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La pêche chez les Tay

La pêche chez les Tay Par M. PATUEL. Missionnaire au Tonkin maritime.
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    La pêche chez les Tay
    Par M. PATUEL.
    Missionnaire au Tonkin maritime.
    Le Tay est très friand de poisson. Disons immédiatement à sa décharge que ses cours d'eau lui fournissent abondamment ce mets recherché. L'Annamite célèbre ses fêtes rituelles du premier de l'an en absorbant force viandes ; le Tay n'a de répit que quand une pêche abondante lui a fourni une bonne friture, alors seulement commence pour lui la nouvelle année et il entre dans la série traditionnelle de festins, réjouissances, visites... qui marquent son début. De sorte que l'année commence au gré des poissons. Ce sont eux qui marquent cette étape.
    Variés sont les engins. Tout d'abord l'épervier. Entrez dans la première maison venue, vous apercevrez plusieurs de ces instruments accrochés au toit, étalant leurs formes rondelettes dans toute leur ampleur, le bas tendu par un cercle fixé à l'intérieur. Votre imagination les compare aussitôt à des pavillons gigantesques d'un énorme gramophone. Le Tay prend un soin exagéré de son épervier, plus que de sa femme certainement. Il le tisse, le répare, le fait sécher, le vante, le compare. Les hommes âgé surtout sont toujours à ce travail ; assis près du foyer, en cercle, ils tricotent, tricotent toute la journée, fort habilement d'ailleurs, majestueusement, méthodiquement. Entre temps ils filent la ramie qu'ils roulent sur leurs bobines, pour la fixer sur leur navette-aiguille ; et la conversation sentencieuse se déroule, grave et pondérée ; le repas leur est servi sur le théâtre de leurs patients travaux, ils ne le quittent que pour fumer quelques pipes d'opium et prendre leur repos.
    Les maisons bien fournies possèdent au moins trois éperviers de différentes dimensions. Quoique les propriétaires soient toujours prêts à prêter ces instruments, il est néanmoins de bon aloi de ne pas demander à les emprunter. Chaque membre de la famille tient à avoir son épervier en propre ; il prêtera plus volontiers son pantalon que son épervier. Les filets de toutes dimensions sont pendus aux cloisons, mais attirent moins les envies et les regards que les longs éperviers qui s'étalent au milieu de l'appartement. Un mot de louange à son adresse ouvre la porte du coeur et amène un sourire de satisfaction. Aux basses eaux, à l'approche du mauvais temps, quand le poisson saute à la surface de l'eau pour happer les mouches, les fervents courent bien vite jeter l'épervier; une friture est tôt prise. A la tombée de la nuit, au retour des champs, pendant que la femme prépare le souper, le mari descend au torrent, son épervier sur t'épaule, les mioches seront heureux de voir quelques poissons relever la bouillie traditionnelle de fougères. L'instrument est-il accroché à quelques pierres ou racines, le pêcheur plonge, un bain le nettoie, le ragaillardit. Et c'est un coup d'oeil fort pittoresque de voir, la nuit, les torches des pêcheurs se promener vacillantes, errer comme de jolis feux follets. Ils sont obligés de s'en munir, tant pour se guider dans les ténèbres que pour se préserver des attaques du tigre. Elles vont, viennent, décrivant mille dessins variés sur le fond sombre des bois noirs, projetant de longues queues lumineuses sur la face des eaux, semblables à de gigantesques lucioles se jouant dans l'espace. Peu à peu, elles se ,rassemblent; c'est le retour, en groupes qui se déroulent ensuite, énormes boas de feu au milieu de la plaine, au flanc du coteau, rayant l'horizon d'une longue traînée rouge.
    Le barrage joue un grand rôle dans les, occupations journalières du Tay. A l'époque propice, chaque maison construit une digue, au travers du torrent, en forme de V, de manière à diriger les eaux vers le sommet de cet entonnoir qui se termine par un tube de déversement de grosses dimensions. La plupart du temps, c'est le corps d'un palmier, divisé pour en pouvoir extraire les fibres intérieures. A l'extrémité, est adaptée une masse tressée à claire-voie. Le poisson suit le cours de l'eau, cherche une issue, va, vient, tourne, monte, descend, puis finit par être aspiré par le courant. Chaque matin le propriétaire va visiter, lève le poisson et débarrasse la nasse des détritus dont elle a été presque remplie pendant la nuit. Malgré cela, le poisson est toujours aussi abondant; personne cependant n'a cure de repeupler les rivières, le Créateur y pourvoit et, aux hautes eaux, les poissons remontent à nouveau par bandes.
    Dans le fond des gouffres, le pêcheur pose de vastes paniers coniques en bambous, qu'il abrite avec des buissons flottants, retenus immergés par des pierres qu'il dépose à l'intérieur, et attachés à la rive. Le poisson va chercher la fraîcheur à l'intérieur, le pêcheur retire l'engin vivement, les branchages se rabattent sur l'ouverture et retiennent le poisson prisonnier. Ce piège, quoique très primitif donne cependant des résultats appréciables.
    Dans les endroits profonds et ombragés, le Tay place des fagots empilés en triangle, le poisson se retire dans la cachette interne ; le pêcheur jette son épervier par dessus et, introduisant les mains, il le poursuit à l'intérieur.
    Les enfants, eux aussi, prennent plaisir à édifier des pièges dans les nombreux dédales où le poisson vient chercher l'ombre, au bord de l'eau ; ils les traquent ensuite en jetant des cris de joie.
    Il est passé dans les traditions de faire une pêche en commun deux ou trois fois l'an. Dans une réunion publique, les Tay jettent leur dévolu sur un gouffre qui n'a pas été visité depuis longtemps, ou bien décident de détourner le torrent à tel endroit. Au jour fixé, ils partent en bande, emportant du riz. Dans le premier cas, ils opèrent au radeau, au filet, à l'épervier ; une escouade des plus jeunes est chargée de plonger, de visiter toutes les excavations, de dégager les filets accrochés... Le plus ancien a fabriqué le treillis de bon augure, qu'il a planté sur la berge ; il prépare le repas, attise un grand feu où tous viennent successivement réchauffer leurs membres engourdis, raidis par le froid et le séjour prolongé dans l'eau. Ils arrivent, grelottant, transis, se rôtissent sur toutes les faces, les bras croisés, leur cage thoracique secouée violemment, les yeux pleins de sang, les narines démesurément grandies, les cheveux collés, s'essuyant la figure, se secouant les oreilles, les mains et les pieds, ils se trémoussent, reniflent, se mouchent avec les pinces du père Adam, fument une pipe et recommencent. A lieu ensuite un repas, dont les premiers fruits de la pêche font les frais. Si les garanties d'espoir sont sérieuses, la partie continue, sinon ils vont tenter fortune ailleurs. Leurs captures sont déposées sur de larges feuilles sous la garde de l'ancien qui procède ensuite avec une stricte équité à l'exacte répartition. Plus souvent, elles sont rapportées triomphalement au village où a lieu une réjouissance clôturée par un repas en commun. Dans le deuxième cas, tous ceux qui veulent prendre part à l'entreprise commune, et il n'est personne qui reste en retard, se rassemblent sur le théâtre de l'opération ; les pierres, les cailloux s'entassent, s'entassent. A l'avant, une épaisse couche de terre est pilée, piétinée, puis viennent les feuilles de palmier superposées par couches nombreuses et fixées par un treillis de bambous assujetti à l'aide de pierres qui compriment le tout. C'est une fourmilière humaine qui grouille, se démène dans l'eau jusqu'aux genoux, jusqu'à la ceinture, tous barbouillés de boue, de la terre jusque dans les oreilles, méconnaissables. Quand l'eau est maîtrisée, la consigne est levée, et le pillage commence, c'est un attrape qui peut général. Cuique suum.... l'intérêt stimulant, il n'est pas de flaque d'eau qui ne soit visitée, fouillée vingt fois. Il n'est de fretin si menu qui n'aille en panier.
    Nous avons assisté à une de ces scènes ; les trois hameaux du chef-lieu avaient détourné le torrent de la vallée, en empruntant l'ancien lit qui traverse notre jardin. La satisfaction a été générale, chaque maison a eu, en moyenne, dix poissons, nous a-t-on assuré. Jusqu'à nos premiers plants qui ont été arrosés abondamment, l'eau ayant séjourné dans le jardin plusieurs heures. Ils nous avaient préalablement demandé l'autorisation, ils ont réparé les dégâts faits à l'enclos. Nous avons été, il est vrai, un peu surpris de ne pas recevoir de friture. Ce fait nous prouve qu'ils estiment plus le poisson que la viande, car jusqu'à présent ils n'ont jamais manqué de nous faire la part traditionnelle de la chair d'animaux pris au piège.
    Désireux de leur plaire et dans un but aussi quelque peu intéressé, avouons-le, j'ai acheté des cartouches de dynamite. Le bruit s'en est répandu comme une traînée de poudre ; ils n'ont eu de repos que nous ayons accédé à leurs désirs. La crécelle bat le rassemblement, après leur repas du matin, vers 10 heures ; le temps est splendide, le soleil chauffe, tout ce beau monde sourit d'aise, caquette à l'envi, les hommes emportent leur panier, certains une ficelle munie d'une aiguille en bambou, les femmes se munissent de filets-sacs à orifice triangulaire, Ke Pen emporte le filet emmanché longuement, il pourra puiser le poisson à distance. C'est un roublard, celui-là.
    Le plus difficile est, une fois arrivés sur les lieux, de les obliger à se tenir à l'écart, car, au moindre bruit, quand il aperçoit une ombre, le poisson fuit, chacun pour soi. La cartouche est préparée avec soin, la mèche est proportionnée à la profondeur du gouffre, soigneusement on a déterminé, grâces aux indications d'un homme d'expérience, l'endroit précis où l'engin devra être projeté, c'est le point où l'action de l'explosif se fera le plus sentir. Caché derrière un buisson ou dans l'anfractuosité d'un rocher, je m'assure que mes mouvements ne seront en rien gênés par un obstacle imprévu, car, si la cartouche allumée je venais à tomber ou à ne pas pouvoir la lancer, nous serions réduits en bouillie à la place des poissons. « Allume ». Mon domestique met le feu à la mèche, je me rends bien compte que la fumée sort, il faut ici beaucoup de sang-froid pour ne pas s'exposer à la jeter trop vite à l'eau. Bien... la fumée se dégage. Je l'expédie au milieu du gouffre, à l'endroit voulu ; grâce à la pierre sur laquelle je l'ai fixée, je puis la diriger vers le point désigné. Ce poids l'entraîne au fond... Des bulles d'air apparaissent à la surface, les yeux nous clignotent d'appréhension ; broum, une sourde détonation, l'eau est remuée jusqu'au fond, un remous très fort qui donne la sensation d'une catastrophe en mer, bouleverse l'élément, la boue, le sable, les détritus volent pêle-mêle, le bouleversement se prolonge dans toutes les directions.... un, deux poissons apparaissent, chassés comme l'oiseau emporté par les tourmentes atmosphériques, le ventre en l'air, puis dix, puis vingt. Le calme se fait, tous nos gars, prêts depuis longtemps, piquent une tète, leurs pieds jouent au-dessus de l'onde la valse des canards à la mare. Il s'agit de se débrouiller, c'est le moment; puis les nageurs remontent, s'essuyant les yeux, secouent la tête, remplissent leurs poumons d'une bonne provision d'air, replongent. Les femmes ne sont admises qu'à garder les issues, si quelque menu fretin est emporté par le courant, elles le cueillent au passage, et elles en deviennent propriétaires incontestées. Habitués à plonger dès leur enfance, dans les eaux les plus profondes, les Tay ont développé étonnamment la force de résistance de leurs poumons... d'aucuns, restent sous l'eau pendant deux minutes, nous l'avons constaté montre en main, s'y livrent à de véritables exercices de gymnastique, fouillant coins, recoins, excavations, parmi les cailloux, dans les trous, les herbes, les lianes, se disputant, dans de véritables tournois, les poissons qui glissent entre leurs doigts, proie de tous, proie de personne, apparaissant, disparaissant, semblables aux phoques jouant sur les bords de la mer. D'aucuns tiennent leur proie à belles dents, d'autres la fourrent dans leurs paniers ; un troisième tire son butin enfilé par les ouïes, attaché à sa ceinture ; quelques-uns les lancent sur la berge aux mioches, qui les attrapent au vol, ou vont les chercher dans les herbes, ou encore les placent dans les petites anses des rocs. La fatigue les gagne, ils vont, s'accrochant aux lianes, s'assoient sur les pierres, se tiennent debout sur les troncs d'arbres, lancent quelques facéties... et disparaissent. Le butin diminue, les poissons alourdis par le choc d'abord, se ressaisissent et échappent maintenant plus facilement à la poursuite. L'eau est trouble, ils ne peuvent plus distinguer facilement, n'ont plus que la ressource de chercher avec les mains, le premier enthousiasme a baissé, les pauses hors de l'eau sont devenues plus longues. « Nous n'en trouvons plus, disent-ils, non sans quelque regret, et beaucoup reviennent effectivement les mains vides ». On se rassemble près du feu ; le partage est fait, d'après la coutume, en deux parts égales, dont l'une pour le propriétaire et l'autre pour celui qui a fourni la cartouche de dynamite. Mais il est, en pratique, des accommodements.
    Qui plus, qui moins, ils auront toujours une bonne friture à mettre à la poète. Les fumeurs d'opium seuls reviendront bredouilles ; excessivement frileux, ils ont aussi horreur de l'élément liquide, et restent prudemment à l'écart.
    Les plus âpres au gain recommencent et font une petite addition supplémentaire. Il faut dire aussi que bon nombre de poissons sont restés dans certaines petites anses, dans les trous, dans les anfractuosités, les herbes, sous les pierres, les feuilles... sentiment de la propriété. Les femmes elles-mêmes, ont été un peu de connivence ; on leur en a jeté quelques-uns quand le patron regardait ailleurs, celui-ci a bien aperçu la manoeuvre, entendu quelques rires significatifs... mais il faut savoir ne pas tout voir, ou faire semblant de n'avoir rien aperçu. Quand la partie n'a pas été fructueuse, bien souvent il faut faire plusieurs gouffres. A Les en croire, il faudrait parcourir le torrent entier d'aval en amont : « Tel gouffre contient de gros poissons, allons-y. Qui les a vus ? Un tel, il est allé y jeter l'épervier hier. Nous irons demain. Non, non, aujourd'hui, demain il fera mauvais. Je n'ai plus de cartouches ! Nous allons en chercher. Moi je n'ai que deux poissons, moi je n'en ai aucun ; Père, encore, encore, c'est la dernière ».
    A raison de certaines actions d'éclat, de services rendus à la tribu, le chef a concédé à perpétuité tel gouffre, à certaines familles, qui conservent en théorie le droit exclusif d'y pêcher pratique ; rares sont ceux qui osent hasarder un mot de remarque aux pêcheurs contrebandiers.
    D'autres gouffres sont sinistrement réputés. Un phi, esprit mauvais, a choisi celui-ci pour sa demeure, gare à celui qui oserait y jeter l'épervier. Heureux poissons, mais malheureuses cervelles. Dans un autre, se cache une anguille monstre, le serpent de mer, peut-être ? Il entraîne dans les abîmes souterrains, les imprudents qui poussent l'irrévérence jusqu'à profaner son sanctuaire. Je me souviens d'avoir reçu les admonestations d un bon vieux, parce que j'avais osé imprudemment me baigner dans un de ces repaires à anguilles. Il avait vu de ses propres yeux, vu un buffle, oui, un buffle y disparaître entraîné comme un rat.
    Sur tel autre, car chacun à son histoire, vous apercevrez pendant la nuit, une lueur se balancer, vacillante et pâlotte. C'est l'âme de Van Hien, en peine. Elle a apparu à May Xa, au moment où il revenait des champs. Il a pu la reconnaître parfaitement, et s'est empressé de venir la rapporter à la veuve du défunt. Il aperçut aussi, assise sur le bord de l'eau, une belle et
    grande dame, éclatante de beauté, voilée d'un nuage léger, comme celui qui s'élève du flanc de la montagne au lendemain de la pluie, une couronne de sept étoiles brillantes ceignait son front d'un nimbe d'une grande clarté qu'illuminait son visage beau comme le soleil. La tête cachée dans ses mains, elle poussait de plaintifs gémissements. Au bruit des pas de May, elle tressaillit, leva sur lui son timide regard et disparut dans un crépitement de paillettes d'or sous l'onde transparente. Et maintenant encore, chaque soir, quand apparaît la lune, la belle Dame s'élève, nouvelle nymphe, en une colonne lumineuse et flottante au-dessus du gouffre Xa, près du village de Bon, dans le silence des nuits, attendant toujours la visite de celui qui partagea avec elle les doux charmes de 'l'existence.
    Sur le gouffre, à gauche de Pieng-ky, au moment de la moisson apparaissent trois torches flottant sur l'eau. La légende rapporte que trois amis allèrent, après avoir volé du riz, jeter l'épervier afin de compléter par Un peu de poisson leur festin. Le repas terminé, ils regagnaient leurs habitations, torche en mains, mais un tigre les guettait. Ils l'aperçoivent en se retournant ; instinctivement, et comme mus par un ressort, ils se jettent à l'eau, où ils périssent tous trois. Ces lumières sont l'emblème vivant, perpétuant pour les générations qui se succèdent, le souvenir de la punition que le ciel a infligée à ces maraudeurs.
    Le gouffre de la main. C'était à l'approche de la nuit, le ciel noir, chargé d'épais nuages, annonçait un violent orage. Deux frères allèrent chercher quelques poissons. Le lendemain c'était cérémonie de réjouissance. On allait fêter le riz nouveau, le riz nouvellement récolté allait être mangé, en actions de grâces au génie qui protège les moissons. Ce sacrifice superstitieux a dans leur esprit, pour but, de se rendre le dieu des moissons favorable pour l'avenir, en lui rendant hommage pour les bienfaits passés.
    Ba-long et Ba-eng, au retour des champs, se hâtèrent, avant l'orage, d'aller jeter l'épervier au gouffre Ken ; le poisson y abondait, il était peu chassé, les abords étant difficiles, abrupts et embarrassés de lianes. Eux seuls étaient assez agiles et assez forts pour tenter cette pêche dans les ténèbres. Le butin fut abondant, et malgré la pluie et les avertissements, Ba Eng, le cadet, voulut jeter un dernier coup de filet. Un éclair venait de rayer le ciel d'une longue strie en zigzags. « C'est assez, dit Ba Long, viens, nos torches sont éteintes et la nuit est noire. Encore un coup, c'est le dernier ». Et il jette son filet, tire... impossible de le retirer. Il essaye à nouveau, mais en vain ; il faut plonger, il disparaît dans l'eau ; Ba Long a entendu le bruit de l'onde fendue, s'approche, tend l'oreille, écoute, c'est le silence. Seul le clapotement de l'eau frappée par la rafale arrive à son oreille. Il jette un cri d'appel, rien. Une pensée, prompte comme l'éclair, traverse son esprit ; il abandonne tout et se précipite au secours de son frère, fouille la profondeur, remonte à la surface, parcourt les bords, appelle à grands cris... aucune réponse ; il replonge, fouille encore, mais toujours en vain, sans succès. Les ténèbres sont déchirées par l'éclair, la pluie tombe à verse, le grondement du tonnerre couvre sa voix, ses cris de désespoir. Il plonge encore ; enfin sous une liane, il touche le filet ramassé en un tas, c'est un indice il l'écarte, se faufile à travers les branches, palpe tout ce qui lui tombe sous la main, il heurte un corps. Son frère n'a pu se détourner ; une liane, qu'il a écartée, à l'aller, lui a barré le passage au retour, car, emporté par l'ardeur dans la poursuite d'un poisson, il a poussé bien avant clans cet écheveau. Ba Long a lui-même mille peines à le dégager ; dans un effort suprême, tenant dans sa main gauche celle de son frère, il s'élance, s'accroche à une pierre qui forme rebord au flanc du rocher, soulève d'un vigoureux effort son précieux fardeau, le hisse sur la pierre, grimpe jusqu'à terre et le tire à lui ; il palpe le corps inerte, il appelle.... aucune réponse. Alors il le charge sur son épaule et le rapporte, en courant, à la maison, où Ba Eng, revient doucement à la vie. Depuis lors, on peut voir dans le rocher l'empreinte d'une main, l'empreinte de la main de Ba Long sauvant son frère, gravée miraculeusement par l'ordre du dieu tout puissant.

    1910/249-256
    249-256
    Vietnam
    1910
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