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La montre ensorcelée

La montre ensorcelée Le petit village de Chakeou, adossé à une colline agrémentée de nombreux tombeaux, s'étale, paresseusement endormi, au bord d'une rivière tranquille. Si vous passiez par là, il vous semblerait agréable de prendre gîte dans une de ces modestes hôtelleries qui se penchent nonchalamment sur la rivière, avec leurs minuscules balcons invitant à la rêverie, le soir, sous le ciel étoilé.
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    La montre ensorcelée

    Le petit village de Chakeou, adossé à une colline agrémentée de nombreux tombeaux, s'étale, paresseusement endormi, au bord d'une rivière tranquille. Si vous passiez par là, il vous semblerait agréable de prendre gîte dans une de ces modestes hôtelleries qui se penchent nonchalamment sur la rivière, avec leurs minuscules balcons invitant à la rêverie, le soir, sous le ciel étoilé.
    Comme le village, la rivière semble dormir ; on entend à peine le doux murmure de ses flots verdâtres. Dans les arbres bordant ses rives paisibles les rossignols exécutent leurs harmonieuses fioritures. Mais vienne la saison des pluies, alors tout change : la rivière se transforme en un torrent impétueux; ses flots, jaunes et boueux, entraînent en grondant arbres et masures arrachés aux rives dévastées. Adieu, doux rossignols ! Adieu, merles siffleurs ! Seuls des corbeaux croassant lugubrement, des milans rapaces cherchant des cadavres, tournoient dans le ciel noir, au-dessus du bourbier dans lequel ont disparu engloutis les riants bosquets.
    Le village est inondé. A part quelques auberges qui se cramponnent aux contreforts rocheux de la colline, à part aussi le magnifique temple des ancêtres perché au sommet, toutes les maisons sont envahies par l'eau. Cependant les habitants ne semblent pas avoir perdu leur calme coutumier : sans se hâter, emportant dans la nuit leurs hardes et leurs couvertures, suivis de leurs poules, de leurs porcs, de leurs chats et de leurs chiens, ils se réfugient chez leurs voisins restés indemnes dans leurs maisons accrochées au flanc des coteaux.
    Ce pittoresque village de Chakeou étant peu éloigné de la résidence principale du district, j'avais plus d'une fois essayée de m'y installer, mais toujours en vain. Lors de mon passage, les gens, pas méchants le moins du monde, m'avaient gracieusement offert le thé et les gâteaux; mais, quant à se convertir, ils n'y songeaient nullement. Comme leur village ils dormaient sans soucis au bord de leur dangereuse rivière, et rien ne semblait pouvoir les réveiller.
    En désespoir de cause, je finis par confier leur conversion à sainte Thérèse de l'Enfant Jésus.
    Trois mois s'étaient écoulés. Par un beau soleil de printemps je surveillais les travaux de construction de ma nouvelle résidence de Kouan-in-chang, l'ancienne masure vermoulue s'étant, un beau jour, écroulée sous mes pieds et sur ma tête. C'était jour de marché et une foule de curieux avaient envahi le chantier. Naturellement paresseux, les ouvriers en profitaient pour faire la causette avec les amis et prolongeaient démesurément le quart d'heure de répit que leur accorde la coutume dans l'après-midi. Je m'impatiente quelque peu :
    Voulez-vous bien vous remettre au travail, tas de fainéants ! Une bonne femme, interrompant ma harangue, me tire par la manche en me disant :
    Pète, la montre est détraquée.
    Oh ! Pas du tout, ma bonne dame, la montre marche très bien; c'est la cervelle de ces paresseux qui est détraquée. Le quart d'heure accordé pour fumer la pipe est passé.
    Je vous assure, Père, que la montre est détraquée.
    Ah ! Vraiment ? Mais quelle montre ?
    Mais la montre de mon neveu, évidemment. Tenez, la voi
    Et de son panier, où grouillent poules et canards, la vieille tire une montre, une belle montre de marque française. Comme on n'en trouve pas de pareilles dans les bazars au fond de la Chine et que plusieurs missionnaires ont été dévalisés ces dernières années, je risque un soupçon téméraire : Est-ce que, par hasard, ce fameux neveu ne serait-il pas un voleur ?
    Que fait donc votre neveu, ma brave femme ?
    Comment ? Le Père ne le sait pas ?
    Que voulez-vous que je sache ? Nouvellement arrivé dans la région, je ne suis pas encore au courant.
    Eh bien ! Mon neveu est le chef du village de Chakeou. Tiens, tiens, me dis-je, tenons-nous bien !
    Mais cette montre est fort belle et me paraît très bonne.
    Je crois bien ! C'est le Père Renault (1) qui l'a achetée en France pour mon neveu. Etant très occupé, ces temps-ci, à ramasser les taxes imposées par les militaires, il s'excuse de n'être pas venu lui-même saluer le Père. Le Père étant Français, nous avons pensé qu'il pourrait facilement réparer cette montre.
    Facilement, ce n'est pas sûr; cela dépend de bien des choses. Elle ne marche donc plus ?
    Elle a très bien marché pendant 25 ans, mais depuis quelque temps il y a un koui dedans.
    Comment ? Le diable s'est logé dans la montre : c'est extraordinaire !
    C'est ainsi pourtant. Elle s'arrête sans raison, puis se remet en marche. Elle est ensorcelée.
    Eh bien ! Je vais faire mon possible pour la désensorceler. Revenez dans huit jours.
    Je dois avouer que, en fait de montres, je n'ai jamais su que les casser : les réparer, c'est autre chose. Mais dans cette affaire je vois surtout une bonne occasion d'entrer en relations avec les gens de Chakeou. C'est probablement sainte Thérèse de l'Enfant Jésus qui m'a fait envoyer cette diabolique montre pour que j'essaie de la remettre en marche. Donc courage, et au travail !
    J'examine la montre sous toutes ses faces, je la remonte : elle marche à merveille ce jour-là, et le lendemain, et toute la semaine. Quel diable a bien pu se loger là dedans ? Mystère ! Je me creuse en vain la cervelle ; je tâte par ci, par là, cherchant avec mon vieux couteau ébréché quelque chose qui cloche. La montre s'obstine à bien marcher et ne me livre pas son secret. Aussi, quand Mme Tchen vient s'informer, je lui réponds :
    Le mal est plus grand que je ne le croyais : revenez dans huit jours.
    Les huit jours se passent, et le travail n'a pas avancé : il suffit de la remonter régulièrement, la montre continue son petit bonhomme de chemin. Et moi, je continue à me creuser la cervelle. Je ne trouve rien de cassé, rien de dérangé, et, en fait de diable, je n'en vois aucun. Vous penserez peut-être : Pourquoi ne pas la porter à un horloger ? Ce serait bien simple, en effet. Malheureusement il n'y a pas d'horlogers dans ce coin perdu. Il faudrait aller jusqu'à Suifu pour en trouver. Or, ces temps-ci, la route est occupée par les brigands; ce sont des rafles continuelles : marchandises, argent, opium, vêtements, tout y passe. Tout récemment un voyageur imprudent, ayant essayé de défendre son bien, a été écorché vif. Les brigands, goguenards, lui ont même cité un texte de la Bible, appris dans les écoles protestantes ; s'il l'avait mis en pratique, il se serait laissé dépouiller sans se plaindre et n'aurait pas subi un horrible supplice. J'avoue que ce souvenir, avec la perspective qu'il évoque, ne me pousse pas à entreprendre le voyage de Suifu.

    (1). Missionnaire du Setchoan Méridional en 1897; Vicaire apostolique de Suifu en 1931.

    Mais voici Mme Tchen qui revient :
    Le Père se porte bien ?
    Très bien, merci. Hélas ! Il n'en est pas de même de la montre. Il faut tout démonter, graisser les rouages, puis tout remettre en place. Je n'ai pas eu le temps de faire tout ce travail.
    Il faut croire que la montre a un fameux koui dans la carcasse !
    Probablement; mais, si vous étiez catholique, le diable déguerpirait sûrement plus vite.
    Mais nous sommes chrétiens au fond du coeur depuis trente ans. Nous avons entendu alors le P. de Guébriant prêcher la doctrine et depuis ce temps-là nous croyons que la religion catholique est la seule vraie. Malheureusement nous n'avons pas eu le temps d'apprendre le catéchisme. Mon neveu a seulement appris le Pater et l'Ave, que lui a enseignés le P. Li (1), quand il était maître d'école sous la direction du P. de Guébriant.
    Il m'est agréable de penser que Mgr de Guébriant et Mgr Renault, mes vaillants prédécesseurs, ont semé le bon grain dans cette terre : grâce à eux il germera.

    (1). Aujourd'hui Vicaire apostolique de Yachow; sacré à Rome par le Pape le 11 juin 1933.

    Vous avez la foi depuis trente ans ? C'est parfait; mais il s'agit maintenant d'étudier sérieusement le catéchisme. Je vais vous envoyer une maîtresse d'école pour vous instruire. Vous amènerez vos parents et vos amis à ses conférences et, quand tout marchera bien, j'irai moi-même vous porter la montre réparée.
    La bonne Mme Tchen ne faisant pas de difficultés, je la fis accompagner par une maîtresse d'école, qui me raconta plus tard que tout n'alla pas très bien au début : personne ne voulait se donner la peine d'étudier les prières. Elle eut recours à sainte Thérèse de l'Enfant Jésus et, quelques jours après, vingt personnes, dociles comme des agneaux, se mettaient avec entrain à l'étude, puis d'autres les imitèrent : c'était le prélude de la victoire.
    Pendant ce temps je m'acharnais à tâter le pouls de la montre ensorcelée, mais impossible de rien trouver ; j'étais sur le point de me décourager, lorsque soudain la montre s'arrête. Je vois de suite quel diable s'est logé là-dedans. Rien n'est plus simple. En m'écriant tout joyeux : Eureka ! Je prends mon couteau et.... voici que mon domestique entre en coup de vent dans ma chambre :
    On demande le Père pour administrer les derniers sacrements à un malade à Pema. C'est très pressé.
    Alors appelle le catéchiste pour qu'il m'accompagne. Voici la clef de ma chambre. Ne touche à rien. Surtout attention à cette montre : il y a un koui dedans. Ce disant, je la glisse dans un tiroir et.... en route !
    Pema-tchang (le village du Cheval Blanc) est à une longue journée de marche. Grâce à Dieu, j'arrive à temps pour administrer les sacrements à deux malades baptisés récemment qui ne tardent pas à s'envoler vers le Paradis après avoir édifié tous les assistants par leurs sentiments de piété, de résignation, ou plutôt de joie en songeant qu'ils vont aller voir le bon Dieu.
    Aussitôt rentré chez moi, je me précipite sur le tiroir dans lequel dort la montre ensorcelée. Je l'explore jusqu'au fond : pas de montre ! Je m'assoies anéanti. Quelqu'un l'aura volée. J'en ai froid dans le dos. Si encore c'était la mie une, mais celle du chef de Chakeou ! .... J'interpelle le domestique :
    Tu n'as laissé personne entrer dans ma chambre ?
    Personne, Père.
    Et la montre, où est-elle ?
    Dans le bénitier.
    Dans le bénitier ! Mais, Seigneur, qui l'a fourrée là-dedans ?
    C'est moi.
    Tu es fou ?
    Mais le Père n'a-t-il pas dit souvent que l'eau bénite chasse le diable. Le Père m'a dit : « Il y a un koui dans cette montre » ; alors, pour noyer le diable, j'ai jeté la montre dans le bénitier.
    Tu as fait un beau coup ! Le dimanche, je vous asperge, mais je ne vous plonge pas, la tête la première au fond du bénitier. Je t'avais pourtant bien recommandé de ne pas toucher à cette montre.
    Je ne l'ai pas touchée; je l'ai prise par la chaîne... A l'heure qu'il est, le diable doit certainement être noyé.
    Et moi, soudain inquiet, je pense que certaines vieilles dévotes, qui ont la prétention de guérir toutes les maladies avec l'eau bénite, viennent de temps en temps remplir leurs petits cruchons dans la grande amphore qui sert de bénitier. Pourvu, mon Dieu, qu'elles n'aient pas emporté la montre avec l'eau bénite, en remerciant la bonne Providence de leur envoyer ce joli cadeau ! Je cours vers le bénitier; je plonge mon bras jusqu'au fond de l'amphore... Deo ratias ! Voici la montre, mais dans quel état, hélas ! .... Il faut la démonter complètement, essuyer et frotter vis après vis, rouage après rouage ; puis, travail plus ardu encore, remettre délicatement chaque pièce à sa place. J'y parviens, non sans peine, au bout de plusieurs jours. J'ai eu bien soin, en terminant, de soulever légèrement chaque aiguille, les séparant bien l'une de l'autre ; car j'ai oublié de vous le dire, si, avant mon départ pour Chakeou, la montre s'était arrêtée, c'est que les deux aiguilles s'étaient accrochées l'une à l'autre. La montre pouvait marcher longtemps sans accroc, mais fatalement arrivait un moment où l'accident se produisait ; parfois une simple secousse, provoquant leur séparation, les remet tait en marche.
    C'était là tout l'ensorcellement. L'affaire arrangée, j'attendis de pied ferme la suite des événements.
    Enfin on vint me chercher pour me conduire à Chakeou. Quelques kilomètres avant d'y arriver, en voyant resplendir, sur la colline dominant le village, le beau temple des ancêtres, je pensais : Ce temple ferait une jolie église dédiée à sainte Thérèse de Lisieux !
    Mais que vois-je ? On dirait que tous les habitants du village sont rangés en bataille des deux côtés de la route. On arrête mes porteurs de palanquin. Les notables, M. Tchen l'homme à la montre, en tête, me saluent jusqu'à terre ; la foule les imite. On m'adresse alors un petit discours tout fleuri de compliments, cela vaut mieux que les pierres, les malédictions et les menaces dont on me gratifiait naguère dans d'autres villages; le canon tonne, les pétards éclatent : je fais une entrée triomphale à Chakeou.
    On me conduit dans la plus belle auberge ; on m'offre le thé traditionnel, et les présentations commencent. Il y a déjà une trentaine de familles converties. Sainte Thérèse a bien travaillé.
    Bien entendu, je remets la montre entre les mains de M. Tchen, qui me remercie avec effusion. Je restai là plusieurs jours, car il fallait aller dans chaque famille remplacer les tablettes superstitieuses par des tablettes catholiques, brûler les idoles, enlever sur les portes les images bariolées représentant deux horribles personnages armés de sabres et grinçant des dents, qui sont censés les esprits gardiens de la maison, chargés d'en éloigner les esprits mauvais, etc.
    Je termine la cérémonie par le temple des ancêtres ; dans la grande salle j'affiche de grandes images de Notre Seigneur, de la Sainte Vierge et de saint Joseph : c'est tout ce que je puis faire. Mais je dis à mes néophytes : « Convertissez votre parenté qui a des droits sur la moitié de ce temple, et il sera à nous. Priez pour cela l'aimable petite Sainte à qui vous devez vous-même d'être chrétiens : elle continuera de semer des roses dans ce petit coin perdu de la Chine. Ainsi soit-il ! »
    1933/271-276
    271-276
    Japon
    1933
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