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La Pagode

La Pagode L'admiration s'épuise aisément devant l'uniformité presque calculée de son architecture. La pagode se divise généralement en deux parties : la tour et le temple. L'étranger reconnaît la pagode dans la tour, pendant que le Céleste ne donne à la tour que le signe indicateur du temple.
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    La Pagode
    L'admiration s'épuise aisément devant l'uniformité presque calculée de son architecture. La pagode se divise généralement en deux parties : la tour et le temple. L'étranger reconnaît la pagode dans la tour, pendant que le Céleste ne donne à la tour que le signe indicateur du temple.

    Ce qui distingue la tour, c'est sa forme et sa hauteur. Elle n'affecte jamais la forme ronde, parce que, sans doute, le Chinois ne comprend pas la perfection du cercle. Elle est massive, quand, ce qui est fort rare, elle est carrée. Le carré c'est, en effet, la masse, la force du nombre et du poids, l'équilibre table, l'immobilité absolue.

    Quand sur ses côtés elle étale, dans sa hauteur, le luxe de ses sept étages, elle apparaît légère et gracieuse. Sous sa forme sexagonale et c'est bien la plus commune aux angles qui en réunissent les six faces, je compare volontiers l'esprit chinois : esprit glissant, anguleux, délie, prodigieusement fécond en reparties imprévues, habile à saisir les apparences, lent aux aveux. Il fuit la vérité comme les corniches arrondies des pagodons fuient la ligne droite, et, tortueux dans ses formes, comme le monument l'est dans ses contours, il reste fier de sa race comme la pagode l'est de son sommet.

    L'étage qui, de dix en dix pieds, déborde les faces de la pagode, c'est le luxueux habillement qui la décore. Les toits avançant et successifs, ces pavements de poutres et de tuiles, que la tige rigide cheville au centre, ne représentent-ils pas les multiples générations dont Sem est le père. Elles s'attachent à ce centre avec autant d'acharnement que ce centre semble mettre à les fuir, comme s'il avait hâte de monter pour en semer de nouvelles. Et pendant que la pagode va prendre dans la nue le couronnement de son faîte, s'amincissant d'étage en étage, elle indique bien que les générations anciennes, plus fortes, plus vigoureuses, plus actives et plus résistantes, celle d'aujourd'hui ne leur étant supérieure que par la souplesse, étaient plus près de la main puissante qui les forma. En traversant les âges, les races humaines, comme toute production de la terre, s'affaiblissent, se transmettant, avec les dégénérescences qui les amoindrissent, les aptitudes qui les élèvent.

    En son sommet, la pagode est souvent revêtue d'une monture métallique représentant un jeu de cloches ou plutôt de timbres très évasés, d'un bronze commun. L'âme du métal ne vibre jamais sous les coups du bélier. Quand l'orage gronde, que le ciel est en feu et que les vents sont déchaînés, ce bronze frémit et gémit. Ces gémissements, c'est la vie retenue captive dans ce vaste corps, image encore de ce grand peuple, dont l'âme ne vibré plus, vivifiant à peine cette masse amorphe dont les antiques énergies ont fait trembler le monde.

    En Chine la pagode domine la plaine : elle couronne les collines. Hardiment accrochée au flanc des montagnes elle est plus que le signe de la religion des Chinois, elle indique les limites des provinces et les sites plus particulièrement remarquables. A sa beauté on reconnaît encore la prospérité des cités.

    On la voit partout dans cet immense pays, comme en nos jours, à travers le monde, partout on rencontre le Chinois de qui elle se réclame.

    Nh Plus élevée que les habitations groupées autour d'elle, elle est la colonne maîtresse sur laquelle repose toute la somme de bonheur que le Chinois attend du Ciel. Elle s'élance toujours jusque vers ce point critique et précis où passe le vent de la félicité, à l'intersection des deux zones où lés divinités viennent s'occuper des choses de la terre. La pagode, enfin, est pour la communauté chinoise ce qu'est le chef de famille ; l'appui et la protection symbolisés.

    Le temple est toujours chinois de style et le style chinois ne comporte ni développement audacieux, ni nefs élancées, ni chapiteaux, ni gracieuses coupoles. Il se compose d'une collection de murailles massives, avec ouvertures très larges par côtés, ouvertures tenant lieu de portes et de fenêtres. Le temple chinois, comme le temple japonais d'ailleurs, c'est la tente que les Hébreux avaient dans le désert, tente agrandie, développée, soutenue par autant de piliers qu'il en faut pour supporter une lourde toiture ornée de corniches recourbées, ayant souvent à son sommet une représentation du paradis bouddhique.

    Le temple est l'habitation du dieu. Son autel est placé dans la partie la plus obscure de cette obscure demeure. C'est du moins là que le principal génie habite, car le temple est l'habitation d'une foule de divinités. Celle qui occupe la place d'honneur est éclairée par une quantité de cierges rouges, offrandes des païens, pendant que des gerbes de bâtonnets se consument lentement, plantés dans un brûle-parfum, afin de fléchir la colère du dieu. Un bonze, à la béate figuré, surveille la caisse des offrandes, reçoit les dons des passants, faisant courir sur ses doigts amaigris les perles d'un chapelet bouddhique, et à côté, un chien galeux dort sous l'oeil protecteur de l'idole.

    Il y a des dieux pour tous les bonheurs et dont la protection est souverainement efficace contre tous les genres de fléaux et de douleurs. Ils tiennent généralement à la main ou portent sur eux le signe distinctif de leur spécialité.

    On s'attarde facilement à examiner leur pose et leur expression. C'est par l'embonpoint qu'ils se distinguent : ils sont tous dodus, et cela s'accorde parfaitement avec l'idée que les Chinois se font du bonheur. Pour eux il consiste à avoir une quantité suffisante de riz pour être à l'abri de la nécessité du travail. L'homme heureux c'est l'homme repu.

    Le type de l'homme intelligent, c'est aussi celui qui à un poids considérable d'os et de chair peut ajouter un poids respectable de taëls ou de sapèques, pour lui permette d'abord d'échapper à la loi du travail et lui procurer ensuite ce qu'il considère comme des jouissances. Les dieux qui sont intelligents et heureux doivent donc être gras.

    Le Chinois est familier avec ses dieux. Il les respecte assurément, mais, en temps ordinaire, ce respect ne dépasse pas les limites d'une prosternation et d'une légère aumône. Il peut ensuite traiter avec eux d'égal à égal. Aussi la pagode sert à tout en Chine. Elle est un lieu de réunion et à l'occasion un lieu d'amusement ; au besoin on déloge quelque peu les idoles pour faire du théâtre, on y traite les affaires de la commune, et c'est encore parfois une cour de justice.

    Si affligeant que soit ce tableau, il intéresse cependant en même temps qu'il humilie. Il est instructif, parce qu'il permet de constater les éternelles illusions de l'orgueil humain. L'homme, créature de Dieu, est déchu jusqu'aux abaissements de l'idolâtrie, faible jusqu'à craindre ces divinités de bois, lâche jusqu'à fuir la lumière régénératrice que lui apporte l'apôtre. Quand la grâce opérant sur ce peuple l'aura amenée à rendre hommage à Dieu, et en lui donnant la foi lui aura rendu la vie, la pagode n'aura pas disparu, mais sa destination aura changé. La croix couronnera son sommet et à la place de l'idole il y auraun tabernacle : ce sera la maison du Seigneur.
    LÉON ROBERT.

    MAI JUIN 1903. N° 33.
    1903/174-177
    174-177
    Chine
    1903
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