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La peste au maissour 1

La peste au maissour LETTRE DU P. GOUARIN Missionnaire apostolique Depuis que vous avez quitté l'Inde, vous avez bien rarement entendu parler de celui qui prend la liberté de vous écrire ces lignes, bien plus rarement encore vous avez reçu ses lettres ; c'est pour cela que vous pouvez à bon droit vous demander quel événement heureux ou fâcheux vous vaut l'interruption de ce long silence. Ce n'est autre que la peste qui sévit au milieu de nous à Bangalore depuis bientôt quatre mois et dont vous avez sans doute entendu parler.
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    La peste au maissour

    LETTRE DU P. GOUARIN

    Missionnaire apostolique


    Depuis que vous avez quitté l'Inde, vous avez bien rarement entendu parler de celui qui prend la liberté de vous écrire ces lignes, bien plus rarement encore vous avez reçu ses lettres ; c'est pour cela que vous pouvez à bon droit vous demander quel événement heureux ou fâcheux vous vaut l'interruption de ce long silence. Ce n'est autre que la peste qui sévit au milieu de nous à Bangalore depuis bientôt quatre mois et dont vous avez sans doute entendu parler.
    Maintenant que le plus fort est passé que nous avons un peu de répit, que le fléau, bien que n'ayant pas dit son dernier mot ni enlevé sa dernière victime, semble s'apaiser, j'en profite pour vous narrer en quelques mots ce que j'ai vu de mes propres yeux, ce que j'ai touché de mes mains, clans la cité de Bangalore, soit chez les particuliers, soit à l'hôpital civil indigène établi sous la haute direction du docteur Besen près de la station de Mysore.

    DÉBUTS DE LA PESTE. VICTIMES.

    La peste a fait sa première apparition dans les logements des employés de la station, chez un chrétien nommé De Silva, sur un de ses domestiques païens, qui, aussitôt attaqué, ou du moins aussitôt qu'il a été constaté par les bubons qu'il était attaqué, a été envoyé à l'hôpital jusqu'à ce moment destiné aux cholériques ; il y est resté en traitement une quinzaine de jours au bout desquels on l'a renvoyé guéri.
    Trois ou quatre jours après, il a été repris de la même maladie, dans la maison qu'il habitait précédemment, et après 2 ou 3 jours de fièvre pernicieuse ou pestilentielle, il est mort.
    Une dizaine de jours plus tard, c'est-à-dire vers la fête de Noël, on entendit raconter que tout le quartier était pris et que, chaque jour, il y avait plusieurs victimes parmi les païens, que la peur faisait fuir, laissant les morts et les mourants sans secours.
    Immédiatement l'émotion fut grande, et les médecins eux-mêmes nétaient pas des plus cuirassés. Ayant appris qu'un chrétien était à l'hôpital au camp de la plaque (peste), j'allai lui porter les secours de la religion, mais on ne me permit pas de franchir la limite de l'enclos, et j'entendis le docteur Palpot murmurer dans l'oreille d'un voisin « que je venais accroître la confusion ».
    Au bout de quelques jours, en effet, la confusion était à son comble, mais sans que j'y fusse pour quoi que ce soit; et dès lors les médecins furent obligés de me laisser carte blanche pour visiter l'hôpital qui se remplissait chaque jour, et où les chrétiens, les païens et les musulmans entraient pour y mourir. Du 15 septembre à la fin de novembre, les 25 salles de l'hôpital n'ont pas désempli; c'est surtout depuis le commencement d'octobre et pendant la première moitié de novembre que le fléau a fait le plus de victimes, et l'on peut dire que sur 100 malades, 90, je pourrais même dire 95 ont succombé. On y recevait de 40 à 60 pestiférés par jour, et plusieurs d'entre eux n'y restaient que deux ou trois jours et étaient emportés. Les brahmes et les musulmans ont payé plus que tous les autres pendant cette terrible période ; jusqu'à ce jour, il est mort plus de 600 brahmes, et les deux fours crématoires établis pour brider leurs cadavres n'ont pas cessé de fonctionner nuit et jour, pendant deux mois entiers. Les musulmans, selon qu'il arrive dans toutes les épidémies, ont fourni le plus grand nombre des victimes. Au 1er novembre, ils avaient déjà 1.556 morts dans le cimetière avoisinant notre église, et maintenant ils en ont au moins 2.500, uniquement dans là cité.
    La peste ayant fait son apparition au cantonnement (1) dans la nuit d'octobre, juste au moment où elle sévissait dans la cité avec la plus grande violence, je n'ai pu me renseigner exacte ment sur ce qui, s'y passait, mais au dire des missionnaires, elle a été terrible; et aujourd'hui l'on compte près de 8.000 à 10.000 personnes mortes dans chacune des cieux parties de la ville.

    1. La ville de Bangalore est divisée en deux : le cantonnement habité par les Européens, et la cité habitée par les Indiens.

    Bangalore Pendant la Peste.

    Quand le fléau s'est déclaré sérieusement, les païens ont pris la fuite, laissant au milieu des rues les chars plus ou moins grotesques de leurs fausses divinités ; musique et musiciens se sont tus, et .les statues des dieux, grimaçantes, bariolées, enguirlandées et luisantes d'huile et de beurre fondu, ont été abandonnées sous les rayons du soleil ou les averses de la mousson; personne n'y prenait plus garde. Cette fuite des habitants a été un bonheur, car si elle n'avait pas eu lieu, les trois quarts des Bangaloriens auraient succombé, les rues et les maisons auraient été remplies de mourants et de morts. Les préjugés de la caste auraient ajouté le comble au terrible fléau. En trois semaines, près de 40.000 sont partis et se sont réfugiés dans les villages environnants et dans les villes éloignées, où, du reste, plusieurs ont péri.
    Toute la milice du roi est allée camper sur la route de Mysore, à 6 milles et demi de Bangalore, où peu de soldats sont morts de la peste; les chrétiens surtout n'ont eu qu'à se louer d'avoir quitté la ville, trois seulement d'entre eux ont été emportés par le fléau.
    Quand tout ce monde eut quitté Bangalore, la ville apparut plus morne et plus triste qu'on ne saurait l'imaginer. Pendant le jour, les rues étaient clé sertes, les rares passants semblaient tous pressés de s'éloigner. Les seuls chars que l'on rencontrait, couverts d'un petit drap blanc et traînés par un boeuf maigre, conduisaient à l'hôpital deux ou trois pestiférés, trouvés presque sans vie par les employés du gouvernement dans des maisons infectées, ou déposés au milieu de la rue par quelque parent quittant la maison pour se réfugier chez un voisin, en attendant que le lendemain on fit la même chose pour lui ; le grand marché, avoisinant le fort, était désert, les maisons fermées et solidement cadenassées. Mais c'est la nuit surtout que Bangalore est triste : çà et là quelques réverbères fumeux donnent une lueur douteuse et éclairent à demi un rayon de quelques mètres ; seuls cependant, ils attestent qu'il y a encore des vivants dans la ville ; toutes les portes sont closes, nulle lumière ne se laisse deviner à l'intérieur, et nul bruit n'en sort. L'Indien, qui, d'ordinaire, passe sa journée dans la rue, sur le seuil de sa porte ou à son comptoir exposé au soleil, et reste une grande partie de la nuit avec quelques amis à causer, faire de la musique, ou chanter les prétendus exploits de héros fabuleux qui sont devenus ses dieux, a entièrement changé ses habitudes : quand la nuit est; venue, tout est mort ou tous attendent la mort.

    (A suivre.)



    1899/111-116
    111-116
    Inde
    1899
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