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La mission du Thibet

ANNALES DE LA SOCIETE DES MISSIONS ETRANGERES XXXVI Année.N° 218JUILLET AOUT 1934 SOMMAIRE La Mission du Thibet .......146 Chez les Lolos........154 La dernière lettre de Mgr Retord ......159 Le District de Kedah (L. Riboud). .....164 Aux accents de la Marseillaise ......170 Ephémérides Juillet Août 1884......175 Echos de nos Missions .......176 Nécrologe.........188 OEUVRE DES PARTANTS
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    ANNALES
    DE LA

    SOCIETE DES MISSIONS ETRANGERES

    XXXVI Année. N° 218 JUILLET AOUT 1934

    SOMMAIRE

    La Mission du Thibet . . . . . . . 146
    Chez les Lolos . . . . . . . . 154
    La dernière lettre de Mgr Retord . . . . . . 159
    Le District de Kedah (L. Riboud) . . . . . . 164
    Aux accents de la Marseillaise . . . . . . 170
    Ephémérides Juillet Août 1884 . . . . . . 175
    Echos de nos Missions . . . . . . . 176
    Nécrologe . . . . . . . . . 188

    OEUVRE DES PARTANTS

    La Vente de Charité . . . . . . . 189
    Ouvroir d'Amiens . . . . . . . . 189
    Ouvroirs d'Angers, Laval, Vannes, Saint Etienne . . . . 192
    Dons pour l'OEuvre . . . . . . . . 192
    Recommandations . . . . . . . . 192
    Défunts . . . . . . . . . 192

    La mission du Thibet

    Le seul nom de Thibet éveille dans l'esprit l'idée d'un pays mystérieux, région des hauts plateaux et des neiges éternelles, domaine inexploré des Lamas, retraite inaccessible du mysticisme bouddhique.
    Entre le Turkestan au nord, le Setchoan à l'est, le Boutan, le Sikkim, le Nepal, l'Assam au sud, le Punjab et le Kaschmir, à l'ouest, sur 1.500 km du nord au sud et 1.80u km de l'est à l'ouest, embrassant une superficie de 1.200.000 kilomètres carrés, s'étend une région couverte par les montagnes de l'Himalaya et leurs nombreuses ramifications, montagnes d'une hauteur de 4.000 à 9.000 mètres : c'est le pays le plus élevé du globe, c'est le « Toit du Monde », c'est le Thibet. Les plus grands fleuves de l'Asie : l'Irrawaddy, la Salouen, le Mékong, le Fleuve Bleu, le Fleuve Jaune, y ont leur source, dans des vallées profondes où la végétation est assez abondante, tandis que les hauts plateaux, couverts de neiges et de glaces une grande partie de l'année, sont d'une désolante stérilité.
    Le chiffre de la population du Thibet est difficile à évaluer, vu l'absence de recensement certain ; les documents officiels le portent à 6 millions ; ceux qui connaissent le mieux le pays l'estiment à 3 millions, soit 2,5 habitants par kilomètre carré.
    Cette population est composée de Thibétains, de Mossos, de Chinois ; au sud-est, des tribus demi-sauvages : Lissous, Loutses, Michemis ; au nord-est, des Sifans, des Kalmouks, des Tan-goules ; à l'ouest et au sud-ouest, des Népaliens, des Boutaniens, etc.
    Tous les Thibétains sont bouddhistes, partagés en deux sectes ; la secte officielle, la plus nombreuse, dite des lamas jaunes, et celle des lamas rouges. Le nombre des lamas (bonzes) est considérable, plus de 300.000, dit-on. Dans certains monastères on en compte plusieurs milliers. Leur influence est considérable. Le principal d'entre eux, le Dalaï-Lama, à Lhassa, la capitale, est regardé et honoré comme un Bouddha vivant.
    Pendant des siècles le Thibet dépendit étroitement de la Chine, dont il était comme une colonie sous le contrôle du Vice-roi du Setchoan ; depuis la Révolution de 1911 , il s'est déclaré indépendant, mais est passé sous la très exclusive influence de l' Angleterre.
    Malgré l'en tassement de ses montagnes géantes et la difficulté des communications, malgré la rigueur de son climat et l'hostilité soupçonneuse des gouvernements successifs, des missionnaires n'hésitèrent pas ne Nouvelle à cet ardent foyer de bouddhisme.
    Si la critique contemporaine met en doute la visite du Thibet au XIVe siècle par le Franciscain Odoric de Pordenone, il est certain qu'au XVIIe siècle des Jésuites et des Capucins y pénétrèrent et, avec' l'autorisation du Dalaï-Lama, bâtirent des couvents à Lhassa. Les PP. Feyre et Desideri, S. J., passèrent cinq années (1716-1 721) dans la cité interdite (Lhassa) ; le P. della Penna, Capucin, séjourna 22 ans (1707-1728) dans le pays. Sur les travaux de ces religieux et sur les chrétientés qu'ils réussirent à fonder au Thibet, on n'a que fort peu de renseignements. Les lamas, voyant dans les prêtres catholiques des ennemis de leur culte, de leur fortune, de leur influence, finirent par obtenir leur exclusion du royaume en 1744.
    Le XVIIIe siècle s'acheva et la première partie du XIXe s'écoula sans qu'aucun missionnaire tentât de reprendre l'apostolat au Thibet.
    En 1844, deux Lazaristes, MM. Huc et Gabet, partirent de la Mongolie et, par le désert de Gobi, le Kansu et le Koukounor, arrivèrent à la grande lamaserie de Kumbun, où ils demeurèrent plusieurs mois, puis à Lhassa, dont ils furent expulsés après six semaines. Le volume dans lequel M. Huc a raconté ce voyage rempli de 'tribulations et de souffrances obtint un grand succès.
    Dans le même temps, Mgr Borghi, vicaire apostolique d'Agra, demanda à être déchargé du Thibet, sur lequel il avait juridiction. La Propagande le confia alors (1 846) à la Société des Missions Etrangères de Paris et il fut réuni à la mission de Chine la plus voisine, celle du Setchoan, alors gouvernée par Mgr Pérocheau (1), qui assigna à l'un de ses missionnaires, le P. Renou (2), la tâche de commencer l'évangélisation du Thibet.
    Le P. Renou traversa sans obstacle les principautés de Litang, de Batang, mais lorsqu'il eut pénétré au Thibet proprement dit, bien que déguisé en marchand, il fut reconnu par les autorités chinoises, arrêté en avril 1848 et reconduit à Canton. Il s'empresse alors de partir pour Hongkong, travaille quelque temps dans le Koangtong, puis, traversant le Yunnan, il repart pour le Thibet, reprend son costume de marchand et réussit à être reçu dans la lamaserie de Tsejrou, où le Bouddha vivant lui-même, croyant avoir affaire à un marchand chinois, lui donne pendant une année des leçons de langue thibétaine. De retour au Yunnan, le P. Renou est nommé Préfet apostolique de la mission du Thibet (1853).

    1) Jacques Pérocheau (1787-1861), du diocèse de Luçon, évêque de Maxula en 1817 ; vicaire apostolique du Setchoan en 1838.
    2) Charles Renou (1812-1863), du diocèse d'Angers, missionnaire du Setchoan en 1838, du Thibet en 1846.

    Cependant, avant cette deuxième expédition du P. Renon, le Séminaire des M.-E., voyant l'insuccès de la première, avait résolu de faire une tentative du côté de l'Inde pour pénétrer au Thibet par le sud, tandis que le P. Renou recommencerait la sienne du côté de la Chine. Des missionnaires furent donc envoyés dans l'Assam et le Boutan ; mais, en 1 854, deux d'entre eux, les PP. Krick (1) et Bourry (2), furent massacrés par les sauvages Michemis ; d'autres essayèrent en vain d'entrer par le Népal et le Sikkim.
    La troisième tentative du P. Renou fut plus heureuse : il pénétra au Thibet par le Yunnan et réussit à s'établir à Bonga en septembre 1854, où il bâtit un presbytère et un oratoire et travailla à la composition d'un livre de doctrine en langue thibétaine en même temps qu'à la conversion de quelques païens chinois et à l'instruction d'enfants chinois et thibétains.
    En 1857, le P. Thomine Desmazures (3) était nommé Vicaire apostolique du Thibet et recevait juridiction sur la partie méridionale du Setchoan. Il rappela aussitôt les PP. Desgodins (4) et Bernard (5), qui s'épuisaient en efforts inutiles pour pénétrer au Thibet par l'Inde. Le P. Bernard s'agrégea alors à la mission de Birmanie ; quant au P. Desgodins, il se mit en route pour rejoindre son évêque, mais, arrêté sur le Fleuve Bleu, il fut reconduit à Canton, d'où il ne tarda pas à repartir pour le Thibet.
    Dans le même temps, la situation s'aggravait à Bonga. Le P. Renou, attaqué, frappé, pillé par les païens, dut se retirer à Tchamutong, puis à Kiangka.
    Cependant, à la suite de l'expédition anglo-française, le traité de Ticntsin fit espérer aux missionnaires une entrée plus facile au Thibet et, au mois de mai 1861, Mgr Thomine Desmazures partit avec plusieurs missionnaires dans l'intention de se rendre à Lhassa ; mais la caravane rencontra sur sa route une vive hostilité, et les menaces des lamas l'obligèrent de s'arrêter à Tchamutong. Après plusieurs mois d'attente, l'évêque prit le parti de se rendre à Pékin ; mal soutenu par la Légation de France, non seulement il ne put retourner au Thibet, mais il rentra en France et donna sa démission (1864).
    Il eut pour successeur Mgr Chauveau (6), évêque de Sébastopolis et Coadjuteur de Mgr Ponsot au Yunnan, qui s'établit à Tatsienlu, aujourd'hui encore centre de la mission. Le nouveau Vicaire apostolique trouvait 6 missionnaires chassés du royaume de Lhassa, quelques chrétientés ruinées, un petit noyau de catholiques, pauvres et persécutés par les Chinois et les Thibétains. Il ne put que donner à ses missionnaires des conseils de patience, et, à défaut de l'inaccessible Thibet, les établit dans les Marches thibétaines du Setchoan et du Yunnan, directement soumises à la Chine. Mais, la cour de Pékin étant ouvertement malveillante, les mandarins provinciaux demeuraient hostiles et de nouvelles épreuves vinrent frapper la Mission. En octobre 1863, mourait le P. Renou, l'intrépide pionnier du royaume interdit ; peu après, le P. Durand (1), attaqué par des agents des lamas et frappé de deux coups de feu, se noyait dans la Salouen en essayant d'échapper à la poursuite de ses ennemis ; puis ce fut la destruction des chrétientés de Bathang, Bomme, Yerkalo. Cette fois, sur les instances réitérées de l'évêque, appuyées à Pékin par la Légation de France, le gouvernement chinois dut réparer les dommages et réintégrer les missionnaires dans leurs postes. Ce fut le dernier acte de l'administration de Mgr Chauveau, qui mourut en 1877.

    1) Nicolas Krick (1819-1854), du diocèse de Metz, missionnaire du Thibet en 1849.
    2) Augustin Bourry (1826-1854), du diocèse de Poitiers, missionnaire du Thibet en 1852.
    3) Jacques Thomine-Desmazures (1804-1869), du diocèse de Bayeux, missionnaire du Setchoan en 1847 ; évêque de Sinopolis et vicaire apostolique du Thibet en 1857.
    4) Auguste Desgodins (1826-1913), du diocèse de Verdun, missionnaire du Thibet en 1855.
    5) Louis Bernard (1821-1888), du diocèse de Nantes, missionnaire du Thibet en 1849, de Birmanie en 1858.
    6) Joseph Chauveau (1816-1877), du diocèse de Luçon, missionnaire du Yunnan en 1844 ; Vicaire apostolique du Thibet en 1864.

    1) Gabriel Durand (1835-1865), du diocèse de Montpellier, missionnaire du Thibet en 1858.

    Mgr Biet (1) , évêque de Diana, son successeur, voyant l'impossibilité d'entrer au Thibet par l'ouest, reprit l'essai d'y pénétrer par le sud et envoya le P. Desgodins, qui s'établit à Padong, non loin de Darjeeling, au sud du Sikkim. Le Pape Léon XIII ajoute au Vicariat du Thibet la partie du district de Darjeeling à l'est de la rivière Tista, et le P. Desgodins est nommé provicaire pour cette partie de la mission. A Padong il construit un oratoire et un presbytère ; il compose et imprime lui-même des ouvrages de doctrine catholique et travaille à un dictionnaire thibétain latin français, qu'il ira plus tard imprimer à la Maison de Nazareth à Hongkong, ainsi qu'une grammaire et divers opuscules. Disons de suite qu'après avoir, pour ces travaux, passé près de 10 années (1894-1903) à Hongkong, il regagna les Himalaya à l'âge de 77 ans, y vécut encore 10 ans et mourut à Padong en 1913, doyen d'âge et d'apostolat de la Société des Missions Etrangères, dont il était un des membres les plus marquants.
    Cependant Mgr Biet, qui avait travaillé 15 ans comme missionnaire, mettait son expérience au service d'un zèle inlassable, mais se heurtait toujours aux mêmes difficultés. En 1881, les lamas font massacrer le P. Brieux (2) près de Bathang ; la guerre du Tonkin et l'expédition des Anglais dans le Sikkim redoublent leur haine : en 1887, les stations de Bathang, de Yerkalo, d'Atentse, de Tsekou, sont pillées. Pour obtenir justice, Mgr Biet entreprit de longues et difficiles négociations, pendant la durée desquelles, en 1892, il tomba malade et revint en France. De Paris il travailla au relèvement de son vicariat et obtint que ses missionnaires fussent réintégrés dans leurs postes. Il mourut en 1901.

    1) Félix Biet (1838-1901), du diocèse de Langres le 3me de 4 frères missionnaires de la même Société, missionnaire du Thibet en 1864, vicaire apostolique en 1878.
    2) Jean-Baptiste Brieux (1845-1881), du diocèse de Besançon, missionnaire du Thibet en 1878.

    Mgr Giraudeau (1), Coadjuteur de Mgr Biet depuis 1897, recueillit sa succession et eut à faire face aux mêmes difficultés. La haine des lamas ne désarmait pas : en 1905, quatre missionnaires, les PP. Dubernard (2), Mussot (3), Bourdonnec (4) et Soulié (5), sont massacrés dans les marches thibétaines. En face de cette douloureuse situation, les missionnaires ont depuis longtemps jugé qu'ils ne pourraient pénétrer dans le royaume même du Thibet. Ils ont espéré que l'influence de l'Angleterre ouvrirait le pays au commerce et à la civilisation. Jusqu'à ce jour, l'Angleterre n'a pas travaillé en ce sens. Est-elle même disposée à le faire ? On peut en douter. Quoiqu'il en soit, l'évolution que l'on constate partout en Extrême-Orient finira par se faire sentir au Thibet ; elle renversera les barrières si soigneusement élevées et si jalousement gardées et fera cesser l'isolement séculaire du « pays interdit ». Les lamas le comprennent et disent : « Ce jour-là notre écuelle sera brisée ».
    En attendant cet avenir, les missionnaires développent leurs oeuvres dans les Marches thibétaines du Setchoan et du Yunnan. Le centre du vicariat est toujours à Tatsienlu et, en 1924, la Mission du Thibet a reçu le nom de Mission de Tatsienlu.
    Après 48 ans d'apostolat et 25 ans d'épiscopat, Mgr Giraudeau a pris en 1926 un Coadjuteur en la personne de Mgr Valentin (6), évêque de Zeugma.
    En 1929, la partie de la Mission que l'on appelait le Thibet indien a été enlevée à Tatsienlu pour former la Préfecture apostolique du Sikkim.
    Ainsi réduite, la Mission de Tatsienlu compte actuellement 2 évêques, 15 missionnaires français et 3 prêtres indigènes. Le nombre des chrétiens est de 4.800. Une léproserie a été récemment fondée à Mosimien et confiée aux PP. Franciscains et aux religieuses Franciscaines Missionnaires de Marie. La Mission entretient 32 écoles avec 880 élèves ; S hospices ou hôpitaux et 16 dispensaires sont affectés au soin des malades.

    1) Pierre Giraudeau, du diocèse de Nantes, né en 1850, missionnaire du Thibet en 1878.
    2) Jules Dubernard (1840-1905), du diocèse de Tulle, missionnaire du Thibet en 1864.
    3) Henri Mussot (1854-1905), du diocèse de Besançon, missionnaire du Thibet en I881.
    4) Pierre Bourdonnec (1859-1905), du diocèse de Saint-Brieuc, missionnaire du Thibet en 1882.
    5) Jean Soulié (1858-1905), du diocèse de Rodez, missionnaire du Thibet en 1885.
    6) Pierre Valentin, du diocèse de Lyon, né en I880, missionnaire du Thibet en 1904, Coadjuteur en 1926.

    ***

    Ce trop bref résumé ne peut donner qu'un tableau bien incomplet de l'histoire de la Mission du Thibet ; il suffit cependant à montrer que cette histoire est faite de souffrances plus que de joies, de revers plus que de succès. Cela même est pour les missionnaires une raison d'espérer qu'un jour ils moissonneront dans la joie ce que leurs devanciers ont semé dans les larmes. En rappelant les efforts trop souvent impuissants des prédicateurs de l'Evangile, dont la persévérance date de près d'un siècle et n'a jamais failli, on est en droit de penser que les sueurs et le sang versés sur les sillons de la terre thibétaine deviendront la rosée fécondante d'une riche moisson et que ce peuple ne demeurera pas à jamais éloigné de Celui qui est la Voie, la Vérité et la Vie.

    1934/146-154
    146-154
    Inde
    1934
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