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La première fête de dos Bienheureux

La première fête de dos Bienheureux 24 novembre 1901. Mon cher ami, Vous savez qu'un décret de Rome a fixé la fête de nos Bienheureux, sous le rite double majeur, au 24 novembre, jour de la mort ou mieux, selon la belle expression de l'Église, de la naissance au ciel de l'un d'eux, le Bienheureux Pierre Dumoulin-Borie et de plusieurs martyrs tonkinois. Au Séminaire des Missions-Étrangères, comme dans toutes les communautés religieuses, le martyrologe est lu au réfectoire, chaque jour après le dîner, et écouté dans un profond silence.
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    La première fête de dos Bienheureux
    24 novembre 1901.
    Mon cher ami,
    Vous savez qu'un décret de Rome a fixé la fête de nos Bienheureux, sous le rite double majeur, au 24 novembre, jour de la mort ou mieux, selon la belle expression de l'Église, de la naissance au ciel de l'un d'eux, le Bienheureux Pierre Dumoulin-Borie et de plusieurs martyrs tonkinois.
    Au Séminaire des Missions-Étrangères, comme dans toutes les communautés religieuses, le martyrologe est lu au réfectoire, chaque jour après le dîner, et écouté dans un profond silence.
    Le samedi, 23 novembre, il débute plus solennellement qu'à l'ordinaire, par ces lignes :
    Demain, 24 novembre, à Paris, au Séminaire des Missions-Étrangères, solennité des Bienheureux Martyrs : Jean Gabriel Taurin Dufresse, évêque de Tabraca, Pierre Dumoulin-Borie, évêque nommé, François-Isidore Gagelin, Joseph Marchand, Jean-Charles Cornay, François Jaccard, Augustin Schoeffler, Jean-Louis Bonnard, Auguste Chapdelaine, prêtres et élèves de ce Séminaire, et de leurs quarante compagnons, clercs, catéchistes ou néophytes, mis à mort en haine du Christ, à diverses époques et après différents supplices, aux pays de Chine, du Tonkin et de Cochinchine, et placés par le Pape Léon XIII que Dieu daigne conserver au nombre des Bienheureux, en l'année 1900.
    Je ne sais si je m'abuse, mais il me semble que pendant cette lecture un petit frisson de joie et de sainte fierté agite les curs et se reflète dans les regards. C'est la gloire de notre Séminaire qui passe en nous effleurant.
    Quelques minutes plus tard, en récitant nos vêpres, nous nous mettions à genoux pour dire en l'honneur de nos aînés :
    Nous vous prions, Seigneur, afin que les magnifiques exemples de foi donnés par vos Bienheureux Martyrs, Jean-Gabriel et Pierre, et par leurs compagnons, nous fortifient de telle sorte dans votre service que nous méritions d'être trouvés fidèles jusque dans la mort.
    Et, le soir, avec les leçons du deuxième nocturne de nos matines, nous redisions leurs vertus, leurs combats et leur triomphe. Jamais le récit de leurs souffrances n'avait paru plus émouvant que dans cette prière publique faite au noie de tout le peuple chrétien par ceux qui sont consacrés à Dieu. Vous avouerai-je que je m'y suis arrêté avec amour et qu'en toute humilité j'ai répété : « Quod insti fuerunt, cul non ego? Ce que ceux-ci ont fait, pourquoi ne le ferais-je pas? »
    D'autant plus qu'à partir de ce moment, nous avons l'impression d'une fête de famille, d'une fête du cur, où ceux qui prient se sentent les frères de ceux qu'ils invoquent. Cette impression devint plus vive encore lorsque notre vénéré supérieur, à la lecture spirituelle, nous exposa les progrès de notre Société depuis le départ de la plupart de nos Martyrs, il y a quelque soixante ans. Nous n'avions à cette époque qu'une centaine de missionnaires dispersés à travers l'Asie ; aujourd'hui, le chiffre dépasse un millier. L'extension du règne de Dieu dans les âmes païennes a suivi la progression du nombre des ouvriers apostoliques. On baptisait autrefois, chaque année, quelques centaines de Chinois, d'Annamites ou d'Indiens ; l'eau sainte en a régénéré l'année dernière plus de trente-huit mille et, l'année précédente, près de cinquante mille.
    Le sillon a été ouvert large et profond dans une terre que le sang de nos Martyrs a arrosée ; quelques minutes plus tard, à l'oratoire de la sainte Vierge nous disions qu'il l'a conquise à Dieu :

    La terre a bu leur sang, cette terre est à toi.

    Pendant que nous chantions ce cantique, les vieux murs de notre Séminaire, qui, jadis, avaient abrité nos Bienheureux, furent illuminés en l'honneur de leur triomphe ; ils laissèrent courir le long des fenêtres des lignes de lumières blanches et rouges, qui jetaient leur éclat sur deux tableaux rapportés de Rome et représentant la guérison de la Soeur Saint-Bernard et le martyre du Bienheureux André Trong. Je ne vous les décris pas, vous en avez vu la reproduction dans nos Annales l'année dernière1.
    Ce n'est là que le prélude de la fête.
    Le lendemain, notre chapelle est plus belle qu'aux plus beaux jours. Le reposoir des reliques de nos Bienheureux que, on ne nie l'avait pas dit, mais je l'avais deviné, la vénérée Présidente de I'OEuvre des Partants a elle-même disposé, attire d'abord les regards.
    Ordinairement, la châsse, couverte d'un voile de soie, est placée sous l'autel de la sainte Vierge. Aujourd'hui, elle s'élève devant le même autel, sur une table drapée de blanc et ornée de velours rouge galonné et frangé d'or.
    A travers les plaques de cristal, serties d'orfèvrerie, on aperçoit, sur un fond de peluche pourpre, les médaillons qui renferment les reliques vénérées. Aux angles de la châsse, des urnes contiennent des palmes qui, dans un mouvement gracieux, se rejoignent ensemble et forment un berceau au-dessus d'elle.
    1. Numéro de juin juillet 1900.

    Autour du reposoir s'étend un vrai parterre. Au milieu, chrysanthèmes blancs et oeillets roses, lilas blancs et boutons de roses ont été disposés en corbeilles et en gerbes ; sur les côtés c'est un double massif de lilas, de chrysanthèmes blancs et rouges, entremêlés de fougères aux délicates dentelures.
    Des candélabres sont disséminés parmi les fleurs, ils s'étagent jusque sur l'autel où la statue de la Reine des Martyrs émerge au milieu de feuillages d'or et de lis rouges.
    Toute la muraille disparaît sous une draperie blanche étoilée d'or dont les plis, d'une grâce un peu archaïque, sont relevés sous les noeuds très lâches de cordelières d'or à gros glands.
    La bordure de la draperie, formant galon, rejoint la grande fresque, dans laquelle nos Bienheureux ont été représentés échangeant leurs instruments de torture contre la palme des victorieux.
    Nos yeux maintenant vont aux nouvelles peintures du choeur.
    Il y avait de chaque côté, entre les pilastres et les verrières, trois surfaces nues ; on y a appliqué, par un procédé connu des décorateurs sous le nom de marouflage, les portraits de dix de nos Bienheureux. Les toiles, à plat contre le mur, produisent exactement l'effet de fresques. Les Bienheureux Jean-Gabriel Dufresse et Pierre Dumoulin Borie sont en pied et au milieu ; les autres, nos sept missionnaires et un prêtre indigène, le Bienheureux Philippe Minh, sont en buste et deux par deux l'un au-dessous de l'autre. Ils ont à la main les instruments de leur supplice. Leur physionomie se détache sur un fond bleu, que le voisinage de la muraille blanche fait apparaître un peu cru ; le temps atténuera sans doute cet effet, le temps et... l'habitude, à moins qu'auparavant, la décoration de notre chapelle entière ne fonde toutes les teintes dans un harmonieux ensemble.
    Ainsi placés au-dessus de nos têtes, ces portraits sont une image sensible de la protection de nos Bienheureux sur le présent et l'avenir de la Société ; l'avenir, c'est... nous.
    Au-dessous des portraits et au-dessus des stalles, tout le long du choeur, court un lambrequin de velours rouge frangé d'or, laissant une crépine d'or se perdre et se retrouver dans la régularité de ses plis.
    Le sanctuaire a sa parure de hautes tentures de satin rouge sombre. L'autel porte ses chandeliers, ses candélabres et ses reliquaires les plus beaux.
    Le regard effleure les tapis aux teintes fondues qui couvrent entièrement le sanctuaire et le choeur, puis il se reporte vers la chapelle de la Vierge. On sent bien que le contraste frappant, qui existe entre l'ornementation sobre du sanctuaire et la décoration toute rayonnante de lumières et de fleurs du reposoir, a été voulu, et cette note très sou tenue et très juste ajoute à l'harmonie de l'ensemble.
    Les offices ont été célébrés par la Supérieur de notre Séminaire, M. Delpech.
    La messe a été particulièrement solennelle, rehaussée par la présence de S. Em le cardinal Richard, qui y assistait pontificalement sur son trône, en mitre et en chape.
    A la fin de la messe, le cardinal donne la bénédiction et, pendant que le Chant des Martyrs s'élève plus vibrant, il s'agenouille un instant devant le reposoir.
    Dès qu'il s'est retiré, un séminariste présente un reliquaire à la vénération des fidèles, qui se succèdent dans le plus grand recueille ment.
    Le cardinal a visité ensuite notre salle des Bienheureux, celle qui renferme exclusivement de leurs reliques ou de leurs souvenirs ; puis il s'est rendu à la salle commune, où il nous a grandement intéressés par sa parole simple, aisée, toute paternelle qui fait oublier son âge, quatre-vingt-deux ans.
    Arrivant de Rome, le bon cardinal a naturellement parlé du Saint Père, de son excellente santé, de sa mémoire, de son esprit toujours vif, de son amour pour la France et de sa confiance en notre pays, malgré les tristes choses qui s'y passent en ce moment. Léon XIII croit que, dans le plan de la divine Providence, le Saint Père et la France sont destinés à être unis et à se soutenir mutuellement et que, malgré des intermittences, il en sera toujours ainsi.
    Au cours de la conversation, Mgr Richard a fait une réflexion propre à relever le courage de ceux qui, en ce moment, voient les choses trop en noir, et croient que tout est perdu.
    « J'avais vu Rome, a-t-il dit, en 1849 et, alors comme aujourd'hui, Rome était la Ville par excellence, parce qu'il y avait là le Pape et les innombrables souvenirs des Apôtres, des Martyrs et des Saints. Depuis cette époque, nous avons dû bien des fois nous attrister sur les spoliations et les vexations iniques dont le Saint Père a été victime, et encore aujourd'hui, le Pape est prisonnier au Vatican. Eh bien ! Si je compare la Rome chrétienne de 1849 à celle d'aujourd'hui, cette dernière me paraît plus grande. Depuis cinquante ans, presque toutes les nations catholiques ont établi un séminaire national à Rome ; un très grand nombre de congrégations religieuses de toutes les nations y ont ouvert des maisons de leur ordre ; Rome est devenue un centre d'attraction qui amène comme irrésistiblement tous les peuples à la chaire de Pierre. Enfin le Saint Père exerce aujourd'hui sur le monde une action visible qui n'est pas comparable avec ce qu'elle était en 1849. Tout ceci nous prouve que Dieu est toujours avec son Eglise, alors même qu'il semble permettre le triomphe de ses persécuteurs, et tout ceci doit nous donner confiance dans les circonstances douloureuses que nous traversons ».
    Le cardinal a terminé en faisant luire à nos yeux de vingt ans Iespérance de voir la catholicité de l'Église devenir un fait plus réel et plus palpable encore qu'il ne l'est actuellement. Puis il nous a bénis, en observant que cette bénédiction venait du Souverain Pontife et qu'il ne faisait que la transmettre.
    Je ne vous dirai rien des vêpres ni des faux-bourdons harmonieux qui les ont embellies ; mais, en sortant, j'ai rencontré un de mes amis charmant et doux, qui mêle toujours un peu de poésie à ses prières :
    « Savez-vous, m'a-t-il dit en me serrant la main, savez-vous le plus beau moment de vos vêpres? Eh bien, c'est quand, avant de sortir, vous vous recueillez pour prier en silence. Ah! I'oraison silencieuse dans la chapelle des Missions Étrangères! Qui pourra dire de quelle émotion elle pénètre le témoin attentif. Nos prières sont ailées afin de s'élever très haut, jusqu'à Dieu. Volontiers on croirait ici entendre un grand frissonnement d'ailes. On sent si bien qu'ils prient ces jeunes gens, qu'ils crient à Dieu, dans tout l'élan de leur cur, leurs généreux désirs, leurs radieuses espérances. Ne vont-ils pas essayer de conquérir le monde entier à l'amour de leur Dieu? Ah ! Sils pouvaient verser leur sang pour le salut du monde ! La piété a ses rêves, elle aussi, les plus beaux et les plus purs. On sent si bien qu'ils prient ces anciens missionnaires dont la tête blanchie raconte les souffrances et les labeurs. Ceux-ci ne crient pas à Dieu ; ils lui parlent doucement, comme nous parlons à l'ami fidèle qui a partagé avec nous les bons et les mauvais jours, et dans le plus affectueux des entretiens, ils lui redisent les amertumes et les consolations de leur vie qui va s'éteindre en lui ».
    Il eût encore parlé longtemps, mon ami, si je ne l'avais interrompu en lui demandant s'il viendrait le soir à la bénédiction du Saint-Sacrement. Il y vint et avec nous il chanta ces paroles, expressions de nos désirs les plus intimes : « O vous, qui déjà reposez dans la cour céleste, riches du centuple promis, dites-nous quelles joies le Christ, au ciel, prépare à ses martyrs ».
    Telle a été la première fête de nos Bienheureux, grande, belle, pieuse, joyeuse. Puise-t-elle être le gage du culte perpétuel que la piété de nombreux amis leur rendra, comme nos lèvres l'ont redit, le rediront souvent:

    Quoe prima vobis, Martyres,
    Dicavimus solemnia,
    Sint perpetis clientium
    Devotionis pignora.

    UN ASPIRANT MISSIONNAIRE.

    1902/83-91
    83-91
    France
    1902
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