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La première gerbe de baptêmes

La première gerbe de baptêmes
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    La première gerbe de baptêmes

    N'avez-vous jamais rencontré, cher lecteur, de ces personnes qui ont un culte prononcé pour les anniversaires ? Pour moi, un rappel de date heureuse a singulièrement le don de me plaire, et c'est pourquoi je cherche toujours à rattacher les événements importants au souvenir de quelque journée mémorable. Ainsi, l'année dernière, ayant à inaugurer mon premier poste, je fixais de préférence le 16 septembre, jour anniversaire de mon départ de France, et, cette année, devant présenter au divin Maître ma première gerbe de 107 baptêmes, je ne crus mieux faire que de choisir le deuxième anniversaire de mon ordination sacerdotale, fête de saint Pierre et saint Paul.
    Au début du mois de juin, je constatai que la moisson blanchissait à Caihang. Depuis longtemps déjà mes catéchumènes venaient fidèlement à l'instruction et se montraient impatients de recevoir le saint baptême. Encore tout jeune missionnaire, je n'osais prendre sur moi la responsabilité d'une décision, mais j'avisai simplement mon chef de district, le P. Bellocq, un ancien qui s'y connaît en la matière. Il me répondit, après examen de la question, que je pouvais aller de l'avant, sans scrupule. D'ailleurs une interrogation préalable des adultes sur les principales vérités de la religion devait nous donner plus d'assurance encore sur l'étendue de leur savoir et sur leur bonne volonté. Ma joie était grande! Il fallait sans tarder préparer la fête. La date fut choisie, j'ai dit plus haut pourquoi. Un mois à peine, un mois nous séparait du 29.
    Il n'y avait pas de temps à perdre, car je voulais avec l'aide de mes gens, transformer la chapelle école, construite l'an dernier, en une église assez vaste pour contenir environ 150 personnes. J'avais reçu quelques étrennes ; elles me serviraient à remplacer les feuilles du toit par des tuiles et me permettraient même de tenter la construction d'une modeste école, désormais séparée de la maison de Dieu. On se mit à l'ouvrage avec ardeur. Les hommes se firent charpentiers, les gamins devinrent de parfaits coolies, les femmes elles mêmes cousirent les feuilles de palmier destinées à couvrir la nouvelle école.
    Les travaux allèrent bon train. En quinze jours, tout était terminé. Il n'y avait plus que l'examen à faire subir aux catéchumènes. Le Père curé de Caimong et moi, nous nous chargeâmes de ce soin. Les résultats furent satisfaisants, pour certains même dépassant toute espérance, et le nombre des « recalés » fut minime. Sans plus tarder, les futurs baptisés, s'abandonnant à leur bonheur, nous firent le lay (révérence) traditionnel.
    Dès lors, on pouvait se préoccuper d'orner la chapelle, de réquisitionner guirlandes, fleurs artificielles, tentures, etc...Acheter des vêtements pour certains néophytes fort pauvres était de première nécessité ; de bonne grâce, on s'exécuta. Le couvent de Caimong tint lui-même à payer l'étoffe, et les dignitaires de la grande chrétienté, déjà choisis comme parrains par les catéchumènes, rivalisèrent de générosité et acceptèrent en partie les frais du festin qui allait suivre la cérémonie.
    L'introduction à la fête fut la confirmation à soixante-quinze ans, s.v.p., du vieux chrétien que j'avais eu le bonheur de retrouver à Caihang et que j'avais converti. Son zèle, à cette occasion, dépassa toute attente : il fit dans la journée une vingtaine de kilomètres à pied pour recevoir le Saint Esprit ! Que le bon Dieu l'en récompense !
    Le 28, veille du grand jour, les barques commencèrent d'affluer à Caihang, transportant les invités : Pères, religieuses, parrains et marraines, etc. J'étais arrivé moi-même, le dimanche précédent, afin de tout préparer, tant au point de vue matériel qu'au point de vue spirituel. Tous, païens et chrétiens de demain, étaient là pour recevoir à 4 heures du soir le chef de district. Les pétards fusèrent, allumant la joie dans les coeurs. Déjà je pouvais baptiser les enfants âgés de 6 ans et au dessous. Vingt-quatre d'un coup ! Je n'insiste pas sur la difficulté de la chose, car les gosses annamites ne sont guère autrement bâtis que nos petits Français sur le chapitre de la patience. Il y eut des pleurs, des colères, voire des grincements de dents, mais... le baptême fut valide !
    Au matin du 29, le soleil, trop tôt levé, commença à nous faire sentir sa présence. Il n'était que temps de baptiser nos 80 catéchumènes, si nous ne voulions pas étouffer. Chacun avait amplement sa part de besogne, car nous n'étions que trois, le Père curé de Caimong, un Père annamite et moi. Heureusement tous nos néophytes de ce jour avaient déjà l'âge adulte, ce qui ne contribua pas peu à simplifier notre tâche. Ah ! La belle, l'inoubliable cérémonie! Ces hommes, ces femmes, ces enfants, s'agenouillant avec foi, pendant que l'eau sainte coulait sur leurs fronts! Puissent-ils garder toujours le vêtement blanc qu'on leur imposa, symbole touchant de leur innocence baptismale !
    La messe, que je célébrai vers 8 heures et durant laquelle nous entendîmes de beaux chants avec accompagnement de violon (qui l'eût dit, dans cette brousse ?) fut un spectacle très réconfortant. On fit renouveler à tous les couples de nouveaux baptisés le consentement de leur mariage et la plupart d'entre eux purent s'approcher ce jour-là même de la sainte Table pour recevoir leur Dieu. Sans doute, leur cantique d'action de grâces dut-il être fervent à l'adresse de Celui qui avait fait pour eux de si grandes choses : Fecit mihi magna qui potens est !

    Le Saint Sacrifice terminé, tout le monde de se grouper Jans l'église, devenue trop étroite, pour y entendre la lecture d'un compliment composé par un nouveau chrétien. Son mérite résidait avant tout dans ce fait rare en Orient, qu'il était spontané, naturel et, qui plus est, très pratique, car, en dehors des compliments d'usage, il adressait des conseils très opportuns à ces hommes nouvellement engendrés dans la foi. On a remarqué, en effet, que les jeunes chrétientés sont des terrains propices aux semeurs de discorde, de zizanie ; saint Paul lui-même le constatait chez les Corinthiens. La paix cependant est une condition essentielle au développement d'une paroisse, et le missionnaire sait par expérience combien il est parfois difficile de la maintenir.
    De même que la fête avait eu un préambule, à savoir la confirmation du vieux chrétien revenu à son Dieu, de même elle devait avoir une conclusion. Voici laquelle. Le 30 juin, je partais en barque et, sous la pluie qui faisait rage, je me rendais dans la misérable cabane d'un lépreux. Ce lépreux est devenu mon ami. J'étais allé l'instruire plusieurs fois déjà, bien qu'il fût tout seul dans sa brousse, et aujourd'hui il me semblait que l'heure était venue de le faire participer au bonheur commun en lui administrant le baptême. Pauvre loque humaine! Atteint de la terrible maladie depuis plus de vingt ans, n'ayant en guise de pieds et de mains que des moignons sanguinolents, je le vis se dresser sur sa couche pour me saluer. Oui, lui aussi, il voulait recevoir le sacrement de la régénération et obtenir cette vie éternelle à laquelle lui avait été imposée une si douloureuse préparation. Mon coeur était ému et ma main tremblait lorsque je versai sur son front ravagé l'eau purifiante.
    Sans doute, cher lecteur, pensez-vous qu'il est doux pour le missionnaire de cueillir de-ci de-là quelques épis ; mais comme sa joie est plus grande lorsqu'il lui est permis d'offrir au divin Maître sa première gerbe, comme les prémices de sa moisson d'âmes. Vous donc qui comprenez l'apostolat missionnaire, vous qui aimez ceux qui s'y dévouent, priez pour celui qui a écrit ces lignes, demandez à Dieu qu'il aille sans arrêt, moissonnant à poignées dans le champ du Père de famille. D'avance il vous en remercie.

    Fernand PARREL,
    Missionnaire de Saigon.
    1933/24-26
    24-26
    Vietnam
    1933
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