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La mission Loutsé

La mission Loutsé
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    La mission Loutsé

    Voici pour les lecteurs des Annales une monographie succincte d'un des recoins les plus perdus du champ de l'apostolat lointain. On n'y peut accéder que pendant six mois de l'année, car il est enfermé eatre deux chaînes de montagnes formidables resserrant l'étroite et profonde vallée de la haute Salouen aux confins de la Chine, du Thibet et de la Birmanie. Un col à 4.400 mètres d'altitude y donne accès. Pour en situer à quelques kilomètres près le centre sur une carte, il faut chercher le croisement du 99e méridien Est de Greenwich avec le 28e parallèle. C'est au P.Genesfier, âgé aujourd'hui de 70 ans, que les « Lou-Tse » doivent leur conversion. Nous regardons comme un succès d'avoir obtenu de l'apôtre aussi modeste qu'énergique, la relation qui suit.

    C'est en 1899, au mois de juin, que e quittais Tsékou où je nie trouvais avec le bon Père Dubernard notre futur martyr, pour, gagner le Loutsékiang, ou Salouen.En quittant le bassin du Mékong, il fallut monter le mont Sila, 4.400 m, descendre le Seroualongba (vallée de la Grêle) qui fait déjà partie du bassin de la Salouen, escalader une seconde montagne le Gniser-rego (4.200 m.) et nous voilà, missionnaire et porteurs, après trois jours de marche, arrivés au premier village loutsé, Bahang. Ce sera le premier poste de la mission en pays loutsé.
    Le pays que nous appelons le Loutsékiang est borné au Nord par la montagne du Solola (4.000 m.) qui le sépare du Tsarong ; au Sud, par les pays des sauvages Lyssous ; à l'Est par la chaîne de montagne du Ngumbala, limite entre le bassin de la Salouen et celui de l'Iraouaddy.
    La vallée de la Salouen (en chinois Loutsékiang) comme celles du fleuve Bleu et du Mékong, à la même latitude, est très resserrée et comme son altitude est moindre (2 ou 300 mètres en contre bas environ) la chaleur y est bien plus forte.
    Les montagnes qui bornent le Loutsékiang à l'Est et à l'Ouest étant très élevées, l'accès de ce pays est difficile pendant l'été et durant les mois d'hiver (4 à 5 mois). Il faut se résigner à la solitude, les passes étant obstruées par les neiges. Il y a bien au nord et au sud, des routes sur les bords du fleuve, mais au nord, c'est le Thibet interdit aux missionnaires et au sud les sauvages Lyssous. Donc, rien à faire qu'à prendre son mal en patience, attendre la fonte des neiges et l'ouverture de la montagne qui laissera passer pour les missionnaires loutsés, bonnes ou mauvaises nouvelles. C'est là qu'un poste de téléphonie sans fil serait bien placé et le bienvenu pour nous permettre, pendant ces 4 à 5 mois, de communiquer avec le reste du monde, donner et recevoir des nouvelles.
    A son arrivée au Loutsékiang, le missionnaire fut reçu à bras ouverts ; un certain nombre de familles se firent inscrire comme adorateurs et montrèrent une telle bonne volonté à se faire instruire que dès cette première année plusieurs purent recevoir le baptême et devenir enfants de Dieu. Ces braves gens me cédèrent pour dix francs une de leurs maisons ; cent nétait pas un palais, niais pour dix francs on ne peut pas acheter le Louvre. C'est là que pendant trois ans on les instruira, et on en baptisera un bon nombre, en surveillant les constructions, car, petit à petit, il faut bien faire son nid.
    Ce premier établissement est Bahang, situé dans une vallée assez peuplée où coule une affluent de la Salouen, le Doyong.
    Tout alla bien d'abord, mais le Malin ne pouvait pas laisser violer son empire sans protester; ce furent ses suppôts les lamas de Tchamoutong et les Thibétains du Tsarong qui se chargèrent de la besogne, espérant bien pouvoir sans peine éconduire cet audacieux étranger. Les lamas de Tchamoutong et leurs fermiers se présentèrent tout d'abord ; mal reçus, ils se retirèrent en s'excusant, se disant envoyés des Tsaronais. Un mois après, ce fut le tour de ces derniers qui arrivent en armes. Le peuple averti et exaspéré, prit lui aussi les armes et se rendit à la montagne d'Alo qui sépare le Doyong de la Salouen, pour les attendre. La bataille ne fut pas très meurtrière; les Thibétains durent céder et furent reconduits un peu vivement jusqu'à leur frontière, non sans laisser quelques plumes sur la route. Ce leur fut une bonne leçon : ils nous ont laissé en paix jusqu'à cette année où ils essayent de nouveau de nous chercher noise. Daignent nos Saints Patrons nous avoir en leur sainte garde !
    Cette première alerte passée tout va bien ; les nouveaux chrétiens sont pleins d'ardeur pour s'instruire, ils amènent de nouveaux convertis ; un autre confrère le P. Villesèche arrive de Tatsienlou pour prêter main-forte ; résidence et chapelle se construisent ; nous voilà définitivement installés. Ce ne sera pas pour longtemps malheureusement ! La grande persécution de 1905 approche.
    Patang, Yerkalo, Atentse sont détruits, missionnaires massacrés, chrétiens en fuite, un certain nombre tués ; Bahang résiste mais ce ne sera pas pour longtemps, il faudra céder devant la force. Quoique le peuple Loutsé nous soit favorable, les lamas l'emportent : trois chrétiens tués, résidence, chapelle, maisons des chrétiens brûlées, missionnaires et chrétiens sur la route de l'exil. Heureusement que le Patron de Bahang, saint Joseph, veillait sur son troupeau ! Voici les Lyssous et les quelques Chinois établis au Loutsékiang qui viennent à notre secours ; l'ennemi est repoussé ; les chrétiens peuvent rentrer ; leurs maisons sont brûlées, on en construira de nouvelles ; résidence et chapelle n'existent plus, il y a encore' du bois à la montagne et de la terre à tuiles ; avec l'aide de Dieu et de Notre Saint Patron on s'en tirera.
    Nous voici à la fin de 1906. Grâce à l'énergique intervention du Consul de France à Yunnansen, M. Leduc, justice nous est rendue ; les coupables sont punis, une indemnité est fixée pour chaque poste, chacun recommence à faire son nid.
    La persécution n'a pas ralenti le mouvement des conversions ; durant les trois ans employés à reconstruire, le nombre des chrétiens augmente de plus en plus. Deo gratias !
    1909 ! Tout est terminé. Le P. Doublet est chargé du poste de Bahang. Le bon saint Joseph bénit ses efforts et ceux de ses successeurs, puisque le nombre des chrétiens baptisés pour ce poste atteint 430.
    Il ne suffit pas de marquer le pas ; pour ne pas reculer il faut avancer ! Occupons Kionatong proche de la frontière du Tsarong ; là pas de mélange de Thiébétains ou Chinois, rien que des Loutsés, qui désirent notre établissement au milieu d'eux. Le nouveau poste sera sous la garde de Notre Bonne. Mère qui saura attirer à elle ces braves Loutsés, c'est ce qu'elle a fait : durant 5 à 6 ans constructions et instruction des nouveaux chrétiens ont marché de front. Le poste compte actuellement 400 baptisés; il ne reste plus guère qu'à glaner par-ci par là quelques épis. Merci à la Bonne Mère !
    Si avec l'aide de Marie nous avons pu fonder et voir fructifier ce poste à la porte du Thibet, pourquoi craindrions-nous avec l'aide du Sacré Coeur d'en fonder un en l'ace de la Lamaserie de Tchamoutong ? Ce sera Tchrongteu qui compte déjà une vingtaine de chrétiens baptisés. Mais il nous faudrait de l'aide ! Quand viendra-t-elle, cette aide tant désirée ? Cependant, un nouveau poste se prépare à Pongdang sur les bords de la Salouen.

    Terminons cette première partie par une statistique :

    Nombre de familles Loutsés, Lyssous, Chinoises, Thibétaines : 2.000, se décomposant ainsi :

    Loutsés1.300 à 1.400
    Lyssous400 à 500 Cela peut faire environ
    Chinoises.100 7 à 8.000 personnes.
    Thibétaines..100

    CHRÉTIENS

    Bahang.450
    Kionatong400
    Tchrongteu... 20
    TOTAL....850 soit 12 % de la population totale.

    ***

    Nous allons maintenant parler un peu de nos Loutsés, de leur manière d'être, de leurs coutumes, etc.
    Les Noulamtsés, dont les Chinois en convertissant Nou en Lou ont fait Loutsés, habitaient primitivement les vallées formées par les trois branches de l'Iraouaddy ; un certain nombre de familles, à une époque qui n'est pas très éloignée, mais difficile à déterminer vu le manque de documents, franchirent les montagnes de l'Est (Ngumbala) et s'établirent sur les bords de la Salouen. Quelle fut la cause de cette migration ? Peut-être quelque querelle, peut-être simplement le goût du changement. Quoi qu'il en soit, les Loutsés sont frères des Kioutsés (habitants du bassin de l'Iraouaddy) et se regardent comme tels ; même langue sauf quelques variantes, mêmes moeurs, même insouciance, même type, aussi pacifiques les uns que les autres, ayant les mêmes croyances les uns et les autres recourant aux sorciers dans leurs malheurs et maladies. Peut-être les habitants du bassin de l'Iraouaddy sont-ils encore plus arriérés que ceux du bassin de la Salouen ; cela vient de ce qu'ils sont plus éloignés de toute civilisation.
    Les Lyssous habitant le sud, remontèrent ensuite plus au nord sans se mêler avec les Loutsés ; ils formèrent quelques villages. Plus intelligents et surtout plus audacieux que les Loutsés, leur nombre augmenta d'année en année. Le nombre de leurs familles peut bien être actuellement de 3 à 400.
    Ce fut ensuite le tour des lamas du bassin du Mékong. Franchissant les monts Sila, ils vinrent avec quelques familles thibétaines s'établir à Tchamoutong, après avoir chassé les propriétaires Loutsés qui regagnèrent le Koukiang (bassin de l'Iraouaddy).
    Les Chinois sont les derniers venus ; ils sont là depuis une vingtaine d'années et comptent une centaine de familles.
    Les Lyssous, Thibétains, Chinois ne cherchent qu'à vivre aux dépens des pauvres Loutsés.
    Laissons Lyssous, Thibétains, Chinois pour revenir à nos Loutsés sur lesquels nous pouvons compter pour faire de bons et nombreux chrétiens.

    Famille.

    Le nouveau-né, quelquefois si mal reçu par certaines familles des peuples soi-disant civilisés, est toujours le bienvenu pour nos sauvages Loutsés. Sans cloute les parents n'auront pas fait de grandes dépenses pour les langes, encore moins pour le berceau, mais riches ou pauvres, ayant déjà une nombreuse famille ou voyant le premier de leur lignée, feront fête au petit être qui vient de faire son entrée dans le monde. Le registre manquant pour inscrire l'acte de naissance, on avisera un arbre qui semble de belle venue ; il servira d'état civil. Lorsque dans 40 ou 50 ans on interrogera celui qui vient de naître, il vous répondra sans sourciller : « Je suis de l'âge de cet arbre ». D'autre fois, ce sera le nom du chef qui pour lors gouverne le pays qui servira de point de repère pour connaître l'âge approximatif. D'ailleurs, pour les Loutsés, la coutume est de prendre les années comme elles viennent sans les compter, de crainte d'en abréger le nombre, disent-ils. Si notre petit homme a quelque frère ou soeur qui puisse mettre un pied devant l'autre, il lui sera confié, car il faut que la maman travaille à la maison et aux champs. Trois ou quatre fois par jour elle lui donnera le sein et le papa lui fabriquera une arbalète qui lui servira de jouet. Si l'enfant est l'aîné de la famille, on invitera pour le soigner et le porter un enfant du voisinage. Souvent porté et porteur pleureront à l'unisson. Heureusement que les larmes comme les joies ne sont pas éternelles dans ce bas monde. Dès l'âge de 5 à 6 ans, il commencera à aider ses parents soit en prenant soin de ses frères ou soeurs plus jeunes, soit en gardant les animaux. A 10, 12 ans, il travaillera aux champs avec père et mère, ira à la montagne placer des filets; les filles aideront leurs mères à récolter le chanvre et le filer.

    Mariages.

    Dès 13 à 14 ans, souvent même avant, les parents chercheront à établir leurs enfants ; pas la moindre difficulté pour les filles, il y aura toujours preneur. Pour les garçons, c'est un peu plus difficile, il faut trouver une fille qui consente, donner le prix aux parents (car il y a un certain prix à donner). Un certain nombre d'intermédiaires sont chargés des pourparlers et s'ils aboutissent on fait les fiançailles, en portant le vin chez les parents de la future belle-fille ; on fait ripaille et l'on fixe l'époque où aura lieu le mariage. Durant l'intervalle des fiançailles au mariage, il faut préparer ce qui doit être offert aux parents de la fille, et ce qui sera nécessaire pour la noce, et ce n'est pas une petite affaire car les convives seront nombreux et il faudra les traiter pendant deux ou trois jours.
    Les préparatifs terminés, le jour fixé arrivé, on se rend chez la fiancée, on festoie une dernière journée après avoir offert ce qui était convenu : boeuf, marmites, etc., puis la fiancée est conduite par sa famille et les gens de son village à la maison du futur mari, où sont réunis plusieurs sorciers pour conjurer les mauvais esprits et faire descendre le bonheur sur la nouvelle famille. A l'arrivée de la fiancée à la porte de son futur, elle et tous ceux qui l'accompagnent doivent rester dehors environ une demi heure et ce n'est qu'après avoir bu une tasse d'eau-de-vie qu'ils peuvent entrer dans la maison.
    La noce, comme je l'ai déjà dit, dure deux ou trois jours selon la richesse des parents. Dès que l'on sert la tête ou les têtes de porcs occis, les convives comprennent qu'il faut partir et que la noce est terminée. Quelques jours après, les deux époux vont faire une visite aux parents de la nouvelle épouse. Durant trois ans, ils doivent aussi s'y rendre pour travailler si on les invite. Quelques années après, le mari et la femme font une nouvelle visite en portant de la viande et du vin. On fera ripaille et à leur départ les beaux-parents devront leur faire des cadeaux : marmites, habits, boeuf, etc. C'est une manière de recouvrer ce qu'on a donné pour avoir la fille et au-delà, car cette visite peut se renouveler tous les 4 ou 5 ans sans qu'on puisse renvoyer les visiteurs les mains vides.
    S'il y a plusieurs fils dans la même famille, chacun ayant femme, on travaille ensemble, on ouvre de nouveaux terrains, on construit de nouvelles maisons et lorsque tout est prêt chacun entre dans son petit nid. Le plus jeune fils reste avec les vieux parents et devient l'héritier de la maison et de la plupart des champs de la famille.
    Les Loutsés, comme le commun des mortels, sont sujets aux maladies et doivent quitter ce bas monde, qui plus tôt, qui plus tard. La maladie la plus redoutée et qui fait le plus grand nombre de victimes lorsqu'elle sévit est la dysenterie. A son apparition, les Loutsés en grand nombre, quittent leurs villages, pour se réfugier dans les montagnes ; un peu moins maintenant, mais dans les temps jadis, c'était la règle à peu près générale.
    A deux ou trois reprises, la grippe espagnole ou fièvre récurrente a fait de nombreuses victimes.
    La petite vérole si redoutée des Chinois et des Thibétains à juste titre, ne fait pas de victimes parmi les Loutsés. J'ai vu bien des cas en 28 ans et bien que n'ayant pas de remèdes, personne n'a succombé. A quoi cela tient-il ? Je serais porté à croire que c'est leur genre de nourriture qui leur vaut cette immunité.
    Le Loutsé atteint de maladie qu'il croit d'une certaine gravité, n'ayant aucune médecine, surtout avant l'arrivée des missionnaires, fera inviter le sorcier pour conjurer le mal. On immolera poules, porcs, quelquefois un boeuf, avec force incantations. Si le malade revient à la santé, le sorcier recevra un salaire ; s'il succombe, le sorcier n'a qu'à s'esquiver le plus rapidement possible s'il tient à sa peau.
    Les Loutsés n'enterrent pas leurs morts ; dès le lendemain du trépas, si le jour est propice, on incinérera le cadavre ; si le jour n'est pas propice, on mettra le corps dans une hotte en bambou, que l'on déposera en terre et que l'on couvrira de pierres et on attendra le jour propice. Lorsqu'il y a un mort dans une famille les proches parents dénouent leurs cheveux et les portent flottants. D'où leur vient cette coutume ? Je sais bien qu'il en était ainsi chez certains peuples dans l'antiquité, niais encore ? J'ai interrogé. « C'est la coutume », pas d'autre explication. A la mort de leurs proches, les Loutsés ne témoignent pas d'une grande douleur. Faut-il en conclure qu'ils ne les aimaient pas ? Je n'en crois rien.

    Travaux.

    Les Loutsés sont cultivateurs et chasseurs; pas de marchands parmi eux. Les travaux des champs durent du mois de mars au mois de décembre ; ils sont communs aux hommes et aux femmes, sans distinction de riches ou de pauvres. Nos communistes devraient venir prendre ici quelques leçons, car les travaux se font ordinairement en commun. Aujourd'hui ce sera une famille qui invitera tout, le village ; chacun arrivera avec ses instruments ; on se mettra au travail vers les 8 ou 9 heures, chacun ayant déjeuné chez lui avant de venir. A 1 heure le dîner sera servi. Le soir, à la nuit, les ouvriers laissent le travail pourboire le vin doux, quelquefois jus que fort avant dans la nuit. Le lendemain, ce sera le tour d'une autre famille, jusqu'à ce que les travaux de chaque famille soient terminés, soit pour les se mailles soit pour les arrachages des mauvaises herbes ; il n'y aura que la récolte que chaque famille fera en son particulier et ce encore pas toujours. S'il y a quelques jours de répit après la plantation du maïs et du riz, le père et les enfants iront faire un tour de montagne, visiter leurs filets, faire la chasse aux rats dont ils sont très friands. Après quelques jours, chacun redescendra avec sa 'hotte plus ou moins garnie et la récolte commencera.
    Au mois de juillet, la première récolte rentrée, encore un nouveau tour à la montagne pour cueillir ou déterrer les plantes ou racines médicinales que les Loutsés troqueront aux Chinois pour des toiles, des habits et même de l'argent qu'ils commencent à apprécier.
    Vers la fin d'août, plus de temps à perdre, il faut ramasser la seconde récolte et préparer celle du printemps.
    Nous voilà au mois de décembre, plus rien alaire du moins pour les hommes, sinon s'inviter les uns les autres à boire ; c'est le temps des mariages, c'est l'époque des constructions de nouvelles maisons, c'est le temps des grandes chasses, c'est l'époque où on quitte la maison de montagne pour aller habiter la vallée (car il faut dire que chaque famille a au moins deux maisons, une à la montagne l'autre à la vallée).
    Si les hommes n'ont pas de travail à faire, il n'en est pas de même pour les femmes et les filles. C'est le moment de filer et tisser le chanvre. Elles sont, en effet, chargées d'habiller toute la famille et même de fabriquer quelques pièces de toile supplémentaires soit pour payer le tribut, soit pour se procurer du sel. Quelques-unes d'entre elles ne dédaignent pas de prendre l'arbalète pour tirer rats et faisans.
    Les hommes et:les jeunes gins se réuniront par village pour da chasse au gros gibier dans la montagne, où ils resteront plus ou moins longtemps selon la chance Si la chasse a été heureuse, le gibier est également partagé entre toutes les familles du village : il en serait de même si le gibier avait été pris dans les pièges d'un particulier, mais dans ce tas, le maître du piège aurait droit à la peau. Inutile de dire qu'après ces classes c'est fête au village.

    Hospitalité Loutsé.

    L'hospitalité des Loutsés est bien connue de tous leurs voisins qui souvent en abusent. Lorsqu'un étranger arrive dans un village où il veut faire halte, avant d'entrer dans la maison il doit se reposer quelques instants à la porte. Le maître de maison l'invitera ensuite à entrer et lui offrira une tasse de vin, puis on lui servira à manger. Le repas pris, personne ne lui dira de se retirer ; à lui de ne pas abuser. Jadis, bon nombre de gens venus de l'extérieur, se faisaient héberger et nourrir pro Deo plusieurs semaines et même plusieurs mois.
    Si les maisons sont inhabitées, les propriétaires étant aux champs, ou à leurs maisons de montagne, le voyageur pourra entrer dans les maisons qui ne sont jamais fermées, se servir de tout ce qui se trouve à l'intérieur, prendre des légumes au jardin, puis à son départ, remettre à leur place tous les ustensiles dont il se sera servi : mais qu'il se garde bien de rien enlever, sans cela il sera poursuivi et maltraité d'importance si on arrive à le saisir. L'étranger fera bien aussi de ne pas trop boire, car s'il a le vin mauvais et le verbe un peu haut, il pourrait revenir cent fois qu'on ne lui offrirait plus rien... Jadis les gens des pays voisins abusèrent souvent de cette hospitalité. J'ai connu plusieurs familles de l'extérieur qui n'ayant rien à manger chez elles, venaient passer l'hiver an Loutsékiang, s'installaient pendant 5 mois clans une famille Ionisé et sans avoir rien apporté et après avoir bu et mangé durant ce temps, prétendaient avoir, à leur départ, des dettes à lever auprès de ceux qui les avaient hébergés. Cela parait un peu fort et ce n'est cependant que l'exacte vérité.

    Gouvernement.

    En résumé, nos braves Loutsés forment un peuple de grands enfants, doux, imprévoyants, faciles à tromper, de moeurs assez bonnes si on les compare à leurs voisins. Leur défaut est le goût du vin dont cependant ils n'abusent pas plus que bien d'autres.
    Le vol est à peu près inconnu parmi eux, tandis que leurs voisins, les Thibétains et les Lyssous, sont de vrais pillards. Parmi eux, l'enfance et la vieillesse sont respectées. Ce sont ordinairement les vieux qui règlent les petits différends qui peuvent s'élever entre gens du même village ; peu nu point de recours aux mandarins chinois qu'ils n'aiment guère.
    Jadis, leur chef habitait le bassin du Mékong et venait une fois par an, pour lever le tribut. Depuis une vingtaine d'années, ils sont sous l'autorité d'un mandarin chinois plus occupé à les gruger qu'à les défendre contre les Tsaronnais leurs ennemis.
    Les chrétiens loutsés nous donnent toute satisfaction : observation du dimanche, réception des sacrements. Les enfants, une centaine, garçons et filles, pour les trois postes, sont instruits durant les mois d'hiver, les garçons par des maîtres d'école qui ne sont pas toujours à la hauteur de leurs fonctions, mais dont il faut se contenter faute de mieux ; les filles, mieux partagées, sont sous la direction des religieuses thibétaines de Tsétchong. Il nous faudrait des catéchistes, des maîtres d'école plus dévoués ; il faudrait surtout, qu'au lieu de deux missionnaires nous fussions trois, sinon quatre. Alors, cette tribu si intéressante, serait à nous et à Dieu.
    A. GENESTIER.
    M. Ap. au Thibet.

    1929/20-30
    20-30
    Chine
    1929
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