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La province du Kouy-Tcheou : Villes 2 (Suite)

La province du Kouy-Tcheou Villes (Suite1). Le Kouy-tcheou compte 13 villes de premier ordre, environ 50 de second et de troisième ordre, toutes munies de remparts forts ou faibles, et ayant des mandarins civils et militaires. Il y a aussi une vingtaine d'autres petites villes murées, où réside un mandarin militaire et parfois un mandarin civil, tous les deux de grade inférieur.
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    La province du Kouy-Tcheou

    Villes

    (Suite1).


    Le Kouy-tcheou compte 13 villes de premier ordre, environ 50 de second et de troisième ordre, toutes munies de remparts forts ou faibles, et ayant des mandarins civils et militaires.
    Il y a aussi une vingtaine d'autres petites villes murées, où réside un mandarin militaire et parfois un mandarin civil, tous les deux de grade inférieur.
    On compte environ 500 marchés dont une centaine renferment de 500 à 1000 familles, et 200 ont de 100 à 200 familles ; les autres sont moins considérables, ils possèdent de 20 à 100 familles.
    Il faut ajouter un grand nombre de villages dont il est difficile de savoir le chiffre des habitants.
    Dans la partie septentrionale de la province qui paraît plus peuplée que les autres régions, les habitants sont groupés en dehors des villes et des marchés en petits hameaux ou par familles ; ils se sont installés au bas des coteaux, ordinairement dans les plus beaux sites ; leurs maisons sont entourées de bambous, quelquefois de grands et magnifiques arbres.
    Parmi les villes principales nous citerons d'abord la capitale de la province, Kouy-yang. Elle est située à environ 900 kilomètres O-N-O de Canton, presque au centre parfait de la province, sur un affluent du Ou-kiang, à proximité des sources du Yuen et du Pan, affluent du Si-kiang ; et, comme ces cours d'eau servent tous de routes commerciales, Kouy-yang jouit depuis longtemps d'une assez belle prospérité. Tsen-y-fou, vers le nord, sur la grande route de Kouy-yang à Tchong-kin, environ 50,000 habitants ; commerce de soie, de médicaments, de patates sauvages, et un peu de papier.

    1. Voir, numéro 41, septembre-octobre 1904, p. 282.

    Gan-chouen-fou, vers l'ouest, dispute à Tsen-y le premier rang après Kouy-yang ; dans ses murs habite le chef de la division militaire, et elle possède environ 45 à 50,000 habitants.
    Les autres villes qu'il convient de citer sont : à l'est, Se-tcheou-fou, dont les habitants, au nombre de 10 à 15,000, passent pour être hardis et entreprenants ; Che-tsien-fou date de la dynastie des Yuen, c'est une ancienne forteresse, agrandie par la famille impériale des Ming ; le faubourg est beaucoup plus considérable que la ville, il a une demi-lieue de longueur et s'étend sur le bord d'un affluent du Hou-kiang, c'est la partie véritablement commerçante de la cité ; à l'extrémité de ce faubourg, se trouve une grande source d'eaux thermales qui ont environ 45 degrés de chaleur ; on y a construit des bains, d'ailleurs assez mal tenus ; Tong-jen-fou, ancienne forteresse aux frontières du Hou-nan ; Se-tan-fou, sur la rive gauche de Ou-kiang, entrepôt assez commerçant et point terminus de la navigation des grandes jonques.
    Au nord : Tchen-gan-tcheou, commerce de soie, culture du mûrier ; Tong-tse, au confluent de deux petites rivières, au bas d'une colline, dans une plaine fertile, entourée de montagnes boisées, serait une petite ville assez agréable sans les inondations qui parfois la couvrent presque entièrement 1.

    1. Au mois de juillet 1878, les barques naviguaient par dessus les remparts.

    Dans le centre, au nord-ouest et au nord de Kouy-yang : Kien-sy-tcheou, qui jadis se glorifiait du titre de tche-fou, transporté depuis à Ta-tin, conserve encore de beaux restes de sa première splendeur ; elle est située sur le bord d'une rivière qui l'alimente d'eau par un canal souterrain et par un réservoir construit à grands frais et avec beaucoup d'art ; ornée de belles tours qui couronnent les collines environnantes, de riches pagodes, d'arcs de triomphe, elle offre un point de vue charmant à l'oeil du voyageur ; elle est fière de ses gloires militaires : car elle soutint deux sièges d'assez longue durée contre les rebelles, qui furent obligés de se retirer après avoir subi des pertes considérables ; Ta-tin-fou et Kai-tcheou, cette dernière ville célèbre par le martyre d'un missionnaire français M. Néel (18 février 1862).
    A l'ouest : Tchen-lin-tcheou, qui souffrit beaucoup de la rebellion en 1866, possède actuellement 12 à 15.000 habitants ; Lan-tai-tin, peut avoir, avec le long faubourg qui la précède, environ 7000 habitants.
    Au sud-ouest : Pou-gan-tin possède un marché assez fréquenté, l'esprit des habitants passe pour être fort hostile aux chrétiens ; plusieurs missionnaires y ont été maltraités.
    Au sud : Hin-y-fou, comptait près de 70.000 habitants avant l'insurrection des mahométans ; après la répression chinoise qui fut extraordinairement cruelle, la ville ne posséda plus que 3000 habitants ; aujourd'hui elle en a environ 40.000. C'est dans cette ville qu'un missionnaire français, M. Muller, fut massacré par les rebelles le 24 avril 1866 ; Hin-y-hien avec Hoang-tsao-pa, que l'on considère parfois comme son faubourg et qui est plus populeux, compte 15.000 habitants.
    En remontant vers Kouy-yang, nous trouvons Tin-fan-tcheou, une des plus anciennes villes du Kouy-tcheou. Elle est située vers le milieu de la plus grande plaine qu'on rencontre dans la province où les plaines sont rares ; elle gouverne un territoire très vaste, montagneux et généralement peu fertile, sauf la plaine qui l'entoure ; aussi lui a-t-on assigné deux fen-tcheou ou subdivisions : l'une, au sud, s'étend jusqu'au Kouang-si et se nomme Lo-fou-tcheou ; l'autre, à l'est, s'appelle Ta-tang-tcheou. Cette ville n'est ni vaste, ni peuplée, et très peu commerçante ; elle a été prise et reprise par les rebelles et complètement ruinée : on la rebâtit peu à peu.

    POPULATION.

    La population totale de la province est évaluée à environ 11 millions 1, sans que personne puisse affirmer d'une façon absolue l'exactitude de ce chiffre. Les missionnaires la partagent généralement en trois races : les aborigènes que l'on appelle Miao-tse ou Miao-kia ; les indigènes dont les principaux sont les Tchong-kia ; et les Chinois proprement dits.

    1. D'après certains voyageurs, entre autres le Dr Deblenne, la population du Kouy-tcheou serait par moitié composée d'aborigènes et d'indigènes et par moitié de Chinois (La Mission Lyonnaise, 1re partie, p. 386).

    Nous allons donner quelques détails sur chacune d'elles en résumant les travaux faits il y a une cinquantaine d'années par Mgr Lions, Vicaire apostolique du Kouy-tcheou, repris et augmentés récemment par M. Aloys Schotter, missionnaire dans la même province 1.

    1. Mgr Lions et M. Aloys Schotter se sont servis pour leur travail d'un ouvrage chinois connu sous le nom de Chroniques du Kouy-tcheou ; c'est un répertoire officiel fait il y a plus d'un siècle par le gouvernement pour l'usage des mandarins. Il se compose de 46 volumes renfermant : histoire, géographie, noms des mandarins, des lettrés, des hommes ou des femmes illustres de la province ; fleuves, routes, montagnes, cavernes célèbres, tombeaux, pagodes, greniers publics, productions, événements historiques, guerres, incendies, éclipses etc., en un mot tout ce qui concerne la province y est noté. Le travail de Mgr Lions est intitulé : Lettres sur les sauvages du Kouy-tcheou ; il est classé dans nos Archives, dans le volume 587. Une partie en a été publiée par M. Lesserteur dans les Missions Catholiques année 1877, pp. 149, 162, 173, 186, sous le titre : Les Y-jen. Le travail manuscrit de M. Schotter, dont une très petite partie a été publiée dans les Annales des Missions Etrangères année 1899, p. 264, a pour titre : Etude sur le Kouy-tcheou ; il n'est pas encore classé.

    D'après les mémoires chinois sur le Kouy-tcheou, cette province aurait été, dès les temps les plus reculés, habitée par des Chinois très civilisés et elle aurait fait corps avec le reste de l'empire.
    L'empereur Yen-ti, un des prédécesseurs de Hoang-ti, avait, dit-on, épousé la fille d'un des princes du Kouy-tcheou établi dans les environs de la ville actuelle de Lo-fou.
    Mais un des descendants de Yen-ti, nommé Tse-ieou, débauché et cruel, corrompit le peuple et l'on vit alors commencer un brigandage sans exemple. L'empereur Hoang-ti voulut ramener Tse-ieou et son peuple dans le devoir, il leur déclara la guerre, les vainquit et la paix régna jusque sous le règne de Ty-ko ou Kao-sin, père de l'empereur Yao.
    A cet époque San-miao-che dominait dans le Hou-nan, il renouvela les désordres de Tse-ieou, et bientôt toute la population depuis le Su-tchuen jusqu'au Kouang-tong suivit son exemple, aussi lui donna-t-on le nom de son chef et l'appela-t-on San-miao.

    L'empereur Yao voulut la réduire, il chargea de la guerre un de ses généraux, Tchoung-ly. Celui-ci remporta la victoire, mais les San-miao se révoltèrent de nouveau. L'empereur Chouen envoya contre eux le général Yu, qui pénétra jusqu'aux environs de Ly-ping-fou dans le Hou-kouang. Les vaincus se retirèrent dans le Kouy-tcheou, mais demeurèrent incorrigibles, aussi l'empereur Chouen les déclara-t-il retranchés de l'empire.
    Tout ceci se passa avant la dynastie Hia, et précéda de plus de 2000 ans l'ère chrétienne.



    ***

    Les Miao-tse ou Miao-kia sont divisés en tribus très nombreuses, puisque les Chinois en comptent jusqu'à 86, Mgr Lions se contente de 48.
    Le nom de chacune de ses tribus est assez souvent tiré de la couleur du vêtement. 1° Yao-jen, hommes remuants, ou Lay-tse, hommes aux grandes mamelles, ou encore You qui dans la langue indigène a le même sens que Miao barbare ; 2° Pe-Miao, barbares blancs, parce que dans leur habit de chanvre bariolé, le blanc domine, ou Pe-chouy-miao, portant l'eau sur le dos ; en effet pour transporter l'eau, ils se servent d'un bassin qu'ils placent sur leurs épaules ; 3° Hoa-miao, barbares fleuris : pour imprimer sur leurs vêtements les fleurs ou les dessins qu'ils désirent, ils appliquent de la cire sur la partie de l'étoffe qui doit rester intacte ; 4° Tse-pa-miao, barbares à scapulaire ; 5° Pao-tou-meou-miao, barbares à plastron sur le dos ; 6° Pa tsio-miao, barbares pie, de l'écharpe blanche qui traverse leur habit noir ; 7° Tsin-miao, barbares bleu foncé ; 8° Ya-tse-miao ou Ya-ke-miao, barbares canard, parce qu'ils se livrent à l'élevage de ce volatile ; 9° Hong-miao, barbares rouges ; 10° He-miao, barbares noirs, supérieurs aux autres par le nombre, la moralité, l'intelligence ; 11° Kao-po-miao, montagnards ; 12° Kang-kou-miao, qui dessèchent leurs morts, ou encore Kao-po-miao, ou Ke-teou-miao, barbares souches ; pour cercueil une simple planche leur suffit, les enfants veillent sur le tombeau de leurs parents pendant trois mois ; 13° Ke-tang, forment le plancher de leur maison avec des lames de bois sur lesquelles ils posent des planches de sapin ; 14° Chouy-sy-miao, portent une ceinture blanche et divisent leurs chevelures en trois tresses ; 15° Yang-hoang, doivent, dit-on, leur origine à un Yang, de Tsen-y ou des environs ; 16° Tse-kiang-miao ; 17° Kiaou-hou-miao ; 18° Yang-pao-miao ; 19° Yao-miao ; 20° Tsin-teou-miao, barbares à tête noire ; 21° Hong-teou-miao ; 22° Hoa-teou-miao, barbares à tête rouge ; 23° Tong-miao, habitant des cavernes ; 24° Lou-ke-tse ; 25° Tong-jen, qui n'ont guère laissé d'autre souvenir que la ville de Tong-jen-fou, dans le sud-est du Kouy-tcheou ; 26° Mang-jen ; 27° Chan-miao ; 28° Song-kia, du nom d'un de leurs chefs Song, qui vivait au temps de l'empereur Han-heou, 187 ans avant l'ère chrétienne ; 29° Tsai-kia-tse, du nom de l'ancienne grande famille Tsai ; 30° Long-kia-tse, selon les uns, descendants de la famille Long qui s'allia aux Miao, selon d'autres, autrefois gouvernés par le chef de cette famille ; 31° Ta-teou-long-kia, à grosse tête ; 32° Ma-ten-long-kia, à étriers ; 33° Tsen-tchou-lonq-kia ; 34° Lolos ; 35° Lao, ces Lao se divisent en tribus qui sont désignés par les noms suivants : 36° Hoa-ke-lao, Lao fleuris ; 37° Mou-lao ; 38° Ta-ya-ke-lao, de la coutume qu’ont les nouvelles mariées de se casser une dent avant d’aller chez leur mari ; 39° Ta-tie-ke-lao, forgerons ; 40° Tsin-ke-lao, Lao noirs ; 41° Tsien-teou-fa-ke-lao, de la forme pointue qu’ils donnent à leurs cheveux sur le sommet de la tête ; 42° Ko-kuen-ke-lao, de la coiffure des femmes qui est en forme de marmite chinoise ; 43° Sy-yuen-ke-lao, à cercles d’étains ; 44° Chouy-ke-lao, aquatiques ; 45° Hong-ke-lao, rouges ; 46° Tchou-che-ke-lao ou Chy-che-ke-lao à fiente de porc, parce que, disent les uns, après avoir tué un porc, ils le mangent immédiatement sans nettoyer les entrailles ; ou, prétendent les autres, parce qu’ils ne lavent leur visage qu’une fois l’an ; 47° Ke-lao-o ; 48° Pey-pao-ke-lao, portant un paquet sur le dos.

    ***

    La seconde race qui peupla le Kouy-tcheou et qui y parut au Xe siècle est celle des Tchong-kia ou Y-kia ou parfois Y-jen. Les missionnaires qui appellent les Miao aborigènes parce qu'ils furent les premiers habitants du pays, désignent les Tchong-kia sous le nom d'Indigènes 1. Voici comment l'histoire chinoise raconte leur établissement au Kouy-Lcheou :
    « Lors des compétitions des cinq petites dynasties, le général Sié s'était constitué indépendant au Kouy-tcheou ; l'empereur Tien-fou, de la dynastie des Tsin postérieurs, la cinquième année de son règne (941 ap. J.-C.), envoya contre lui le général Ma-yu-hi-fan, originaire de la principauté des Tchou (Kiang-sy, Hou-kouang) qui s'empara du pays et poussa ses armées jusqu'à Lan-long ou Hin-y-fou.

    1. On a parfois rangé les Tchong-kia parmi les Miao-tse, parfois parmi les vieux Chinois dont nous parlerons plus tard ; actuellement les missionnaires en font une classe à part.

    Après la victoire, les soldats demandèrent à s'établir dans les fertiles vallées des bords du fleuve, ce qui leur fut accordé ; c'est ainsi qu'ils devinrent colons ; « le fer de leur lance se transforma en soc de charrue ; leurs tambours de cuivre devinrent des marmites ». En se fixant dans le pays, ils continuèrent à s'appeler du nom de Tchong-kia, petits frères, frères cadets de leurs huit chefs féodaux venus avec eux de leurs pays d'origine.
    Selon leur coutume, ou selon la région qu'ils habitent ou même selon le caprice de ceux qui parlent, ils sent appelés : Tsin-tchong-kia, aux vêtements bleu foncé ; Ka-iou-tchong-kia ; Pou-la ou Pou-la-tse, habitants des pays bas ; Pou-nong ou Pou-long, Pou-y, ou encore Long-jen du nom d'une famille Long, autrefois très puissante ; Tou-kia, Tou-jen, Tou-pien hommes attachés à la glèbe ; Tchai-tse-jen, hommes des villages ; mais la dénomination qui leur plaît le plus est celle de Lao-pen-kia, famille des vieux habitants du pays ; eux-mêmes se nomment Pou-dioï ou Pou-dieï 2.

    2. Les Tchong-kia ne s'établissent guère en dehors de leurs villages ; et ces derniers, dont l'importance dépend de l'étendue des terres cultivables, abritent rarement deux cents familles. On en compte une vingtaine dans les plus modestes. La plupart des habitations sont construites en face les unes des autres et dessinent une rue plus ou moins droite. D'autres ébauchent parfois une place publique où se tiennent les marchés. Quelques-unes s'élèvent à l'aventure entre la voie principale, pour ne pas dire unique, et les champs. Bâties sur pilotis et couvertes en bambous entrelacés, en chaume ou en tuiles imbriquées, ces demeures, dont une charpente constitue l'ossature, n'ont qu'un étage, en torchis ou en bambous tressés, auquel on accède par un escalier de pierre. C'est là que l'on cuisine et que l'on couche. Les ouvertures qui servent de fenêtres sont closes pendant la nuit par des volets.
    Le rez-de-chaussée sert d'étable aux bestiaux.
    Les hommes Miao-tse et Tchong-kia, qui presque tous portent la tresse de cheveux comme les Chinois, ont le veston des Chinois, mais non la robe longue.
    C'est seulement dans quelques parties du Kouy-tcheou que les indigènes tissent eux-mêmes des vêtements en chanvre. Enfin, dans les deux groupes ethniques, les individus des deux sexes ont une prédilection manifeste pour les ornements d'argent. Les hommes Tchong-kia sont presque tous de grande taille et d'une belle vigueur ; leur teint est plus foncé que celui des Miao, leur système pileux plus abondant.
    Il y a plusieurs types de femmes Miao, chaque tribu ayant ses nuances caractéristiques ; mais toutes ces aborigènes sont plus grandes et plus fortes que les Chinoises. Elles ont pour costume ordinairement, une jupe courte en cotonnade indigo, quatre ou cinq caracos superposés et croisés, de la même teinte que la jupe, des jambières en toile blanche et des sandales en paille. La jupe forme des plis très nombreux et le devant est agrémenté de broderies multicolores ; les manches des caracos ont des bandes blanches, rouges ou bleu céleste, ou encore des tresses polychromes. Leur chevelure, aussi fournie que rude, est retenue par un peigne dessiné en croissant.
    D'une taille inférieure à celle de leurs soeurs Miao, les femmes Tchong-kia, se distinguent encore par un nez assez épaté ; toutefois, leurs proportions sont assez heureuses. Elles portent un vague corsage ouvert par devant, un jupon le plus souvent bleu, et un tablier noir. Leurs jambes restent nues et leurs chaussures consistent en sandales de paille. Quand elles ne roulent pas leur natte en anneau derrière la tête, elles se coiffent d'un ample fichu noir ou d'une modeste pièce de toile.

    ***

    Parlons maintenant de ceux qu'on appelle la troisième race et qui ne sont autres que les Chinois. Les missionnaires ou plus exactement Mgr Lions et M. Aloys Schotter, qui l'a suivi, distinguent les vieux Chinois, que d'aucuns prétendent n'être que des Miao-tse, des Chinois modernes. Ils divisent les vieux Chinois en plusieurs races qu'il serait plus exact peut-être d'appeler tribus :
    1° Les Chouy-tse ou Chouy-kia 1, qui habitent surtout au-delà du Tsing-choui-kiang, aux environs de Oung-ngan-jen et de Hoang-ping-yen, dans les départements de Ping-yue et de Tchen-yuen ; ils se disent originaires du Kouang-si ; ils parlent le chinois, mais ils le prononcent d'une manière assez défectueuse.

    1. Chez les Chouy-kia par M. Cavalerie, Annales de la Société des Missions Etrangères, mai juin 1899, n° 9, pp. 101-107.

    NOVEMBRE-DECEMBRE 1904. — N°42

    2° Les Pou-tse ou Tien-teng-jen, du nom de leurs villages, habitent aux environs de Gan-chouen et de Gan-ping ; ils prétendent venir du Tche-kiang et du Kiang-nan. Quant à l'époque de leur émigration ils l'ignorent, et volontiers la disent très ancienne. « Mes ancêtres sont venus ici au commencement du monde », affirmait l'un d'eux en parlant à Mgr Lions. En tous cas, à leur arrivée, les plus grandes villes actuelles de la région n'existaient pas ; Gan-chouen, Gan-ping, Tchen-lin, ne furent bâties que plus tard. Ils ont pris le langage des Chinois et à peu près, du moins les hommes, leur costume. Ils sont généralement plus grands et plus vigoureux que les autres Chinois ; certains pensent qu'ils sont les descendants des premiers conquérants, alliés aux femmes du pays. Dans la pagode de Kouan-ty, près de Gan-chouen, on montre une statue en costume de guerre et près de lui sa femme habillée à la mode miao ; c'est, dit-on, leur ancêtre. Ils sont excellents cultivateurs.
    3° Les Tchouang-tsing (habillés de bleu foncé) viennent, comme les Pou-tse, du Kiang-sy ; ils se sont surtout installés depuis Gan-ping-hien jusqu'à Tsin-tchen-hien, et de Tsing-gay à Ping-yue. Les hommes seuls parlent le chinois ; les femmes ont conservé la langue primitive. Tous sont très superstitieux, et aussi difficiles à convertir que les Pou-tse. Bons cultivateurs et possédant presque tous quelques arpents de terre, ils sont environ au nombre d'un million.
    4° Les Ly-min-tse, qui ressemblent fort aux Pou-tse et aux Tchouang-tsing, habitent les environs de Lan-tai, ils ont une langue particulière et se disent originaires du Kouang-tong, descendants d'un certain Ly venu au Kouy-tcheou sous la petite dynastie des Heou-Han (947-949).
    5° Les La-pa-tse, venus du Hou-kouang depuis bien des siècles, se sont répandus au-delà de Lan-tai et de Mao-keou, dans la préfecture de Hin-y. Durs au travail, vindicatifs et remuants, tel est le portrait qu'en font ceux qui les ont le plus fréquentés. Ils parlent le chinois, quoiqu'ils aient gardé la connaissance de leur idiome primitif.
    6° Les Fong-teou-ky (crête d'aigle) appelés ainsi sans doute à cause de la manière dont les femmes disposent leurs cheveux : après les avoir liés au ras de la nuque, elles les divisent, puis les ramènent sur les côtés et sur le front, et enfin les relèvent à la façon d'une crête sur le milieu de la tête. Pour le même motif on les nomme aussi Ki-jen, hommes poules ; Ki-eul-tse crêtes de coq.
    7° Les Ten-tien-jen 1. Leur nom vient de ce qu'ils cultivent les bonnes rizières, Ten, affectées lors de la conquête, qui eût lieu sous les Ming, à l'entretien des soldats.

    1. Voici, écrit M. Aloys Schotter, comment un chrétien me rapporta la tradition de cette race, d'après des documents autrefois conservés au prétoire du gouverneur dans des armoires de fer. Ce chrétien, Hiang, bien intelligent, a joué un rôle assez important à la dernière rébellion, s'entremettant pour obtenir la soumission aux mandarins d'un roitelet révolté.
    « Le grand aïeul de ma famille, me dit-il, était soldat de l'armée impériale qui, la cinquième année de Hong-ou, vint réduire le Kouy-tcheou. Le pays de Touin mà ho étant soumis, le général en chef Lieou, finit la guerre en s'emparant du camp des miao Kin ky chan montagne des faisans dorés, près Ping-yue. Pour consolider la conquête on décréta que la moitié des soldats pourraient retourner dans leur patrie, mais que l'autre moitié s'installerait au Kouy-tcheou. On tira au sort les flèches d'un carquois, la moitié étant jaunes et la moitié rouges. Mon aïeul tira une flèche rouge et dut rester au Kouy-tcheou. On divisa les meilleurs champs en 28 lots ; chaque soldat reçut sa part sans autre charge que l'entretien d'un nombre déterminé de soldats. Notre général Lieou se fixa dans la plaine de Lô-kâng.
    « Cet état de choses dura juqu'à l'établissement des mandarinats, époque à laquelle on licencia une partie des soldats et l'on mit des impôts sur les champs qui les nourrissaient, ce qui les fit nommer vieux champs imposés ; plus tard les soldats étant complètement congédiés, leurs champs reçurent encore un impôt et s'appelèrent : nouveaux champs imposés ».
    Les Pou-tien « champs des Pou-tse » sont des champs fertiles dont le propriétaire n'est tenu à aucune corvée, le partage en ayant été fait avant l'établissement des mandarinats. Les Ten-tien au contraire, étant fiefs de l'empereur, sont la portion des conquérants ; ceux qui les ont reçus ne peuvent ni les vendre ni les aliéner ; à eux incombe la surveillance et l'entretien des routes ; ils doivent nourrir les grands mandarins en voyage et porter leurs bagages ; ils transportent même d'une étape à l'autre les condamnes à mort.
    En revanche le détenteur de ces champs est homme de l'Empereur : il peut aller à cheval dans la ville, porter aux examens le plastron brodé sur la poitrine et sur le dos. Les descendants tiennent à ces traditions et j'ai vu à Fey-ly-pa, de ces Kuin-kia «familles militaires » divisées en cinq noms patronymiques et ne s'alliant pas entre eux par le mariage. Voici la raison qu'ils donnent de cette coutume : Nos cinq ancêtres, disent-ils, étaient de la même tente, ils se reconnurent alors frères, et à cause de cette parenté contractée sous les drapeaux, ils ne se marlent pas entre eux.

    Telles sont les races ou tribus principales d'anciens Chinois ; leurs usages ont beaucoup de rapports les uns avec les autres, leurs relations sont nombreuses et les familles contractent assez facilement des alliances matrimoniales entre elles. Les femmes n'ont pas les petits pieds comme les Chinoises actuelles, aussi sont-elles plus actives, plus laborieuses, plus libres d'aller où leurs affaires les appellent. Les hommes sont bons cultivateurs et tous, à peu d'exceptions près, possèdent quelques arpents de terre.

    ***

    Quant aux Chinois modernes dont l'immigration au Kouy-tcheou date surtout du XVIIIe siècle et s'est continuée depuis dans une large mesure, ils viennent du Kouang-si, du Hou-kouang, et principalement du Su-tchuen.
    On voit également, mais en moins grand nombre, des habitants du Fokien et du Kouang-tong ; ces derniers sont généralement des marchands et dans les villes où ils se fixent ils aiment à se grouper dans un quartier spécial que pour ce motif on appelle le quartier des Cantonnais 1.
    Les traits les plus saillants du caractère des Miao-tse et des Tchong-kia-tse ont été précisés par les missionnaires, sous cette forme qui n'a rien de flatteur pour ceux qui en sont l'objet. Aborigènes et indigènes sont à peu d'exceptions près hypocrites, méfiants, menteurs, ivrognes ; ils sont assez travailleurs ; les femmes actives, généralement fidèles à leurs devoirs d'épouse et de mère, du moins quand elles sont définitivement en ménage 1.

    1. Cette remarque s'applique d'une certaine façon à tous les émigrants, qui se groupent ordinairement selon les provinces dont ils sont originaires ; et dans chaque grande ville on trouve des syndicats du Su-tchuen, du Yun-nan du Kiang-si, dont les membres se soutiennent mutuellement.

    Quant aux Chinois, Mgr Lions affirmait qu'ils avaient plus de simplicité, de franchise, et moins de corruption que ceux des autres provinces. Cette opinion n'est pas partagée par tous les missionnaires.
    On peut se demander quels sentiments les représentants de ces diverses races : Aborigènes, Indigènes, Chinois anciens ou modernes, ont les uns pour les autres.
    La réponse est aussi triste que facile à faire. Les Chinois n'ont que du mépris pour les Aborigènes qui les détestent ; ils ont du dédain pour les Indigènes qui le leur rendent bien. Cependant il y a moins d'éloignement entre les Chinois et les Indigènes qu'entre eux et les Aborigènes ; on voit même quelques alliances matrimoniales et, d'autre part beaucoup d'indigènes surtout les hommes parlent la langue chinoise. Cependant il faut remarquer que cette antipathie réciproque, qui rend impossible la fusion entre les races, n'empêche pas les chefs de se concerter dans les réunions, tsi toan, lorsqu'il s'agit de prendre des mesures d'ordre général.

    LANGAGE.

    La langue officielle et généralement parlée dans toute l'étendue de la province, c'est le chinois mandarin à peu près tel qu'on le parle au Su-tchuen, mais il y a en outre dans la province un grand nombre de langues qui sont entièrement différentes de la langue chinoise. Chaque race aborigène parle son idiome maternel différent de la langue chinoise et différent entre eux. On ne saurait dire positivement le nombre de ces idiomes.
    Les Tchong-kia-tse parlent également une langue particulière qui ressemble beaucoup à celle de Siam. Mgr Albrand qui avait été pendant longtemps missionnaire dans ce dernier pays reconnaissait beaucoup de mots siamois ; tous ceux qui depuis lors ont étudié et comparé les deux langues ont trouvé entre elles de nombreuses analogies. Les Tchong-kia-tse n'usent du chinois, quand ils savent le parler, que pour faire le commerce ou traiter leurs procès aux mandarinats. Ils paraissent avoir peu de goût pour les livres, quoiqu'il y ait chez eux des candidats au baccalauréat et qu'ils réussissent assez bien dans leurs examens.

    1. cette restriction fait allusion à la coutume indigène qui veut que les jeunes femmes demeurent chez leurs parents, généralement sans leur mari, pendant deux, trois et même quatre ans après leur mariage.

    Leur langue, écrit M. Aloys Schotter, est monosyllabique et comprend divers tons comme la langue chinoise ; mais, n'étant fixée par aucune écriture, elle varie assez sensiblement d'un lieu à un autre, un peu comme les patois du midi de la France. Les Tchong-kia du Kouy-tcheou, les Long du Yun-nan, les Tou-jen du Kouang-si, qui parlent évidemment la même langue, ont cependant de la peine à se comprendre ; cette langue est pauvre surtout de mots de morale et de métaphysique.
    Nous donnons, page 344 d'après M. Aloys Schotter, un tableau comparatif de plusieurs des langues parlées au Kouy-tcheou, auxquelles sont joints quelques mots de la langue siamoise 1.

    1. Ce tableau comprenant une double page pleine, nous avons dû le placer un peu plus loin.

    ORGANISATION ADMINISTRATIVE

    Exposons maintenant quelques notions sur l'organisation administrative de la province :
    Le Kouy-tcheou forme avec le Yun-nan une vice-royauté dont le titulaire réside à Yun-nan-sen. Elle est directement administrée par trois hauts dignitaires :
    Le Fou-tai, gouverneur proprement dit de la province.
    Le Fan-tai, ou trésorier de la province ;
    Le Nié-tai, grand juge criminel qui compte parmi ses attributions les rapports officiels avec les étrangers.
    Près de ce triumvirat sont attachés deux Tao-tai, l'un chargé des impôts fonciers, l'autre de la gabelle.
    Viennent ensuite :
    Les Tao-tai, chargés de faire exécuter les ordres supérieurs et politiques dans plusieurs départements qui forment leurs inspections. Ils résident dans une localité de la région qui dépend d'eux. Ce sont les véritables inspecteurs provinciaux du Fou-taï. On en compte 3 au Kouy-tcheou.
    Sous leurs ordres sont :
    Les Fou, préfets.
    Les Tcheou, chefs des préfectures de second ordre, dont la fonction est intermédiaire entre celle des préfets et des sous-préfets.
    Les Tin, chefs de cercles militaires, qui cumulent entre leurs mains l'administration civile et militaire sur les territoires dont les populations autochtones portent encore ombrage à l'autorité de la Chine.
    Les Hien, sous-préfets.
    Les Hien ont sous leurs ordres des délégués nommés par eux à l'administration de gros bourgs non murés ou de grands marchés qui ne sont pas élevés au rang de sous-préfectures, mais qui par leur importance ont besoin d'une direction spéciale.
    Ils ont en outre dans leurs Yamen un personnel nombreux qui ne relève que du sous-préfet, entre lequel est répartie l'administration.
    Enfin chaque village possède son chef, nommé tantôt par le Hien, tantôt par la population. Dans ce dernier cas, les habitants se réunissent, et l'élection se fait par acclamation.
    Les chefs de village sont assistés par un conseil des notables du pays.
    Enfin, en dernier ressort, le père de famille est chez lui maître absolu et responsable des délits qui se commettent dans sa maison et même sur ses terres. Ainsi lorsqu'un crime a lieu et que les assassins ont pu s'échapper, le meurtre est imputé au propriétaire du sol sur lequel est restée la victime.
    Il serait encore bon de signaler les mandarins chargés des Li-kin, douanes intérieures destinées à percevoir des droits sur les marchandises. Non seulement les Li-kin sont établies sur les frontières de la province, mais il en est encore qui à l'intérieur de la province prélèvent des droits spéciaux sur les routes fréquentées. Les produits des Li-kin sont destinés à augmenter les recettes de la province, mais outre qu'ils arrivent souvent tronqués par ceux-là même qui en ont la charge, ils ont le fâcheux inconvénient d'être une sérieuse entrave au commerce.

    Les droits à percevoir sont fixés par les édits du gouverneur de la province, mais en pratique ils dépendent beaucoup du plus ou moins d'avidité du mandarin percepteur.
    Souvent l'autorité de Pékin intervient pour apporter une limite à ces désordres, mais la tentation est trop forte, et tant qu'un nouveau système d'impôt ne viendra pas corriger ou supprimer purement et simplement les Li-kin, les commerçants auront grandement à souffrir.

    ***

    Quant à l'organisation administrative chez les Miao-tse, il nous paraît bon de l'étudier un peu en détail.
    Au début du XVIIIe siècle, les Miao-tse vivaient dans une certaine indépendance. Leur soumission à la Chine, malgré que celle-ci les eût enserrés dans un réseau de places fortifiées, était, en réalité, illusoire. Ils formaient une masse assez redoutable encore pour que l'empereur comptât avec eux. Leurs grands chefs menaient le même train que les hauts dignitaires chinois, et ils exerçaient une suzeraineté sur divers petits seigneurs. Telle était leur puissance que l'un d'entre eux ayant refusé de se rendre à l'appel de trois vice-rois et de deux grands mandarins de Pékin pour se justifier d'accusations portées contre ses actes par un gouverneur, on crut devoir négocier avec lui.
    Ces grands chefs, appelés Tou-se, possédaient le sol et transféraient le droit de cultiver les terres, sans toutefois pouvoir en céder la propriété. On leur devait des corvées et des redevances annuelles en argent, animaux, produits alimentaires, objets de nécessiter 1. Enfin ils avaient droit de justice, et il fallait que leurs vassaux recourussent à leur intermédiaire quand ils désiraient s'adresser au mandarin. Les gouverneurs, préfets et autres dignitaires, n'avaient sur le Tou-se qu'un contrôle nominal ; leur autorité, supérieure à la sienne, en était nettement distincte. Et, tandis que les mandarins pouvaient être changés ou cassés, les Tou-se bénéficiaient d'une charge héréditaire. Aussi leurs justiciables les désignaient-ils sous le nom significatif autant que pittoresque de Tié cha mao, « bonnet de fer, solide et incassable ».

    1. Ces redevances se donnaient à certaines époques déterminées et à diverses occasions : naissance des enfants, mariage des fils ou des filles du seigneur, funérailles du maître ou d'un membre de sa famille, tout était prétexte à oblations de coton, d'indigo, de riz, de millet, de graines, de sésame, de pièces de toile, etc.

    L'origine des Tou-se remonte à l'invasion des Tchong-kia. Lorsque ceux-ci s'installèrent en maîtres dans le Kouy-tcheou, ils continuèrent d'obéir à leurs chefs, et l'autorité de ces derniers, en s'étendant sur les populations conquises, devint très vite considérable. En se perpétuant jusqu'à nos jours, la dignité de Tou-se a subi des modifications profondes. Elle reste héréditaire et se transmet au plus proche parent du décédé s'il n'a pas d'héritier mâle ; mais, presque partout, elle n'est plus qu'une magistrature analogue à celle qu'exercent nos juges de paix. Et les seuls revenus de ces magistrats indigènes sont maintenant les amendes qu'ils infligent aux délinquants, et l'argent provenant du tarif des procès (15 fr. par procès en moyenne dans le Gan-chouen-fou), car le gouvernement ne leur donne pas d'appointement 1. Les profits laissent donc à désirer ; aussi n'envie-t-on guère la fonction. Et, quand elle disparaîtra, ce ne sont certes pas les justiciables qui la regretteront. Quoique les mandarins réclament toujours dix fois plus que l'impôt, les Miao-tse les préfèrent cependant comme percepteurs à leurs anciens Tou-se.

    ***

    Les indigènes des régions de Tchen-fong-tcheou et de Tse-hen-tcheou (Kouy-tcheou méridional) ont, nous apprend le M. Alphonse Schotter 2, quelques Tou-se qui descendent de chefs Chinois ou Lolos, les Pin-mou ou Tou-mou (en langue indigène : Pou-xou, seigneurs 3). Les premiers Pin-mou, officiers subalternes ou soldats gradés, auraient reçu leurs fiefs, en récompense de leurs services, après que la Chine se fut emparée de ces territoires. Ils épousèrent des femmes indigènes et adoptèrent les moeurs des vaincus ; mais ils ne s'en conduisirent pas moins en tyrans. Quand les populations furent lasses d'être opprimées et pressurées de toutes les manières, elles se plaignirent à l'empereur. Kia-kin régnait alors depuis vingt-trois ans ; il intervint et abolit l'autorité des Pin-mou (1819). Une table en pierre (pey) rappelle cet acte, à la porte de la salle d'audience du chef de la justice (Nié-tai) de Kouy-yang. Il y avait des pey analogues à Hin-y-fou et à Tchen-fong ; les rebelles les détruisirent. Mais, bien avant 1819, l'autorité impériale avait dû sévir contre certains Tou-se. Yong-tchen, en 1729, dégrada la famille Tsen ou Tsin, Pin-mou de Se-tchen-fou 1.

    1. Certains Tou-se sont seulement propriétaires des terres que les villa geois cultivent comme fermiers,
    2. Frère de M. Aloys Schotter.
    3. On donne aussi aux Pin-mou le nom de Ou-sin, les « cinq noms » : Tsen ou Tsin, Ouang, Tcheou, Ong et Long, qui comprennent tous les vrais Tou-mou venus ,du Kiang-si, au temps des Song, pour conquérir les Yao-jen du Hin-y-fou.

    Il s'en faut que tous les premiers Tou-se et Pin-mou aient acquis leur fonction d'une façon avouable. Plusieurs d'entre eux n'étaient que des experts, interprètes chinois qui abusèrent impudemment de la confiance des indigènes. Ceux-ci, connaissant mal ou même pas du tout la langue chinoise, redoutaient de se trouver avec les mandarins chargés de prélever l'impôt ; ils acceptèrent donc avec joie que les interprètes les suppléassent moyennant une rétribution, pour verser l'argent réclamé par l'Etat. Les interprètes s'acquittèrent bien de leur mission, mais ils conservèrent les récépissés timbrés ; ce qui leur permit de s'affirmer propriétaires et seigneurs de leurs dupes, dès que les événements eurent rendu possible leur indélicate manoeuvre.
    On devine quelles haines ils suscitèrent. Elles furent d'autant plus profondes que ces fourbes devinrent vite de détestables tyranneaux. Actuellement, les populations n'abhorrent pas moins leurs continuateurs, quoique leur puissance diminue chaque jour avec leur fortune.
    Plusieurs Tou-se, d'origine chinoise, acquirent par l'énergie qu'ils déployèrent lors des révoltes d'aborigènes ou par leur habileté politique, une réelle importance. L'un deux, celui de Mou-you-se, devint le beau-père de l'empereur, qui donna l'ordre de le respecter comme sa propre personne. Cet ordre fut gravé sur une pierre à l'entrée du bourg, et tous ceux qui passaient par là, soit à cheval, soit en chaise, durent mettre pied à terre pour témoigner de leurs sentiments respectueux. Cela dura jusqu'à la période de rébellion qui commença en 1858 ; car, au début du XIXe siècle, le grand Tou-se de Mou-you-se avait encore une juridiction fort importante.

    1. L'ancien vice-roi du Yun-nan, Tsen-kong-pao (Tsen-yu-yng), appartient à cette famille.

    C'est pendant la période de révoltes que nous venons de citer, et qui ne prit lin qu'en 1868, que les Miao-tse se soulevèrent pour la dernière fois. Toutes leurs tentatives échouèrent et ils furent définitivement réduits à l'impuissance.

    ***

    Les Hé-Miao ont conservé de petits chefs qui ne peuvent rendre la justice que dans les menus procès. Les affaires importantes ressortissent aux mandarins chinois de Kouy-yang, mais les justiciables ont le droit de recourir à plusieurs mandarins successivement, jusqu'à ce qu'ils aient obtenu un arrêt qui les satisfasse.
    Il n'y a aucun Tou-se chez les Hia-ho-miao ; et les Te-ké-py de Sin-hoang-pin-tcheou relèvent, au point de vue de la justice, des Tou-se lolos. Les Tou-se des Long-kia qui passent aussi pour des Lolos sont des Chinois, que certaines familles, à présent éteintes en réalité, adoptèrent subrepticement. Les chefs des Sen-miao, les Ly-tchang, tiennent leurs pouvoirs des mandarins qui ne les livrent que contre espèces solides. Ces Ly-tchang n'ont jamais plus de trois cents familles sous leur autorité ; ils sont aidés par des sous-ordres, les Kia-tchang, qu'ils choisissent eux-mêmes, non pour leur mérite, on s'en doute. Les uns et les autres reçoivent une rétribution des habitants pour régler les différends ; leurs jugements n'ont rien de définitif et les intéressés ont toujours la faculté de recourir au mandarin.

    ***

    Les Miao ont également des chefs de village, dont quelques-uns administrent toute une région. Ce sont les habitants qui élisent ces sortes de maires, auxquels ne manquent ni les adjoints, ni même un vague conseil municipal, les anciens et les notables en tenant lieu. Le gouvernement ne rétribue pas ces chefs de village, mais ces derniers disposent de mille moyens pour se dédommager.


    CROYANCES RELIGIEUSES.

    Les croyances et les pratiques religieuses ou plus exactement superstitieuses doivent être signalées. Les Chinois du Kouy-tcheou, comme ceux de tout l'empire, ont un bouddhisme mélangé de taoïsme et de confucianisme auxquels il faut joindre le culte des ancêtres.
    Quant aux croyances et pratiques religieuses de ceux que nous avons appelés les vieux Chinois, voici quelques indications particulières :
    Les sacrifices que les Chouy-kia offrent au diable ont, semble-t-il, une origine commune avec les superstitions des Miao-tse. Ce serait un Tao-se qui, connaissant leurs langues, aurait enseigné à ces peuples la manière de chasser le diable, et légué aux He-louy les livres de rubriques pour les diriger. Dans chaque village Chouy-kia, il y a quelques exemplaires de ces livres, et quelques Kouy-se, ou maîtres ès diableries, pour les étudier. Ces ouvrages forment deux volumes écrits à la main, en caractères chinois, plus ou moins transformés par la fantaisie de leur Tao-se, ou la distraction des copistes venus après. Le Kouy-se lit ces caractères chinois avec la prononciation et la signification Chouy-kia. Il lit parfois un caractère avec deux sons, trois sons, suivant qu'il a besoin de deux mots, trois mots He-louy pour en traduire la signification. On voit donc par là que l'écriture employée par les Chouy-kia pour faire leurs diableries, est tout simplement l'écriture chinoise. Les Chouy-kia, qui comptent quelques milliers de villages, ont également plusieurs milliers d'exemplaires de ces livres superstitieux.
    Quelques caractères forment une image grossière de la chose signifiée ; ils représentent aussi un grand nombre d'animaux ; l'image de l'homme est parfois privée de la tête ou de quelque autre membre, selon que l'homme est représenté bon ou mauvais. Là, c'est un homme conduisant par une corde un buffle qui va être immolé ; ici, un cercueil sous la forme d'un rectangle et traversé par un bâton ; ailleurs le soleil, la lune ou une étoile. Dans ce livre, les Chouy-kia ont leur calendrier qui est de quatre lunes en avant sur le calendrier chinois. Ils ont des jours fastes et néfastes pour les funérailles, l'inauguration des travaux dans les rizières, etc.

    ***

    Les Pou-tse ont un grand nombre d'idoles et de pratiques bouddhistes, ils entrent volontiers dans la secte des jeûneurs ; chaque année on les voit par troupes, un chapelet à la main, faire de longs pèlerinages et se prosterner sans aucun respect humain devant tous les pagodins qu'ils rencontrent.

    ***

    On peut faire à peu près les mêmes remarques sur les Tchouang-tsing, les Ly-min-tse les La-pa-tse et les Ten-tien-jen. Quant aux Fen-teou-ky ils s'abstiennent de viande le premier jour de chaque lune, se font jeûneurs et récitent beaucoup de prières devant les idoles ; ils ne se lavent pas la figure et ne se peignent pas ou presque jamais, dans le but, dit-on, d'honorer leurs divinités.

    ***

    Les Miao-tsé 1 n'ont sur Dieu, sur un être suprême que des notions très confuses. De tous ses attributs la justice est celui qu'ils conçoivent le mieux. Selon les Hé-miao, le Tout-Puissant est le Phu-lio. (Tonnerre, Esprit du tonnerre, Ciel, Esprit du Ciel, encore appelé Xao-vay, racine du Ciel). Té-lié, l'esprit mauvais, qui cherche sans cesse à ravir leurs âmes aux corps malades, ne peut rien contre sa volonté. Les âmes de ceux dont la vie fut bonne sont de nouveau envoyées en des corps humains ; les autres ne peuvent s'éloigner de la dépouille mortelle qui les enveloppa. A Phu-lio seul, à cause de son pouvoir extrême, on sacrifie des bœufs. Quant à Té-lié, aucun sacrifice de poules ou de chiens ne le touche. On le dénomme aussi Xa, petit. Les Hé-Miao déclarent qu'il a précédé les hommes dans la création ; ils ignorent s'il est seul de son espèce ou s'il a des frères. Cependant, ils croient qu'il existe force esprits malfaisants et ils les craignent beaucoup, persuadés que toute calamité est leur oeuvre ou celle des mânes des défunts. Car fantômes et esprits sont très vindicatifs, et, sans les sorciers, tout irait toujours très mal. Mais il n'est pas d'attaques que ne puissent conjurer les inévitables sorciers. Avec une poule, un canard, un porc, un buffle ou une vache, selon la nature du cas... et les ressources de la victime, on a raison du pire génie. Le sorcier sait comment lui parler ; et après lui avoir fait comprendre que ceux qu'il a molestés, affligés, lui témoigneront une reconnaissance sérieuse, s'il consent à les dédommager, il l'invite à savourer la bête immolée et cuite à point. Inutile d'ajouter que là, comme partout, c'est le sacrificateur qui prend la meilleure part du sacrifice ; l'esprit le plus malfaisant a le bon goût de ne consommer que l'odeur.

    1. D'après Mgr Faurie, des traditions bibliques se seraient conservés chez les Miao-tse. Voici en effet ce qu'il écrit dans le Journal du Kouy-tcheou :
    « Le P. Paul Ouang, prêtre chinois, revient de visiter quelques chrétientés isolées ; ayant été obligé pour éviter la rencontre des rebelles de prendre des chemins détournés, il a couché un soir dans un village Miao-tse qui l'a fort bien reçu. En causant auprès du feu, il s'est enquis de leur religion et de leurs usages et, sur son invitation, un vieillard s'est mis à raconter quelques fragments de ce qu'ils appellent leur vieille histoire. Au milieu de détails quelquefois fort ridicules, il a découvert des traces de leurs traditions bibliques : voici, par exemple, comment ils racontent le déluge :
    « Il y avait dans un certain pays un saint homme qui habitait au milieu des gens pervers. Il exhortait ces méchants à se convertir, mais il n'en put ramener un seul à la vertu. L'Esprit dit au saint homme : « Prêche encore à ces méchants et, s'ils ne se convertissent pas, j'enverrai un déluge qui les noiera tous ; en attendant fais-toi une barque pour t'y sauver avec toute ta famille. Tu pourras y placer tous les animaux que tu voudras, mais pas d'homme. Le saint homme avertit le peuple de tout cela ; mais on ne fit qu'en rire. Un jour, un boucher vint demander au saint homme avec ironie : Quand est-ce qu'arrivera ton déluge ? — Le saint homme répondit : L'Esprit, m'a dit : Quand le lion de pierre qui est devant le temple pleurera du sang, alors viendra le déluge ». Le boucher se moqua de lui et alla en rire avec ses amis : puis la nuit suivante ayant tué un porc il prit du sang qu'il alla furtivement mettre aux yeux du lion de pierre. Au point du jour il courut avertir le saint homme que le lion de pierre pleurait du sang. Le saint homme, ayant vu cela, monta dans sa barque et tous les gens du pays, hommes et femmes se moquaient de lui. Mais aussitôt le tonnerre éclata, une pluie torrentielle tomba du ciel et les inonda tous. Quelques-uns voulaient gagner la barque à la nage ; mais on les assommait à coups d'avirons. Quand il se présentait des animaux, colombes, corbeaux, singes etc ... (ici l'énumération est longue) on leur tendait la main ou un bâton et on les mettait sur la barque. Le fils du boucher gagna aussi la barque ; le saint homme ne voulait pas le recevoir parce que l'Esprit l'avait défendu : mais enfin touché de compassion il le reçut, (la suite de l'histoire dit que ce fils du boucher lui causa plus tard des malheurs). Quand l'inondation eut tout couvert jusqu'au-dessus des plus grands arbres, l'eau commença à décroître. Le saint homme regardait, pour tâcher de découvrir un sol émergé où il put descendre, mais il n'en vit pas. Alors il pensa à lâcher un oiseau pour le suivre des yeux et voir où il se poserait. Il lâcha d'abord un corbeau ; mais celui-ci s'arrêta sur le premier cadavre flottant qu'il rencontra, se mit à manger et ne revint plus. Quelque temps après, le saint homme lâcha une colombe. Elle vola longtemps indécise puis, ayant aperçu le sommet d'un arbre sortant au-dessus de l'eau, elle s'y posa, prit dans son bec un rameau et se mit à balayer l'eau. Elle balaya, balaya si bien qu'elle dessécha toute l'eau».
    Le P. Ouang leur dit aussitôt : « Tout le fond de cette histoire est tiré de notre Sainte Ecriture, sculement il y a des différences et des erreurs ». Puis, ouvrant son bréviaire, il se mit à leur traduire exactement toute l'histoire de Noé et du déluge.
    « C'est la même histoire, dit le vieillard conteur, quant aux différences, cela n'est pas étonnant. Nous n'avons pas de livres et les conteurs peuvent se tromper. Parmi nous, même d'un village à l'autre, il y a des variantes. Puisque vous avez des livres, c'est certainement vous qui avez la véritable histoire ». Le Père en prit occasion de leur prêcher, il leur fit comprendre que ces traditions prouvaient que leurs ancêtres avaient adoré le vrai Dieu. Ils ont promis d'embrasser la foi dès que la paix sera rétablie. Ils ont déjà tenu conseil avec les villages voisins : s'ils se convertissent, ce sera en masse.
    Dès que nous aurons un noyau suffisant de chrétiens de cette tribu, je recueillerai avec soin toutes leurs traditions et j'en ferai une narration suivie.
    Dans un autre pays de Miao-tse un catéchiste de M. Lyons a constaté qu'ils mettent entre la création du monde et le déluge à peu près le même espace de temps que la Vulgate.
    Comment se conservent ces traditions chez les Miao-tse ?
    Les tribus Miao-tse, quoique très superstitieuses pour une foule d'observances, n'adorent point les idoles, et la principale de leurs cérémonies religieuses est la narration de l'histoire antique : c'est ce qu'ils appellent le Guien-kou-lao.
    Dans chaque village il y a deux ou trois anciens chargés de cet office. Ils conservent toute l'histoire dans leur mémoire, car les Miao-tse n'ont ni livres, ni écriture.
    La cérémonie de la narration a lieu dans toutes les circonstances solennelles, au nouvel an, pour les mariages, les funérailles et autres circonstances importantes de la vie. Mais c'est aux funérailles que la cérémonie est plus solennelle et la narration plus complète.
    Tout le village se réunit à des heures marquées, devant la maison du défunt. On plante une lance en terre, le narrateur s'assied au pied de la lance, et tous les auditeurs s'arrangent comme ils l'entendent autour de lui. Chaque narration dure deux ou trois heures, en sorte que, dans les quatre ou cinq jours de ces cérémonies, ils peuvent raconter toute l'histoire depuis la création du monde jusqu'au temps présent !
    Cet office de narrateur se transmet de génération en génération à ceux de la tribu qui sont les plus intelligents et qui ont fait leurs preuves en racontant mot à mot devant les anciens toute la suite de cette histoire qu'ils appellent leur histoire.

    NOVEMBRE DÉCEMBRE 1904. — N° 42

    Il n'y a ni culte, ni temple chez les Miao-tse. Mais chaque village possède un arbre sacré, le To-tlong (Chou-chên en chinois) ; son bois contient l'âme de leur ancêtre primordial et protège leurs maisons et leurs personnes. Dans certaines localités, il y a aussi un minuscule bois sacré ; et les arbres qui le composent sont entourés du plus grand respect. Nul ne peut ramasser leurs branches mortes sans une autorisation spéciale et sans un sacrifice au génie de l'arbre d'où proviennent ces dépouilles. Sur la lisière de ces bosquets, on rencontre parfois des pierres, dont les formes rappellent quelque peu des figures géométriques ; elles sont également sacrées et inspirent beaucoup de crainte ; on en place quelques-unes dans des édicules rudimentaires improvisés avec des morceaux de bois qui supportent un toit de tuiles ou de chaume. A ces pierres, les Miao-tse sacrifient d'une façon irrégulière ; et il leur arrive de brûler les bâtonnets traditionnels pour rendre hommage aux rochers d'aspect fantastique. Par contre, ils n'offrent pas le moindre encens aux pierres qu'ils conservent en des niches, dans leurs villages. Quant à leur manière d'honorer les morts, elle ressemble à celle des Chinois ; sans doute doivent-ils à ces derniers les cérémonies de ce culte, sinon le culte lui-même.

    ***

    Chez les Tchong-kia deux principes dominent toutes leurs idées religieuses.
    Ils croient d'abord à un être bon, Toue-sien, qui habite le ciel et distribue les biens de la terre. Mais cet être bon, d'où vient il ? Est-il un ou multiple ? S'occupe-t-il des hommes ? Peut-on le prier et en obtenir des grâces ? Leur savoir ne va pas jusque-là ; ils ne peuvent répondre ; ils n'en savent rien. De plus, pour cet être bon, aucun culte, aucune action de grâces ! Toutes leurs observances, toutes leurs pratiques superstitieuses sont pour celui qui inspire la crainte, qui pourrait nuire si on le délaissait, le démon, Toue-fang, le second dogme qu'ils admettent.
    On pourrait croire qu'il y a quelque analogie entre ce Toue-fang et la mort, ou l'âme des morts, car on appelle ce cadavre Toue-fang, et quand il y a un mort dans une famille, on dit : Tang-tei-fang, il y a un mort, un esprit, un diable, dans cette maison ; on nomme les ancêtres Pao-ya-fang. Dans les idées des Tchong-kia, ce Toue-fang est un génie malfaisant, il cause les maladies, la mort, détruit les récoltes etc. Si quelqu'un est malade, on dit de lui : Toue-fang to lo, le diable l'a saisi.
    Aussi à peine quelqu'un a-t-il ressenti les premières atteintes d'une maladie qui menace d'être grave, la première pensée de la famille et du malade est qu'il faut apaiser le diable. Si la famille est à l'aise et peut faire les choses en règle, on ira vite quérir une pythonisse Ia tchim qui par certaines prières évoquera le diable afin de savoir de lui, pourquoi le patient est malade, à quel prix il pourra guérir.
    Les réponses se ressemblent toujours ; le malade doit un cochon, un chien à l'arbre fétiche ; il ne pourra guérir s'il ne fait pas ce sacrifice ; le malade avait offensé ses ancêtres, il pourra encore réparer son péché et obtenir la guérison en leur sacrifiant un boeuf etc... etc...
    La pythonisse sortie, on n'a rien de plus pressé que de se conformer à ses prescriptions ; on appelle vite le sorcier qui, en immolant l'animal demandé, guérira le malade ; mais ce remède ne produit pas toujours son effet. On appelle cette pratique Koueuh pey toue-fang.
    D'autres fois, surtout si la famille du malade est pauvre, ou s'il ne se trouve pas de pythonisse dans l'endroit, le premier voisin venu s'empare des habits du malade qu'il pose à terre, dispose dessus trois longs brins d'herbe en lignes parallèles, et, tenant de la main droite le poids d'une balance suspendu au-dessus, après certaines paroles magiques, demande : « Un tel pourquoi est il malade ? Est-ce parce qu'il aurait offensé ses ancêtres ? Est-ce parce qu'il aurait péché contre l'arbre sacré ? » Quand le diable juge à propos de donner sa réponse le poids se met à tourner de lui-même.
    Une autre pratique qui semble bien particulière aux Tchong-kia-tse, c'est le culte de l'arbre fétiche, des bois sacrés. Il n'est pas de village qui n'ait son arbre fétiche, ordinairement très gros et très vieux, auquel, à certaines époques, tout le village vient sacrifier des poules, des cochons, même un boeuf si le village est riche. Il est comme le patron, le dieu protecteur du village ; s'ils ne l'honoraient pas, disent les habitants, la récolte périrait, il n'y aurait pas de fruits.
    Auprès des grands villages, ce sont des bosquets qui sont ainsi conservés et honorés ; personne n'oserait en couper une liane, même en cas de pressant besoin : le bois mort lui-même y pourrit depuis des siècles, personne n'y touche.
    Dans les parages de Mao-keou et de Lan-tai-tin il existe une pratique tout au moins bien curieuse et digne de remarque. Sous l'arbre fétiche on érige une croix de bois de forme latine, à laquelle on adresse un culte particulier pour se préserver de certains maléfices du démon.
    Outre leurs superstitions particulières, les Tchong-kia ont pris quelques croyances et quelques pratiques religieuses des Chinois ; presque tous affichent les tablettes aux cinq caractères et offrent de l'encens aux ancêtres.

    ***

    Telles sont dans leur ensemble les connaissances que nous avons sur la province du Kouy-tcheou ; il est à regretter qu'elles n'offrent pas toute l'étendue et toute la précision désirables. Espérons que peu à peu les missionnaires pourront ajouter des renseignements rigoureusement scientifiques qui enrichiront les éludes, dont quelques-unes assez sérieuses, déjà faites sur la vaste empire chinois.

    1904/331-358
    331-358
    Chine
    1904
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