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La persécution au Su-Tchuen et ma captivité : par le P. François Fleury.

La persécution au Su-Tchuen et ma captivité : par le P. François Fleury. Kouang-long : Lettre du P. Grimaud. NOUVELLES DIVERSES.
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    La persécution au Su-Tchuen et ma captivité : par le P. François Fleury.
    Kouang-long : Lettre du P. Grimaud.
    NOUVELLES DIVERSES.

    Nous nous rappelons les angoisses de nos lecteurs, quand ils apprirent l'arrestation de notre confrère, le P. François Fleury, par le chef des brigands du Su-tchuen, Yu-man-tze; que de fois plusieurs d'entre eux nous écrivirent, afin de nous demander des nouvelles de l'infortuné missionnaire et nous dire les prières ferventes qu'ils adressaient à Dieu pour lui; aussi leur joie fut vive et profonde lorsqu'ils connurent sa délivrance.
    Nous croyons donc répondre à leurs désirs en publiant dans ce numéro la relation complète, que nous venons de recevoir du P. Fleury, sur sa captivité et sur la persécution du Su-tchuen.
    Les pages de nos Annales seront cette fois plus nombreuses qu'à l'ordinaire, c'est vrai : mais le moyen d'interrompre ce très intéressant récit et d'écrire au passage le plus émouvant les mots sacramentels : suite au prochain numéro, au lieu de la signature de l'ancien captif de Yu-man-tze... En vérité, nous avons cru la chose impossible et nous sommes persuadés que nos lecteurs seront de notre avis.
    La Persécution au Su-Tchuen
    ET

    MA CAPTIVITÉ

    PAR LE P. FRANÇOIS FLEURY

    Ta-tsiou, le 15 août 1899.
    Pourquoi et comment j'écris cette relation.

    A mon retour de captivité, Mgr Chouvellon et bon nombre de confrères, soit du Su-tchuen oriental, soit des missions voisines, me demandèrent une relation de ma réclusion chez Yu-man-tze et un récit succinct de la persécution, qui a désolé la province aux mois de septembre et d'octobre 1898. Cette relation s'est fait un peu attendre, mais que l'on veuille bien m'excuser : à mon arrivée à Tchong-kin, j'avais besoin d'un peu de repos ; puis, lorsqu'il fut bien établi que cette longue détention n'avait en rien altéré ma santé, je retournai au poste le plus éprouvé et peut-être le plus dangereux, à Ta-tsiou, comme le devoir m'y appelait ; c'est là que j'avais souffert, c'est là que je devais retourner et, au besoin, mourir, pour le salut des chrétiens. Le récit, qui va suivre, semblera peut-être à quelques-uns tenir plus du roman que de l'histoire, et pourtant je n'ai dit que la vérité, rien que la vérité. J'ai raconté ce que j'ai vu et entendu, comme je l'ai vu et entendu. Que l'on veuille bien se souvenir que nous sommes en Chine et non en France.

    Coup d'il général sur la persécution.

    La persécution de 1898 est la plus terrible qu'ait encore supportée le Su-tchuen oriental. Pendant un mois on crut à Tchong-kin qu'il serait nécessaire d'embarquer nos chrétiens pour Hankeou, afin de les arracher à une mort certaine; Pékin était en révolution; la province du Su-tchuen menaçait de se soulever, la moitié des mandarins étaient favorables à Yu-man-tze et le soutenaient de leurs conseils; il ne restait plus aucun espoir; mais Dieu veillait. Au moment où l'on croyait tout perdu, les mandarins se décident à envoyer des soldats, et la cour impériale un délégué spécial pour m'arracher, coûte que coûte, des mains des brigands et arrêter la persécution. J'avoue que je fus étonné, je ne croyais pas pouvoir être délivré et j'avais fait de grand cur le sacrifice de ma vie ; mais lorsque je croyais ma dernière heure arrivée, alors que Yu-man-tze avait donné ordre de me tuer et que mon compagnon de captivité, le prêtre chinois, Jérôme Houang, avait déjà été massacré, Dieu changea subitement le cur de mon geôlier, qui me relâcha au moment où je m'y attendais le moins.
    Ma délivrance est vraiment un miracle du Ciel, et le récit qui va suivre vous montrera en quelles mains j'étais tombé, et comme il semblait impossible, selon les vues humaines, de m'arracher à la mort.
    Dieu a permis cette persécution pour sa plus grande gloire ; nos chrétiens ont été magnifiques de résignation et de courage. Pas un n'a apostasié devant la mort; pendant et après la persécution, pas un ne s'est plaint; tous désiraient ma délivrance et faisaient des prières publiques pour l'obtenir ; ces pauvres gens ne songeaient qu'à moi et s'oubliaient eux-mêmes. Leur foi et leur courage m'étaient une bien douce consolation, au milieu de mes souffrances : nos chrétiens étaient vraiment dignes de ce nom, ils savaient mourir pour leur Dieu et leur foi.

    Les débuts de Yu-man-tze.
    Yu-tong-tchen, surnommé Man-tze (le sauvage, le barbare) à cause de sa férocité, appartenait à une famille très pauvre de Long-chouy-tchen; lui-même pendant longtemps, put à peine subvenir à sa subsistance; il n'était alors que porteur de charbon. Pour faire vivre sa nombreuse famille (4 frères et 2 surs dont il est l'aîné), il recourait au vol et au brigandage. Sa force herculéenne, sa bravoure et son habileté le mirent bientôt en vue, et il fut admis dans la franc-maçonnerie chinoise, dont il devait être l'un des plus beaux ornements
    A cette époque, au marché de Long-chouy-tchen (1), existait une magnifique station de chrétiens. Un oratoire était nécessaire, le Père Artif le construisit; mais cette église, élevée dans le marché entre deux temples des idoles Tchouan-tchou-miao et Pou-kouang-miao, eut le don d'offusquer les chefs de la franc-maçonnerie. Dès ce jour, sa destruction fut résolue ; Yu-man-tze était tout trouvé pour diriger l'exécution de leur plan. L'oratoire fut brûlé et les chrétiens chassés; l'orage passé, les fidèles revinrent et l'oratoire fut reconstruit.
    Mais à l'occasion de la fête du Lin-kouan-houy, qui, chaque année, amène à Long-chouy-tchen toute la voyoucratie des sous-preféctures voisines, la persécution recommença.
    Cette fois, ce fut Tsiang-tsan-tchen, qui conduisit le mouvement ; onze chrétiens furent mis à mort, après avoir subi un long et douloureux martyre. Yu-man-tze jaloux des lauriers de Tsiang-tsan-tchen, vint se joindre à lui. Les stations de Ma-pao-tchang, Long-chouy-tchen, Pan-kiao-tchang, etc., furent entièrement détruites.
    Les mandarins, au lieu de poursuivre les coupables, les protégeaient et accusaient les chrétiens d'être cause de tout le mal. O bonne foi mandarinale ! Evidemment c'était le lapin qui avait commencé.
    Se sentant soutenus par l'autorité, les brigands continuaient leurs ravages et s'attaquaient aux païens riches; le mandarin local fut obligé de les disperser par la force. Plusieurs engagements eurent lieu; Yu-man-tze et Tsiang-tsan-tchen durent se cacher dans la montagne. Se battre contre les troupes du mandarin est un acte de rébellion, puni de la décapitation, mais ces bandits avaient brûlé les maisons des Européens, massacré des chrétiens, cétait un titre de gloire ; aussi tous furent graciés et félicités, excepté Yu-man-tze que lon condamna à mort.
    (1) L'oratoire de Long-chouy-tchen fut construit vers 1871 par le P. Artif. C'était alors une station de plus de 500 confessions. Tous les chrétiens entouraient l'oratoire. Chrétiens et païens vivaient en paix. Cette entente dura jusqu'en 1886, alors toute la station fut saccagée et ruinée par le contrecoup de la persécution de Tchong-kin. Yu-man-tze n'y était pour rien, du moins son nom était inconnu, d'ailleurs on n'en voulait pas à la vie des chrétiens.
    En 1890, la persécution envenima les esprits, mais on n'alla pas jusqu'au meurtre. Ce fut en 1892, à la troisième persécution, que Yu-man-tze parut et se fit une renommée de boucher, en tuant de sa propre main et en apprenant aux autres à tuer les chrétiens. C'est alors que tous ceux qui se sentaient compromis se joignirent à lui et en firent leur chef.
    Au sujet de ce dernier, en effet, les ordres de Pékin étaient formels, il fallait le coupable mort ou vif. Le mandarin senvironna alors damis et de parents de Yu-man-tze, qui le prévenaient de tout ce qui se passait au prétoire et sy tramait contre lui. Si le mandarin envoyait des soldats pour le prendre, il était toujours averti la veille et pouvait se mettre en lieu sûr.
    Yu-man-tze restait donc introuvable, et lon écrivait à la capitale, que malgré toutes les recherches et toutes les ruses, on navait pu se saisir de sa personne ! Cette comédie dura huit ans!
    Première arrestation de Yu-man-tze.
    Enfin arriva à Tchong-kin un tao-tay (1) plus intègre que les autres, qui résolut den finir avec Yu-man-tze (2). Pendant ces huit ans, le bandit navait vécu que de vols et de pillages; ses ennemis étaient donc nombreux. Le tao-tay fit venir lun deux, Tsiang-jou-lan, et lui promit 1.200 taëls, sil lui amenait Yu-man-tze vivant. Tsiang-jou-lan, alléché par cette offre et espérant quelque globule, accepta. De retour chez lui, il appela une trentaine de ses amis, leur rapporta les paroles du mandarin, et les cacha dans la maison même du propriétaire de Yu-man-tze. Ce dernier invita alors son fermier à dîner.
    Yu-man-tze, sans défiance, y alla seul, mais à peine était-il arrivé, les hommes cachés dans la maison, se jetèrent sur lui, le bâillonnèrent, lui firent de graves blessures pour le mettre hors d'état de fuir et partirent avec leur prisonnier.
    (1) Grand mandarin chef du cercle de Tchong-kin.
    (2) La prise de Yu-man-tze avait été demandée par le consul de France à Tchong-kin, M. Morice, cest ce qui força le Yen-tao-tay à agir.
    Tsiang-jou-lan, qui voulait pour lui seul la gloire de cette prise réputée si difficile, envoya alors à Tchong-kin ses principaux lieutenants prévenir les mandarins; puis, au lieu de conduire son prisonnier au tao-tay, comme il était convenu, il lemmena à Yuin-tchang. Cétait une faute irréparable. Le mandarin, après quelques difficultés, fit mettre le brigand en prison, puis partit pour Kia-che-tchang, à onze lieues de là, laissant la ville sans maître et sans défense contre un coup de main.
    Délivrance de Yu-man-tze.
    Ce prisonnier qui avait fait brûler des maisons désertes et massacrer des chrétiens, isolés et faibles, jouissait dune réputation immense. Pour les païens, cétait un foudre de guerre, un homme invincible, le vengeur des dieux contre la secte des chrétiens toujours honnie et toujours détestée. Aussi la nouvelle de son arrestation fut-elle accueillie avec des cris de rage, et pendant quelques jours, tout était à craindre, même un soulèvement général. Jamais je ne fus témoin de pareille effervescence.
    La femme de Yu-man-tze, ancienne femme de mauvaise vie, aussi cruelle mais bien plus intelligente que son mari, courut chez son oncle, Tang-tsouy-pin, le conjura dassembler des hommes, de marcher sur Yuin-tchang et darracher par la force Yu-man-tze de la prison où il était retenu.
    Tang-tsouy-pin refusa.
    Sans se décourager, elle alla chez Tsiang-tsan-tchen ; ce dernier, épouvanté de la prise de Yu-man-tze et ne se sentant plus en sûreté a Long-chouy-tchen, faisait ses malles pour senfuir, mais elle le pria et supplia si vivement, quil se laissa convaincre.
    Tsiang-tsan-tchen partit pour le marché (1), avec une dizaine dindividus. Là il engagea les hommes de bonne volonté à se joindre à lui pour la délivrance de leur protecteur et ami à tous : Yu-man-tze.
    (1) On appelle marché en Chine tout village considérable.
    Les chefs du marché pouvaient facilement le prendre et le conduire au mandarin comme cétait leur devoir, mais ils ne bougèrent pas; au contraire ils encourageaient le peuple à se réunir et à marcher en foule sur Yuin-tchang.
    Lentreprise était dangereuse; si le mandarin se défendait, on courait risque de perdre la vie. Aussi cinquante hommes seulement curent le courage de se joindre à Tsiang-tsantchen. En route, à San-ky-tchen, entre autres, on ramassa encore une centaine dindividus sans aveu, et la troupe arriva devant Yuin-tchang, menaçant de tout massacrer et de tout brûler, si on ne lui livrait le prisonnier à linstant!
    Le tsong-ie de la ville (mandarin militaire) voulait disperser cette bande, et la chose était facile, mais les notables vinrent le prier daccéder à la demande de Tsiang-tsan-tchen, douvrir les portes de la cité et de relâcher Yu-man-tze.
    « Il fallait, disaient-ils, sauver la ville (une ville de 20.000 âmes ne pouvait se défendre contre 150 hommes armés de piques et de lances!) et livrer Yu-man-tze injustement condamné et injustement fait prisonnier. »
    Comme le mandarin militaire ne se laissait pas convaincre, il fut emmené de force dans son prétoire ; puis les portes de la prison furent ouvertes et Yu-man-tze sortit aux acclamations de tons les habitants. Son retour fut un vrai triomphe ; le peuple, la garde nationale et même les femmes venaient à sa rencontre lui offrir des présents et le féliciter de son heureuse délivrance.
    Le mandarin de Ta-tsiou prévenu du départ de Tsiang-tsan-tchen pour Yuin-tchang, sétait mis de suite en route avec ses soldats. A Leou-kong-ho, il trouva la bande qui sen revenait triomphante, Au lieu de lattaquer, il lui céda poliment le pas et la suivit jusquà San-ky-tchen. Là Yu-man-tze et ses hommes dînèrent dans une pagode ; le mandarin sinstalla dans une autre, trois fois, il ordonna à Yu-man-tze de venir le trouver ; trois fois Yu-man-tze refusa.
    Tsiang-tan-tchen se décida enfin à y aller à sa place : « Changez votre nom, lui dit le mandarin ; de retour à Long-chouy-tchen, vivez tranquilles, ne brûlez ni oratoires, ni maisons de chrétiens; ne craignez rien, jarrangerai cette affaire, je vous protégerai et vous sauverai, croyez-en les paroles de votre mandarin. »
    Ces mots furent prononcés à haute voix et devant les chrétiens que j'avais envoyés aux nouvelles et qui me les rapportèrent.
    Le mandarin retourna ensuite à Ta-tsiou et écrivit à ses supérieurs que Yu-man-tze qui avait été pris était un faux Yu-man-tze; la preuve, c'est qu'à Long-chouy-tchen tout était dans le plus grand calme et l'on ignorait même les événements qui venaient de se passer à Yuin-tchang !
    Pendant les deux mois qui 'suivirent cette délivrance, les bruits les plus sinistres coururent dans le pays. Yu-man-tze préparait une vengeance terrible, tout le monde le savait; mais le mandarin de Ta-tsiou le soutenait et écrivait au tao-tay que toutes ces rumeurs étaient fausses, que Yu-man-tze vivait bien tranquille dans ses montagnes et que d'ailleurs lui, mandarin, répondait de la situation.
    En dessous, il écrivait à Yu-man-tze, l'excitant à la révolte et lui conseillant de venir me prendre à Ho-pao-tchang. Il lui avait envoyé le plan de ma maison, indiqué la chambre où je couchais, les chemins à suivre, bref, donné tous les moyens de ne pas manquer sa proie. Il m'était bien difficile d'échapper, j'étais trahi par ceux qui avaient charge de me protéger.
    Mon arrestation.
    Je vivais alors fort tranquille, en compagnie du Père Louis, jeune missionnaire qui apprenait la langue chez moi. Rien ne faisait prévoir une prochaine attaque de Yu-man-tze (1) et surtout une attaque nocturne.
    Dans la soirée du 3 juillet, comme la chaleur était accablante, nous étions restés dehors le Père et moi, jusqu'à onze heures du soir. Mon cuisinier et mes autres domestiques étaient couchés, et les portes de la maison restées ouvertes ; un brigand plus hardi que les autres s'introduisit alors dans la chambre du P. Louis et se coucha sous son lit. Nous étions à peine rentrés depuis une heure, que des cris sauvages me réveillèrent en sursaut. Je sautai à bas de mon lit; les planches, qui formaient la cloison de ma chambre, volaient déjà en éclats. Je sortis immédiatement, fermai la porte sur moi et courus pour me défendre chez le P. Louis, qui avait des armes. Mais hélas! Le brigand, qui s'était introduit furtivement chez lui, aux premières clameurs s'était jeté sur le Père endormi, l'avait saisi à la gorge, et tous deux se livraient une lutte corps à corps ; les portes et les fenêtres de la chambre étaient fermées en dedans, je ne pus entrer.
    (1)Yu-man-tze savait que c'étaient les Européens qui demandaient sa tête. Le P. Fleury était le seul Européen dans le pays. Il se persuada que c'était lui qui avait organisé et dirigé son enlèvement. Le mandarin de Ta-tsiou originaire du Chan-tong, aigri par l'occupation de Kiao-tcheou son pays, se trouvait tout disposé sinon à aider, du moins à laisser Yu-mam-tze s'emparer du P. Fleury
    Je ne songeai pas à fuir ; ma fuite aurait causé la mort de mon confrère, ignorant la langue chinoise et celle de mes chrétiens ne se doutant de rien et la plupart endormis.
    Je devais me sacrifier pour les sauver ; je restai dans l'oratoire, et c'est là, au pied de l'autel, que les brigands me trouvèrent. Je les entraînai de force au dehors ; presque tous me suivirent, craignant de voir leur proie s'échapper. Je luttai longtemps ; mais enfin à bout de forces et couvert de blessures, je dus me laisser enchaîner.
    Le P. Louis put s'enfuir en se défendant, mon cuisinier et un chrétien de la ville de Yuin-tchang, venu le jour même apporter mes lettres, furent tués à coups de couteau. Les autres domestiques de la maison et le fermier avec toute sa famille parvinrent à se sauver.
    Ma maison fut mise au pillage. Argent, habits, ornements d'église, tout fut emporté, les meubles brisés et le feu mis à loratoire, avant le départ pour Long-chouy-tchen, de sorte qu'aujourd'hui, je me trouve réduit à la pauvreté la plus apostolique; les habits que je porte ne sont pas payés, et il ne me reste plus rien pour célébrer le saint sacrifice de la messe. J'ai dû emprunter calice et ornements.
    Le pillage terminé, la troupe se mit en marche pour Long chouy-tchen, en poussant des cris de victoire et en déchargeant les fusils en l'air. C'était la voie douloureuse qui commençait. Jamais je n'oublierai cette nuit du 3 au 4 juillet ! Toutes les injures et les malédictions de la langue chinoise, si riche en locutions de ce genre, me furent prodiguées : la population des campagnes s'était portée sur la route et joignait ses sarcasmes et ses injures aux sarcasmes et aux injures de mes persécuteurs. Il n'y avait pas de supplices assez cruels pour un criminel comme moi; on devait me hacher en menus morceaux, me brûler à petit feu, me crucifier, me faire subir le supplice des cent plaies ; tout le monde semblait s'ingénier pour inventer la torture la plus longue et la plus douloureuse. Beaucoup voulaient boire mon sang et manger ma chair crue ! Yu-man-tze se faisait fort d'en manger la moitié à lui tout seul !
    Je n'exagère rien, je vous prie de le croire, et d'ailleurs ce qui s'est passé au Hou-pé l'année dernière, à l'occasion du meurtre du pauvre Père Victorin, vous montre jusqu'à quel point peut aller la barbarie d'une nation soi-disant civilisée et que quelques Européens, aveugles ou mal informés, admirent encore !
    J'entendais toutes leurs paroles, et chemin faisant, je m'excitais à la contrition, priant Dieu de me pardonner mes offenses et offrant ma vie pour le salut de mes chrétiens et la conversion des infidèles. Ce voyage était vraiment la montée du Calvaire : blessé, couvert de sang, presque nu, j'étais exposé à tous les affronts, à toutes les injures ; il ne me restait plus qu'à porter l'instrument de mon supplice, pour avoir une ressemblance complète avec mon maître, le divin Crucifié.
    Nous arrivâmes à San-ky-tchen au point du jour ; c'était jour de marché ; la foule aussitôt se précipita pour me contempler. Yu-man-tze, ivre de joie, disait :
    Enfin le voici, cet Européen, nous le tenons enchaîné, il ne nous échappera pas.
    Et la foule de s'écrier tout d'une voix :
    Tuez-le ! Massacrez-le ! Cest l'ennemi de la religion, le destructeur de nos dieux ; s'il reste dans la région, il n'y aura bientôt plus d'adeptes de notre grande religion (ta-kiao-jen).
    Ces paroles me firent du bien : je n'étais donc pas arrêté pour mon seul titre d'Européen; ce que l'on voyait, ce que l'on détestait en moi, c'était le maître de Religion, le propagateur de la foi chrétienne. Cette foule, que ma prise comblait de joie, le criait à tue-tête !
    J'étais fatigué, et le besoin de fumer, mauvaise habitude contractée en Chine, se faisait vivement sentir. Je demandai une pipe, Yu-man-tze me fit aussitôt délier et me prêta la sienne. C'était la première fois que je fumais dans la pipe d'un coquin! Quelques mois plus tard, quand Yu-man-tze fut devenu grand homme, les chefs de la franc-maçonnerie lui offrirent une magnifique pipe d'honneur, il ne prêtait cette pipe qu'à moi; personne autre, même ses parents, n'avait le droit d'y fumer et même d'y toucher! Il y a en Chine de ces contrastes, et ils ne sont pas rares!
    A San-ky-tchen, Yu-man-tze dicta ses conditions de paix : conditions inacceptables et qui devaient être rejetées; il traitait non pas d'égal à égal avec les plus grands mandarins, mais de supérieur à inférieur. Ces lettres injurieuses écrites et envoyées, on se remit en marche. Mais une blessure à la cuisse me faisant beaucoup souffrir, je refusai d'aller à pied. On réquisitionna une chaise à porteurs; je restai alors, plus de deux heures, tête nue, sous un soleil de feu. Je demandai un chapeau de paille qui me fut refusé, je n'insistai pas. J'aurais du mourir d'insolation, je n'éprouvai pas même le moindre mal de tête. Toute la municipalité s'était fait un devoir de féliciter Yu-man-tze de son brillant succès et de m'insulter bassement.
    Il était bien deux heures de l'après-midi, lorsque nous arrivâmes à Long-chouy-tchen. Le brigand convoqua la population du marché à se réunir dans la pagode de Poukouang-miao, reçut les félicitations de tous, s'adula lui-même, vanta son courage, son habileté (il avait eu le courage et l'habileté de prendre, à la tête de plusieurs centaines d'hommes armés, un homme seul et sans défense!), puis excita le peuple à la révolte, si les mandarins essayaient de me délivrer. J'étais devenu son bien, sa propriété, il avait droit de vie et de mort sur ma personne, pas même la France n'avait le droit de tenter de me sauver !
    Chez Yu-man-tze.
    Tout à coup, le bruit circula que le mandarin de Ta-tsiou venait à mon secours à la tête d'une centaine d'hommes. Aussitôt des cris de mort se firent entendre, on s'élança sur moi, les piques étaient déjà posées sur ma poitrine, prêtes à me transpercer. Je fumais alors, je continuai tranquillement ma pipe, sans dire un mot. Yu-man-tze ne voulait pas encore ma mort; il parvint à grand'peine à calmer les colères, puis ces foudres de guerre, qui tout à l'heure provoquaient l'Europe et l'Asie, s'enfuirent vers la montagne, entraînant leur victime avec eux, bien entendu. L'alerte était fausse, mais elle me donna l'occasion de voir que la bravoure de mes gardes n'était pas à la hauteur de leur cruauté !
    Arrivé chez Yu-man-tze, on me fit subir un interrogatoire, qui dura deux jours et deux nuits; on inventa tous les mensonges, toutes les calomnies; on voulait absolument me trouver coupable et avoir une raison quelconque de me condamner à mort; mais mensonges et calomnies étaient faciles à réfuter et le chef lui-même fut obligé d'avouer qu'il avait la main sur un innocent. Il me dit alors qu'il me gardait comme caution et ne me relâcherait qu'à la condition qu'on lui accordât sa grâce. Il était condamné à mort depuis huit ans, comme je l'ai raconté.
    Je restai quinze jours chez lui; le premier jour, on voulut me mettre les fers aux pieds, mais ils se trouvèrent trop petits; on n'en trouva pas d'assez grands pour moi, et je fus ainsi délivré de ce supplice.
    Enfermé dans une chambre étroite, sans air, sans fenêtre, et empestée jour et nuit par la fumée d'opium, je n'ai jamais tant souffert de la chaleur; il était presque impossible de respirer, et si j'y étais resté plus longtemps, ma santé n'aurait pu y résister.
    Pendant ces quinze jours, Yu-man-tze invita toute la canaille de Ta-tsiou et de Tong-liang et s'assura de son concours, lorsque le temps serait arrivé d'accomplir sa vengeance.
    Négociations.
    Enfin le 18 juillet, un envoyé du tao-tay arriva à Long-chouy-tchen, accompagné du sous-préfet de Ta-tsiou, mais sans pouvoirs pour traiter. Yu-man-tze posa ses conditions, menaça d'exterminer tous les chrétiens de la province si elles étaient refusées, puis finalement refusa de me livrer. Mais je ne retournai plus à la montagne. Le principal complice de Yu-man-tze, celui qui l'avait délivré des prisons de Yan-tchang, Tsiang-tsan-tchen m'emmena chez lui. Là je pus respirer. La maison était grande, et on m'y donna une chambre fraîche et bien aérée. Je devais y rester jusqu'à la rupture des négociations, environ 70 jours.
    Les mandarins, au lieu d'envoyer des soldats pour me délivrer, préférèrent entrer en négociations avec Yu-man-tze: on croyait l'amuser avec de bonnes paroles, l'amadouer par de belles promesses et le faire consentir à me relâcher; mais il voulait sa vengeance. Il les laissait donc dire et profitait de ce temps de répit pour assembler des hommes, fabriquer des fusils et confectionner des étendards. Les familles riches du pays étaient obligées de faire vivre tout ce monde; le brigand les obligeait à donner soit 100, soit 200 et même jusqu'à 1.000 taëls, selon l'état de leur fortune. Si l'on ne s'exécutait pas de bonne grâce, on était saisi et pendu par les pouces, jusqu'à ce que l'argent demandé fût livré. Pendant plus d'un mois, ce fut un vrai pillage dans toute la région. Pas une famille riche des sous-préfectures de Ta-tsiou, Yuin-tchang et Tong-liang ne put échapper à la rapacité de Yu-man-tze, Tsiang-tsan-tchen et Tang-tsouy-pin. Les mandarins laissaient faire. Des bandes isolées pillaient aux portes des villes, personne ne leur disait rien. Beaucoup alors s'enrichirent et, de retour chez eux, ont acheté des propriétés et vivent maintenant en honnêtes gens! On ne songe même pas à leur reprocher l'origine de leur fortune, ils ont été habiles, voilà tout !
    La légende de Yu-man-tze et la mienne.
    Au mois d'août, Yu-man-tze eut vent qu'une révolution se préparait à Pékin. Les meneurs lui offrirent de le mettre à la tête du mouvement révolutionnaire dans le Su-tchuen, il accepta et dès lors publia des édits. Ces édits lui firent une réputation énorme; on les trouvait partout, dans la province, au Yun-nan, au Kouy-tcheou, au Hou-pé, au Hou-lan et même jusqu'à Shang-hay. Aux yeux de tous, Yu-man-tze devint un héros, le libérateur de la patrie, un homme invincible, on alla même jusqu'à lui attribuer le don des miracles: le ciel et la terre, tout lui était soumis. Que de légendes on fit alors !
    Les soldats européens avaient voulu lui livrer bataille, mais Yu-man-tze s'avança seul vers eux ; à sa vue, ils furent fascinés, tombèrent par terre, et là ils restèrent sans mouvement jusqu'à ce qu'il plût à son Altesse, Yu-man-tze, de leur dire de se relever. Les peuples et rois d'Europe tremblaient au seul nom de Yu-man-tze, les Allemands se préparaient à évacuer Kiao-tcheou et les Japonais Formose ! Le peuple disait et croyait ces balivernes et cent autres pareilles. Aussi tous l'excitaient à la révolte et lui prédisaient une victoire certaine.
    On m'avait fait aussi ma petite légende, et peu à peu je devins, sans le savoir, presque aussi célèbre que Yu-man-tze lui-même ! Pour tous, j'étais l'oncle maternel de l'empereur ! Et mes dénégations les plus formelles ne purent les convaincre du contraire; bon gré mal gré, aux yeux de l'intelligent peuple chinois, je reste le Kieou-ye de l'empereur ! Avec cela, j'étais le représentant attitré de sept royaumes auprès de l'empire chinois, et comme j'étais de famille royale, je devais monter sur le trône cette année, mais ils ne savaient sur lequel! D'après d'autres, c'était moi qui avais conduit les Japonais contre les Chinois et enlevé Formose à la Chine; enfin, plus ce que l'on disait était absurde, plus le peuple le croyait ferme.
    Lorsque e les vis si résolus à faire de moi un grand personnage, je me contentai de répondre à ceux qui me demandaient qui j'étais :
    Tuez-moi, ceux qui seront chargés de venger ma mort, vous diront qui je suis. » Et ils craignaient de me donner la mort !
    1l me fut facile de me faire respecter de cette tourbe grossière et sans conscience. Le surlendemain de mon arrestation, je leur avais dit en présence de Yu-man-tze
    Vous ne voulez pas me tuer, soit, mais j'entends que l'on me respecte à l'avenir, le premier qui m'insultera sera battu!
    Ils se le tinrent pour dit, et dans la suite, ils furent toujours respectueux devant moi, et quiconque venait me voir était préalablement prévenu à l'avance de faire attention à ses paroles, sous peine de recevoir... parfaitement.
    Idées patriotiques et révolutionnaires.
    Dans ses édits, Yu-man-tze se posait en défenseur de la patrie. Les Européens s'étaient immiscés partout dans les affaires de la Chine et menaient l'empereur selon leur volonté. A tout prix, il fallait le délivrer de cette servitude et expulser les Européens de l'empire. C'était là le premier grief. Le second grief était non moins grand, non moins redoutable; la religion chrétienne était introduite dans toutes les provinces de l'empire; les adorateurs des divinités chinoises se faisaient de moins en moins nombreux; l'empire des dieux menaçait de disparaître et le catholicisme de le supplanter; il fallait arrêter ce fléau; la victoire devait rester aux posa chinois, et pour atteindre ce but, le moyen le plus sûr, le plus expéditif était l'extermination de tous les chrétiens du royaume. Lui, touché de la triste situation faite aux dieux, avait été inspiré par Lin-kouan-pou-sa (dieu de la guerre), de prendre leur défense.
    En conséquence, il convoquait sous ses drapeaux tous ceux qui avaient encore quelque souci de l'honneur de l'empire, qui s'écroulait, et de la religion, qui menaçait de disparaître. Les païens n'avaient rien à craindre, on ne toucherait ni à leur vie ni à leurs propriétés; c'était pour eux qu'on se révoltait, pour sauver l'empire malgré lui, pour arracher l'empereur à la servitude où le tenaient sa mère (une Européenne) et les diables d'Occident; enfin c'était pour sauver la religion dont Yu-man-tze se déclarait le protecteur et le défenseur.
    Mais tout cela n'était que de belles paroles pour duper le peuple et réunir la canaille. On devait commencer par l'extermination des chrétiens, puis lorsque Yu-man-tze aurait assemblé une armée assez nombreuse, marcher sur Tchongkin, incendier la ville et lever ouvertement l'étendard de la révolte.
    Pour comprendre les raisons qui poussaient les Chinois à la rébellion, quelques explications sont nécessaires.
    Depuis longtemps déjà, les grands mandarins, vexés des concessions faites aux Européens par le gouvernement et désireux de renverser la dynastie mandchoue pour la remplacer par une dynastie chinoise, poussaient l'empereur dans la voie des réformes. Ces réformes faites coup sur coup indisposaient beaucoup le peuple, habitué à marcher dans l'ornière tracée par ses aïeux il y a quelques dizaines de siècles. De plus on répandait calomnies sur calomnies contre l'impératrice-mère; on l'accusait d'avoir une conduite détestable, de vendre l'empire aux Européens, d'être Européenne elle-même ; vous savez qu'au Su-tchuen on disait qu'elle était ma soeur ! L'impératrice-mère est une femme hautaine, intelligente prompte dans ses décisions et qu'il fallait faire disparaître, si l'on voulait que la révolution réussît. L'empereur alors n'aurait plus été qu'un jouet entre les mains des Chinois, qui l'auraient supprimé le moment venu.
    Ces calomnies habilement répandues, jusque dans les plus petits marchés, avaient fort surexcité l'esprit des populations; tout le monde détestait l'impératrice et souhaitait sa mort.
    Les Francs-maçons chinois.
    Cette agitation était due surtout aux francs-maçons qui y voyaient une belle occasion de pêcher en eau trouble ; ce sont eux qui poussèrent Yu-man-tze à la révolte, rassemblèrent ses premières recrues et vinrent journellement l'aider de leurs conseils. J'en connais aujourd'hui une belle collection.
    Je ne m'arrêterai pas ici à faire l'histoire de cette société, universellement répandue dans l'empire, prohibée par tant de décrets et malgré cela toujours vivace. Mais comme la dernière persécution est uniquement le fait des francs-maçons, il est juste d'en dire quelques mots.
    Pendant ma captivité, j'ai été assez souvent témoin d'initiations, pour être à même de connaître le but et l'organisation de leur société. Soit chez Yu-man-tze, soit chez Tsiangtsan-tchen, on recevait ordinairement les nouveaux frères dans la chambre où je me trouvais; on m'offrit même plusieurs fois de m'initier et de me donner un très haut grade, je refusai modestement cet honneur!
    Le premier but de la société est le renversement de la dynastie actuelle, pour la remplacer par une dynastie chinoise. Ce sont les francs-maçons qui ont suscité presque toutes les révolutions des deux derniers siècles, et plusieurs fois, ils' ont fait courir à la dynastie actuelle les plus grands dangers. La révolte des Taï-ping, vers 1860, l'eût certainement renversée, sans la protection donnée par les Européens aux troupes impériales. Les Taï-ping furent vaincus par Gordon et Gicquel et non par les Chinois.
    A la haine contre les Mandchoux est venue se joindre la haine contre les Européens, haine que les derniers événements, guerre avec le Japon, occupation de Kiao-tcheou, n'ont fait qu'augmenter.
    Dans nos provinces éloignées de la mer et sans contact aucun avec les Européens, on ne peut comprendre que la Chine soit vaincue par les puissances étrangères. Pour tout le monde ici, il n'y a que le Chinois de civilisé, le reste de la terre est barbare et esclave de la Chine et par conséquent doit être traité comme tel!
    Le second but de la société est la protection que se doivent et se donnent les initiés, soit dans les disputes, soit dans les procès, si fréquents en Chine. Cette dernière clause est la source d'une infinité d'injustices; les chefs en profitent pour satisfaire leur rapacité, ou assouvir leur vengeance. Les non initiés sont sans force contre eux. S'adresser au mandarin est le plus souvent peine perdue; si l'affaire est grave, le mandarin est aussitôt circonvenu par tous les chefs francs-maçons de la sous-préfecture, et le plaignant ne peut obtenir justice. Aussi les riches sont moralement obligés de s'enrôler dans cette société sous peine d'être en butte à toutes sortes de vexations.
    Cette société est admirablement organisée ; elle possède des signes secrets, qui permettent aux initiés de se connaître entre eux et de savoir le grade qu'ils occupent; dans toutes les provinces, les signes sont les mêmes. Si un étranger arrive dans une province éloignée, il se fait connaître grâce à ces signes, est aussitôt admis par les francs-maçons de l'endroit, et protégé par eux.
    De plus, au Su-tchuen du moins, ils ont réussi à se glisser dans toutes les municipalités; partout les chefs de marchés sont maçons influents, ce qui leur permet de régler les affaires comme ils l'entendent; tout le monde les craint et les redoute.
    Tels étaient les hommes qui voulaient exterminer les chrétiens et détrôner l'empereur. Yu-man-tze était au courant de toutes leurs intrigues et savait ce qui se passait à Pékin. Je me souviens encore de ce qu'il me dit à Yuin-kia-che, au plus fort de la persécution.
    Aujourd'hui, l'impératrice a été tuée à Pékin; maintenant nous sommes forts, plus rien ne s'opposera désormais à la réussite de nos plans.
    Le fait n'était pas vrai, mais il était vrai qu'on avait tenté de faire mourir l'impératrice. Seulement les événements n'avaient pas tourné, comme les révolutionnaires l'espéraient. L'impératrice, prévenue de ce qui se tramait dans l'ombre, avait appelé secrètement des soldats qui lui étaient dévoués, mis la main sur l'empereur et s'était emparé des conspirateurs. Puis, victorieuse de la révolution, elle prit la direction des affaires, ne laissant à son fils que le titre purement nominal d'empereur.
    Le plan était simple: exterminer tous les chrétiens du Su-tchuen, puis envahir les autres provinces et conduire solennellement le nouvel empereur à Pékin. Yu-man-tze devint alors méconnaissable. Cet ancien porteur de charbon, métamorphosé en chef de révolte, prit des poses de divinité: il ne parlait plus que par sentences et d'un ton impérieux. Tout le monde devait faire la grande génuflexion avant de l'approcher. Sa femme perdit aussi la tête; elle se voyait déjà future impératrice, et je n'ai jamais pu m'empêcher de sourire en l'entendant parler de ses hommes, de son pays, de son royaume! Elle s'en considérait déjà comme la souveraine.
    Résultats des négociations.
    Voici quel fut le résultat des laborieuses négociations entamées entre Yu-man-tze et les mandarins depuis plus de deux mois. Au mois d'août, le brigand avait accepté les conditions des mandarins, mais les notables chargés de faire la paix voulurent le contraindre à demander quarante mille taëls, qu'ils se partageraient ensemble. Yu-man-tze, froissé de leur rapacité, refusa de traiter. Plus tard, il avait encore promis, le jour était fixé où l'on devait me livrer aux mandarins, mais les fauteurs de la révolution veillaient, ils incendièrent Long-chouy-tchen et persuadèrent à Yu-man-tze que toute paix était désormais impossible, qu'il n'obtiendrait plus sa grâce qu'à la tête d'une forte armée et après plusieurs victoires remportées sur les troupes impériales. Personne ne doutait du succès, Yu-man-tze était invincible.
    S'ils n'avaient pu réussir, voici quel était leur plan: me massacrer sous les yeux des mandarins, qui devaient venir me chercher à Long-chouy-tchen, et s'ils n'avaient pu me tuer, disposer secrètement plusieurs centaines d'hommes armés sur la route que je devais suivre et m'enlever de force. Yu-man-tze alors était bien obligé de se déclarer en rébellion ouverte.
    Mais toutes ces précautions étaient inutiles, Yu-man-tze ne désirait que la révolte: Être constitué chef de rébellion flattait sa vanité de charbonnier, mais il cachait son jeu, et disait partout qu'il n'en voulait qu'aux chrétiens; les Houlannais et autres étaient plus francs.
    « Ce n'est pas uniquement pour tuer des chrétiens, que nous sommes venus de si loin, disaient-ils, si nous n'avions d'autre but, nous serions restés tranquilles chez nous. Nous sommes ici pour nous révolter. La révolte aura lieu, et nous saurons bien y forcer Yu-man-tze. »
    Et dire que c'était aux mains de ces hommes, rebut de la société et écume de toutes les provinces chinoises que Yu-man-tze m'avait confié avec ordre de bien me surveiller. J'avoue que jamais prisonnier ne fut mieux gardé. Toute tentative d'évasion était certainement impossible, mais les soins qu'ils me prodiguaient ne leur coûtaient guère de peine: un peu de viande préparée à la graisse, un bol de riz, un verre d'eau et c'était tout. Les délibérations avaient lieu chez eux, les chefs de la franc-maçonnerie venaient communiquer au chef de cette bande, Tun-yu-long, les plans et les ordres qu'ils avaient reçus de leurs supérieurs. On ne se cachait pas de moi ; pour tous, j'étais un homme perdu et qui ne devait jamais sortir de captivité, aussi pouvais-je tout voir, tout entendre. Quelles âmes viles et basses! Tous les moyens étaient bons à ces révolutionnaires. Calomnies, vols, assassinats, ils ne reculaient devant rien, le tout était de réussir. Ce que je dis là est l'exacte vérité, je n'invente rien. J'ai vu ou entendu tout ce que je raconte. Je reste même au-dessous de la vérité, craignant d'être taxé d'exagération; cette persécution était le prélude d'une révolution dont je devais être la première victime.
    Après l'incendie de l'oratoire de Long-chouy-tchen, les mandarins venus à Ta-tsiou pour m'arracher des mains de Yu-man-tze, pris de peur, s'enfuirent au plus vite. Un tao-tay, entre autres, craignant d'être reconnu et arrêté, était monté dans une chaise à deux porteurs et parti.
    Mon retour chez Yu-man-tze.
    Le 23, Tsiang-tsan-tchen me rendit à Yu-man-tze. J'étais resté chez lui un peu plus de deux mois.
    Dans la soirée du 23, Yu-man-tze me dit que le lendemain il allait commencer une oeuvre de salubrité publique, purger l'empire des chrétiens qui l'infectaient et compromettaient son avenir, mais que pour moi je n'avais rien à craindre et que cette persécution ne me regardait en rien. Je lui répondis simplement :
    Puisque cette persécution ne me regarde en rien, remets- moi en liberté; tu ne veux pourtant pas me forcer à tuer moi-même mes chrétiens.
    Il me répondit :
    Ta présence nous est nécessaire, et je ne te relâcherais qu'après la conclusion de la paix, si la paix peut se faire.
    Alors je ne te suivrai pas.
    Il se contenta de sourire, de ce sourire amer, sardonique, qui faisait trembler ses hommes.
    Le lendemain matin, je refusai absolument de partir. J'espérais mourir, et je vous assure qu'à ce moment la mort m'eût été bien douce, c'eût été la délivrance; mais Yu-man-tze fit venir plusieurs de ses soldats qui sans me brutaliser, ni me frapper, me mirent de force dans une chaise.
    Tu désires la mort, disait Yu-man-tze, mais tu ne mourras pas sitôt; si tu ne veux pas nous suivre de bonne volonté, tu nous suivras de force. Que pourrions-nous faire sans lui? Ajoutait-il en se tournant vers ses hommes.
    Toute résistance était impossible, et bon gré, mal gré, il me fallut assister à la destruction des plus belles et des plus vieilles chrétientés du Su-tchuen.
    Ce fut le moment le plus douloureux de ma longue détention. La guerre, une guerre de barbares était déclarée aux catholiques. Sur les drapeaux de Yu-man-tze étaient écrits ces deux mots : mie kiao (extermination des chrétiens). Le peuple tout entier était de cur avec les bandits et souhaitait l'abolition du christianisme; c'était une entente et une rage vraiment diaboliques. Dans les marchés, où il n'y avait jamais eu de chrétiens et où l'on n'avait peut-être jamais entendu prononcer leur nom, les enfants eux-mêmes criaient :
    Tuons les chrétiens, tuons les chrétiens!
    Cette agitation n'était pas particulière à la sous-préfecture de Ta-tsiou, elle s'étendait à toute la province, et il n'y avait pas un marché, pas une chaumière où l'on ne s'entretînt de la prochaine venue de Yu-man-tze et de l'extermination des catholiques.
    Et moi, venu en Chine, pour conduire ces pauvres gens dans la voie du salut, pour éclairer et convertir les infidèles, j'étais obligé de suivre Yu-man-tze, d'assister aux interrogatoires faits aux fidèles, d'entendre leur condamnation à mort et de les voir conduire au supplice. J'étais condamné à voir mourir mes chrétiens et à mourir ensuite.
    Arrivés à Ma-pao-tchang, grosse station chrétienne située à trois lieues de Long-chouy-tchen, les hommes de Yu-man-tze se dispersèrent par petites bandes, envahirent les habitations des catholiques, firent main basse sur tout ce qui s'y trouvait, et mirent le feu aux maisons. En deux heures, tout fut volé et détruit. Partout on agit de même et avec la même célérité. Si l'on trouvait un chrétien, on 1'enchaînait de suite et on l'amenait à Yu-man-tze pour y subir son jugement; puis quand tout était pillé et que les maisons flambaient, les bandits revenaient au marché préparer leur dîner et raconter leurs exploits. Ces héros comptaient comme autant de victoires les maisons abandonnées qu'ils avaient brûlées! On vendait alors le butin. La population était appelée à se réunir en un endroit déterminé, et les objets étaient livrés au plus oftrant. Tout était vendu à un prix dérisoire: le riz se donnait pour 300 sapèques le picul, au lieu de 3 ligatures (3.000 sapèques) son prix ordinaire; on obtenait pour quelques centaines de sapèques des habits et des meubles, qui valaient bien 7 ou 8 ligatures. Beaucoup de païens ont fait fortune en achetant ainsi des objets volés aux chrétiens. Ce qui ne pouvait se vendre était impitoyablement brûlé, afin qu'il ne restât rien, absolument rien aux fidèles qui reviendraient.
    Les harangues de Yu-man-tze.
    Yu-man-tze ne perdait pas son temps. Après avoir reçu les félicitations et les encouragements des chefs maçons, il sortait et haranguait la foule. Les harangues de ce porteur de charbon, métamorphosé en tribun et chef de révolte, n'étaient pas variées.
    « Les temps sont changés, disait-il ; jadis, quand je détruisais les oratoires et brûlais les maisons des chrétiens, j'étais presque seul; personne ne venait à mon secours; on me laissait seul accomplir cette oeuvre si nécessaire. Aujourd'hui, on commence à comprendre que la destruction du christianisme est devenue une nécessité, si l'on veut sauver l'empire. Tsiang-tsan-tchen est à Gan-yo et de là se dirigera sur Tchen-fou, Tang-tsouy-pin marche sur Lou-tcheou et le Su-tchuen méridional, moi j'irai à Tchong-kin; aucun chrétien ne peut donc nous échapper. La destruction du christianisme achevée dans la province, notre oeuvre ne sera qu'à moitié accomplie. Nous commencerons alors l'expulsion des Européens de la Chine. Les Européens sont riches, ils achètent mandarins et soldats, et mandarins et soldats ne rougissent pas de vendre l'empire pour quelques taëls. Mais on compte sans le peuple. Le peuple est fatigué de ces concussions et entend y mettre un terme. La Chine est le peuple le plus grand, le plus nombreux de la terre, personne ne peut lui résister; réunissez-vous tous à moi, et nous sommes assurés du succès.
    « Vous, païens, ne craignez rien, c'est pour vous, c'est pour votre salut que je me suis mis en campagne. Les chrétiens menaçaient de tout envahir, les mandarins étaient leurs protecteurs, et avant peu vous auriez tous été leurs esclaves! Les Européens allaient diviser notre empire, s'emparer de vos biens et massacrer hommes, femmes et enfants; c'est pour vous éviter ces malheurs que je lève l'étendard de la révolte. Je ne veux pas le mal de l'empire, oh non! Mais cette révolte est nécessaire pour empêcher sa ruine complète. Empereurs et mandarins ne voient rien, n'entendent rien, ne comprennent rien. Ils laissent l'empire se disloquer et ne font rien pour empêcher sa destruction. Il n'y a donc plus aucun espoir en ceux qui nous gouvernent, ce sont des vendus, des renégats. Que le peuple se lève et mette enfin un terme à tous nos maux par le massacre complet des chrétiens et l'expulsion définitive de tous les Européens. Si le peuple se soulève, nous n'avons rien à craindre. Les Européens n'oseront venir, et s'ils viennent, nous les massacrerons jusqu'au dernier. Ils ont de bonnes armes, dit-on, mais ils n'en ont pas de semblables à celles que j'ai fait fabriquer à Yu-keou-gao. Voyez ces Gmeou-eul-pao et ces Kouan-tze-pao, ils portent à 300 mètres! Je vous le répète, rien n'est à craindre, même si les soldats européens viennent nous attaquer. »
    Je ne pouvais m'empêcher de sourire en entendant ces bravades. Quand Yu-man-tze avait terminé sa harangue de parade, il lui arrivait de me demander ce que j'avais à rire.
    Je lui répondais :
    Pourquoi ne pas rire, je connais les soldats européens, j'ai vu tes hommes à l'oeuvre, tu en as dix mille avec toi, eh bien, cinquante soldats européens suffiraient pour les massacrer et toi avec!
    Et il s'en allait en provoquant de nouveau l'Europe et l'Asie et les menaçant de sa juste vengeance !
    Restait la question des propriétés appartenant aux catholiques; elle fut vite réglée : « Tous les biens des chrétiens, disait Yu-man-tze, doivent être confisqués et donnés aux pagodes; je charge les pao-tchen du soin de ces donations. Si plus tard, les chrétiens reviennent et demandent leurs biens, ne faites point droit à leurs réclamations, et si par hasard, ils vous accusent et que le mandarin accepte leurs accusations, prenez-les et massacrez-les sans pitié : brûler un oratoire, tuer un chrétien, ce sont là des oeuvres du plus haut mérite et que personne n'a le droit de nous reprocher ; au contraire, vous êtes dignes d'éloges. D'ailleurs, ajoutait-il, je reste et je veillerai à ce que mes ordres soient exécutés ! »
    Puis la rapacité prenant le dessus, il terminait en disant: «Beaucoup de chrétiens ont leurs objets de valeur cachés chez vous; ces objets m'appartiennent, car tout ce qui est aux chrétiens est à moi. Veuillez donc me les livrer immédiatement, ou sinon je vous traiterai comme chrétiens. Quant à vous, sectateurs de la grande religion (ta-kiao-jen), vous le voyez, c'est pour vous seuls que je suis en marche, c'est pour votre bien; à votre tour, aidez-moi, selon votre pouvoir, livrez-moi vos armes et cotisez-vous afin de me donner ce qui m'est nécessaire pour continuer mon oeuvre de salubrité publique. »
    Et tous ces bons païens d'applaudir et de livrer qui leurs armes, qui leur argent à Yu-man-tze et à ses lieu tenants. Le diable s'était vraiment emparé d'eux. Tous voulaient la mort du christianisme, et tous le croyaient bien fini. Aussi quelle rage quand plus tard, ils verront Yu-man-tze prisonnier, l'Européen délivré el les chrétiens retourner dans leurs maisons! Quelques voisins profitant de leur absence prolongée et croyant leur retour impossible, s'étaient emparés sournoisement d'une partie de leurs terrains et les avaient cultivés comme leur appartenant. Mais les propriétaires reviendront juste au moment de la moisson ; ils remercieront les charitables voisins de leur bon cur et feront la récolte à leur place!
    Pillages. Mes conversations avec Yu-man-tze.
    Je ne m'arrêterai pas ici à faire l'histoire de la persécution de chaque localité où j'ai passé. Elle est partout la même: on volait, on pillait, on brûlait, puis on partait pour une nouvelle station. Pas une famille chrétienne n'échappa au vandalisme des sicaires de Yu-man-tze. Les maisons les plus ignorées, les plus reculées, situées dans les gorges des montagnes, furent trouvées et incendiées. On donnait 5 ligatures à celui qui conduisait une bande détruire une maison. Quel est le fumeur d'opium capable de résister à une offre aussi tentante? Yu-man-tze donnait 40 taëls à qui arrêtait un chrétien et le lui amenait (le taël vaut actuellement 3 fr. 74); mais le Chinois aime l'argent avant tout: aussi après avoir fait un prisonnier, entrait-il en pourparlers avec lui, et si ce dernier donnait 50 ou 60 taëls, il était relâché. C'est ce qui explique le nombre peu considérable de chrétiens massacrés pendant cette persécution sans pitié et sans miséricorde; la rapacité était plus forte que la haine.
    Mais que de pillages! En quatre jours, les stations chrétiennes de la sous-préfecture de Ta-tsiou furent détruites et les fidèles dispersés. La plupart furent surpris par la persécution qu'ils n'attendaient pas de sitôt. Femmes, enfants s'enfuyaient alors n'importe où, dans les bois et les montagnes. Inutile de se réfugier chez des amis païens. Les amis de la veille étaient devenus ennemis, et personne ne voulait recevoir de chrétiens dans sa maison. Beaucoup restèrent de longues nuits sur la montagne, n'osant bouger, ni sortir de leur cachette, dans la crainte d'être reconnus. Enfin mourants de faim, ils furent obligés de partir, c'est alors qu'ils descendirent à Tchong-kin se réfugier près de l'évêque, ils n'avaient plus d'espoir qu'en nous: Dieu merci, la mission n'épargna aucun sacrifice, et grâce au zèle et au dévouement de tous, 10.000 personnes, pendant 7 à 8 mois, purent éviter la mort. Mais ces pauvres gens avaient tant souffert de la faim et du froid que beaucoup se couchaient pour ne plus se relever, dès leur arrivée à Tchong-kin! Le dixième des persécutés, surtout parmi les vieillards et les enfants, sont morts ainsi des suites des privations qu'ils avaient endurées.
    Le 28 septembre, Yu-man-tze et les bandits qui l'accompagnaient arrivèrent à Tou-kiao-tze, petit marché situé à 15 ly de la ville de Tong-liang. Les notables de Tong-liang vinrent l'y trouver et lui demander à quelles conditions il n'entrerait pas en ville.
    Retournez-vous-en vite, leur répondit le grand chef; brûlez l'oratoire, emparez-vous de tous les chrétiens qui sont en ville, et livrez-les-moi sitôt que je paraîtrai sous les murs de Tong-liang: à ces conditions seulement, j'épargnerai votre cité.
    Les notables rapportèrent ces paroles au mandarin qui acquiesça à tout. L'oratoire fut incendié. Les chrétiens ne furent pas pris, car à part le curé et son catéchiste réfugiés au prétoire, il n'y en avait plus un seul en ville.
    A la nuit tombante, Yu-man-tze se mit en route. Jamais je ne l'avais vu de si belle humeur. Arrivé près des remparts de Tong-liang, il n'entra pas en ville, comme il l'avait promis, mais dans une pagode construite sur une petite hauteur et dominant toute la vallée, où se trouve située la ville.
    Là, il fit lui-même mon lit pour la nuit, et m'assura de sa protection. Quoi qu'il arrive, me disait-il, personne ne te touchera. Vous Européens, vous êtes de braves gens; depuis trois mois que tu es avec moi, je n'ai rien trouvé à te reprocher soit dans tes actes, soit dans tes paroles. A ton insu, j'ai pris des informations partout où tu as passé, tout le monde convient que toujours tes actions étaient marquées du sceau de la justice.
    Puisque je suis si brave homme, lui repartis-je en riant, alors pourquoi me retenir prisonnier?
    Tu nous es nécessaire; tant que tu seras avec nous, les soldats n'oseront nous attaquer dans la crainte qu'il ne t'arrive quelque accident, et nous pourrons ainsi accomplir sans difficulté l'oeuvre que nous nous sommes proposé. Tu es notre sauvegarde, comment pourrions-nous songer à te relâcher? Oui, tu es un brave homme ; je le dis devant les notables de la ville de Tong-liang ici présents, tu es bien meilleur que nous Chinois ; tes actes, tes paroles, tout chez toi respire la franchise, vertu que nous ignorons, nous autres Chinois. C'est par trahison que j'ai été pris à la troisième lune et conduit à Yuin-tchang ; c'est également par trahison que je t'ai pris à la cinquième lune.
    Je sus alors que j'avais été trahi ; mais j'étais loin de soupçonner que le traître était le mandarin de Ta-tsiou, ce n'est que plus tard que Yu-man-tze me le dit. Puis il termina en ajoutant :
    Ne crains rien; par considération pour toi, nous ne toucherons pas à ta ville de Yuin-tchang (jétais curé de cette ville et du district), et les chrétiens, qui s'y réfugieront, y seront en sûreté.
    En effet, toutes les bandes ont passé près de Yuin-tchang, mais pas une ne toucha à l'oratoire, qui pourtant est situé en dehors de la ville. Je me souviens encore d'une lettre de Yu-man-tze à Tang-tsouy-pin, alors dans les parages de Lou-tcheou :
    « Je retourne à Long-chouy-tchen, viens m'y rejoindre, mais en passant près de Yuin-tchang, ne touche ni à l'oratoire ni aux chrétiens, comme c'est convenu. »
    Voyant Yu-man-tze de si charmante humeur, j'aurais bien désiré l'interroger encore et savoir, de sa propre bouche, quelles étaient au juste ses intentions, mais une nouvelle députation des notables de la ville vint encore le féliciter de la bonne oeuvre qu'il accomplissait, en purgeant le pays du christianisme, et lui apporter des présents. J'avais faim, je me mis sans façon à manger les sucreries, qu'on avait apportées, puis je me couchai.
    Arrestation du P. Houang. Un bonze prophète.
    Il était environ onze heures du soir. Je dormais depuis un instant, lorsque des cris poussés par des milliers de poitrines, me réveillèrent en sursaut :
    « Un Européen, nous tenons un Européen. »
    Je me demandais quel pouvait bien être cet Européen, car je savais qu'à Tong-liang les chrétiens étaient visités par un prêtre chinois. Yu-man-tze fumait alors son opium: il se leva aussitôt, brandit un coutelas et courut au dehors en criant:
    Que l'on amène l'Européen vivant, le premier qui le maltraitera sera puni de mort.
    Les clameurs cessèrent un peu, et au bout de quelques instants, le prisonnier entra dans la chambre, où je me trouvais : c'était le curé de la ville, Jérôme Houang, vénérable vieillard de 68 ans. Sans respect pour son âge, les bandits lui avaient brutalement enlevé ses habits et arraché la moitié de sa chevelure, et il ne lui restait plus qu'un caleçon pour tout vêtement. Quelques instants après, on amenait aussi le catéchiste nommé Tang; c'était un de mes chrétiens de Ho-pao-tchang, au service de M. Houang depuis deux ans. Les ordres de Yu-man-tze avaient été exécutés de point en point. L'oratoire brûlait, et les deux seuls chrétiens qui se trouvaient alors à Tong-liang étaient prisonniers.
    La prise du prêtre Jérôme Houang et de son catéchiste Tang est une infamie du mandarin. Quelque temps avant l'arrivée de Yu-man-tze à Tong-liang, un oratoire et quelques stations chrétiennes du district avaient été brûlés, l'oratoire même de la ville avait été pillé. M. Houang avait alors demandé la protection du mandarin, qui le fit venir dans son prétoire. Là il avait le droit de se croire en sûreté, mais à l'arrivée des brigands sous les murs de la ville, les notables en firent passer une centaine par-dessus les remparts et les conduisirent au prétoire: aussitôt le mandarin se cacha. Étonné du bruit qui se faisait et ignorant l'arrivée de Yu-man-tze, M. Houang s'était levé et avait ouvert la porte de sa chambre, pour s'informer de ce qui se passait. Immédiatement deux femmes du mandarin le saisirent et le remirent aux notables, qui le livrèrent aux bandits. Ces derniers le dépouillèrent de ses vêtements, lui donnèrent quelques coups de couteau, puis croisant leurs piques, ils le placèrent dessus et le portèrent ainsi à travers la ville. Arrivés près des remparts, ils le lancèrent par-dessus les murs; sa chute aurait certainement été mortelle, car les bandits qui attendaient en dehors, allaient le recevoir au bout de leurs piques, mais un homme de Fou-tcheou, espèce d'hercule qui s'était adjoint à Yu-man-tze le soir même, repoussa toute cette foule, et reçut M. Houang dans ses bras; c'est ainsi que le pauvre curé chinois, sauf quelques coups de couteau, arriva sain et sauf chez Yu-man-tze. Le catéchiste Tang avait également été livré et amené, mais moins brutalement.
    Yu-man-tze ordonna de lier les deux prisonniers à la même chaîne, puis commença leur interrogatoire. Celui du catéchiste fut vite achevé, celui de M. Houang dura plus longtemps. Le brigand le croyait fort riche et voulait absolument savoir où se trouvait son argent. Le prêtre avait beau protesté qu'il ne possédait rien, l'autre ne le croyait pas. Enfin fatigué de ces questions, harcelé, insulté par toute cette tourbe qui entourait Yu-man-tze, il lui répondit qu'il était au prétoire.
    Écris au mandarin de nous l'envoyer.
    Je ne vois pas, répliqua M. Houang, de plus ma main tremble, et depuis longtemps, il m'est impossible d'écrire.
    Et comme Yu-man-tze insistait encore, je lui dis :
    Puisque tu désires tant cet argent, écris toi-même au mandarin, il t'a livré le propriétaire, il te livrera aussi bien ce qui lui appartient.
    Yu-man-tze n'insista plus, et l'incident fut ainsi clos.
    Quelques instants plus tard, le mandarin envoyait 700 taëls au brigand en le priant de vouloir bien s'éloigner de la ville, selon sa promesse. Le jour approchait, le chef des bandits donna immédiatement le signal du départ pour Hotcheou, afin d'y prendre le P. Giraux et de me l'adjoindre comme compagnon de captivité. Arrivé à 20 ly de Tong-liang, à un marché nommé Liang-chouy-tchen, la bande s'arrêta pour déjeuner. Là je pus causer avec M. Houang. J'en profilai pour lui faire ma confession et entendre la sienne. C'est dans une mauvaise chambre de pagode, au milieu des cris et des vociférations des bandits qui se bousculaient autour de nous qu'eurent lieu nos aveux réciproques ; mais alors nous ne prêtions guère attention à ce qui se passait autour de nous, et je vous assure que rarement j'ai fait une aussi bonne confession, il est vrai que j'avais eu le temps de la préparer ! Je pus aussi entendre la confession du catéchiste et lui adresser quelques paroles de consolation. J'étais persuadé que M. Houang et son domestique allaient être décapités dans ce marché. Mais là une violente discussion s'éleva pour savoir quelle route il fallait suivre. La plupart, les Houlannais entre autres, opinaient pour Ho-tcheou et Kiang-pée, mais un bonze, que Yu-man-tze ne manquait jamais de consulter dans les circonstances graves, était seul d'un avis tout à fait opposé :
    En descendant à Kiang-pée, disait-il à Yu-man-tze, tu te trouveras resserré entre deux fleuves : le Kui-ho et le Yang-tse, les soldats te cerneront facilement, et il te sera impossible de t'enfuir, toi et toute ton armée serez précipités dans le fleuve. Il est donc bien préférable de se diriger sur Yuin-tchouan, tu connais le pays, la population est de cur avec toi, et à l'arrivée des soldats, tu pourras facilement leur échapper en te cachant dans les endroits inaccessibles de la montagne et connus de toi seul.
    Yu-man-tze suivit ce conseil et changea son itinéraire ; le P. Giraux était sauvé ainsi qu'un prêtre chinois Tchao réfugié avec lui au prétoire de Ho-tcheou. C'est la seule bonne oeuvre qu'ait faite ce bonze. Ce prêtre des idoles était vraiment le diable incarné, et sa figure n'avait rien d'humain. Je ne sais à quelle secte il appartenait et d'où il sortait, mais ce n'est qu'après de longs efforts qu'il avait dû réussir à contracter ses traits d'une façon aussi affreuse : ses yeux surtout étaient horribles et il était presque impossible de les fixer ; ils roulaient dans leur orbite comme deux boules de feu. Je m'amusai un jour à le fixer, et je réussis à lui faire baisser les yeux, mais il n'était pas content ; quelques instants plus tard, il prophétisait ma mort prochaine, car il était prophète et prétendait lire dans l'avenir comme dans un livre ouvert. Je me moquais beaucoup de ses prédictions, qui ne s'accomplissaient jamais; aussi m'en voulait-il à mort. N'osant s'attaquer à moi, il déversa sa fureur sur M. Houang. Un jour, il se mit à le maudire, à lui dire qu'avant deux jours, il mangerait sa chair toute crue, puis finalement lui appliqua deux soufflets. Furieux, je me levai, et envoyai rouler ce forcené à 10 mètres. Ce fut fini, jamais plus je ne revis le bonze, prophète dans l'armée de Yu-man-tze.
    Le lendemain, Yu-man-tze voulait exécuter ses deux victimes; je parvins à l'épouvanter. Je lui représentai que M. Houang était prêtre, revêtu d'une grande dignité et que sa mort entraînerait probablement celle du mandarin de Tong-liang. Il me promit alors de ne pas décapiter M. Houang et de me le laisser comme compagnon de captivité. En effet, depuis ce jour, nous ne nous séparâmes plus, nous mangions ensemble, nous couchions dans le même lit, nous conversions en langue latine que personne ne comprenait, l'existence devint presque douce et les jours passaient rapides.
    Martyre de plusieurs chrétiens.
    Yu-man-tze m'avait aussi accordé la grâce du catéchiste ; Tang ne portait plus de chaînes, et il pouvait circuler dans la bonzerie où nous nous trouvions.
    Mais, un soir, à la tombée de la nuit, quelques bandits arrivèrent, et sans mot dire, lièrent de nouveau M. Houang et Tang à la même chaîne. Comme Tang demandait la raison de cet acte :
    As-tu peur de mourir, fils de chien? lui répondit-on. Ce fut la seule parole qu'il obtint.
    Je crus un moment leur exécution fixée pour le lendemain. La cause de ce revirement venait de ce que plusieurs notables de la ville de Tong-liang avaient persuadé à Yu-man-tze de décapiter ses deux prisonniers, sous prétexte qu'ils avaient terrorisé la population et profité de leur influence près du mandarin, pour faire prendre et punir quelques auteurs de la récente persécution de Gan-ku. Il fallut encore dépenser des flots d'éloquence pour obtenir la grâce de M. Houang, mais le bandit voulut absolument la tête de Tang. Les deux victimes restaient toujours liées à la même chaîne, le catéchiste put se confesser et se préparer à la mort. On vint plusieurs fois lui proposer l'apostasie ; toujours il refusa courageusement. Le lendemain vers neuf heures, Yu-man-tze sortit et vint prononcer le jugement de mort. Je répète ses paroles textuellement, elles ont été prononcées devant moi, et je n'en ai pas oublié une seule :
    Tu es un homme de bien, je le sais à Tong-liang, où tu exerçais la médecine, les notables t'estiment, mais tu appartiens à cette religion du diable (Kouy-kiao). Je ne puis te pardonner ce crime, tu dois mourir.
    Puis, s'adressant à ses hommes, il leur dit ces simples mots :
    Conduisez-le à la mort.
    Tang se leva alors, vint droit à moi.
    Père, dit-il, adieu, bénissez-moi.
    Il ne put en dire davantage, les bandits l'entraînaient de force. Dehors, en passant devant la fenêtre, il me dit encore d'une voix ferme :
    Je ne crains rien, je suis heureux de mourir pour la foi; au ciel où je vais, je prierai pour vous et obtiendrai votre délivrance.
    Quelques minutes après, les trompettes résonnaient. Tang était mort en récitant l'Ave Maria, qu'il n'avait pas eu le temps d'achever. Il était mort en brave et en chrétien. J'enviais son sort ; son martyre à lui était fini, il était bienheureux, et moi il me fallait encore souffrir, assister à la destruction d'autres chrétientés, sans savoir quand et comment finirait cette persécution. Quelle vie! Mon Dieu! Il est impossible de se figurer ce que ces souffrances morales font souffrir. La mort, si douloureuse fût-elle, eût été mille fois préférable.
    Tous les chrétiens, qui furent arrêtés, surent mourir pour la foi; aucun d'entre eux ne songea à apostasier. Un habitant de Tou-kiao-tze fut pris quinze jours après son mariage, mais aucune promesse ne put le faire consentir à l'apostasie. Un autre, de Yuin-kia-che, n'avait pas encore reçu le baptême ; il refusa obstinément d'apostasier une religion qu'il connaissait à peine et fut baptisé dans son sang. Un fumeur d'opium de Kiang-tsiu, qui ne fréquentait pas l'église depuis 30 ans et que le curé ne connaissait même pas, mis en demeure d'apostasier, refusa et alla joyeux au supplice, en disant qu'il ne trouverait jamais si belle occasion de sauver son âme. Un de mes chrétiens de la ville de Yuin-tchang fut pris par les soldats de Tang-tsouy-fun; ce dernier voulut le contraindre à l'apostasie, mais le chrétien se moqua de lui et fut conduit à la mort ; arrivé sur le lieu du martyre, il dit à celui qui devait lui trancher la tête :
    Attends que jaie fini de réciter mes prières. » Puis se mettant à genoux, il récita son acte de contrition; sa prière terminée, il dit au bourreau :
    Maintenant tu peux me tuer, je suis prêt.
    Le cuisinier du curé de Ta-tsiou, pris et enchaîné, répétait sans cesse ces paroles :
    Jésus, sauvez-moi, Jésus, sauvez-moi.
    Les bandits se moquaient de lui et disaient :
    Nous ne voyons point ton Jésus venir à ton secours, inutile de l'appeler davantage.
    Et comme il continuait, ils le frappèrent de coups de bâton et de couteau, puis finalement lui coupèrent les deux lèvres; le pauvre supplicié continua encore ses supplications pendant deux jours et mourut en disant toujours les mêmes paroles : « Jésus, sauvez-moi. » Bref, cette persécution, si terrible qu'elle fût, ne fit pas d'apostats et nous attira même de nouveaux catéchumènes.
    Négociations pour ma délivrance.
    A Yuin-kia-che, district de Tong-liang, Yu-man-tze reçut la première nouvelle de l'arrivée des soldats à Gan-yo. Le gouvernement chinois, pressé par M. Pichon, ministre de France à Pékin, qui, malgré les difficultés survenues entre la France et l'Angleterre, savait encore se faire écouter, s'était enfin décidé à employer la force armée. Je ne saurais trop vivement remercier notre digne représentant. Merci également à Mgr Favier, qui, usant du crédit qu' il s' est acquis à la cour, sert depuis trente ans non seulement les intérêts de sa mission, mais ceux de toutes les missions de la Chine, et qui fit vraiment l'impossible pour obtenir ma délivrance et arrêter la persécution.
    Yu-man-tze ne s'émut pas trop de l'arrivée des soldats, et il avait raison. En effet, quelques jours plus tard, plusieurs soldats de l'armée de Tcheou-kun-men vinrent dans son camp et lui dirent :
    Tu n'as rien à craindre, les soldats sont venus, c'est vrai; mais tous, chefs et soldats, sont de cur pour toi. S'il y a combat, avance-toi hardiment, nous déchargerons nos fusils en l'air, puis nous passerons tous dans ton camp.
    Et tous les jours arrivaient de nouveaux soldats, qui répétaient les mêmes paroles. Aussi Yu-man-tze ne voulait-il faire la paix qu'à des conditions ridicules : recevoir mille fusils européens, commander trente bataillons de soldats (plus qu'il n' y en a dans tout le Su-tchuen!), exiger l'évacuation de Kiao-tcheou et de Formose ainsi que l'expulsion des Européens de tout l'empire!
    Telles étaient ses conditions, et le brigand les trouvait encore modestes! A ce prix, ce porteur de charbon voulait bien faire la paix et laisser l'empire à l'empereur! A Yuin-tchouan, les envoyés de Tchang-ky, colonel d'un régiment chinois, vinrent le trouver. Yu-man-tze ne voulut pas traiter avec eux, mais envoya deux de ses hommes porter une lettre à Tchang-ky. Dans cette lettre, il déclarait souhaiter la paix, mais ne vouloir la faire qu'avec un chef de l'armée chinoise. Ce chef devait venir dans son camp ; pour lui, il ne se dérangerait pas et continuerait ses ravages jusqu'à son arrivée. A moi, il dit :
    Maintenant tout va bien, j'ai envoyé une parole à Tchang-ky !
    Il croyait s'être humilié beaucoup. Dans son esprit, il aurait dû continuer la persécution et ne la cesser que lorsque le vice-roi, lui-même, serait venu implorer la paix à genoux! Les Houlannais étaient encore plus exigeants, ils voulaient que ce fût l'empereur lui-même qui vint traiter en personne. Dans la soirée, Yu-man-tze réunit son conseil et manifesta son désir de faire la paix, si Tchang-ky apportait des conditions convenables. Les Houlannais également tinrent conseil dans la chambre où j'étais; leurs dernières paroles furent celles-ci :
    Nous sommes ici pour exiger l'expulsion des Européens de l'empire, si Yu-man-tze fait la paix à d'autres conditions, nous ne nous soumettrons pas.
    Le lendemain, on prévint le chef que ces mêmes Houlannais voulaient me tuer et se déclarer ensuite en rébellion ouverte. Aussitôt le grand chef m'ôta d'entre leurs mains et me confia à quelques-uns de ses parents.
    Tchang-ky, à la réception de la lettre de Yu-man-tze, lui écrivit de suite qu'il allait venir le trouver ; Yu-man-tze resta alors à Lay-sou, marché situé à 45 ly de la ville de Yuin-tchouan, puis quand il sut que Tchang-ky s'approchait, il alla l'attendre au marché de Ouang-pin, sur les confins des territoires de Lou-tcheou et Yuin-tchouan; tous les deux discutèrent les conditions de la paix pendant une demi-journée, mais il leur fut impossible de s'entendre. Yu-man-tze n'exigeait plus l'expulsion des Européens, mais il voulait absolument des fusils et commander à cinq mille hommes. Tchang-ky se retira sans avoir rien décidé et promit de revenir à la nuit. Yu-man-tze eut alors un projet infernal. Si Tchang-ky n'acceptait pas ses conditions, il le tuerait dans la nuit même, puis irait avec tous ses soldats (environ 12.000) cerner Tcheou-kuin-men, qui se trouvait à une lieue et demie de là avec quelques dizaines de soldats, attendant l'issue de la conférence, il le massacrerait lui et ses soldats, me tuerait ensuite et continuerait sa marche sur Lou-tcheou et Tchong-kin, mais cette fois en se déclarant en rébellion ouverte. Tchang-ky, averti de ce projet et peu soucieux de terminer sa précieuse vie d'une façon aussi brusque, promit alors 1.500 fusils, le commandement de 2.500 hommes et le grade de colonel. Yu-man-tze finit par accepter, en protestant modestement que c'était bien peu, et promit de retourner à Long-chouy-tchen. Nous étions au II de la neuvième lune (25 oct. 1898).
    Tchang-ky avait promis, mais sans pouvoirs, aussi ses conditions ne furent-elles pas acceptées en haut lieu, car on ne pouvait armer qui voulait se révolter. Cette nuit-là, le colonel chinois eut-il l'intention de se révolter et de passer dans le camp des rebelles? Je l'ignore ; mais pendant le mois suivant, il demeura à Yeou-tin-pou. Chaque jour, il avait des conférences avec un neveu de Yu-man-tze. Que se passa-t-il entre eux? Tchang-ky promit-il à Yu-man-tze de se ranger sous ses drapeaux? Je ne sais. Toujours est-il quil fut accusé de trahison par les chefs de l'armée chinoise, et aujourd'hui il gémit sous les verrous, attendant son jugement. En voilà encore un à qui j'ai porté malheur sans le vouloir.
    Le lendemain, Yu-man-tze prit la route de Long-chouy-tchen, comme il l'avait promis. A Py-lo-tchang, il entendit dire que le chef des satellites du prétoire de Yuin-tchang, Ouang-fang, se trouvait à 30 ly de là, à Chouang-ho-tchang. Le brigand nourrissait contre cet homme une haine mortelle, qui datait de dix ans. Ouang-fang, en effet, durant les dernières persécutions, avait ouvertement pris la défense des chrétiens ; il avait livré plusieurs combats à Yu-man-tze et lui avait tué pas mal de monde. Mon geôlier saisit cette occasion de se venger. Il envoya au milieu de la nuit deux cents hommes, qui surprirent Ouang-fang dans l'auberge où il se trouvait et le tuèrent avec quatre de ses compagnons. Enfin on arriva à Long-chouy-tchen ; Yu-man-tze se croyait le roi du pays et agissait comme tel. Il interrogeait et dirimait les procès, faisait des édits, prohibait ou exigeait ce qui lui plaisait! Mme Yu-man-tze ne parlait plus que de « mon pays, mes gens, mes soldats ». Long-chouy-tchen était devenu la capitale d'un nouveau royaume dont Yu-man-tze était l'empereur. Tout le monde écoutait à genoux les paroles et les ordres de ce nouveau souverain, le remerciait quand il plaisait à Sa Majesté de faire appliquer mille coups de rotin, et tout ce que disait, tout ce que faisait le grand homme, était digne de louanges et d'admiration.
    Arrestation dun général chinois.
    Les pourparlers recommencèrent : Yu-man-tze voulait les hommes et les fusils promis et ne consentait à ma délivrance quaprès avoir reçu toutes ses armes jusquà la dernière. Les mandarins répondaient quils ne pouvaient trouver dun seul coup tant de fusils et de munitions et le priaient dattendre, de patienter. Pendant ce temps; le nouveau vice-roi de la province faisait une commande de fusils et de canons allemands ; Pékin envoyait un fan-tay (grand trésorier de la province) avec tout pouvoir pour terminer cette affaire; on faisait venir des soldats des autres provinces pour livrer bataille à Yu-man-tze, et si cétait nécessaire, maintenir le peuple dans le respect et lempêcher de prêter main-forte aux bandits. On commençait à comprendre que la position était grave et que sans mesures énergiques, la persécution allait tourner à la révolte. Les mandarins, tout en désirant du fond de leur cur lextinction du christianisme, ne voulaient plus de la rébellion. Les révolutionnaires avaient été vaincus à Pékin, ils navaient plus despoir de réussir dans les provinces; il fallait donc en finir avec Yu-man-tze. Tous ces préparatifs se faisaient secrètement, bien entendu, et Yu-man-tze nen savait rien, au contraire, on l'amusait avec de bonnes paroles. Le bandit croyait donc obtenir tout ce que Tchang-ky lui avait promis, le 14 de la dixième lune (27 novembre), Tcheou-kuin-men arriva à Long-chouy-tchen, porteur dune lettre du fan-tay. Dans cette lettre, le fan-tay exigeait ma mise en liberté immédiate, ou sinon il mettrait le pays à feu et à sang. Tcheou-kuin-men fut encore plus explicite.
    Il me faut lEuropéen aujourd'hui même, dit-il, ou bien je reviens demain lenlever de force. Mes soldats sont disposés tout autour du marché, tu ne peux donc échapper à ma vengeance.
    Yu-man-tze bondit, furieux ; il ne put quarticuler des menaces de mort dont le sens peut se traduire ainsi: « Arrêtez-le... enchaînez-le... il veut venir m'attaquer demain. Eh bien, je le fais prisonnier... on verra bien si ses soldats oseront venir le délivrer... S'ils viennent, ce sera le signal de sa mort.
    Tcheou-kuin-men fut arrêté et enchaîné. Puis Yu-man-tze fit un édit, dans lequel il appelait tout le monde à venir se joindre à lui et à résister par la force à l'armée régulière. Dans ces quelques jours, trois ou quatre mille hommes se présentèrent. On célébra la prise de Tcheou-kuin-men comme une action d'éclat, un trait de génie. On vint en foule de Yuin-tchouan, de Yuin-tchang, de Tong-liang, féliciter Yu-man-tze de cette nouvelle capture et l'exhorter à ne rien céder de ses prétentions, au contraire à les augmenter, par exemple à me garder le reste de mes jours; il pouvait tout exiger, sûr d'obtenir ce qu'il voudrait ; n'avait-il pas en son pouvoir un Européen, le propre oncle de l'empereur! Et un général de l'armée régulière !
    Les chefs subalternes de Tcheou-kuin-men, à la nouvelle de l'arrestation de leur général, s'empressèrent d'écrire à Yu-man-tze que cette lettre du fan-tay était un malentendu, que Tcheou-kuin-men n'avait jamais eu l'intention de l'attaquer, et qu'il n'avait donc qu'à se tenir tranquille ; dans peu de temps, le nombre de fusils requis serait rempli et la paix serait faite. Les fusils, en effet, arrivaient, mais ils devaient servir à attaquer Yu-man-tze et non à l'armer. On les montrait même aux hommes qu'il envoyait à Yuin-tchouan, afin de presser l'exécution des conditions de la paix, pour lui prouver qu'on ne le trompait pas et qu'il ne devait pas avoir d'inquiétude. On fabriqua même de longs télégrammes dans lesquels le vice-roi, l'empereur lui-même acceptaient toutes les conditions proposées par Tchang-ky. On ne pouvait mentir plus effrontément. Cette manière d'agir ne nous paraît guère honnête, à nous Européens, mais en Chine, on comprend l'honnêteté d'une autre façon qu'en Europe ; un Chinois ne peut pas concevoir qu'on eût dû agir autrement. Le plus rusé a toujours raison.
    La bataille de San-kiao-tchang.
    Pendant ce temps, plusieurs combats avaient été livrés aux autres chefs de bande qui avaient été vaincus. Leurs hommes venaient alors se réfugier à Long-chouy-tchen, près de Yu-man-tze. Ils y étaient en sûreté. C'est incroyable ! Toute la population était de cur pour ces bandits qui la pillaient sans vergogne. Si les soldats arrivaient dans un village, on refusait de leur vendre du riz, on les traitait de chrétiens, de soldats européens, etc. Les chefs leur disaient gravement :
    Vous ne pouvez venir ici ; les édits du grand homme Yu-man-tze sont arrivés qui nous défendent de vous recevoir, veuillez donc vous diriger sur un autre point. Ici nous ne vous recevrons pas.
    Et les soldats étaient obligés de les menacer de brûler le village, afin d'obtenir vivres et logements. Pour tous, il n'y avait plus ni empereurs, ni mandarins, il n'y avait que Yu-ta-jen, Yu-le-grand.
    Cependant les fusils et les canons étaient arrivés, les soldats s'étaient aguerris dans les petits combats livrés de côté et d'autre ; de plus ils avaient été si mal reçus par la population, qu'ils avaient pris en haine ce pays et ne respiraient que vengeance. On pouvait donc compter sur eux, ils ne passeraient plus dans le camp ennemi. Le 13 de la onzième lune (25 décembre), le fan-tay en envoya 180 à San-kiao-tchang, petit marché situé à quatre lieues de Long-chouy-tchen. Mais les chefs refusèrent de les recevoir. Furieux, les soldats les saisirent et les enchaînèrent. Aussitôt tout le pays se souleva et bientôt quelques milliers d'hommes vinrent attaquer les 180 soldats. Ceux-ci se défendirent vaillamment et forcèrent cette foule à peu près désarmée d'ailleurs, à se retirer. Alors on demanda du secours à Yu-man-tze.
    C'est pour toi que nous nous sommes opposés à l'arrivée des soldats, lui dirent les députés, c'est pour toi que nous nous sommes assemblés et que nous avons combattu, et maintenant nous laisseras-tu dans la peine, nous laisseras-tu exterminer par les soldats, n'as-tu plus personne qui puisse nous secourir et nous sauver? » Yu-man-tze les félicita de s'être opposé au passage des soldats, leur promit un prompt secours et jura de tirer vengeance des meurtres commis. Dix-sept cents hommes partirent dans la nuit du 14 au 15 (de la onzième lune) 26-27 décembre et arrivèrent à San-kiao-tchang au point du jour. Vers quatre heures, la bataille commença. Les soldats tuèrent ou blessèrent une centaine d'individus, mais se voyant débordés de tous côtés, ils se replièrent en bon ordre sur Yuin-tchouan, où ils arrivèrent au milieu de la nuit et n'ayant perdu qu'un homme. Telle fut la bataille de San-kiao-tchang, qui eut dans le pays un retentissement énorme et doubla encore, si possible, la réputation de Yu-man-tze. Plus de trente mille personnes avaient livré bataille à cent quatre-vingts soldats, en avaient blessé un, tué un autre, quelle victoire ! Yu-man-tze, lui-même, pendant plusieurs jours, vanta sa force, son habileté, menaça de nouveau la Chine et l'Europe et parla d'aller à Yuin-tchouan, enlever le fan-tay et de lui couper la tête comme à un simple chrétien. «Je suis plus grand, plus fort que lui, » disait-il aux chefs francs-maçons qui venaient l'aduler et le féliciter de son récent exploit. Puis cette exaltation tomba peu à peu, et Yu-man-tze se remit à attendre ses fusils.
    Les défaites de Yu-man-tze.
    Les événements allaient se précipiter, et ma captivité touchait à sa fin. L'impératrice mère, sur les instances de. Mgr Favier, avait envoyé elle-même ordre au fan-tay d'en finir au plus vite et de m'enlever par la force des mains de Yu-man-tze, puisqu'il n'y avait plus d'autre moyen de me sauver. Mais avant on essaya encore de délivrer Tcheou-kuin-men, prisonnier depuis quarante jours. Ce n'était pas chose facile, car Yu-man-tze tenait à lui et comptait bien lui trancher la tête, si les soldats venaient à Long-chouy-tchen. Voici comme on obtint sa délivrance :
    Les mandarins, qui se trouvaient à Yuin-tchouan, achetèrent plusieurs personnes très influentes près du brigand, ce qui était facile à ce moment où les plus intelligents prévoyaient la défaite finale : puis ils lui adressèrent cette lettre :
    « Les conditions de la paix vont être remplies, les fusils, les cartouches, la poudre, tout est arrivé ; mais Tcheou-kuin-men est notre chef à tous, et par un malentendu inexplicable, il est ton prisonnier depuis un mois. Eh bien, renvoie-le de suite et donne-lui la gloire de terminer cette affaire. C'est lui qui a été à la peine, qu'il soit au moins à l'honneur! »
    A la réception de cette lettre, les hommes vendus aux mandarins militaires, vinrent aussitôt presser Yu-man-tze relâcher son prisonnier. Le brigand ne se douta de rien, il fixa le départ de Tcheou-kuin-men pour le surlendemain et lui donna une escorte composée de 200 hommes.
    A 20 ly de Long-chouy-tchen, ceux-ci rencontrèrent les soldats qui venaient recevoir leur chef. Soldats et bandits de Yu-man-tze fraternisèrent cordialement ; tout le monde, cette fois, crut la paix faite.
    Yu-man-tze me préparait déjà un départ plus triomphal que celui de Tcheou-kuin-men lorsque la nouvelle arriva que ce même Tcheou-kuin-men n'était plus qu'à deux lieues du marché, à la tête de tous ses soldats. Yu-man-tze envoya de suite demander ce que cela signifiait. Tcheou-kuin-men lui répondit :
    « Le fan-tay m'a donné ordre de m'installer à Chouang-long-pou, je suis bien obligé de suivre les ordres de mes supérieurs, mais ne crains rien, je n'irai pas à Long-chouy-tchen. »
    En effet, il ne devait pas venir à Long-chouy-tchen, c'était le fan-tay qui allait arriver par une autre route. Tcheou-kuin-men disait la vérité, pas toute la vérité ; en Chine, ce n'est pas de bon ton.
    Yu-man-tze passa donc encore cette journée du 15 janvier sans grandes appréhensions. Mais le lendemain 16, vers neuf heures du matin, la nouvelle arriva qu'un nouveau corps de troupes avait passé à San-kiao-tchang, cette fois sans opposition des habitants, et s'avançait vers Yu-keou-gao, village situé sur le sommet de la montagne à trois lieues de Long-chouy-tchen, et où le brigand avait construit une forteresse qu'il croyait inexpugnable, il resta donc encore tranquille.
    Cependant la peur s'empara d'une partie de ses hommes qui s'enfuirent; d'autre part il apprit que la population se tournait contre lui et accueillait les soldats de l'armée régulière, il consulta le bonze-prophète, dont j'ai parlé précédemment. Après plusieurs prosternations, celui-ci répondit :
    Les soldats approchent, mais Yu-tong-tchen en tuera six cents, recevra trois grandes dignités et la paix se conclura.
    Or, au moment même où se faisait cette prophétie, voici ce qui se passait à Yu-keou-gao : les soldats, arrivés en vue de la fameuse forteresse imprenable, y envoyèrent deux boulets, cela suffit pour la détruire complètement. Les deux mille braves chargés de la défendre, à la vue de ce désastre, senfuirent à toutes jambes, sans tirer un coup de fusil. Les malheureux habitants du village, qui navaient pas eu le temps de fuir avant la venue des soldats, furent massacrés sans pitié. Quelques jours après, on releva 133 cadavres, soit de femmes, soit denfants, qui avaient été tués par les soldats. Le fan-tay ne sarrêta pas à Yu-keou-gao, il se dirigea de suite sur Long-chouy-tchen, et pendant que Yu-man-tze gagnait la montagne, il sétablit là où la veille le brigand régnait en maître.
    A larrivée des soldats à Long-chouy-tchen, il ne restait plus que cinq personnes dans la petite ville ! La terreur sy était répandue ; toutes les maisons étaient désertes ; les hommes erraient à travers les champs ; les femmes qui navaient pas encore fui, se dirigèrent vers Ta-tsiou. Le mandarin avait fait fermer les portes de la ville, et lorsque les malheureuses se présentèrent, elles ne purent entrer. Elles restèrent un jour et une nuit exposées au froid et à la pluie, pleurant et implorant la miséricorde du mandarin. Ils étaient loin les jours, où lon refusait asile aux chrétiens persécutés, où on les livrait sans pitié à Yu-man-tze ; si les chrétiens avaient désiré la vengeance, ils lauraient eue dans ces tristes jours.
    Personne ne parlait plus dexterminer le catholicisme, on soupirait après la paix, on la voulait à toute force et à nimporte quelle condition.
    Ma fuite. Massacre de M. Houang.
    Mais la principale condition était ma mise en liberté et jétais toujours entre les mains de Yu-man-tze. Celui-ci était bien mal informé des événements. Son fils Yu-chao-tsuien, le vaincu de la forteresse, était venu lui dire quil avait livré combat aux soldats, leur avait tué quelques dizaines de personnes et restait toujours campé sur la montagne. Réconforté par cette bonne nouvelle, le chef fumait tranquillement son opium, ne se doutant de rien, et de temps à autre défiant encore les soldats de lattaquer. Tout à coup on vint lui dire quà une demi-lieue de là, les soldats brûlaient tranquillement sa maison. Yu-man-tze se leva aussitôt et partit livrer bataille. Il était vers 3 heures du soir ; nous gravissions la montagne, M. Houang et moi il pleuvait, la route était glissante et la côte à pic. Au bout de quelques instants, M. Houang me dit :
    Nous sommes condamnés à mourir; je suis fatigué, je ne peux plus faire un pas, je préfère donc mourir ici.
    Je lui répondis :
    Profitons du désordre actuel pour nous enfuir. Les hommes qui nous suivent nous sont tous dévoués (je les avais achetés pendant ma captivité), loccasion est belle, profitons-en.
    Pendant que Yu-man-tze filait sur la droite avec ses soldats, nous prîmes la route à gauche. Au bout de quelques centaines de mètres, M. Houang sassit sur le bord du sentier pour se reposer ; moi, jallai un peu plus loin me cacher dans un épais bosquet de bambous. Mais Yu-man-tze saperçut de notre disparition, il envoya de suite 200 hommes pour nous tuer, là où ils nous rencontreraient. M. Houang était encore assis sur le bord de la route, lorsque ces hommes arrivèrent. Emus par le grand âge de la victime et par ses malheurs, ils hésitaient, malgré leur cruauté, à lui donner le coup fatal, quand lun deux plus féroce que les autres, dit :
    Vous nosez le tuer, laissez-moi faire.
    Puis sapprochant, il le perça de sa lance.
    La victime ne poussa pas un cri ; son martyre fut rapide, car le premier coup de lance dut être mortel. Jétais caché un peu au-dessus de la route, dans un endroit doù je pouvais tout entendre. Ces monstres se partagèrent alors les habits que M. Houang portait sur lui, et la victime demeura nue sur la route, exposée à tous les outrages des hommes de Yu-man-tze, qui commençaient à fuir dans toutes les directions. Les bandits, ne me croyant pas si près, allèrent me chercher beaucoup plus loin, de sorte que je restai tranquille jusquà la nuit.
    Pendant ce temps, la bataille s'engageait. Les balles des soldats passaient par-dessus nos têtes, mais je ne courais aucun danger, car j'étais protégé par un talus épais. Vers cinq heures, le feu cessa, les combattants s'étaient arrêtés pour dîner. Un des hommes qui me protégeaient (un neveu de Yu-man-tze) me conduisit alors chez sa sur habitant la montagne. A peine arrivé là par des chemins secrets, de vrais casse-cou, j'entendis la fusillade recommencer. La famille avait tué un porc le jour même; je n'avais pas mangé depuis le matin, la course à travers les précipices de la montagne m'avait ouvert l'appétit ; je me mis à dîner tranquillement et attendis la nuit pour fuir.
    Les habitants de la montagne s'étaient réfugiés un peu partout dans les forêts de bambous; j'en rencontrai beaucoup, et je vous assure que plus personne ne m'insultait. Quand j'arrivais, les femmes se mettaient à genoux et me priaient de les sauver ; elles n'espéraient plus en Yu-man-tze et n'avaient d'espoir qu'en son prisonnier. Quand elles rencontraient les rebelles, elles leur criaient :
    Ne tuez pas l'Européen, remettez I'Européen en liberté; s'il meurt, nous sommes perdues.
    De la montagne, on apercevait la magnifique plaine qui s'étend jusqu'au delà de Long-chouy-tchen, et qu'un brouillard épais couvrit à la tombée de la nuit ; les soldats incendièrent alors les maisons; je n'ai guère assisté à un spectacle plus poignant que ces flammes perçant le brouillard, rougissant tout l'horizon; on eût dit une mer immense en feu. De temps à autre, quelques coups de fusil étaient tirés et l'on entendait les cris de rage des fidèles de Yu-man-tze, qui essayaient de riposter sans pouvoir atteindre les soldats. Yu-man-tze dut se retirer au haut de la montagne, mais il avait disposé des sentinelles sur toutes les routes et sur tous les sentiers, afin de le prévenir, si les soldats essayaient d'arriver jusqu'à lui. En même temps, il me faisait chercher de tous côtés. Et autour de la maison où j'étais caché, je pouvais entendre les brigands crier : « Où est l'Européen, ordre est donné de massacrer l'Européen ; si vous le rencontrez, ne l'épargnez pas. »
    Vers onze heures, j'envoyai voir si l'on ne pourrait pas trouver une issue pour fuir. Impossible, la nuit était obscure, et à tous les cent pas, on se heurtait à des hommes gardant les routes ou me recherchant. Il ny avait plus despoir, la maison où jétais avait déjà été fouillée deux fois, je ne pouvais échapper à de plus minutieuses recherches! Je dis alors à ceux qui mentouraient :
    Vous ne pouvez plus rien pour me sauver ; je dois mourir sur cette montagne, cest certain, puisque toute fuite m'est impossible; Yu-man-tze lui-même voudrait me sauver quil ne le pourrait pas ; ses hommes, rendus furieux par la défaite, courent partout en débandade et nécoutent plus les ordres de leur chef. D'autre part vous êtes cernés par les soldats : à Long-chouy-tchen, à Yu-keou-gao, à San-kiao-tchang, à Yuin-kia-che, à Chouang-long-pou, partout vous trouvez des soldats. Que sont venus faire ces derniers? Marracher dentre vos mains ; si je meurs, ils ne vous feront aucun quartier, vous mourrez tous, vos villages seront incendiés et la population massacrée.
    Quelques-uns de mes auditeurs allèrent secrètement trouver Yu-man-tze et lui répétèrent ce que je venais de dire. Le bandit commençait à comprendre que la position était désespérée; lui, qui si longtemps sétait cru invincible et avait tant compté sur lattachement de la population, voyait enfin clair. La population toute entière labandonnait, et dailleurs les gardes nationales lui eussent-elles prêté main-forte, il sentait quil ne pourrait résister aux armes des soldats. Ces fusils européens dont il sétait tant moqué, il était bien obligé davouer leur supériorité. Et pourtant ce nétaient pas des armes du dernier modèle ! Mais ils étaient incomparablement supérieurs à ceux qui sortaient de la manufacture de Yu-keou-gao.
    Retour chez Yu-man-tze.
    Sitôt que Yu-man-tze me sut encore vivant, il menvoya chercher. Sur la route, je tombai au milieu dune centaine de brigands. Ils me croyaient mort, aussi ma présence au milieu deux les surprit fort, et jen entendais plusieurs dire:
    Puisque ordre est donné de le tuer, massacrons-le ici. Je navais plus de tabac depuis longtemps, je me contentai de leur en demander ; ils sempressèrent de satisfaire à mon désir, et je continuai ma route sans plus de difficulté.
    Parvenu à la chaumière où Yu-man-tze sétait réfugié, je massis près dun feu allumé au milieu de la chambre. Il neigeait, et le froid était très vif à cette altitude. Le bandit essayait doublier ses malheurs dans le sommeil et livresse causés par l'opium fumé avec excès. Averti de ma présence, il vint aussitôt me trouver. Il pleurait et gardait le silence. Je lui dis alors :
    Que penses-tu de la situation? Tes hommes ont dû te rapporter mes paroles. Que veux-tu faire? Veux-tu me tuer? Veux-tu me mettre en liberté? Fais lun ou lautre, il ny a plus à tergiverser.
    Il me répondit :
    Je ne suis plus maître de mes hommes, cest vrai, mais sils veulent te tuer, nous mourrons ensemble.
    Et après une pause :
    Je ten prie, aide-moi à sortir de ce mauvais pas ; sauve-moi; sauve mes gens, sauve mon pays.
    Je vis de suite un homme qui avait peur de mourir ; lui, qui avait prononcé la peine capitale contre tant dinnocents et depuis dix ans causé la mort de tant de chrétiens et de païens, sattachait à la vie et cherchait à échapper au trépas. Je lui répondis :
    Cest facile ; Tcheou-kuin-men, ton ancien prisonnier de Long-chouy-tchen, est au pied de la montagne, écris-lui pour lui demander à quelles conditions il veut faire la paix, et dis-lui clairement que tu souscris à toutes ses conditions, si dures soient-elles.
    Il appela immédiatement un de ses secrétaires et écrivit trois lettres, une pour le fan-tay, une autre pour lintendant général de larmée et enfin une dernière pour Tcheou-kuin-men. Mais personne ne voulait porter les lettres à destination ; le secrétaire, nommé Ten-kieou-lin, se décida à les porter lui-même. Le jour nétait pas encore levé que Yu-man-tze donnait le signal du départ. Il franchit la montagne avec une partie de ses hommes et passa sur lautre versant. Il fallut encore monter pendant plus d'une heure. J'étais faible, car une si longue détention m'avait complètement anémié et jamais je n'ai senti si vivement la fatigue. Je ne pouvais plus marcher que soutenu par deux individus, qui avaient eu pitié de moi. Yu-man-tze se cacha dans une petite maison, située au milieu de fourrés inextricables, où il était bien difficile de le découvrir. C'est là que vers neuf heures du matin, Ten-kieou-lin apporta la lettre de Tcheou-kuin-men, elle était brève :
    « Je te promets la vie sauve, le commandement d'un bataillon, mais remets de suite l'Européen en liberté.»
    Yu-man-tze ne répondit rien tout d'abord ; puis se penchant vers moi, il me dit:
    Demain, je te mettrai en liberté.
    Je vous assure que je n'en crus rien, et cette parole ne me fit aucune impression. J'étais devenu insensible à tout, aux bonnes comme aux mauvaises nouvelles. De plus, je prévoyais une forte opposition de la part de l'entourage de Yu-man-tze. En effet, quelques minutes plus tard, tous les chefs subalternes étaient arrivés dans la maison et s'opposaient absolument à ma mise en liberté.
    Tuons l'Européen, dirent-ils, puis fuyons vers Tong-liang, la route est libre, rien ne s'opposera à notre passage : de là nous nous dirigerons vers Tcheou et Kiang-pée ; le peuple n'attend que notre arrivée pour se révolter, el nous pourrons encore nous y défendre longtemps.
    Yu-man-tze se contenta de leur répondre :
    C'est moi qui vous ai appelés, et c'est pour me défendre que vous êtes ici. Je vous remercie de l'attachement que vous m'avez toujours témoigné et de la fidélité que vous me conservez dans l'adversité ; mais si aujourd'hui je juge à propos de remettre l'Européen en liberté et de faire la paix, vous n'avez rien à y voir, retirez-vous.
    Ces dernières paroles avaient été prononcées d'un ton qui n'admettait pas de réplique, tous se retirèrent donc, et pendant le reste de la demi-journée, nous fûmes tranquilles. Le lendemain, de grand matin (19 janvier), les bandits étaient de nouveau tous arrivés. Ils voulaient me tuer sur-le-champ et fuir ensuite. Ces scènes se passaient sous mes yeux, dans ma chambre. Yu-man-tze ne montra pas la même énergie que la veille. Il pria, supplia et finit par faire sortir tout le monde. Après leur départ, il me dit :
    Mes hommes veulent absolument te tuer, mais je te conduirai jusqu'à ce qu'il n'y ait plus de danger.
    Ma délivrance.
    Vers neuf heures du matin, Yu-man-tze me fit sortir, il me suivait, selon sa promesse, avec une dizaine de familiers. Nous avions à peine fait quelques centaines de pas, que nous trouvâmes la route barrée par 2oo hommes. En m'apercevant, ils se précipitent sur moi en criant :
    A mort l'Européen, nous sommes trahis, à mort l'Européen.
    Je me glissai derrière Yu-man-tze, qui parvint à les arrêter. La route était très étroite, et il aurait fallu le renverser pour parvenir jusqu'à moi. La position n'était pas gaie, et selon toute apparence, il n'y avait plus aucun espoir de salut. Mais je ne fus nullement troublé, et comme je l'ai déjà j'avais vu tant de fois la mort de près, qu'il m'était absolument indifférent de mourir. Yu-man-tze s'était mis à genoux devant ces bandits et sanglotait.
    Il n'y a plus d'autres ressources, il faut le relâcher, disait-il.
    Tuons-le, hurlaient les autres, et marchons sur Kiang-pée.
    Cette scène dura un quart d'heure, puis voyant qu'on n'aboutissait à rien et que Yu-man-tze n'était plus écouté, je fis signe que je voulais parler:
    Il vous est facile de me tuer, leur dis-je, je suis seul et vous êtes plusieurs centaines, je suis sans armes et vous êtes tous armés ; si vous désirez ma mort, me voici, frappez, je ne reculerai pas. Mais quelles seront les conséquences de ma mort? Y avez-vous songé? Vous pouvez fuir, dites-vous, mais votre fuite laissera votre pays à la merci des soldats. Qui défendra vos parents, vos amis, après votre départ ? De plus, je suis étranger à votre pays, si je meurs, mes compatriotes vous demanderont compte de ce meurtre. Réfléchissez-y, trouvez-vous quelque avantage à ma mort?
    Et comme personne ne répondait, j'ajoutai :
    Répondez-moi, qu'avez-vous à dire? Vous voulez me tuer, mais pour quelle raison, dites-le?
    Un d'eux, nommé Tcheou, qui jouissait d'une grande influence auprès de ces bandits, me dit :
    Nous n'avons rien à répondre. Eh bien alors, laissez-moi partir !
    En effet, il est mieux que tu nous quittes, dirent-ils, personne parmi nous n'avait songé aux conséquences qu'entraînerait ta mort ; nous étions venus ici pour te massacrer et forcer Yu à la révolte, mais tes paroles nous ont convaincus. Pars, nous allons te suivre pour te protéger le long de la route.
    Et tous me cédèrent poliment le pas et m'accompagnèrent jusqu'au sommet de la montagne. Là Yu-man-tze me dit :
    Il n'y a plus de dangers, la route est libre, tu peux avancer sans crainte.
    Et nous nous séparâmes. Ten-kieou-lin, celui qui avait porté les lettres de Yu-man-tze l'avant-veille, m'accompagnait. Une heure après, les soldats me portaient en triomphe dans la tente de leur chef, Tcheou-kuin-men. J'étais sauvé.
    Entrée à Tchong-kin.
    Tcheou-kuin-men me conduisit de suite à Long-chouy-tchen, où il me remit entre les mains du fan-tay. Dès mon arrivée au marché, celui-ci envoya à mon évêque, Mgr Chouvellon, la nouvelle de ma délivrance ; le lendemain, à Tchong-kin, tout le monde connaissait cet événement.
    Je passai seulement une nuit à Long-chouy-tchen, et le lendemain je partis pour Tchong-kin avec une escorte de cinq cents soldats. J'étais devenu sans le savoir et sans le vouloir, vous pouvez me croire, l'homme le plus célèbre du Su-tchuen. Depuis sept mois, on ne parlait plus que du houa-se-ti ; les enfants même connaissaient ce nom, aussi tout le monde accourait pour me voir, au moins en passant. Mais à Tchongkin, l'affluence fut bien plus considérable. Les dix mille chrétiens réfugiés en ville, sitôt qu'ils apprirent ma délivrance, se cotisèrent, achetèrent des pétards et vinrent au-devant de moi à une lieue et demie de la ville ; la plupart mattendirent là toute la journée et à jeun. Les Français qui se trouvaient à Tchong-kin, M. le docteur Laville, MM. Duclos et Coffiney s'étaient fait un devoir d'accompagner les PP. Thibault, Leroy, Giraux et Mommaton et de venir recevoir leur compatriote à Fou-tou-kouan. Ils étaient un peu embarrassés. Je revenais, c'est vrai, mais dans quel état? Ils craignaient que les souffrances endurées pendant deux cents jours n'eussent altéré ma raison, ou tout au moins fort compromis ma santé. Le P. Thibault s'avança seul, mais sitôt que je l'aperçus, je le reconnus, l'appelai par son nom et sautai hors de ma chaise. Les chrétiens aussitôt m'entourèrent, je ne pouvais plus marcher ; tous voulaient me voir, me parler, ils avaient cru si longtemps que je ne sortirais pas de captivité, qu'ils ne pouvaient en croire leurs yeux. Pour eux, j'étais un ressuscité. Enfin on se remit en marche, mais plus on avançait, plus la foule était grande. Jamais on n'avait vu entrée si triomphale à Tchong-kin. Païens et chrétiens voulaient me voir ; tous étaient accourus sur la route, et je ne crois pas exagérer en portant le nombre de cette foule à deux cent mille personnes ! Dans les rues de la ville, les chaises ne pouvaient plus avancer, tant la foule était compacte. Et cette multitude était respectueuse ; pas un mot malsonnant sur tout le parcours ; quand ma chaise passait, c'était un silence général, mais tous les yeux étaient fixés sur moi. Enfin on arriva au Tchen-yuien-tang, résidence de Mgr Chouvellon. Sa Grandeur m'y attendait. Je lui demandai pardon des peines et des soucis que mon arrestation Lui avait causés, la remerciai de tout ce qu'Elle avait fait pour obtenir ma délivrance ; je donnai ensuite un salut d'actions de grâces pour remercier Dieu de mon heureux retour.

    Aujourd'hui quand je songe aux événements passés et que j'entends par le souvenir les insultes auxquelles j'ai été en butte, je me rappelle les souffrances que j'ai endurées, la mort que j'ai vue si souvent et de si près, quand je pense à cette persécution sans merci faite aux chrétiens et dont j'ai été le témoin attristé ; enfin, quand je me remémore tous les détails de cette captivité de 200 jours, il me semble que j'ai fait un mauvais rêve.
    Humainement, pouvais-je être sauvé? Evidemment non. Si je vis encore, c'est bien par un miracle de la divine Bonté. Remerciez donc Dieu avec moi de m'avoir conservé si efficacement au milieu de tant d'embûches, et priez-le d'écarter désormais de notre mission du Su-tchuen oriental les malheurs et les tribulations, qu'elle a si fréquemment et si cruellement supportés.

    François FLEURY,
    Missionnaire du Su-tchuen oriental.
    1900/1-51
    1-51
    Chine
    1900
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