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La peste au maissour 2 (Suite)

La peste au maissour (Suite). LETTRE DU P. GOUARIN Missionnaire apostolique REMÈDES. INOCULATION. Pour remédier, arrêter ou du moins prévenir une telle mortalité, qu'a-t-on fait? Me demanderez-vous.
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    La peste au maissour
    (Suite).

    LETTRE DU P. GOUARIN

    Missionnaire apostolique

    REMÈDES. INOCULATION.

    Pour remédier, arrêter ou du moins prévenir une telle mortalité, qu'a-t-on fait? Me demanderez-vous.
    Le gouvernement de l'Inde, le gouvernement indigène, quels moyens ont-ils pris? Quels remèdes ont-ils administrés, quelles mesures ont-ils prescrites? Ils ont été débordés, voilà tout. Remèdes, précautions, mesures préventives ; tout a été inutile, tout a échoué par la faute de ceux qui étaient à la tète des affaires, par la faute des contaminés, et aussi par la volonté de Dieu.
    En fait de mesures préventives, le gouvernement a imposé, alitant qu'il l'a pu, a fortement conseillé du moins, l'inoculation du docteur Hofkins, professeur à Bombay. L'opération consiste à faire passer, au moyen d'une petite seringue graduée, une certaine quantité de sérum dans l'un des bras de celui qui veut se faire inoculer. Pour ma part, je considère cette opération comme inutile, sinon nuisible. Ma paroisse ayant été la première attaquée, je me suis fait inoculer le premier de tous les missionnaires, d'abord pour n'avoir pas à encourir les reproches des employés des hôpitaux, ensuite pour donner le bon exemple, et enfin, si je venais à être attaqué, pour que l'on ne plût m'accuser de n'avoir pas pris les précautions réclamées par la prudence humaine et par la science. Qu'est-ce que ce fameux sérum? Doù provient-il? Quel est le mode de préparation? Personne ne le sait, ou du moins on ne le fait pas connaître. Les uns disent qu'il est pris sur des rats pestiférés, d'autres affirment qu'il est extrait du cheval. En tous cas, les effets immédiats sont loin de prêcher en sa faveur.
    Après que l'inoculation est faite, c'est-à-dire au bout de cinq ou six heures, la fièvre se déclare, forte chez les uns, bénigne chez les autres avec des envies de vomir et une espèce de diarrhée, et cela dure ou a duré pour moi environ une journée ; puis on ne sent plus qu'une faible douleur à l'endroit où le sérum a pénétré, il s'y forme même un bubon plus ou moins gros, à peu près de la grosseur de l'index. Huit à dix jours plus tard, un autre effet se produit : une sorte de vertige vous prend à certains moments de la journée, on dirait qu'on va tomber, on sent en outre des douleurs assez vives dans certaines parties du corps, surtout à l'aine.
    L'inoculation est-elle un préservatif contre la peste? J'ai de la peine à le croire, après tous les malades inoculés que j'ai vu mourir ou du moins être attaqués très sérieusement ; certainement elle ne guérit nullement ceux qui sont déjà attaqués.
    Les remèdes employés pour les pestiférés à l'hôpital sont variés, mais que produisent-ils? Je ne pourrais rien avancer ; je dois seulement dire que les médecins donnaient de l'eau-de-vie mélangée de drogues dans lesquelles je n'ai nulle confiance, pas plus que dans l'inoculation.
    Pour l'extérieur, afin d'apaiser la douleur causée par les bubons avant leur maturité, voici le traitement suivi à l'hôpital : on mettait de la belladone pétrie dans du bouillon, puis des cataplasmes de lin ou de riz. Les bubons une fois ouverts sont soignés pendant quelques jours avec les mènes cataplasmes, plus tard on y répand la fleur de soufre et on la recouvre de charpie de coton. Pendant la période inflammatoire, on donne très peu de nourriture, du reste le malade ou est inconscient, ou refuse à peu près tout aliment, à part de l'eau ou du lait, ou encore ce que nous appelons du Canji. Quand le malade a pris le dessus, on lui sert du riz au carry, et à quelques-uns j'ai vu donner un peu de vin coupé d'eau ou de soda.
    Les indigènes, demeurés chez eux, ont eu, pendant trois semaines, beaucoup de confiance dans des pilules venues de Tanjore et qui, d'après la notice, étaient infaillibles pour guérir les pestiférés ; on en donnait, par jour, quatre ou six en trois fois. Outre les pilules, il fallait oindre les parties douloureuses avec un onguent spécial, infaillible aussi. Tout cela était infaillible, particulièrement pour faire ouvrir les bourses et rendre l'inventeur fort riche, mais n'empêchait personne de souffrir ni de mourir, et ce remède a fini par rentrer là d'où il n'aurait jamais dû sortir.
    A l'hôpital de la cité, j'ai vu jusqu'à cent quatre-vingt-quatorze malades à la fois, tous en traitement et cela un mois après l'irruption du fléau. Les serviteurs de l'hôpital, à ce moment de panique très peu nombreux et à peine formés, ne savaient où donner de la tête ; aussi le nombre des morts était fort considérable. Pendant près d'un mois, quinze fossoyeurs, creusant des tombes depuis six heures du matin jusqu'à six heures du soir, pouvaient à peine suffire au travail.
    Afin de prévenir la contagion et d'éviter la dent des chacals, on étendait une mesure de chaux vive au fond de la fosse et une autre sur le cadavre, de cette façon les microbes devaient dit-on, périr, et les animaux n'approchaient pas des cimetières.

    COMMENT LE FLÉAU S'EST PROPAGÉ.

    Vous seriez peut-être curieux de savoir par quel moyen la peste se propageait à Bangalore, et moi-même je me ferais un plaisir de vous le dire... si je savais.
    Au bout de quelques jours, le fléau s'était étendu, mais en suivant une direction régulière, si bien que l'on pouvait dire qu'à tel jour, tel quartier serait attaqué. De rue en rue, il a visité la ville, diminuant d'intensité dans l'une pour attaquer l'autre avec la même violence vraiment extraordinaire, puis peu à peu toute la ville est devenue sa proie, et enfin il a attaqué le cantonnement où il y a poursuivi sa marche de la même façon, avec la même régularité sinistre.
    « Dieu promène sa vengeance, disaient les Indiens, ceux qui sont aujourd'hui ne seront plus demain ». Pour plusieurs milliers de personnes, il en a été ainsi ; et malheureusement tout n'est pas fini; chaque caste, chaque religion, chaque couleur a payé son tribut, personne n'a été à l'abri.
    L'un des docteurs, que la commission, récemment arrivée de Londres, a interrogé, a dit publiquement qu'il ne savait comment les microbes pénétraient dans le corps humain, ni comment ils l'affectaient. D'autres affirment que les microbes ne peuvent remuer. Il parait que l'on a examiné le riz, le raguy, le maïs et autres denrées conservées dans des maisons où il y avait déjà deux ou trois morts, et dans ces céréales on n'a pas trouvé un microbe. D'un autre côté, dans des familles de six à huit personnes vivant ensemble, mangeant à la même table, il y en a eu une, deux, trois attaquées successivement ou en même temps ; les unes sont mortes, les autres sont guéries, et le reste de la famille n'appas eu à souffrir, bien qu'elle ait soigné ses pestiférés, enseveli ses morts, habité la même demeure et revêtu les mêmes habits après les avoir à peine lavés.
    Pour ne parler que d'un cas spécial, dont j'ai été le témoin pendant plusieurs jours, je vous cite une des maisons chrétiennes, qui entourent l'église de Saint-Joseph, celle du forgeron charpentier, Deïriappen. La famille se composait du père, de la mère, de quatre enfants et d'une belle-mère. Le père a été attaqué dans l'église même, un jour que je le faisais travailler à réparer les bancs, c'est-à-dire que la fièvre l'a saisi avec une vive douleur un peu au-dessus du sein gauche.
    Les deux garçons avaient été attaqués quelques jours auparavant et étaient à la maison, souffrant beaucoup, l'un à l'aine et au cou, l'autre au bras. Quatre jours plus tard, le père mourait, conservant sa connaissance jusqu'à la fin, ayant reçu les sacrements, et faisant ses dernières recommandations à ses parents. Le lendemain eut lieu l'enterrement auquel assista toute la famille. Aujourd'hui, les deux enfants sont complètement guéris, et les autres n'ont pas éprouvé la plus petite fièvre, le moindre malaise.
    Un cas qui me touche de plus près est celui du fils de notre cuisinier, qui a eu deux énormes bubons l'un au pied et l'autre à l'aine. Il a été soigné pendant toute sa maladie, dans notre cuisine, par ses parents qui ont continué de nous préparer nos repas ; le traitement a duré au moins un mois, l'enfant a guéri et ses parents n'ont ressenti aucun malaise particulier. Le P. De saint et moi qui mangions les mets préparés dans cette cuisine sommes restés indemnes ; de tout ce monde, je suis le seul à avoir été inoculé. Que conclure?

    FORMES DE LA PESTE.

    La peste à Bangalore n'a pas revêtu une forme unique. Dès l'origine, j'ai été frappé de la variété des cas, et j'ai pris soin de les noter, à mesure qu'ils se présentaient avec des symptômes ou des formes différentes.
    1° Les premiers cas consistaient clans un assoupissement qui durait environ un jour ; le malade n'avait aucune conscience de ce qui se passait autour de lui.
    2° Des sueurs très abondantes. Ces malades étaient ordinairement des sujets robustes, vigoureux ; pas un d'eux n'a échappé.
    3° Des sujets se débattant, se roulant comme des convulsionnaires et nullement maîtres de leurs mouvements ; ils avaient un peu conscience de ce qu'on leur disait.
    4° Les sujets n'avaient de connaissance que par intervalles, il fallait les rappeler continuellement à l'acte que l'on demandait d'eux, et l'on pouvait les maintenir dans un état lucide pendant quelques minutes seulement ; on aurait dit qu'ils n'avaient qu'une idée : rester couchés et assoupis.
    5° C'est le cas de ceux qui ont une fièvre très forte, mais ne ressentent aucune douleur, n'ont aucun bubon et sont emportés en quelques heures. En temps ordinaire, on ne parlerait même pas de confession, mais l'expérience nous a bien vite appris à leur donner les derniers sacrements.
    6° Ce qui caractérise ce sixième genre de la maladie est une écume extrêmement blanche sortant de la bouche.
    7° Caractérisé par des vomissements, surtout dans le principe.
    8° Les sujets entendent, voient, comprennent très bien, mais ne peuvent parler et ne recouvrent la parole que plusieurs semaines après l'accès.
    9° Ce cas est caractérisé par une forte diarrhée, de la dysenterie même ; très peu de ceux que j'ai vus dans cet état ont pu guérir.
    10° Caractérisé par un semblant de liquéfaction des yeux. Cet état dure plusieurs jours au bout desquels revient l'état normal.
    11°. Outre les bubons, des éruptions couvrent tout le corps pendant plusieurs jours. On dirait la variole.
    12° Ce qui caractérise ce cas, c'est le gonflement de l'abdomen, avec des douleurs très prononcées.
    13° Je n'ai rencontré ce cas que deux fois, et chaque fois les sujets étaient comme inanimés, on eût dit littéralement un morceau de bois ; ils restaient dans cet état de dix à quinze jours. L'un d'eux est mort, l'autre a recouvré la santé et a quitté l'hôpital après deux mois.
    A part le cinquième cas, tous les autres, différents dans la forme, étaient semblables par les bubons.

    LES BUBONS.

    Les bubons faisaient irruption sur tous les membres et n'offraient rien de hideux à la vue, à part ceux qui s'élevaient dans la bouche, sur la tète ou sur la poitrine. Les pauvres malades qui avaient l'un ou l'autre de ces organes affectés souffraient beaucoup et ne tardaient pas à mourir. Chaque malade avait un, ou deux ou trois bubons seulement. Ceux qui les avaient à l'aine, quoique souffrant beaucoup, avaient plus de chances de guérir ; ceux qui les avaient au cou, un peu au-dessous de l'oreille, couraient plus de dangers, mais guérissaient cependant de temps à autre ; ceux qui les avaient à l'aisselle étaient mal partagés, très peu ont échappé.

    Une chose digne de remarque, c'est que les vieillards, les gens même grisonnants ont été peu attaqués. Il semble qu'au-dessus de 45 ans, on était à l'abri de l'épidémie, et c'est en petit nombre que les personnes plus âgées ont été frappées, et encore beaucoup de celles qui l'ont été ont recouvré la santé. Les autres, depuis l'enfant nouveau-né jusqu'à l'âge mûr, ont payé très largement leur tribut.
    Plus haut je vous ai dit que les bubons faisaient irruption sur tous les endroits du corps, à n'importe quel membre ; en effet, j'en ai vu au pied, à la jambe, à la cuisse, aux reins, sur le dos, à la nuque, à la tête, au front, à la poitrine, au cou, à l'aisselle, au bras, à l'avant-bras, à la paume de la main, à l'aine ; les uns s'ouvraient tout seuls, les autres devaient être ouverts pour laisser sortir un pus sanguinolent qui n'était autre chose que des microbes, au dire des médecins. Il parait que la peste est contagieuse ; mais jusqu'à quel point et de quelle façon, je ne pourrais le dire ; en tous cas il faut bien avouer qu'il y a une Providence pour les missionnaires et les religieuses ; car une dizaine de prêtres et un aussi grand nombre de religieuses ont été en contact immédiat avec les pestiférés, et jusqu'ici personne n'a été atteint (I). Les religieuses, chargées de l'hôpital Sainte-Marthe, visitent l'hôpital de la cité depuis près de trois mois et y ont des centaines d'enfants. Les religieuses de Saint-Joseph ont le soin de deux hôpitaux au cantonnement, et sous leur sage direction tout y marche dans un bon ordre, avantageux aux malades et au gouvernement.

    (1). Uri missionnaire a été attaqué, mais il a été guéri.

    Pendant quelque temps, on a cru que le gouvernement de Mysore allait mettre à la direction dé l'hôpital des pestiférés les religieuses du Bon Pasteur, on a fait des démarches dans ce sens, mais l'esprit païen a réagi et notre bonne volonté n'a pas été acceptée.

    1899/172-176
    172-176
    Inde
    1899
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