoustanier. Le mangoustanier est après les palmiers l'arbre le plus joli de l'île. Feuillage demi-gras, très régulier et très dense. L'ombre du mangoustanier est traître parce qu'elle donne trop de fraîcheur. Cet arbre a un habitat très restreint. On ne le trouve guère que dans la presqu'île malaise où il est chez lui ; il existe aussi à Siam ; on l'a un peu acclimaté au sud de la Birmanie et de la Cochinchine. Son fruit, le mangoustan, est délicieux ; les Européens en raffolent ; malheureusement la saison ne dure pas longtemps, et on ne peut le conserver que peu de temps, car il pourrit rapidement. L'écorce du mangoustan renferme beaucoup de tannin.

    Manguier. La mangue de Pinang est bonne, mais n'a rien d'extraordinaire ; on ne la mange pas avec plaisir la première fois, à cause de son odeur de térébenthine.

    Dourian. L'arbre devient très grand, le feuillage est clair, genre acacia, mais moins touffu. Le fruit, que l'on appelle aussi dourian, est de la grosseur de la tête d'un enfant. La peau extérieure est épaisse et pleine de piquants ; pour l'ouvrir on se sert d'un morceau de bois taillé en forme de sabre. L'intérieur contient 8 ou 10 noyaux entourés d'une chair molle que l'on trouve excellente quand on y est habitué. L'odeur de ce fruit est nauséabonde. Aussi cette odeur fait-elle rejeter le fruit la première fois qu'il est offert.
    Mais dès que l'impression produite par l'odeur est vaincue, non seulement on aime ce fruit, mais on en devient friand. Cependant on ne doit pas perdre de vue le proverbe du pays : « Dourian le matin est de l'or, à midi c'est du fer, et le soir il est comme du plomb ».

    Bananier. Les bananes à Pinang sont très bonnes et les espèces en sont nombreuses, depuis la petite banane grosse comme le doigt et dont l'odeur ressemble à celle d'un bâton de cosmétique, jusqu'à la grosse banane que l'on mange avec autant de plaisir qu'une bonne poire beurrée. La banane est très nutritive, rafraîchissante et de facile digestion. C'est peut-être à cause de ces qualités que la divine Providence ne lui a point assigné de saison, mais lui a permis de venir à maturité pendant toute l'année. On mange les bananes ordinairement crues, mais parfois on les fait cuire avec du sucre, sous forme de beignets. Tous les soirs j'entendais de mes fenêtres, à 8 heures du soir, un vieux chinois chanter d'un ton lugubre : Bananes rôties ! Une fois entre autres, je descendis pour me rendre compte de ce qu'il faisait, et je le vis fréquemment arrêté par des femmes qui achetaient pour un sou ou deux de ces bananes rôties, et en composaient leur souper.

    Ramboutan. Les ramboutans sont des arbres assez vilains, mais ils ont cela de particulier que jeunes ils sont unisexuels. Aussi quand les indigènes transplantent des plants d'une pépinière, ils en mettent toujours 3 ou 4 dans le même trou. Ce n'est que 3 ou 4 ans après, au moment de la floraison, que reconnaissant les sexes, ils laissent les arbres femelles et coupent les mâles, n'en laissant, éparpillés dans le jardin, que juste le nombre suffisant pour la fécondation. Le fruit du ramboutan est gros comme une noix, la peau est épaisse et garnie de longues barbes de 1 à 2 centimètres de longueur ; on l'ouvre en le pressant dans ses doigts, et on en fait sortir un noyau garni de chair, laquelle, selon les espèces, a le goût d'une cerise bien sucrée, ou d'une cerise aigre. Ce fruit est bon, sans odeur.

    Litchi. Il ressemble au ramboutan, mais le fruit est plus petit, pas de barbes, et la chair est plus sucrée.

    Jacquier. Arbre irrégulier et assez joli. Les fruits sont très gros, peuvent même dépasser de 10 à 15 livres, aussi le bon Dieu ne les fait pousser qu'à la naissance des grosses branches. L'odeur est presque celle du dourian, mais la chair est moins fine ; il est lourd à digérer, il n'y a guère que les pauvres qui le mangent. Le jacquier est de 2 espèces : la chair est sèche, on l'appelle jack ; si elle est molle, mouillée, on l'appelle champeda ou tchampeda.
    On trouve aussi dans l'île : l'oranger, le citronnier, le cacaoyer, le caféier, le muscadier, le giroflier, le poivrier, le bétel, le piment de toutes catégories, ainsi qu'un certain nombre d'autres fruits dont je n'ai pas pris note, les ayant vus assez rarement.

    HABITANTS MAISONS

    Les habitants de l'île de Pinang sont Européens, Chinois, Indiens et Malais ; je ne parle pas des autres en trop petit nombre, excepté des Eurasiens.
    Le Malais bâtit toujours sur pilotis. Le plancher de la maison malaise est à un ou deux mètres du sol On y accède par un escalier plus ou moins commode, selon la fortune du propriétaire. Le sous sol est un débarras, souvent on y fait la cuisine, bien qu'il soit ouvert à tous les vents. La maison est propre.
    Les Chinois et les Indiens bâtissent sur terre, et de loin leurs maisons se ressemblent. Murs et toits en étapes (feuilles de palmier d'eau) ; mais le Chinois colle toujours à ses portes et à ses fenêtres de grandes pancartes de papier rouge couvertes de caractères qui disent à tous les passants quel est le dieu de la maison, la piété et les vux du propriétaire, et aussi la marchandise à vendre. A côté de la maison chinoise, il y a l'inévitable hutte à porcs, tandis que l'Indien logera très-facilement avec ses chèvres.
    Les Eurasiens, descendants des anciens portugais, mariés à des Malaises, à des Birmanes, ou à des Siamoises, sont tous catholiques, mais forment une caste à part, qui voudrait être Européenne et qui ne le peut pas. Ceux d'entre eux qui sont riches, se logent à l'Européenne, se ruinant souvent par un luxe et un amour exagéré des grandeurs. Ceux qui sont pauvres imitent les Malais. Mais combien d'entre eux sont luxueusement logés, et ne mangent qu'un peu de karry et des bananes rôties !
    Les maisons des Européens sont très confortables, entourées de larges vérandas, placées au milieu de jardins bien plantés.

    VÊTEMENTS. NOURRITURE. MURS.

    Européens. L'habillement des Européens est blanc ; cependant les Anglais sont pointilleux sur l'usage du vêtement de cérémonie. Les dames sont, elles aussi, vêtues de blanc le plus souvent. A l'intérieur l'habit est très léger. Les Européens ont conservé les murs de la mère-patrie, les variantes sont de peu d'importance, elles découlent d'une plus grande liberté. Comme nourriture on peut avoir tout ce que l'on veut, non seulement pour le confortable, mais aussi pour le luxe, il suffit d'être riche ; on a du buf, du porc, du mouton, de la chèvre, du poulet, des pigeons. Je ne parle pas des conserves et du gibier ; je ne mentionne que ce qui est le plus commun. Le poisson et les crustacés sont variés, abondants et excellents, les oeufs ne manquent pas. Les légumes sont nombreux : des pommes de terre, venues de l'Europe ou du nord des Indes, des choux, des carottes, des navets, de la salade (chicorée, laitue, scarole), du riz, du tapioca (manioc), des patates indigènes, des pousses de bambou, quelques bonnes espèces de haricots, etc. Comme fruits, ceux que j'ai mentionnés plus haut. Les boissons : eau pure, sodawater, wisky, brandy, champagne, bière, gingembre, thé, café, etc. ; les Français boivent du vin rouge.
    Les hôpitaux sont bien tenus, les médecins et les chirurgiens sont habiles, enfin le cimetière est une petite curiosité à cause du soin que l'on prend à l'entretenir et à l'embellir : les monuments en granit d'Ecosse ou en marbre d'Ipoh sont fort jolis. Les catholiques ont une place à part.

    Chinois. A Pinang il y a des Chinois fort riches et un peu européanisés. Ce sont eux qui ont certainement les plus belles maisons et les plus beaux équipages. Ils conservent tous la queue et presque tous le costume chinois, quelques-uns cependant s'habillent à l'européenne. Les Chinoises sont couvertes de bijoux, mais gardent le costume de leur pays ; je n'en ai vu qu'une seule habillée à l'européenne. Je n'ai pas vu de Chinoise de cette classe, ayant de petits pieds. Quant aux autres Chinois restés chinois-chinoisant, ils ont le costume chinois, plus ou moins riche, quelquefois même ils ne portent qu'un vieux chapeau et une culotte qui fut neuve il y a longtemps et dont on ne pourrait même plus faire de franges. Le Chinois mange avec des bâtonnets, et se nourrit de riz, de viande de porc, d'autres viandes quand il peut s'en procurer, de poisson et de légumes recueillis un peu partout, même des légumes qu'il cultive, quand il n'a pas pu les vendre. Comme boisson il a l'eau et le thé, et parfois de l'eau-de-vie de riz ; il ne dédaigne pas les liqueurs européennes. Presque tous les Chinois fument plus ou moins le tabac et l'opium ; mais le grand nombre n'abuse pas de cette dernière drogue. Ils ont leurs médecins à eux, et des cimetières à eux. Les enterrements des riches sont très solennels, de vraies noces ; les parents sont trop affairés pour pleurer, on loue des pleureuses ainsi que des musiciens et des brûleurs de pétards. L'inhumation finie, c'est le grand repas funéraire obligatoire. Pour les pauvres, c'est plus simple. Ils ont une association, et à la mort de l'un d'eux l'association fournit un cercueil et trois porteurs. Comme il n'y a pas de famille, au moins ordinairement, le défunt est placé dans sa bière par les trois amis désignés pour ce service. Ceux-ci installent une pelle et une pioche sur le cercueil, puis au moyen d'une corde et d'un long bâton, emportent le tout au cimetière. Si le chemin est long, on dépose le cercueil au milieu du chemin, on s'assied pour se reposer et fumer une cigarette, et on repart au petit trot. Arrivés au cimetière, les amis creusent une fosse avec la pelle et la pioche qu'ils ont apportées, et y déposent le défunt. La corvée finie on boit une goutte et l'on retourne chez soi. On ne va guère en ville, surtout vers le soir, sans rencontrer de ces lugubres convois.
    Une chose curieuse, chez les Chinois de Pinang, c'est l'exposition des enfants. Après les fêtes du premier jour de l'an chinois, on pare les enfants riches de leurs plus beaux atours et de leurs bijoux les plus précieux, et on les promène à travers la ville dans de belles calèches à deux chevaux, dans des voitures, dans de simples pousse-pousses ou même à pied. C'est très amusant de voir passer ces petites poupées couvertes de soie, d'or et de pierreries.
    Les Chinois font à peu près tous les métiers à Pinang : la construction des bâtiments, la vidange, le jardinage, les plantations, etc. Tous les tireurs de pousse-pousses sont Chinois.

    Indiens. Le costume des Indiens est assez simple. Ils portent les cheveux longs, rasés sur le front, noués en chignon et retenus par un gros peigne en écaille, au moins les Cingalais. Les riches ont comme vêtement une espèce de jupon, et un habit ressemblant beaucoup à une camisole. Les autres ne portent guère qu'un vieux chiffon sur la tête en guise de turban et un langouti.
    Les femmes sont plus modestement vêtues. Leurs cheveux sont longs mais pas rasés sur le front comme ceux des hommes ; elles les lissent sur le devant en faisant une large raie au milieu, et les nouent par derrière en chignon. Elles s'attachent des bijoux aux oreilles, au nez, aux poignets et aux doigts. Ces bijoux sont plus ou moins riches selon la fortune, mais toujours clinquants. Leurs vêtements se composent : d'une espèce de jersey ordinairement rouge ou vert, sans manche et très collant, échancré au cou, d'une longue et large pièce de coton, dont une moitié sert de jupe et lautre d'écharpe. Celle-ci, prise à la ceinture du côté droit, passe sur l'épaule gauche et descend sur la poitrine pour rejoindre l'autre extrémité fixée au côté droit. Dans les cérémonies, elles placent sur leur tête cette seconde partie qui forme un voile les enveloppant presque entièrement, la figure restant toujours à découvert. Il est à noter que quand une femme devient grand'mère, elle ne porte plus le jersey.
    Comme nourriture l'Indien consomme plus particulièrement du riz, du karry, du poisson, des oeufs, du lait ou des légumes, dites plutôt des herbes cueillies un peu partout. Les riches se nourrissent un peu mieux. L'Indien se sert de ses doigts pour manger ; pour comprendre sa manière de faire, il ne faut pas oublier qu'il regarde la salive comme une chose très impure qu'il ne faut pas toucher, ainsi il ne fume que la cigarette, jamais la pipe, parce que le tuyau qui est entré dans sa bouche ne peut plus être touché ; la cigarette une fois achevée, l'extrémité est abandonnée avec dégoût. Quand l'Indien mange, il triture sa nourriture avec ses doigts, en forme une boulette, et ouvrant la bouche aussi grande que possible, il lance adroitement la boulette dans l'intérieur, la mastique et l'avale. Il boit toujours à la régalade : la bouteille, le verre ou le bol demeurent éloignés de quelques centimètres de sa bouche. Il penche la tête fortement en arrière, ouvre la bouche et verse le liquide dedans. Il est parfois ivrogne, mais il est excusable, je crois ? En buvant à la régalade on ne peut pas mesurer le liquide. Quand c'est de l'eau ou du lait, il n'y a pas d'inconvénient, mais quand c'est du callou (vin de palme) on se trompe souvent, et les femmes ont tort de dire que c'est volontaire !
    Autant les Chinois sont travailleurs, autant les Indiens sont paresseux, ils ont peur de faire mal à leurs outils et probablement craignent aussi d'attraper un tour de reins. On trouve parmi eux quelques maçons, mais plutôt pour la décoration que pour le gros oeuvre ; quelques bouchers, quelques boulangers ; mais là où ils sont les plus nombreux, c'est sur les routes comme cantonniers, sur les chemins de fer comme terrassiers, dans les plantations de tapioca et de caoutchouc. Ils ont la spécialité de grimper sur les arbres (la caste des grimpeurs) et Dieu sait avec quelle agilité ils le font. Quelques-uns aussi sont forgerons. Un jour que je travaillais dans ma chambre, j'entendis un remue ménage sous mes fenêtres, je jetai un coup d'oeil. C'était un Chinois qui voulait faire ferrer son boeuf. L'animal fut vite attaché par les jambes et renversé à terre, puis les quatre pieds furent réunis ensemble et attachés solidement par une corde. La pauvre bête ne pouvait plus faire un mouvement, c'est alors que l'Indien commence son travail à peu près de la même manière qu'en France. Parmi les Indiens il y a une caste qu'on appelle : caste des chetty. Les hommes qui appartiennent à cette caste sont presque tous gros et gras. Leur seul métier est de trafiquer de l'argent, de prêter à gros intérêts et de poursuivre les clients insolvables, et ils le font avec une âpreté aussi grande que certains de leurs collègues d'Europe.
    L'Indien catholique observe bien sa religion ; les païens conservent toutes leurs superstitions, ils ont de belles pagodes, et les fêtes sont très brillantes. Ils ont aussi leurs cimetières à part, mais je n'ai jamais vu un enterrement indien. Au point de vue des moeurs, je ne sais s'ils sont plus relâchés que les Chinois ou les Malais.
    Malais. Ce sont les aborigènes, ils sont tous musulmans, et on ne fait aucune conversion parmi eux. Le type malais diffère des deux autres. Le Chinois appartient à la race jaune, l'Indien, malgré la noirceur de sa peau, est de race blanche ou caucasique, tandis que le Malais est un négritos. Il est bien musclé, trapu, sa peau est bronzée, presque olivâtre, il est assez souvent gros et gras, c'est un type achevé de paresse. Ses moeurs sont celles chères à tous les musulmans ; les mosquées sont nombreuses, belles, bien tenues et très fréquentées surtout le samedi. Le Malais est coiffé d'une calotte en drap, velours de toutes les couleurs, joncs tressés, cuir doré et ouvragé, il y a des calottes très riches ; il porte le « sarong », espèce de jupon bariolé, attaché par une ceinture en cuir, et quand il sort, il ajoute une espèce de camisole ou de paletot en toile ou autre étoffe de couleur. Les femmes portent, elles aussi, un « sarong », mais au lieu de le lier à la ceinture comme les hommes, elles le remontent sous les aisselles, et le nouent à la partie supérieure de la poitrine. Quand elles sortent, elles mettent un autre « sarong » au-dessus de leur tête en guise de voile, qui leur cache presquentièrement le visage, c'est une coutume musulmane. Les Malaises portent les cheveux longs noués en chignon, tandis que les hommes les portent très courts et parfois entièrement rasés comme les Arabes qui les ont du reste convertis à la religion de Mahomet. Les Malais consomment surtout du riz mélangé au piment, ils mangent de toutes les viandes, sauf celle du porc, du poisson et des légumes. Ils mangent avec leurs doigts comme les Indiens, mais ne craignent pas de porter les aliments à leur bouche.
    Les travaux des Malais ne sont ni compliqués ni nombreux. Travail de bureau, commerce des boeufs, particulièrement pour la boucherie, culture des jardins et des rizières, pêche, fabrication de barques, de bibelots, et d'une espèce de poignard appelé kriss et très estimé, tant à cause de la trempe de l'acier, que de la décoration artistique qu'on lui prodigue assez souvent. Ces kriss servent aux exécutions des coupables dans l'état de Kedah. L'instrument est enfoncé au-dessus de la clavicule gauche du condamné et dirigé un peu en dedans, il va percer le coeur ou l'aorte. La mort ne se fait pas attendre.
    Les Malais comptent parmi eux de nombreux médecins qui ont beaucoup de recettes médicales, mais j'ignore en quoi consistent ces recettes. De même je n'ai pas eu l'occasion de voir d'enterrement de Malais, je sais seulement qu'ils portent le corps à la mosquée pour y recevoir une certaine bénédiction du gourou ou iman.

    LA VILLE DE GEORGETOWN.

    La capitale de l'île est Georgetown, elle compte au moins 70.000 habitants. Elle peut se partager en ville commerçante et ville de plaisance. La ville des affaires est européenne ou indigène. La partie européenne est située au nord et à l'est, le long de la mer et près du port. Les rues sont larges, plantées de tamariniers, de flamboyants, de sénas... etc. Les maisons sont belles et confortables, on y trouve tout ce que le luxe peut désirer. Les plus beaux monuments sont : la tour de l'horloge élevée par souscription en souvenir du jubilé de la reine Victoria, le palais municipal, le tribunal, l'école Saint François-Xavier dirigée par les Frères, la banque Russo-chinoise, la caserne des cipayes. Il y a aussi de beaux magasins, de vastes hôtels, et des bureaux sans nombre. L'Anglais entre à son office (bureau) le matin à 8 heures, il se repose un peu à midi pour casser une croûte qu'il a emportée dans un petit panier, et ne sort que le soir à 4 heures. Pendant la journée il ne se laisse pas distraire, et ne comprend pas que vous lui fassiez une visite autre qu'une visite d'affaires. Il vous écoute, vous répond en quelques mots, et vous salue pour vous congédier. A ne voir les Anglais qu'au bureau, on les prendrait pour des êtres avec lesquels on ne peut entretenir aucune relation amicale, et on se dit : « Voilà bien l'Anglais pour qui le temps est de l'argent et les affaires sont tout ». Mais au sortir du bureau, l'Anglais n'est plus le même ; il passe au club, prend un rafraîchissement, cherche des nouvelles. S'il est garçon, il prend une voiture ou enfourche sa bicyclette ou son cheval et va faire sa promenade. S'il est marié, il retourne à sa maison et fait une promenade avec les siens. Si vous allez le visiter à son home, c'est-à-dire dans son habitation particulière, il est extrêmement aimable.
    La partie de la ville destinée aux affaires est très dense et les maisons se touchent presque toutes. Il n'en est pas de même de la partie destinée aux habitations. Les maisons sont toutes éloignées de la rue, et séparées de celle-ci par des bosquets, et surtout par une vaste pelouse qui sert pour les jeux. Il y a aussi beaucoup de fleurs. Bref, chaque propriété est un nid de verdure, de fraîcheur et de tranquillité. Aussi voit-on les enfants avec des figures pleines de santé malgré la chaleur. C'est du côté des maisons de plaisance que la ville s'étend de plus en plus, et c'est le côté où l'on voit les plus belles villas, les plus élégants attelages, et le plus de mouvement vers 5 heures du soir. A 7 heures tout le monde est à table, et l'on se couche tard.
    La ville commerçante indigène diffère beaucoup de l'autre au point de vue esthétique, mais elle est beaucoup plus curieuse pour l'étranger. Il y a de superbes magasins : chinois, indiens, malais, japonais... etc., et chacun a le style de son pays, ce qui n'est pas banal. On y vend de tout, et c'est assez cher, mais il ne faut pas oublier que ce n'est pas à prix fixe, et ne pas craindre de marchander. D'autres boutiques ont une façade ou une devanture moins allé- chante, mais elles sont tout aussi bien montées, et quand on les connaît, c'est là que l'on va de préférence pour y faire ses achats. C'est moins cher, et si on marchande et que l'on crie un peu plus fort pour diminuer le prix, on n'attire l'attention de personne ; mais là, gare aux voleurs et aux pick pokets ! Dans ces rues marchandes il y a une activité incroyable, il faut l'avoir vue pour s'en faire une idée. Et quel tapage, quels cris ! Les différents commerces se sont groupés : c'est le quartier des étoffes, celui de la porcelaine, celui des cercueils, celui du poisson sec, celui des horlogers, des bijoutiers, du riz, des fruits..... etc. etc. Après une promenade dans ces quartiers on se dit : « Je suis content d'avoir vu cela, mais je ne recommencerai plus ». Je me suis arrêté quelques minutes au bord d'un ruisseau pour regarder des Indiens (caste des blanchisseurs) lavant du linge. Ils accomplissent leur tâche d'une façon très économe pour eux, mais sûrement pas pour le propriétaire. Après avoir trempé le linge dans l'eau de lessive, ils le frappent à tour de bras sur de grosses pierres, aussi quand c'est fini on peut compter les trous qui se sont multipliés, et les boutons qui restent !
    Pinang possède un magnifique champ de courses, qui sert non seulement pour les chevaux, mais pour les bicyclettes, les courses à pied, les match de football, etc... Dans la ville indigène il y a une fort belle mosquée et dans le faubourg une pagode chinoise fort curieuse et fort riche, on l'estime à plusieurs millions de dollars. Elle est bâtie sur le flanc d'une colline à pic, et composée de 5 étages. Chaque étage est une grande maison, mieux une grande pagode attachée à un rocher en granit, et reliée à la maison inférieure par des escaliers en granit et contournés d'une façon fort habile. C'est un véritable prodige de force et d'habileté. Tous les voyageurs qui passent à Pinang vont visiter la pagode d'Ayer Itam. Près du collège il y a aussi une pagode indienne, fort beau monument à l'extérieur, on dit l'intérieur plus riche encore et renfermant une idole fameuse que les bonzes Indiens lavent tous les matins avec du lait ! Je ne l'ai pas visitée, on raconte que tout n'y est pas d'une convenance parfaite.
    La ville est sillonnée par des tramways électriques, les autres moyens de locomotion sont : les landaus, les calèches, les fiacres, et surtout les pousse-pousses.
    (A suivre).
    1908/262-274
    262-274
    Malaisie
    1908
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